‹ En pays turc. L'île de Chio:Chapitre 18 sur 43 · LE SUD-EST DE CIIIO · texte numérisé non relu

LE SUD-EST DE CIIIO

La régularité dos Iraits ne paraît jouer aucun r(>le dans les préoccnpations esthétiques de? villai^eois. Pour eux, les

Ivalamoli. — Femmes mcllaiit leur voile.

signes caractéristiques d'un beau visage sont : des lèvres rouges, une bouche de sucre, des yeux noirs ou de saphir,

160 KN PAVS n uc

des sourcils pareils à une yaiise, el par dessus tout un teint pâle.

Tu es hlanclic comme le marbre de la feuètre l'^l belle comme la \'icri;e qui est au monastère,

(lit un de leurs distiques. Mes premières photographies furent peu g-oùtées des paysannes; elles les trouvaient trop noires; je supprimai les ombres, je tirai à peine les épreuves et elles se déclarèrent satisfaites. C'est, je crois, grâce à leur sarik que les femmes de Kalamoti l'emportent sur les autres par la l)lanclieur du visage. Ce linge a sept piques ou i'",ol') de long. Pour l'enrouler avec élégance, il faut le secovu's d'une voisine. Quand les villageoises travaillent aux champs, elles s'en couvrent presque complètement la face.

N'était leur caractère peu communicatif, c'est aux Kalomotousaines, et à elles seules, que s'appliquerait le jugement suivant de M. de Thevenot sur les femmes de Chio : « Elles sont très belles, et de taille avantageuse, elles ont le visage blanc comme le plus beau jasmin, qu'elles portent ordinairement à leur tète, et je n'ai vu aucun païs dont les femmes aient au visage tant de beauté et tant d'agrémens, je dis au visage, car elles ont le sein tout brûlé du soleil, et tout noir, ce qui m'a souvent étonné, veu qu'elles ne prennent pas plus de soin à se conserver le visage que le sein. Pour moi je ne me pouvois tenir de les quereller quelquefois, de ce qu'elles ne se le couvroient point avec quelque mouchoir ou autre linge, car après cela il ne se pourroit rien voir de plus beau. Leur habit sert encore beaucoup à les faire paroître si agréables, car elles sont toujours fort proprement vètuës, et coiffées d'un linge fort blanc, fait en forme d'un [)etit capuchon rabattu par le

LE SUD-KST I)i; CIIK) Kil

bout; outre tous ces a^rérnens, un autre plus solide est qu'elles ont toutes de l'esjjrit, mais un esprit enjoué et gaillard, qui les rend les plus aj^réal)l('s personnes de la terre; si elles sont jolies, elles sont fort remplies de vanité, qui est un vice qui accompag'ue toujours ce sexe (1) )>.

Malheureusement les femmes de Kalamoti sont aussi antipathiques que belles. Pour trouver l'esprit i^-aillard et enjoué dont parle Thevenot, c'est à Pyr^^-hi qu'il faut aller.

(1) Voyai-ps de M. ilc Thevenot, IJ' édit., t. 1, p. 318-319.

L'onlréo de l'vri;lii.

ciiAiMïm: VI

LE SUD DE CHIO

Les jardins do Cliio. — Du kànibos à Aruinlya. — Pyr^hi Ses aspects

Pour se rendre de la ville à Pyrg-hi, on traverse le kànibos dans tonte son étendue. Durant plus d'une heure, ce n'est que jardins et maisons de campagne. Ces jardins font la gloire et la richesse de Chio. Tout en eux a son utilité, et cependant tout y semble disposé pour le plaisir des yeux. Leurs arbres sont alignés au cordeau. La terre en est soigneusement entretenue, des chevaux y tournent lentement, au chant des cigales, sous des berceaux de glycine ou de clématite, d'énormes roues garnies de pots de grès, qui

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vont puiser IV'au dans les jjrofoiidoiirs du soi et la déversent en tous sens. Uuand le soleil a nnn'i la récolle, on la transporte en Turquie, en Roumanie, en Autriciie, en Russie, et l'étranii-er s'étonne d'apprendre que ces jardins d'agrément peuvent produire dans les bonnes années 17 millions de mandarines, 20 millions d'oranges et 2 millions de citrons.

Au sortir du kàmbos, on gravit une montagne assez élevée, en laissant à gauche, dans la vallée, les villages de \'asili, Zifias, Ververàto, Chalkios, Dafnônas et les ruines de Sklavya. C'est au sommet de cette montagne, tout près de Tholopolàmi, que commence la zone du mastic. Mais bientôt oliviers et lentisques deviennent rares, on chevauche dans la solitude, les hauteurs succèdent aux hauteurs. Enfin, voici Pyrghi! Vision trompeuse, pour qui ne tient pas compte de la pureté de l'atmosphère ! On n'est encore qu'à mi-chemin, et Pyrghi ne s'est montré que pour disparaître aussitôt. Près d'un roc escarpé, où sont les restes d'une citadelle génoise, un petit village s'étend, irrégulier, sur une éminence ceinte de verdure. C'est Armôlya, où se fabriquent la plupart des poteries de l'île. Une heure après, on décou\re subilenuMit IVr^hi, à cin(} cents mètres devant soi.

