PORTRAIT DE M'"' COTTIN
nesques de sa vie est précisément celui que nous allons tenter d'éclaircir. Ce qu'il faut dire, c'est que cette femme excellente était sensible à l'excès, de cette sensibilité maladive qui envahit l'être entier et subordonne à sa domination toutes les autres
facultés, qui font que l'amour, c'est la raison ou la possibilité de vivre ; la vie, sans amour, c'est l'absence de toute énergie, le néant et le désespoir. (( Je crois, écrira-t-elle en 1805, qu'à mon (( dernier soupir, au moment de tomber devant le trône du sou- (( verain Juge, je serai même encore sensible au plai'^ir d'être (( aimée ». Ses héros, comme elle-même, sont les esclaves de cette nécessité. Faire d'un être le centre unique de sa vie, lui rapporter toutes ses joies, diriger vers lui toutes ses puissances et préférer mille fois souifrir par lui que de le voir disparaître de sa vie, souffrir même tant qu'un tel mobile n'y aura pas encore apparu, ainsi est faite l'àme de Sophie Cottin, — ainsi Claire d'Albe Amélie Mansheld et xMalvina. Telles sont, aussi. Delphine et Corinne. Là n'est point, assurément, puisqu'il faut dire le mot. le ridicule de M'"'' Cottin. Rarement la passion s'est aussi franchement, aussi largement épanouie que dans ses livres, et cette pédante de Genlis avait bien raison de lui en vouloir, elle qui ne savait que morigéner.
Ce qui en fait à nos yeux le ridicule suranné, c'est d'une part le langage apprêté, amphigourique et solennel qui tient bien moins à M'"'^ Cottin qu'au goût du temps, ou à la contrainte qui l'étreignait, lorsqu'elle se haussait jusqu'à la littérature, car, dans le courant de la vie, elle saura écrire des lettres charmantes, où son cœur ardent s'épanchera avec la plus noble simplicité. L'appareil na'fvement compliqué, qu'elle a cru nécessaire d'établir autour de son intrigue, achève de détourner le lecteur moderne de son œuvre, reléguée, bien à tort, dans des greniers abandonnés. Trop de serments au clair de lune, trop de cyprès, trop de tombeaux, trop de parents impitoyables, trop d'amants follement jaloux. Qu'est-ce à dire, sinon que, — comme son illustre devancier, l'Abbé Prévost. — M'"" Cottin vit dans un monde imaginaire, où elle se plaît à accumuler, avec un pathéthique moins grossier qu'il n'est inexpérimenté, les obstacles que ses héros ne franchiront qu'au prix de cruelles souffrances.
Si conforme que soit son procédé au mauvais goût du temps, sa vie même n'avait pas été exempte de larmes ni de ces drames domestiques, d'autant plus douloureux qu'ils frappent un cœur plus tendre.
Nous ne savons pourquoi tous les biographes ont fait de feu
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M. Cottin. un barbon plus apte à joulm' vis-à-vis de la jeune Sophie Ristaud le rôle de père que celui d'époux. 11 est douteux qu'avec l'ànie impétueuse qu'elle montra, elle se fût résignée à conlier sa destinée aux mains tremblantes d'un vieillard. Réellement, ce mariage n'eut rien de commun avec l'association qui valut à la toute belle Juliette Bernard le nom célèbre de M'"' Récamier. Lorsque Sophie Ristaud épousa, a
(Bil)li(ttl)r(|iie Nationale, Cabinet des Estampes.)
Tonneins. en 1787, âgée de 17 ans. le riche banquier de Bordeaux, Jean-Paul-Marie Cottin, celui-ci était très digne d'être aimé pour lui-même; il n'avait guère plus de 24 ans (i). La jeune femme s'abandonna avec ivresse à un b(^nheur qui paraissait assuré. « Mon cœur, dira-t-elle, débordait de plaisir et
(i) J.-P.-M. Cottin avait 30 ans lorsqu'il mourut, le 14 septembre 1793, dans son domicile de la rue du Mont-Blanc, n° 6. (Bull. Soc, Histoire du protestantisme français, juillet-août 1865.)
