LK CENTRE DE CIIIO
entretiennent des chevaux pour leiii- iisa^e. Ce couvent est fort i^rand et ressemble plutôt à un villai^e (pi'à une maison relii^ieuse; on prétend qu'il possède la liuiliéme partie; des
Avgôninia. — Fabrication des tapis.
biens de l'isle, et qu'il a plus de cinquante mille écus de rente. Outre les acquisitions continuelles que la maison fait parles leg-s pieux, il n'est point de Caloyer qui ne contribue à l'enrichir; non seulement ils donnent 10(1 écus pour leur réception, mais en mourant ils ne sçauroient dis-
ilVl i:n i'ays tlikc
poser (le leurs biens (ju'eii fa\eiirdn couvent onde ([iielcju'uii de leurs parens, (jui ne [)eut lierit(;r «pu* du tiers à condition qu'il se fera religieux dans la même maison : ils ont li()iiv('' par là le secret de ne rien perdre : le couvent est sur une colliiu? très cultivée, dans une solitude désagréable au milieu de grandes montagnes toutes pelées.
« Quoique l'Eglise soit mal percée, elle passe pourtant pour une des plus belles ([ui soient dans le Levant; tout y est gothique, excepté les cintres des voûtes; les peintures en sont horriblement grossières, malgré les dorures qu'on n'y a pas épargnées; le nom de chaque Saint est écrit au bas de sa figure, de peur qu'on ne le confonde avec son voisin. L'Empereur Constantin Monomaque qui a fait bâtir cette Eglise, comme l'assurentles moines, y est peint et nommé. Les colonnes et les chapiteaux sont de jaspe du pays, mais d'un mauvais profil; ce jaspe est une espèce de brèche rougelavé, mêlé de quelques plaques cendrées assez mal unies, et il n'a rien d'éclatant : il n'est pas rare autour du monastère ; mais celui qu'on employé dans cette Eglise a été tiré des anciennes carrières de l'isle, assez prés de la ville. »
A l'heure actuelle, le couvent de Néaraoni possède encore des biens nombreux répartis sur toute l'étendue de l'île, mais les événements de IH'22 lui ont enlevé sa splendeur première; le feu a consumé une partie des bâtiments, les anciennes peintures sont presque totalement détruites, il n'y reste plus (pi'une vingtaine de religieux (1).
(1) Pour la (Icscripliou C()m|)lrl(! de réalise, dans son élal actuel, voirJ. Slrzygowsky, ^'ea Moiii uuf 67(/os (Byz. Zeitschr. ^', 1<S'.)6, liO-157). J'avais pris une vue d'ensemijle du monastère, mais le cliché a disparu mystérieusement, la veille de mon départ de Chio, avec une cinquantaine il'autres.
LE nRNTHE DR CMIO \X^
Anàvatos et Avc^nnima. — Les arbres à masiic. — J'oiiKiuoi ces arbres n'existent pas au nord de l'île. — Le inaslic ne donne plus aucun bénéfice, mais on le eullive quand même.
OiKiiid ou a franchi la inontayiie couverte de pins, an pied de laquelle se trouve le monastère de Néanioni, on arrive en une heure à Anàvatos. Le nom seul de ce villai^e, l'Inaccessible, indique sa situation. Il est juché au sommet d'un roc abrupt, avec les parois duquel se confond j)resque son mur d'enceinte. Le voisinage de la mer et les précipic(>s environnants devaient en faire jadis un lieu aussi propice pour l'attaque que pour la défensi». Avo;-ônima, qui est à une petite heure au sud d'Anàvatos, n'olfre rien de particulier que le manque d'eau en été. Les habitants ont une heure de marche à faire, dans la direction de Saint-Georges, pour s'abreuver, eux ot leurs btMes. Ils en plaisantent dans un distique :
Avgônima est un bon village, mais il a un défaut, La marmite est brûlée avant qu'on aille à l'eau.
C'est entre Avgônima et Saint-Georges qu'on trouve les pi^emiers lentisques. Ce sont des arbres aux rameaux tordus et au feuillage plus foncé que celui de l'olivier (1).
Leur taille moyenne est de deux mètres. Dans le courant de juillet, on pratique, à six ou sept reprises, de légères
(t) Pour une description plus complète, voir Tournefort, Relation d'un roi/oge du Levant, t. I. p. 370 et Lteldreicb, Die Nutzp/lancen Griectienlands, Athènes, 186ïJ, p. 60 et suiv.
incisions, le long' de leur tronc et de leurs principales branches. Il s'en échappe une g-onime blanchâtre, appelée mastic, qui tombe en gouttelettes brillantes sur la terre spécialement préparée à cet ellet. On recueille cette g^omme à la main et on recommence à picpier le mois suivant. Il y a trois récol-
Puits grec.
tes par an, de juillet à septembre. Le mastic, débarrassé grain par grain de la terre qui s'y trouve attachée, est livré au commerce. Autrefois on l'exportait en Europe, où il était employé dans la confection de certains vernis. Aujourd'hui on ne l'utilise guère que dans le Levant : les femmes le mâchent pour se parfumer la bouche, on en fait des confitures et surtout on le mêle en petite quantité à l'eaude-vie, ce qui produit la liqueur connue sous le nom de raki ou mastic.