Qu'on se figure, au fond d'une lar^e plaine parsemée de rares arbustes et entourée de collines peu élevées, un entassement de murailles sombres de forme polygonale, surmonté d'une tour carrée à demi ruinée. Le mystère et la désolation planent sur ces pierres, qu'on domine à peine de la route. Est-ce bien un village qu'on a devant soi? Ne dirait-on pas quelque immense forteresse d'un autre âge, rasée en punition d'on ne sait quels méfaits? Tout en elle a gardé un air hostile : la tour avec ses créneaux, les cons-

MC SUD 1)K ciiro

tructioiis cxtrrleiiiM's soudrcs ruiic à l'atilrt* de rii;iiri(''i(' ;'i former lin mur (ronceiiitr imjx'iK'IraMc, la porlr (rciilrée,

Fomtiio irArinolya.

aujourd'hui béante, jadis sans doute fermée, bardée de fer, et jusqu'aux ruelles tortueuses, pleines de recoins obscurs.

Où donc est le Pyr^hi. dont les voyat^eurs ont vanté les attraits (1)?

C'est que Pyrg-hi a mille aspects. Attendez que le soleil soit couché, (ju'il ait ré(jné, comme on dit là-bas. Les paysans alors reviennent des champs, en poussant des vaches devant eux, la plaine s'emplit d'échos, les rues s'animent, Pyrghi se métamorphose. Des jeunes filles apparaissent sur les seuils, jettent d'un mouvement gracieux une cruche sur leurs épaules, puis se dirigent vers la fontaine située hors du village. Suivez-les. Leur cruche une fois pleine, elles la présenteront d'elles-mêmes à vos lèvres, babilleront avec vous, le bras gauche relevé, la main droite campée sur la hanche, et vous aurez plaisir à les regarder s'éloigner rapidement, le long du mur d'enceinte. Le jour de notre arrivée, comme nous étions à la fontaine, nous vîmes aussi descendre du coteau voisin, par un sentier en lacets, une théorie de villageois vêtus de blanc et précédés d'une cornemuse. Ils avaient terminé quelque travail champêtre et s'en réjouissaient à leur façon. Ils s'arrêtèrent devant la porte du village et commencèrent une danse au rythme lent, à laquelle prirent part quelques femmes.

Après le dîner, je m'assis sur une terrasse. La lune était dans son plein; on eût pu compter les arbustes des collines environnantes. Pyrghi avait repris son air mystérieux, avec quelque chose d'infiniment doux, cette fois. Au pied de la vieille tour, une fenêtre, garnie de pots de basilic, était encore éclairée et, tout près d'elle, une voix chanta, dans le silence du soir :

(l)Jean Psichari, Tô TaÇ'i5t pou, Athènes, 1888, p. 123-1.37; Gaston Deschamps, Sur les routes d'Asie, Paris, Colin, 1894, p. 97-104.

LK SUD l)K CllIO !(;'.(

— Il était unit, ù ma mignonne, OuancI j'ai l)aisé tes deux grands yeux. Oui nous a vus, dis-moi? Personne, Hormis la lune, dans les cieux.

— La lune l'a dit à l'étoile.

Oui l'a dit à l'aube du jour, Et l'aube l'a dit à la voile.

Ainsi vont les secrets d'amour.

La voile l'a dit à la rame, La rame au joyeu.x matelot, Qui l'a chanté devant sa femme :

Le monde le saura bientôt (1).

Maison de bouroeoiset maisons de paysans. — Nous mangeons des hiboux.

La maison où nous logeâmes, lors de mon premier séjour à Pyrg-hi, était la plus belle du village. Elle venait d'être construite par un vieux paysan qui avait fait fortune à Malte dans les tabacs. Il habitait la ville et nous l'avait cédée pour la modique somme de vingt-trois francs par mois. Elle présentait un curieux mélange d'architecture européenne et villageoise. On la distinguait des autres à ses deux étages, à son toit de tuile et au marteau de la porte d'entrée :

— 'Ap;(ovTixô offiTt, disait-on. — Une maison de bourgeois.

On y pénétrait par l'écurie, une vaste écurie, où deux

(I) La traduction delà première et de la troisième strophes de cette chanson, bien connue en Grèce, est empruntée presque entièrement à M. Edm. Gondinet {Libres, drame en cinq actes et huit tableaux, Paris, Michel Lévy. 1873, in-18, p. 106).

no

IxiMiFs criaitMil en lilxM'lr. Côlaiciit (raillniis d'imioctMits aiiiniaiix, (lui d'oidinaire nous livi-aieiit passage,

Pvriihi

Revenant de la iontaine.

sans trop se faire hàloimer. l^eiidant nos trois mois de cohabitation je ne leur déeouvris qu'un défaut: le manque d'herbe les avait rendus omnivores. Ils nous mâchonnèrent, un jour, une couverture de voyage et, le lendemain, j'arri-

LH SUD I»K ClIK)

vaijiisleà l«Mn[)S, pour sauver d'uii (h'-saslrc ukui appareil photoarapliique, dont la rourroic ('lait (h'jà totalement (l('-

Pyrt;'lii. — Los liUcs de noire euisiiiière.

vorée. Un escalier en pierre prenait dans un coin de cette étable et réunissait le rez-de-chaussée, séjour des bêtes, au premier éta^e, demeure des hommes. Il y avait, tant là qu'au second, sept ou huit chambres pavées et blanchies à la chaux.