« répandait autour de moi les doux sentiments dont il était (( agité ».
Quel ne devait pas être l'attrait de M. Cottin, l'artisan de cette existence bénie ! Sa femme écrira plus tard (( qu'il lit le court (( bonheur de sa vie ; qu'il possédait, qu'il possède encore toute « sa tendresse ». ■
Aussi longtemps qu'il vécut et que le culte du passé put suffire à sa nature ardente, elle l'aima de cet amour souverain qui exclut, tant qu'il flambe, jusqu'au souvenir ou à l'idée d'une passion analogue. A peine avait-elle goûté à ces joies qu'il ne lui en restait que le souvenir. Les événements politiques jetèrent le trouble clans les affaires. M. Cottin se vit soudain en mauvaise posture. Dénoncé comme suspect, il allait être arrêté, lorsqu'il mourut, après quelques jours de maladie, le 14 septembre 1793.
MAISON DE CHAAIPLAN Façade sur la rue.
Si le désastre matériel laissa la jeune femme à peu près indifférente, — car les questions d'argent ne l'intéressèrent jamais qu'autant qu'elles touchaient à ses amis, — elle crut son cœur brisé pour toujours et resta résolue à consacrer, désormais, à la mémoire de son mari, tous les instants d'un veuvage austère. La présence d'un enfant eût rendu son isolement moins cruel.
(( Ha ! que ne puis-je presser sur mon sein une imix^c de celui (( que j'ai aimé! Mais tout a lini avec lui. jusqu'à lespérance ». Elle repoussa bientôt le projet, qu'elle avait un instant formé, d'adopter un des enfants de sa cousine, .M"" \'erdier, sa confidente et son ^-uide. Dès lors, elle vécut, presque constamment, soit à sa maison de campagne de (^hamplan (i), soit à Paris, dans une étroite intimité avec cette amie et les trois enfants de celle-ci, sur lesquels elle reporta une affection quasi-maternelle.
.MAISON DE Cll.\.MP[..\N
Façade donnant sur un beau pacc de 5 hectares.
Elle eut des amis dévoués, tel que le cligne M. Gramagnac, qui mit tant d'assiduité à ramener l'ordre dans les affaires de M""' Cottin. qu'il pensa tomber amoureux de sa protégée. Avec beaucoup de sens, elle écarta ce ridicule de son conseiller. « Je (( sais bien que tout homme qui oserait profaner la douleur qui (( m'accable, en me parlant un langage qui m'est devenu insup- « portable depuis que je ne l'entends plus de la bouche de celui (( que j'aime, ne m'en reparlerait de la vie ».
(i) Ancien fief de Bonneval, — dans le canton de Longjumeau. arrondissement de Corbeil (S.-et-C); — actuellement, la propriété du docteur Ribot, tils de féminent homme d'Etat, académicien et sénateur du Pas-de-Calais.
