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Ce pasteur malheureux professe toute une philosophie : La femme, être léger, se laisse facilement prendre aux frivoles avantages de la fortune et de la beauté. Elle est incapable de discerner l'amour véritable chez l'humble berger qui lui a consacré sa vie. Sa coquetterie, sa vanité la désignent comme une proie aux entreprises du premier galant. Devine-t-elle seulement la souffrance de son amant trahi .- Celui-ci trouve la consolation dans le spectacle apaisant de la nature. Réfugié dans la solitude, il compare sa liberté, la saine jouissance de vivre et d'agir, aux misérables soucis que donnent les richesses.
EN PAYS l)i: GASCOGNE 265
Et, après un dernier regret accordé à la femme coupable, le sentiment qu'il a de sa propi'e lo\auté. de la sincérité de son amour, ramène la résignation qui sera bientôt l'oubli dans son cœur lier et droit.
Sont-ce là les caractères de l'amour pyrénéen.- Il n'importe. C'est la conception de d'I^spourrin : c'est avec sincérité, avec émotion qu'il l'exprime, avec des accents de conviction poignante; aussi, nous touche-t-elle et nous émeut-elle, plutôt par les horizons qu'elle nous ouvre sur la vie sentimentale du poète, que par l'histoire, qui nous est indifférente, de Pierre et de Margoton.
Mais, sa ligure se complète heureusement par divers traits, qui ne sont que des manifestations dune sensibilité délicate et tendre à l'égard des êtres et des choses.
Il se penche avec intérêt vers ces humbles pasteurs, au inilieu desquels il vit. dont il connaît l'existence pénible et précaire, dont l'âme simple et naïve s'est ouverte à lui, comme à un confident bienveillant. Il n'a mis qu'eux en scène, et pour si flatté que soit le portrait, — car le berger de d'Espourrin est toujours bon, candide et dupé, — il témoigne de la sympathie du poète pour son modèle et de son inclination à partager ses douleurs.
Moins favorisée est la bergère; et, ici, nous touchons à la caractéristique même de d'Espourrin. Quelqu'antipathique que lui soit la femme, — petit être fantasque et cruel, source de chagrins et tyran dangereux, — l'artiste qui est en lui ne peut s'empêcher d'admirer l'épanouissement de sa beauté jeune, le séduisant attrait de son visage et de sa gorge en Heurs, l'élégance de sa ligne et jusqu'au charme de ses moindres gestes. Tant de séductions le captivent et il exprime son émotion en vers enthousiastes, autant que précieux parfois :
Soun nasilhou, dessus sa care, Yogue dab lous arrays deu sou, E de l'oumbrette qui'n débare, Marque las ores de lamou.
Quoan lous Dius fourmèn sa bouquette, Lurs douns y boutèn touts causits, E de sa gorye enilayradette, Qu'en hen dus pialats de perpits.
Sa talhe b'en ey mésurade, A la paycre deus Amous.
E sa cintéte n'ey oundrade, De las pênes deus aymadous.
D'Espourrin est intiniment sensible à toute la grâce éparse dans la nature. Il sait bannir de son horizon tout ce qui le souille pour n'en garder que les seules harmonies et ce qui s'accommode à son goût délicat. Rien de grossier dans son œuvre, aucun détail qui soit lourd ou équivoque. C'est sa propre distinction qui nous séduit dans les chansons et nous les apprécions pour l'âme charmante qui les habite.
Nous les apprécions, aussi, pour l'exécution savante qui devient la manifestion artistique de son inspiration. Aucune technique ne saurait remplacer l'émotion originelle qui force le poète à épancher le trop plein de son cœur. Celle-ci n'a jamais manqué à d'Espourrin, et sa. prosodie sert à merveille les instincts du poète. Elle est exactement appropriée au genre moyen où il se joue. Il a surtout une extrême variété. Peut-être ne trouverait-on pas deux pièces de son œuvre qui soient construites de même, aussi parvient-il à exprimer toutes les nuances du sentiment. Il ne s'est jamais astreint aux strophes majestueuses d'alexandrins, cadre trop grandiose pour les tableautins qu'il affectionnait et difficilement applicable à la musique. Il n'a employé ce vers qu'une fois, vu la solennité du sujet, au commencement de chaque strophe du (( Pasteur malheureux )). 11 affectionne surtout l'octosyllabe; et les vers de 6, 5 , 4 syllabes trouvent dans ses chansons un emploi conforme au ton qu'il veut soutenir. Rien de plus leste et de plus pimpant que la coupe suivante :
Toque la manete, Charmante Brunete, Toque la manete A toun serbidou ; Lou Diu de l'Amou Que-t dits : bérouyele, Toque la manete A toun serbidou.
Il entrelace avec art les vers longs et brefs, les rimes masculines ou féminines, suivant son dessein secret; et, arrive, en
effet, grâce à la musique, à faire de sa poésie un instrument d'une souplesse et d'une vivacité extrêmes :
lùit'oLin bas Past()urctc>
1 Ict drin en-ça.
Kn aqueslc pradete,
Nad loup nou-y-a.
Rebire las oulhelcs, Tire las deu brouqua.
You tamàssi flourctes,
Sabi m'ayda.
Et quelle caresse pour l'oreille, quelle harmonieuse cadence dans ces six vers :
Bérouyine, charmanline, Bérouyine, lou me sou !
Perqué n'as tu tan de rigou,
Douce amourine, Perqué n'as lu lan d'amarou,
Per t(')un avmadou?