Toutes les maisons de Pyr^lii n'offrent pas nn tel confort. Abstraction faite du rez-de-chaussée, partout le même, elles ne se composent nénéralement que d'une salle et d'une cuisine. Au milieu de celle-ci, trois pierres plates sont fixées dans le sol. On place sur elles un poêle ou un pot de terre, sous lesquels on allume un feu de brindilles ou de bois. La fumée se répand dans toute la pièce, couvrant les murs de suie, et s'échappe soit par la porte, soit par un trou ménaf^é dans le toit à cet (»ffet. Les veux des ménagères en souffrent et les mets ainsi préparés prennent un g-oiit particulier; mais on s'y habitue vite et, lorsqu'on revient à la ville, les potag-es de Bâti semblent fades.

Nous eûmes d'abord, comme cuisinière, une vieille qui prétendait avoir servi jadis dans la famille du patriarche d'Alexandrie. J'appris plus tard que c'était en qualité de nourrice. Elle s'adjoignit un chasseur. Celui-ci, persuadé que des Européens, mangeurs de grenouilles, devaient avoir des g-oûts bizarres, abattit indistinctement perdrix, moineaux, éperviers et hiboux.

— Nous avons du gibier, aujourd'hui, disait la vieille joyeusement, de petits oisillons tendres et doux !

Comme elle avait soin d'enlever les têtes et les pattes, nous fumes assez longs à comprendre que la saveur spéciale de ces volatiles tenait autant à leur nature qu'à l'inexpérience de notre cuisinière,

La lamille Yanniri : In-ue. .Marou, Angélique, Ivali.

L'année suivante je m'installai chez les Yanniri, où la mort récente du vieux père m'avait seule empêché de loger,

LK SUD l)K CIllO

la première fois. (Vesl, dans cette maison que sont reçus, depuis de lon<^ues années, tous les élranj^'ers qui visitent Pyrglii, et la plupart d'entre eux paraissent y avoir laissé une parcelle de leurco-ui'.

Pyryhi. — Chez lus Yanniri

— Ah! vous allez à Pyryhi ! me disait un soir, sur le boulevard, un grave professeur de l'Université de Paris, ancien élève de l'Ecole d'Athènes. Ouel charmant \illaj5'e! J'y ai séjourné autrefois et j'y suis devenu amoureux fou. Une splendide jeune fdle ! Elle s'appelait Irène. Ce doit être une vieille femme maintenant.

Je la retrouvai sans peine; c'était Irène Yanniri, elle était mère de six enfants. Je prononçai devant elle le nom de ce professeur.

— Te le rappelles-tu ? lui dis-je, d'un ton indifférent.

l^llc rt''|)()ii(lil (le iiM'iiie :

— ( )iii. je MIC II' rappelle.

J'eus plusieurs fois l'occasion de la pliotoj^rapliier, mais bien que son visage fût encore assez beau, je n'eus pas la cruauté de comniuni(|uer les épreuves à son ancien admirateur.

Deschamps (1) paile avec enthousiasme de Marou, la sœur d'Irène. « Je n'oublierai pas Marou Yanniri, dit-il, la plus grande et la plus belle de toutes... Le vieux était assis à terre les jambes croisées, fatig-ué et ensommeillé. La vieille était près de lui, toute cassée et ridée. Marou était assise sur un banc de pierre et son sourire laissait briller dans l'ombre ses dents blanches. Près d'elle, sa sœur aînée (Irène), dont le mari était absent, tenait sur ses genoux un bel enfant aux Ijoucles blondes et aux veux câlins. » Quand il rjuitla Pyrghi, Marou était parmi les travailleuses matinales qu'il trouva le long de la route. « De loin, à travers le chemin où flottait un arôme subtil de lavande sèche, elle me lança de sa voix claire, dans son langage enfantin, des paroles d'adieu. »

Marou est morte, après quelques mois de mariai^^e, et j'ai assisté aux secondes noces de son mari. Mais le bel enfant aux boucles blondes et aux yeux câlins, qulièiie tenait siii' ses genoux, est aujourd'hui une jolie jeune fille. Ses yeux ont ému un Parisien, qui a passé trois semaines à Pvrghi, avec moi. Elle a nom Angélique. Un jour, le Parisien lui a dit, en grec, le distique coiiiiii :

•Ma piliU' Aiii;r'lii|iic de sucre, ma pelilc Ai]t>élli|uc de miel, Ma petile Ani;'(''li(iiie. eau fraiclie iiiie jjuiveiil les anues!

et ses joues se sont colorées de pourpre.

(Il Deseliaiiiiis, Sur /es routes il'A'iiij. p. [),) ri sui\'.

i,r, sii) i)i; ciiio

Moi-inT'iiic j'ai l)('aiic()ii[» ii(liiiii'(' Kali, la rt'iiiiiK' de KOsli Vamiii'i. <|iii nous donna riiospilalilf'. I"]||(' a\ail la \(»i.\ (ioiicc, nn \isa;;(' allonj^é, des Irails (riinc r't''t;nlaiil(' [)arlaitc, des clicven.v noirs ot des VfMix i^ris-hlcn, pleins de

Chez les Vanniri.

Ivan

niélancoiio. C'était une excellente ménagère, parlant peu et sachant distinguer du premier C()U[» le côté saillant des choses; chacun de ses mots était un tableau. Elle aimait Pyrg^hi; l'Europe si vantée ne lui disait rien ({ui vaille. Heureuses gens, dont l'ambition ne dépasse pas les collines (lui enlourenl leur village!

i:.N l'AVS TUKC

Vie des P\ l'i-oiisains. — Les inipùls sont excessil's, — La chasse aux contribuables. — Los résignés. — Un pacha rapace.