Sainte-Beuve a rappelé avec moins d'esprit que d'application la liaison prolongée de M""' Cottin et du célèbre Joseph Michaud. Le futur historien des croisades, alors simple journaliste, menait, dans la a Quotidienne », avec une fougue toute juvénile, la guerre de partisan. Cette amitié, qui sauva la vie de Michaud, lai révéla son talent. Car, faute de quelques louis qui devaient assurer la fuite de son ami, quand il fut poursuivi au 18 fructidor. M"''' Cottin, faisant violence à sa réserve naturelle, écrivit à la hâte le court roman de « Claire d'Albe ». Un libraire se trouva, qui publia l'ouvrage sans nom d'auteur (1798). Ainsi fut sauvé le proscrit, ainsi la femme de lettres prit conscience d'elle-même. Michaud resta le conseiller influent et devint plus tard l'éditeur, — quand il essaya de la librairie, — de l'auteur si goûté, mais toujours si timide que fut M"'*' Cottin. Il n'est guère de pages, sur lesquelles il n'ait donné son avis, et, (( Mathilde » lui dut de paraître. Cet heureux Michaud favorisait aussi M"''^ de Krûdener. Peut-être, grâce à lui, M"'^ Cottin se fit-ellê quelques relations parmi les gens de lettres, encore bien que sa froideur l'empêchât de paraître dans le monde avec avantage, tandis qu'elle était délicieuse dans l'intimité. Michaud fréquentait le salon gourmé et pédant de M'"'' Suard. On ne sait si M™'' Cottin consentit à y entendre pérorer, chacun à son tour, les derniers contemporains de Buffon, d'Holbach et de Helvétius. Avec une bienveillance, qui fait peu d'honneur à son goût, Suard consentit à éditer, dans ses (( Mélanges de littérature » (1802), (( la Rose de Jéricho », qui est bien ce que M'"'= Cottin a écrit de moins supportable. Michaud était brouillé avec M'"'^ de Staël et iVl""^ de Genlis ne pouvait souffrir en M'"'' Cottin une rivale qu'elle accusait d'avoir plagié « Constance »; c'était deux portes qui lui restaient fermées. Elle n'avait pas d'attache avec Tyjmc ^Q Beaumont, où l'on venait entendre Joubert, Fontanes et Chateaubriand. Pas de relations non plus avec le monde consulaire. On ne rencontra ni chez M"'" de Bassano, ni chez M'^' d'Abrantès, cette jeune femme aux traits accusés, à la figure presque masculine, muette ou balbutiante au milieu d'un cercle. Peut-être que, s'il eût vécu, son mari l'eût introduite dans le salon Récamier, — où les Bonaparte furent un moment assidus.
Sans qu'aucun souci de s'immiscer dans une société soigneusement choisie la guidât, mais, poussée par une affection volon-
tiers enthousiaste et exubérante, elle devint la familière dune maison beaucoup plus fermée et diflicile d'accès. Je ne sais quelle œuvre de bienfaisance l'avait mise en rapport avec la marquise de Pastoret, femme de l'ancien député de Paris, membre de l'Institut. Cette dame avait a peu près son âge. M'"'^ Cottin, qui ne pouvait pas ne pas aimer, éprouva bientôt pour elle, le plus vif attrait et une confiance qui se traduisit dans une correspondance assez suivie et fort précieuse. La petite bourgeoise franchit souvent le seuil de l'hôtel construit par Gabriel sur la ci-devant place Louis XV. Cet hôtel appartenait à M. de l'Etang, oncle et tuteur de la marquise. Tous deux avaient continué de l'habiter, lorsque la guillotine fonctionnait en permanence sous leurs fenêtres. A son retour d'émigration, M. de Pastoret était venu les rejoindre.
M"''= Cottin n'aimait donc pas le monde, elle s'y sentait mal à l'aise. « J'ai trop vécu de tendresse, dans ma solitude, pour (( pouvoir m'amuser longtemps du bruit aimable de l'esprit ». Elle craignait que sa brillante protectrice ne trouvât peut-être languissant et monotone son petit cercle d'intimes. D'ailleurs, la marquise s'effrayait de l'affection envahissante de sa nouvelle amie. Elle résistait savamment à ses avances. (( Je ne vous vois (( pas, gémit la pauvre Cottin, je m'en consolerais un peu si « j'étais sûre que cela vous afflige, mais vous me paraissez si (( occupée, que j'ai bien peur que vous n'ayez pas le temps de (( penser à moi, tandis que je fais presque une de mes principa- (( les affaires de vous aimer». Tant d'affection finit par attendrir M""^ de Pastoret qui assuma, avec M™^ Verdier, la charge, quelquefois cruelle, de briser les élans de ce cœur impétueux.
C'est dans la lecture et les jeux solitaires de l'imagination que ce cœur apaisait sa soif naturelle d'attachement. Depuis son veuvage. eUe lisait beaucoup et des lectures bien mauvaises pour elle, j'entends les plus propres à aiguiser encore sa sensibilité. Longtemps, Jean-Jacques fut le seul auteur dont elle se nourrit. Elle s'abstint de le suivre dans ses préoccupations réformatrices, — car ni elle, ni ses héroïnes, nauront jamais l'esprit raisonneur : elles ne procéderont guère que par enthousiasme.