LE CENTRE DR riMIO
13 ri
« Tracez, dit Fustel de Goulanges (1), une lii^iic (|iii, pnitant de Lithi, aboutisse à Caliinasia, au nord de coite lii^ne vous ne trouverez plus un seul grain de gomme. Il y a là comme une barrière naturelle et mystérieuse que le mastic ne franchit jamais. On a tout essayé, on a transporté des
Tliolopotàmi. — Les premiers Icnlisques.
lentisques du Midi, et avec eux des cultivateurs, on a toujours échoué. A Rhodes, à Lesbos, on a fait les mêmes tentatives, av^ec aussi peu de fruit. Les Ghiotes, ne sachant à qui ils doivent un bienfait si particulier, l'attribuent à la faveur d'un saint. Saint Isidore a souffert le martyre à Chic au ni'' siècle, et c'est, disent-ils, de son précieux sang- qu'est
[i] Mémoire sur l'île de Chio, p. 7 du lirag-e à part (Arcli. des M/ss , y, 1856, p. 487).
13fi EN PAYS TURC
né l'arbre à mastic. Sans doute avant le christianisme ils l'avaient déjà fait naître du sang- de quelque divinité. »
Quand furent faits ces essais de transplantation du lenlisque, peut-être les Chiotes ne tenaient-ils pas à acclimater ailleurs un arbre t[ui faisait la richesse de leur pays. Il semble cependant que l'île de Chypre ait exporté du mastic pour son compte, au seizième et au dix-septième siècle (1). Des tentatives entreprises vers 1 8.36, à Amorgos et à Antiparos notamment, donnèrent, paraît-il, d'excellents résultats ; leslentisques v produisirent une gomme qui pouvait rivaliser avec la meilleure de Ghio (2). En tout cas, ce qui, pour cette île même, constitue la barrière naturelle et mystérieuse dont parle Fustel de Coulang-es, c'est, je crois, le caractère des habitants. Les différences sautent auxyeuxdèsqu'on pénètre sur le teiritoire de Saint-Georges, où sont les premiers arbres à mastic. Là, le sol est pierreux, il est vrai ; on chercherait vainement aux alentours les fraîches vallées qu'on trouve quelquefois dans le nord de l'île; mais partout on sent la main de l'homme : les montagnes ont été taillées en gradins; si, par endroits, la terre est restée inculte, c'est qu'elle n'était pas susceptible de produire. Or, pour que lelentisque donne du mastic, il faut, après qu'on l'a choisi, proviyné et fait pousser, établir autour de lui une sorte d'aire, le piquer fréquemment, ramasser une à une les g-outtelettes tombées de son tronc et une à une les nettoyer. C'est un travail long-, minutieux: double raison pour que les Chiotes du nord ne l'aient pas entrepris. A ces deux motifs peut-être faut-il aussi en ajouter un autre : il n'est pas invraisemblable que, du temps où le fisc surveillait de très près la récolte du mas-
(1) Heytl, Hisl. i/ii rommcrre du Li'i'ant au moyen-fige, 1885, II, 634, note 1.
(2) Heldreich, Nutcp/l., j). (11.
LK CKNTRE DE CMIO
lic, le e;ouverii(Mneiit ait tenu à en ciicoiiserire la prodiiclioti aux villages du sud de lile.
lit' niaslic était autrefois une source do. revenus eonsid<'-
Raiiiasseuse de mastic.
rables pour Cliio. Pendant le seizième siècle, il procura à la mahone un revenu moyen de 30.000 ducats (1). Voici ce qu'écrivait à ce sujet de Thevenot, qui visita l'île en lGo6 (2) :
(1) Heyd,op. cit., Il, 335; cf. 1,495 et suiv., Il, 290.
(2) Voyages de M. de Thevenot en Europe, Asie et Afrique, 3c éitil. Amsterdam, 1727, t. I, p. 299-301.
« Avant la curiosité d'aller voir les arbres du Mastic, qui ne se recueille point en autre lieu que dans cette Ile, je pris un Janissaire du Doiiannier, et m'en allai avec le Vice Consul à Calimacha (Kalimasia), qui est un des principaux villages de l'île... Ce villag'e a proche de lui soixante arbres de mastic que j'allai voir... Ils sont vingt deux villages qui ont desarbres de mastic, etentr'euxtous ils ontcent mille arbres de mastic dontilsdoiventdonnerau Grand Seigneur (1) tous les ans trois cent caisses, qui font vingt-sept mille oques (2), à quatre-vingt-dix oques la caisse. Chaque oque est de quatre cents dragmes. Pour amasser tout ce mastic, chacun des villages qui en ont, est taxé à tant d'oques, selon fju'ils ont plus ou moins d'arbres, car on sait à peu près combien un arbre en rapporte ; et comme loutes les années ne sont pas également bonnes ou mauvaises j)Our tous les quartiers où il V a de ces arbres, ceux (pii en recueillent plus (priis n'en doivent donner, en vendent à ceux qui en ont moins recueilli que ce à quoi il sont taxez, au prix de soixante âpres l'oque, car ils s'aident l'un l'autre autant qu'ils peuvent, autrement ils seroient obligés d'enacheter du Douannier àdeuxpiastres Toque. Après cela ils vendent ce qui leur en reste au Douannier au prix de soixante âpres l'oque, eu quoi il fait bien ses affaires, car il ne leur est pas permis d'en vendre à un autre qu'au Douannier, qui le vend ensuite cent quatre-vingts âpres ou deux piastres l'oque, n'y aiant que lui qui en puisse vendre dans Chio, parce que cette marchandise appartient au Grand Seigneur, comme la terre sigillée ou terra lemnia ; et c'est pour cela même qu'ils tiennent sur toutes les avenues des lieux où il y a de ces arbres, des gardes qui demeurent
(1) Le sultan.
(2) 34.560 Jviloç^rammes.