La vie d'un Pvrgousain est simple. Enfant, il fréquente Técole, où il n'apprend rien, on bien aide ses parents, dans les travaux des champs. Jeune homme, il s'expatrie quelquefois, pour satisfaire ce besoin de voyager que tous les Grecs, depuis l'iysse, ont dans le sang-. 11 en revient plus mûr, sinon plus riche, et reprend les occupations de ses pères, c'est-à-dire sème du blé, cultive sa vigne, soig'ue ses lentisques et élève des enfants qui feront comme lui. Il est rare que les femmes quittent Pyrghi. Quelques-unes s'eng-ai^ent comme bonnes à la ville et même vont jus(ju"à (lonslaiilinople; mais elles aiment tant leur village qu'elles y rentrent bientôt et s'empressent de reprendre le costume qu'elles avaient abandonné. Toutes jeunes, elles gardent les marmots au berceau. Dès que les forces leur sont \cnues, elles travaillent elles aussi dans les champs, récoltent le mastic, arrosent les jardins, ramassent les olives, prennent soin des plantations de coton et tissent la toile de leurs vêtements. La maternité les abat vite. Elles sont vieilles à trente ans.

N'étaient les sommes relativement considérables qu'ils doivent verser comme impôts, les gens de Pyrghi trouvelaient cette existence assez douce. Malheureusement le fruit de leurs sueurs n'est pas entièrement à eux; une bonne partie va au gouvernement turc, qui ne leur donne rien en échange.

.l'assistai un jour à la perception des impôts de Pyrghi.

LK SUD r)F, fMIIO

Elle avait lieu le soir, au cale. Les qérouU^s couipulsaicul leurs reg^istres, entre deux soldats. Dans un eoin de la salle.

La porlc (l'IJvmbi.

cin.[ ou six paysans semblaient assoupis. Au dehors, des soldats dépenaillés pourchassaient les débiteurs récalcitrants, car les Pyrgousains ne délient pas volontiers les cordons de leur bourse au profit du fisc. Dès que l'ap-

T78 KN l'AVS Ti'iu:

proche <l('s CdlIccliMirs csl si:;nal(''(', le \illagese vide coiimio parencljaiitfinciit. (-'est à qui se découvrira au loin (juelque besogne imprévue. Noire voisin s'en était allé, avec son fusil, coucher à la belle étoile, sous prétexte de respirer l'air frais et de piquer les lentisques de jjrand malin; mais les uniformes n'étaient pas étrangers, je crois, à cet amour de la nature. A Elvmbi, les Turcs trouvent un utile auxiliaire dans la disposition extérieure du villag-e. Non seulement le mur d'enceinte y est intact, mais les deux portes peuvent se fermer. Les zapliehs arrivent avant l'aube et les habitants sont pris comme dans une souricière.

Ce soir-là, Pyrg-hi comptait cependant des résignés. De temps à autre, l'un d'eux apparaissait sur le seuil. Nous distinguions la silhouette du soldat qui l'accompag-nait et le quittait seulement après s'être assuré (ju'il ne s'échapperait pas. La victime jetait dans la salle un regard méfiant et entrait en courbant l'échiné.

— INIoi, dit un vieux malin aux gérontes, j'ai versé l'autre fois 19 triària et un medjidié. Je ne sais pas quel est mon imp(')t, je sais simplement que j'ai donné ce qu'on m'a dit.

— Voyons, firent les g-érontes, en feuilletant leurs registres. Tu naurais dû payer que 18 triària et un medjidié. Et tu as payé mais c'est exactement ce que tu as

payé!

— C'est (;a qui est éci'it?

— Cela même.

— Alors je me suis trompé. Excusez-moi; je me fais vieux et ma mémoire s'en va.

Près de lui, un forgeron fumait son narghilé, la tète penchée, les yeux dans le vague. Uuand vint son tour, il soitit un louis de son mouchoir.

Olilenu avec jumelle .Maekeiisteiii.

Pvr"lil. — Anciens costumes.

LE SUD DK CIIIO |8l

— Fais-moi d'abord un reçu, dit-il.

— Mais les livres font foi. A (pioi bon un rerii?

— Comme souvenir.

On kii remit quelques mots sur (bi papier d'épiceiie ; il avança à regret sa main calleuse, déposa les \ii\'j;[ IVancs sur le l)ord de la table et reprit son air rêveur.

Pyrghi. — La place publique.

— Maintenant, fit-il, au bout d'un instant, mets ta signature au bas de ce ([ue tu viens d'écrire.

— C'est inutile ; nous la mettons à la fin du livre.

— Ou'est-ce que ça te coûte? Une siguature, c'est si peu de chose. Allons, mets-la. Et transcris tout ça dans le gros livre.

On continue ainsi jusqu'à ce qu'on ait recueilli la somme dont on a besoin.

1(S2 F.N PAYS TIRC

— Nous lèverons encore l'impôt demain, dit un des collecteurs. Gare à ceux qui ne seront pas en mesure de payer !

— Mais nous n'avons pas encore vendu notre blé.

— Vendez-le ce soir. Nous avons amené deux marchands avec nous!