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LETTRE AUTOGRAPHE DE Al'-'= COTTIN (i),
(i) Cette lettre autographe de iM"'" Crottin à M'"'' de Pastoret est la première d'une série inédite que possède M. Bachimont et que cet homme de lettres, membre du Caveau, a bien voulu, très aimablement nous communiquer.
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Mais elle lit ses délices des amours pompeuses de Saint-l^reux et de Julie ; et, la complication de leurs aventures, l'emphase attendrie de leurs discours, ne fut malheureusement pas ce qu'elle y goûta le moins. Il Hotte même, dans celles de ses œuvres qui précèdent « Mathilde », comme un souvenir diffus du Contrat social, — si, peut-être inconsciemment, elles n'ont d'autre idée directrice que l'opposition d'une civilisation cruelle
et corruptrice au saint épanouissement des aspirations natives de l'homme.
Quand elle connut Bernardin, elle s'éprit de sa philosophie ingénue, tendre et consolante, — écho un peu mièvre des pensées de Jean-Jacques; sa bonté y inclinait naturellement. Ces lignes, qu'elle écrivait dans la solitude, expriment plus que l'adhésion raisonnable d'un disciple. (( Ber- (( nardin, homme vrai- (( ment bon.... pourquoi « ne vous dirais-je pas, (( ce que je regrette de (( ne pouvoir plus dire à Jean-Jacques, pourquoi ne sauriez- « vou^ pas que, dans une campagne solitaire, il est une femme (( qui vous aime, qui vous révère, qui vous porte dans son (( cœur, que vous embellissez sa retraite, en la guidant dans ces (( routes nouvelles que la nature semble n'avoir ouvertes qu'à (( vous... ))
Mais voici que, livrée malgré elle à la littérature, elle incarne, sous des noms divers, les légers fantômes qui peuplaient son imagination. Ne doutons pas que Claire d'Albe, Amélie, Malvina, — amantes désolées et pourtant triomphantes d'être ensanglantées des blessures de l'amour, — ne soient toutes Sophie Cottin et que, leurs aventures si touchantes, elle ne se les soit dès longtemps racontées, afin de s'attendrir elle-même.
BUSTF: de M"^= COTTIN (Bil)liothèque Nationale, Cabinet des Estampes.^
Tous ses romans sont des romans d'amour. Nous ne savons si elle avait sur la vie des idées très originales ; nous sommes surtout persuadés quelle en a eu successivement de fort différentes ; mais elle n'a pas jugé à propos de nous en mformer. Comme ses devanciers, comme ses contemporains, elle ne se plaît qu'à une chose, — la seule qui l'intéresse, la seule où elle soit renseignée, — qui est de décrire l'invasion et les ravages de l'amour dans des cœurs de femmes.