Les gérontes, en pareille occurrence, ne sont pas les moins à plaindre, car ils doivent faire en sorte de ne mécontenterni leurs maîtres, ni leurs électeurs, et la rapacité de certains g-ouvcrneurs les place parfois dans des situations difficiles. Au mois de septembre dernier, un ami m'écrivait (pi'il avait trouvé Pyrglii en émoi. Le successeur de Rechid pacha avait fait venir les gérontes et leur avait dit :

— Il nous faut de l'argent, cette année.

— Bien, mon pacha. Nous avons apporté avec nous une partie des impôts et nous tâcherons de payer le reste en octobre.

— Nous aurons des dépenses supplémentaires,

— La récolte s'annonce mal, mon pacha. 11 a plu sur le mastic. Et le village est si misérable ! Des masures, une vieille tour, des champs pleins de pierres.

— Ah ! vous avec une tour?

— Oui. Elle date de l'ancien temps. On dit (pie chaque -village avait la sienne. I^es autres sont détruites et la nôtre

menace ruine.

— Comment, la vôtre! Elle est au gouvernement, cette tour. Mais le gouvernement consent à vous la vendre. Nous allons régler l'affaire.

Les gérontes rapportèrent la nouvelle au village. On parla de démolition. Pyrghi est peut-être aujourd'hui privé de son plus bel ornement.

LE SUD OR (.11 in IHfJ

Le dinianclu^ à Pyr^-hi. — Description des fostiinics : li(jiiuiies, femmes, jeunes Hlles. — La itlace piihliciue dans l'après-midi.

Les Grecs ont, dans leur calendrier, tlinnombrahles saints dont ils célèbrent d'autant plus scrupuleusement les fêtes, qu'ils sont par nature portés au repos. Le voyageur, même s'il ne reste que peu de jours à Pyrglii, a bien des chances de trouver les villageois en liesse. C'est à sept heures du matin, au sortir de la messe et sur la place pubhque, qu'il faut les voir. Cette place est carrée. Son côté sud est occupé par le principal café du village, une bicoque au balcon branlant, que domine le vieux donjon, A l'ouest est l'église, avec son mur orné de dessins à la chaux. Les deux autres côtés sont formés par de solides bâtisses de pierre terminées en terrasse. Des rues aboutissent aux quatre angles, les unes relativement larges, les autres étroites et traversées d'arceaux.

Après l'office, les paysans se forment [)ar groupes, les hommes séparés des femmes, et s'entretiennent des événements de la semaine. Leur costume est des plus pittoresques.

Les hommes portent un pantalon l»lanc, sur lequel tombe une grande chemise brodée aux manches, fendue sur les côtés, plissée dans le bas en accordéon et serrée à la taille par une large ceinture noire de six piques (1). Sur cette chemise, ils passent une camisole blanche, croisée et sans manches, par-dessus laquelle ils mettent, en hiver, une

(1) 3 mètres 80.

180 F,N PAYS TliRC

roiirto veste d'étoffe bleue. Leur coiffure varie. Les jeunes gens vont tète nue ou se contentent dun chapeau de paille plat ; les hommes mariés ont une calotte de feutre roug-e entourée d'un mouchoir sombre.

Les femmes, pour se vêtir, endossent d'abord une robe de dessous, sans manches, terminée par un ourlet brodé de huit à dix centimètres, puis un corsag-e court cpi'elles entrent par la tête et dont les manches seules doivent apparaître. Dans les costumes de fête, ces manches, larges et longues, sont relevées sur l'avant-bras ; les épaules et le bas en sont ornés de broderies de couleurs vives, faites dans l'étoffe elle-même. Vient ensuite une blouse sans manches, ouverte en cœur par devant et échancrée en carré par derrière, de façon à découvrir la nuque. Le devant de cette blouse est plat; le derrière, à partir du bras, est à plis gaufrés très rapprochés. Elle descend un peu,au dessous du genou et laisse passer environ ving't centimètres du premier vêtement. L'ensemble est coupé à la taille par une ceinture étroite et lâche, dont les extrémités retombent en avant. Un mouchoir d'indienne, entré dans les entournures, couvre la g"orge et la poitrine. Tout ce costume, moins seyant, il est vrai, que celui des Kalamotousaines, est fait d'une toile blanche très grossière. Seules, les femmes en deuil ont une blouse noire ou bleu foncé.

Gomme coiffure, les toutes jeunes filles portent crânement, en arrière de la tête, une espèce de béret brodé à deux cornes, fixé en avant par une grosse épingle. Lorsqu'elles sont en âge d'être mariées, elles quittent ce béret pour un sarik, qui rappelle le chaperon du moyen-âge, un chaperon à bords plats, fait d'une écharpe brodée et frang-ée. L'un des bouts de cette écharpe est flottant ; le reste rouvre d'abord la tête, puis passe sous le menton, sedrajie

LK Slil) l)K CIHA

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derrière la nuque, s'enroule en turban, et finit en corne sur la tempe i^auche, la frani>e formant ^land. L'extrémité laissée libre est rejetée sur la tète. Ouaiit aux cheveux, ils sont coupés droits sur le front et[)endenl, en touffe épaisse, de chaque côté du visaçe.

Pyrghi. — La place publique.

Dans l'après-midi, la place publique s'anime de nouveau. Les vieux fument leur nar4>hilé, au balcon du café, les femmes s'accroupissent devant les portes et, le long des maisons, sur les bancs de pierre, les jeunes filles sont assises, parées de leurs plus beaux atours. Les palikares, la fleur sur l'oreille, débouchent des rues voisines, se prennent par les épaules et s'avancent lentement, en chantant des chansons d'amour. Ils enserrent les jeunes filles dans un demi-cercle. Celles-ci écoutent, immobiles, les yeux

188 KN PAYS TURC

baissés, appréciant en silence (!t la voix des chanteurs et les choses (pi'ils leur disent.

La |)(jt'sir chez los paysans 1!,tccs. — L'Occasion pci'duf. — La Mi-re (Dihlii'c. — Distiques. — L'aniour par procuration.

Celui qui n'a vu que les paysans de France peut difficilement s'imaginer quels trésors de poésie renferment les âmes g-recques les plus simples. C'est sur les lèvres des villag'eois qu'éclosent, en Grèce, les fleurs qui manquent dans la campagne. Ils m'est arrivé plus d'une fois, à Chio notamment, d'aviser une jeune fille de treize à quatorze ans, et de lui demander des chansons. Elle refusait d'abord, disant qu'elle n'en connaissait pas. Peu à peu elle s'enhardissait; j'écrivais et c'était moi qui me fatiguais le premier. Ces chants sont aussi variés que l'esprit grec lui-même. J'en sais, dont la saveur a quelque chose de gaulois ; tel le suivant, qu'on pourrait intituler VOccasiou perdue :

Une perdrix chantait, au levant, au couchant.

Que jamais un chasseur n'avait pu la chasser.

Quand le chasseur l'apprit, cela lui déplut fort;

11 posa des collets, des gluaux dans la plaine,

El des filets de soie à la fraîche fontaine,

La perdrix vint pour boire et se prit par le bec :

« Saisis-moi doucement, chasseur, car je rends l'âme. »

II la prend doucement et la laisse échapper.

« Pauvre chasseur, qui prends doucement les perdrix

Et les laisses s'enfuir, pour le bonheur d'autrui! »

D'autres sont de petits chefs-d'œuvre de finesse et de concision :

LE sri) i)i; ciiio

(( Adieu. |i('t(' ; jidicii, iiièi'c; iidicii, frères cl sd'tirs .le vous (luilte el je vais en [mys élraiiycr. Jp levieiulrai, maman ; ne l'aftti^e pas trop. Ton tils, (le rétrangor, l'enverra des messages, Par le givre d'hiver, la i'raîclieur du prinlemps, Par les astres du ciel et les roses de mai ; 11 l'enverra de l'or, t'enverra de l'argent,

l'vii,'lii. — .lonncs i,'ens.

Toutes sortes d'ol)jels dont lu n'as pas idée.

— lionne route, mon tils. Due les saints t'accompagnent, Due ma bénédiction te soit un talisman

Oui te garde des sorts. Pense à nous, mon enfant; Le pays étranger est plein de séductions.

— J'aimerais mieux, maman, j'aimerais mieux mourir, Oue de vous oublier sur la terre étrangère. »

Douze ans se sont passés, douze ans et quinze mois. Nul bateau ne l'a vu ; tous les marins l'ignorent. Ln baiser, il soupire; un autre, il est séduit; Un troisième baiser, sa mère esl oubliée.

190 KN l'AVS riHC.

Mais c'est surtout dans les distiques ou chansons menues, l'ianolràfioiida, qu'excellent les paysans grecs, hommes et femmes. Les vers en sont ordinairement rimes; ils se composent de deux hémistiches, l'an de huit, l'autre de sept syllabes, avec des temps forts sur certaines d'entre elles. Les pensées, dans ce moule, acquièrent facilement un aspect gracieux. S'il leur arrive parfois d'être banales, ce n'est pas que les chanteurs aient manqué d'inspiration ; c'est (jue, pour eux, les vers sont le langage de tous les jours et qu'ils trouvent naturel de mettre en disticpies les choses les plus simples; j'ai entendu des femmes s'injurier en distiques !

Il va de soi que l'amour est le thème habituel de ces compositions. Elles célèbrent le charme de la personne aimée, décrivent les tourments des cœurs épris, conseillent ou raillent à l'occasion :

Mon amoureuse geulimeut l'aile, fleur champêtre, les cheveux frisés élincellent comme le soleil.

Ton corps est un citronnier et tes cheveux en sont les branches : heureux le jeune homme qui y grimpera et cueillera les citrons.

Tes yeux sont des mers, tes sourcils sont un port; aucune tempête ne les bat, aucun hiver ne les éprouve.

l'armi les étoiles du ciel, c'est la plus petite qui te ressemble, celle qui brille à minuit et éclipse toutes les autres,

Ouand ta mère l'a mise au monde, le soleil est descendu : il t'a donné la beauté, puis il a repris sa place.

N'est-ce pas dommage que j'aie si soif, que la fontaine soit devant moi et queje ne puisse pasy boire? A-t-on jamais vu pareil tourment".'

Si tu étais venu chanter à ma porte, au mois de mai, lorsque le sommeil est si doux, alors je t'aurais aimé.

Mon seigneur élancé et mince, mon sei£!,-neur élancé et frais, nos amis connaissent notre amour; marche avec précaution.

Mon petit oiseau, je t'en prie, ne t'appuie à aucun mur, ne respire le parfum d'aucun œillet, ne donne pas ailleurs ton amour.

Si jamais tu m'abandonnes, pour en aimer une autre, (jue la lièvre le liciiiic, été coiume hiver.

IJ: sud 1)K ciik»

li)l

L'arl)re ([uc je caressais, je lui ai pi'is sa (leur; ([u'uii juilrc |)rciiiii le tronc et (|u'il en fasse du bois.