Cherchons, donc, sous le voile de lauteur, ce que la femme révélera en même temps de sa propre faiblesse. Que pense-t-elle de lamour, que pense-t-elle de l'amant, qu'y peut-on trouver de ses idées, de ses croyances ? Ces héroïnes sont la proie d'un destin inexorable, qui les jettera, sûrement, soumises sinon résignées, aux pieds du dieu dévorant. Qu'épouses fidèles ou amantes perspicaces, elles reculent devant le sort qui les menace, elles ne tomberont pas moins entre les bras du séducteur. C'en est fait, leur pudeur est abolie, leur timide résistance réduite, elles ne sont plus qu'amantes. (( Oui je t'aime avec ardeur, avec (( violence; et, dans ce moment même, où j'oublie pour te le (( dire les plus sacrés devoirs, je jouis de l'excès d'une faiblesse (( qui te prouve celui de mon amour )). Il ne s'agit ici, — c'est Claire d'Albe qui tient ce langage au jeune Frédéric, — il ne s'agit ici que d'un désir assez peu éthéré. Il faut le dire, M'"" Cottin s'élève, pour sa part, à une conception plus platonicienne, mais tout aussi envahissante. (( Il est une volupté que (( tous les êtres de la nature sont appelés à connaître ; mais, (( celle-là, toujours mêlée de honte et de regrets, n'est point le (( terme du plus haut période de bonheur où l'homme puisse « atteindre; il ne doit ce bonheur suprême, que goûtaient alors (( sir Edmond et Malvina. qu'à cette volupté de l'âme, chef- (( d'œuvre d'amour et d'intelligence, fruit de l'union intime de (( deux cœurs qui s'aiment, s'entendent et se répondent ; à cette (( volupté divine que nulle langue ne peut décrire, nulle pensée (( concevoir et que ceux-là même qui l'ont sentie s'étonnent « d'avoir connue ». Devenues la proie de Vénus, — car cette domination totale de l'amour sur un cceur de femme n'est pas sans rappeler les feux inaccessibles dont brûle Phèdre, — ces jeunes femmes n'existent plus qu'en fonction, — si l'on peut dire, — de cet amour. L'univers entier disparaît. La seule image de l'amant suffit à remplir leurs pensées. Conventions
mondaines, critiques amicales, l'idée même de l'adultère seront impuissantes à les écarter de l'abîme, vers lequel elles se savent entraînées.
Cet objet chéri, l'unique centre de leurs pensées, il ne laisse pas d'être, pour elles, une source continuelle de douleurs. Les romans de M'"^ Cottin nous offrent une réplique continuelle du jeune homme fatal et sensible qui Heurit. vers 1800, dans la littérature romanesque et pour lequel nous ne saurions- assez nous étonner que nos arrière-grand'mèrcs aient soupiré. Ce n'est plus Valmont ni Lovelace et nous le regrettons presque. Car ceux-ci, du moins, avaient une ligure bien personnelle, si elle était odieuse, et leurs desseins étaient marqués dune résolution qui nous rendait attentifs à leur succès. Le héros de M'""' Cottin était bouillant, jaloux, emporté, d'un égoïsme féroce et d'une absurdité déconcertante. 11 joint a une générosité naturelle l'aveuglement le plus opiniâtre. Par ses qualités physiques, son élégance ou sa réputation, ou par un tour d'esprit et des talents qui le font correspondre intimement aux penchants d'une jeune femme intelligente, instruite, délicate, sensible aux émotions de l'art comme à celles du cœur, il s'attachera d'abord cette âme charmante. Il s'appelle ici Frédéric, Ernest, Edmond ; ailleurs ce sera Léonce, Eugène ou Oswald. Il sufhra à ce bellâtre prétentieux, naïf et fier-à-bras, d'apparaître, pour qu'aussitôt soient subjugués les faibles cœurs, assoiffés de tendresse. Le sien ne s'enflamme pas moins rapidement. Il fomentera pour assurer sa conquête les plus extravagantes tentations. Aussi prompt au découragement qu'à l'enthousiasme, les fables les plus ridicules trouveront créance en son esprit et l'animeront d'une jalousie furieuse contre celle qu'il accuse déjà d'ingratitude. Le voici de nouveau persuadé de l'innocence de l'ange qu'il calomniait. Larmes, sanglots, serments, protestations d'amour. L'ange n'en attendait pas tant pour pardonner.
Une série plus ou moins longue de ces alternatives les mènera jusqu'à la catastrophe finale, je veux dire à la tombe, — dont la pierre scellera pour jamais ces amours surhumaines.
Ce que ces auteurs, qui écrivaient de 1790 à 1820, trouvaient de plus séduisant dans le type, je crois bien que c'en est, précisément, l'incohérence. La femme, délaissée, ne continuait pas moins d'aimer; elle en acquérait du mérite et, tout en aimant, elle savourait ces délicieux tourments qui sont comme le piment
de la passion, qui en corrigent la monotonie et qui naissent de l'attitude affligeante et souvent injurieuse dun amant adoré. Ce que Claire, Amélie et Malvina aimeront surtout dans Frédéric, Edmond et Ernest, c'est une occasion d'aimer.