Pyrglii. — Jeunes liiles.

Les distiques d'amour se chantent le soir, dans les ruelles du village, ouïes jours de fête, coninie accompagneuieut de

|!)2 EN PAYS riRC

la danse. C'est, avec quelques serrements de main furlifs, le seul moyen qu'ait l'amoureux de faire sa cour. Mais comme, à Pyrg-lii, depuis le tremblement de terre, on ne danse plus sur la place publique, à moins qu'un étranger ne le demande expressément et n'efface d'avance le péché en donnant une livre turque pour la Panaya (1), les jeunes cens en sont réduits à former, le dimanche, devant les jeunes fdles, le demi-cercle dont il a été question plus haut. A laquelle de celles-ci s'adresse plus particulièrement la chanson? Uuelques initiés seuls le savent. Son visage ne la trahit pas ; il existe un distique grec qui dit :

Il y a trois bonnes choses chez l'homme : la beauté, le bon sens et le fait de ne pas dévoiler ce qu'il a dans son ccrur.

Du reste, pour mieux dépister les mauvaises langues, l'amoureux évite de venir chanter lui-même. Ce sont ses compagnons (2) qui le remplacent.

'i'ii es blanche comme un citronnier et roug'C comme une i;rcMiulc; mon comi)ai;non m'a envoyé pour te le dire en chanson.

liC riiarian'c. — La demande. — Les iian(;ailles. — Le corlè^-e nn|)tial. — Coutumes diverses.

Lorsqu'une jeune fille et un jeune homme se plaisent et croient pouvoir compter sur l'assentiment de leurs parents,

(t) La \icrnc.

(2) 11 est d'usai-e, à Fyri>hi, t|ue les jeunes g-ens et les jeunes filles se choisissent des comparinons ou des compagnes de leur Age, au\(|tiels ils s'unissent par une libi'C Iraleriiilé et dont ils portent le deuil, eu cas de mort.

Li-; SUD ni; ciiio

li>3

celui-ci cliai'i^t' un de ses proches de demaudei- la jeune fille en mariaiice. Les foi'iTialilés alors se succèdent, suivant un oi'dre défini, et les jiaroles nièin(;s que prononcent les intéressés sont pour ainsi dire réglées par l'usaçe.

l'yrglii. — Une procession.

— Prends-le, ma fille, disent les parents. C'est un bon parti. Il a des maisons, des champs, des mulets.

— Jamais de la vie, répond la jeune fille en pleurant. J'aimerais mieux me marier à un Turc, entrer dans un monastère !

Qu'on n'attribue celte attitude ni à l'hypocrisie, ni à la pudeur. C'est le reste d'une superstition vieille comme le monde, et dont bien (»eu d'entre nous sont complètement détachés : il n'est pas bon de témoigner trop ouvertement sa joie; qui rit vendredi, dimanche pleurera; la fortune est

jalnuse elles [)liis liahiles soiU ceux qui savent le mieux lui (louuer le cliaui^e. Dans beaucoup de pays, les enlèvements simulés (jui précèdent le mariage n'ont pas d'autre origine. A Pyi^l'ii l'i Hiuicée joue jusqu'au bout ce rôle de sacrifiée.

On réitère la demande plusieurs jours de suite. La jeune tille déclare enfin qu'elle ne sait quel parti prendre et qu'elle obéira à ses parents. Les amis et comiaissances viennent alors féliciter la famille.

— Oue l'heure soit pro[)ice à vos entre[)rises.

— Merci, répond-on.

Et s'il s'agit d'un célibataire, on ajoute :

— A bientôt votre tour.

La demande une fois accueillie, les fiancés ne doivent plus s'appeler par leurs noms; ils se servent uniquement, en s'adressant l'un à l'autre, des mots vrè et mûri, qui sont ici de simples interjections. Le mariage a lieu, le plus souvent, dans la huitaine qui suit la demande. Auparavant, le pope vient à la maison, présente à la jeune fille une lettre destinée à l'évêque et lui demande :

— Est-ce avec ton assentiment?

— Oui, dit-elle, en tendant la lettre à son fiancé, qui la rend ensuite au prêtre.

Le jour où la fiancée doit se rendre chez son futur époux, sa mère et ses compagnes l'assistent.

— Change de vêtements, mon enfant. Tu n'es pas la première à qui pareille aventure arrive.

Les jeunes filles viennent de toutes parts. On lui met son sarik. Elle en relève la mentonnière, en rabat la partie supérieure, de façon à se couvrir presque entièrement le visage, ce qui est un signe de deuil, appuie sa tête sur l'épaule d'une de ses compagnes, et on se met en marche pêle-mêle.

LE SUD l)K CIIIO

Quelques palikares précèdent le cortèg-e, tenant en main une bouteille de raki dont ils ré^'-alent les passants. T(jnt le

Pyrglii. — Femuie u la l'onlaiao.

monde boit au même verre. On fait une courte halte devant les tavernes. Les jeunes gens chantent des mauè, pendant que la fiancée fait son possible pour verser des larmes. Le futur époux est mêlé aux autres honunes.