Ces amours sont néfastes, elles tinissent dans le désespoir et la mort. Alors apparaissent ces tristes tableaux, auxquels se complait l'imagination quelque peu malsaine de l'auteur, ces tombeaux, ombragés de cyprès, que des époux, des amants, des frères viennent arroser de larmes. Pourquoi ces épilogues cruels ? Eh quoi ! tant d'angoisses, tant de pleurs, tant d'amères déceptions pour aboutir au néant de la tombe ?
Sans doute, il y a là le respect dune tradition qui remonte jusqu'à l'Abbé Prévost et qu'on pourrait appeler la tradition des romans qui finissent mal. La mort est un procédé commode pour porter à son comble l'émotion du lecteur. Comme les amours de Manon et de desGrieux seront brusquement rompues dans les sables du Nouveau Monde, ainsi Julie, en expirant, enlèvera tout espoir au malheureux Saint-Preux. Pourrionsnous ne point frémir du désespoir de Paul, aux yeux duquel Virginie disparaît dans les Ilots } Chateaubriand, non plus, ni ]\|me ç^Q Staël ne condescendront à cet optimisme complaisant qui permet au lecteur de fermer un livre avec satisfaction. Aussi bien n'est-ce pas la ce qui rend le plus navrantes les héroïnes de M"^" Cottin. Il n'y a, dans son œuvre, qu'une créature d'énergie et c'est Mathilde ; ce serait, aussi, Elisabeth, si Elisabeth n'était trop évidemment un ouvrage d'éditication. Jusqu"en 1803, les tilles de son imagination, Claire d'Albe, Malvina, Amélie, sont écrasées sous le poids d'une fatalité aveugle, contre laquelle elles restent sans force et même sans hostilité. Victimes désignées de l'amour, elles en savourent les angoisses ^^^vec une joie intime, qui assure à jamais sa domination. Elles sont désormais incapables de se reprendre, de déposer le joug ou de sacrifier leur passion à un idéal moins personnel. L'amour est comme l'épanouissement naturel de toutes leurs facultés, le droit strict et légitime de leur passage ici-bas. a Oh ! ces ins- (( tants où on s'apprend par un regard, par un soupir tout ce (( qu'on est l'un pour l'autre, où on sent passer jusqu'au fond "(( de son âme la certitude d'être aimée, où on inonde d'une (( si pure joie le cœur d'un objet chéri; oh ! les instants (( d'meffables délices, quelle place ils tiennent dans la vie, eux
(( seuls la remplissent, eux seuls font vivre. Tout le reste n'est (( rien ».
On ne saurait nier que tout cela est assez loin d'être spirituaiiste. M"^' Cottin nest pas philosophe, mais elle est naturellement païenne. La tin qu'elle poursuit est, — grâce à sa nature délicate et raffmée, — moins sensuelle que cérébrale. T^Ue relève toutefois, d'une morale bornée, essentiellement personnelle et relative. Il ne faut pas se méprendre aux assurances de vie future que ses épilogues garantissent généreusement aux victimes de ses tristes drames. M. Prior, prêtre catholique, est surtout le Pontife d'une religion vague, à peine théiste, infiniment miséricordieuse, si miséricordieuse qu'elle l'incline jusqu'à la pécheresse non repentante.
Le vrai, le seul bonheur, il est dans cette volupté rare, cette union intime des âmes, qu'elle même a désirées passionnément ; et, comme ses romans ne décrivent guère que les déceptions de cette quête d'amour, on sent du même coup quelle infinie tristesse se dégage des aventures de ces jeunes femmes déçues. Leurs blessures affectent une âme si complètement gangrenée qu'aucun secours, aucun dérivatif ne sauraient désormais les guérir.
C'est trop s'appesantir, en vérité, sur un auteur et sur des œuvres, aujourd'hui tombés dans l'oubli. Mais il importait, pour l'intelligence de ce qui suivra, d'avoir dégagé les lignes maîtresses de cette figure touchante d'écrivain. Cœur tendre à l'excès et avide de se donner, M'"'' Cottin est à la merci de ses élans qui l'emplissent d'une joie indicible. Fort heureusement, sa droiture naturelle, — un bon sens bourgeois, qui ne l'abandonnera pas. — la culture et la finesse de son esprit, — une horreur instinctive pour tout ce qui est bas et grossier, — tout cela contrebalancera, chez elle, la part du romanesque. D'autre part, ses idées, assez flottantes, sans lien ni base, laisseront trop étroit, chez elle, le domaine de la raison. Vienne une occasion, elle n'aura d'autre guide que cet enthousiasme décevant, — dont elle disait, elle-même, (( qu'elle ne le reconnaît pour tel (( que quand il est passé, qu'il ne passe que quand le fond nç (( répond pas à ce que l'apparence promettait »,
C'est au printemps de 1803 que la santé de M"'" Verdier et de deux de ses tilles, Delphine et Élisa, nécessita le traitement des eaux thermales. On se décida pour Bagnères. Depuis son deuil, M"'" Cottin avait fait sienne cette famille. Sa tâche la plus douce était d'instruire et de policer ces deux jeunes tilles qui l'aimaient comme une mère : et, ce cher devoir lui valut une des plus sottes anecdotes du sot livre de ce fade Bouilly. Elle-même était alors alïaiblie et profondément anémiée. L'espoir d'une guérison, la séduction d"un pays renommé, le désir de consacrer, loin de Paris, plusieurs mois à la préparation longue et laborieuse du roman de Mathilde, la décidèrent à suivre ses cousines dans les Pyrénées. On devait passer par Tonneins, — berceau de toute la famille, — où M"'*' Cottin avait vécu son enfance, sous Ja;garde de sa mère, dans la sévérité d'un milieu protestant, et où elle gardait de nombreuses relations.
Ces dames quittèrent Paris à la tin de juin 1803, et voyagèrent à petites journées, s'accordant le plaisir de mettre fréquemment pied-à-terre. Elles (( respirèrent une atmosphère de Chevalerie « dans l'antique château d'Annboise » et arrivèrent à Tonneins au commencement de juillet. Là. quelques semaines se passèrent en bals, concerts, parties de campagne, avec les amis qu'elles retrouvaient. Le 23 juillet. M"''' Cottin, M'"' Verdier et ses deux filles aînées partirent pour Bagnères ; M. Verdier restait à Tonneins avec Mathilde, sa plus jeune fille.
M""^ Cottin dut-elle au hasard de se voir conduire à Bagnères, dans la famille hospitalière, où elle devait ressentir les plus violentes émotions de sa vie ?
De la maison qu'habitait, place d'Uzer, François-iVlarie Soubies, la porte seule demeure aujourd'hui intacte.
La façade et la disposition intérieure ont été complètement transformées. Dans cette demeure vivait une honorable famille de vieille bourgeoisie. François-Marie Soubies était fils de médecin, petit-fils et arrière-petit-fils de notaires. Momme de loi lui-même, il exerçait les fonctions de commissaire national au tribunal de l'Adour. De son mariage avec Catherine Cuilhé étaient nés quatre enfants. Ce furent, d'abord : Françoise- Pâquerette, Caroline-xMadeleine, Thérèse- Adèle, âgées, en 1803,
de neuf, six et quatre ans. Le 21 mai de cette mC^me année, était venu au monde Pierre-l'^rançois, celui-là qui devait illustrer, un jour, le nom de Soubies. W'" Cottin put contempler, dans son berceau, la future idole de Bagnères, intelligence d'élite, préfet en 1849, surtout et malgré tout grand avocat. En souvenir de cette amie inconnue, il lui consacrera, plus tard, une page de son (( Album h*rique et pittoresque ».
Cliché J. Deprat.