190 EN l'AYS TURC

Généralement, celle procession nuptiale a lieu de jour. ITne fois pourtant, j'ai vu mener, le soir, la jeune fille chez son fiancé, j)eut-ètre parce que celui-ci était un veuf; ceux qui l'accompao-naienl portaient des boug-ies allumées. Lorsqu'on arrive à la porte extérieure de la maison, un jeune liomme, premier-né, prend un pic dont il appuie la tête sur le seuil et dont il tient le manche. La jeune fille hésite, fait le signe de la croix, dit : « Eh là! ma bonne Vierge, que l'heure me soit bonne ! » et le franchit, en mettant le pied droit en avant. On monte au premier étage; on y prend du raki, des pois chiches grillés, des tranches de pastèque, et on donne des loukoums aux jeunes filles. La fiancée ne mang-e pas, parce qu'elle n'a pas d'appétit.

La cérémonie du mariage se fait dans la maison même, suivant les rites de la relig^ion grecque. C'est le parrain et la marraine qui y jouent le principal rôle et échangent les couronnes que portent les deux jeunes mariés. C'est ég-alement le parrain qui, le soir, se tient avec quelques autres àlaporteduthalamos,dontilalaclef danssapoche.Lorsfpi'on a acquis, par des questions, la certitude qu'aucun maléfice ne s'oppose au bonheur des deux époux, le parrain ouvre la porte et la jeune femme reçoit sur le lit nu])tial. Il y a quelques années, un coup de pistolet annonçait au village l'heureux événement. On serl du foie à l'épousée ainsi qu'à son mari; la chambre s'emplit de visiteurs; dehors, commencent les sérénades.

Dans ceUe haute maison, (jue pas une pierre ne se fende et (]ue le couple qu'on vient d'unir vive de nombreuses années.

Au matin, on fait des beig-nets et on boit du raki. Le dimanche suivant, le parrain etleg-arçon d'honneur apportent

LE SUD VE CIIIO 107

aux époux, sur un plateau, des bonbons, des loukoums, des tranches de pastèque, et ainsi trois diinanelies de suite.

La noblesse à Pyrg'hi. — L'enlèvement de Kali. — L'enlèvement d'Annou. — Hadzi. — Un moyen de calmer les émotions. — La poursuite. — Retour d'Annou. — Un homme parfait : Pandélàros. — I^e phonographe consolateur. — Une scène d'opéra-comi(|ue. — Récit d'Annou. — Souvent femme varie : un exemple à Fyrglii.

Les gens de Pyrghi, comme d'ailleurs tous les habitants de l'île de Gliio, aiment l'argent, et qui le croirait? il existe chez eux des préjugés de caste. A égalité de fortune, telle famille est plus noble que telle autre, parce qu'elle a compté parmi ses chefs des personnages plus importants. Il ariive donc souvent que les parents voient d'un mauvais œil le mariage projeté. Si l'obstacle vient des parents du jeune homme, celui-ci passe outre, car il n'est pas tenu de leur demander leur consentement. Dans l'autre cas, c'est presque toujours par un enlèvement qu'on résout la difficulté. La douce Kali n'avait épousé Kosti Yanniri (pi'en se prêtant à une entreprise de ce genre ! Elle voulut bien, un jour, m'en conter les péripéties au phonographe. \ oici la traduction de son récit :

— Mon père voulait me donner un fiancé, mais moi, j'en aimais un autre. Un soir, nous nous sommes entendus, nous sommes allés dans une maison et nous avons décidé ce que nous devions faire, pour partir le lendemain matin. Il a été convenu que je laisserais échapper notre bœuf, qu'une ftMume me l'emmènerait, que j'irais à sa recherche et qu'on m'enlèverait. Mais ce n'est pas comme ça que nous

avons fait. Le matin, ils m'ont prise tout de suite et m'ont entraînée dans les fèves. Il y avait de la rosée, j'étais mouillée, trempée. On m'a mise sur un mulet; mon sarik s'est

l'vi-«l.

Feiniuc- en (ieiiil

défait et pendait. On m'a fait courir sur les montagnes, dans les vallées. L'un des hommes avait si j)eur, qu'il se mordait les mains et les mangeait, pour se donner du courag-e et arriver au sommet de la montagne. On m'a conduite à Litlii. Nous y sommes restés un soir. Mais mon ancien

LE siTn i)K f;iii()

amoureux avait été, avec mou frère, chercher des zaptiehs. Tout le village de Lithi venait nous dire : « Ton frère parcourt la montagne avec les gendarmes. » Nous nous sommes sauvés, et en route on nous l'a répété. Nous avons eu peur et nous nous sommes arrêtés dans une vallée, en attendant

Pyra;lii. — Retour des cliaiiips

la tombée de la nuit. En revenant, nous nous sommes arrêtés encore. L'un de nous est rentré à Pvrghi et nous a fait dire de ne pas mettre le pied dans le village, tant que les gens seraient éveillés. Nous sommes restés là jusqu'à la nuit close. Il faisait froid; je ne pouvais pas parler, tant j'étais gelée. Mes mains étaient glacées, ma respiration prise. Nous avons fini par rentrer. Mon père était chez nous, et nous sommes allés dans une autre maison.

200 KN PAYS TURC

Personne ne s'en est donté. Le lendemain, on nous a mariés.

Il est des cas, où raniouieux a contre lui non seulement les parents de celle qu'il aime, mais la jeune fdle ellemême. J'ai ou la chance de pouvoir suivre d'assez près, pendant mon second séjour à Pyrt^hi, les péripéties d'un enlèvement accompli dans ces conditions.

En 1899, quand on demandait aux Pyrg-ousains (piel ('Mail leur meilleur chanteur, ils répondaient unanimement :

— C'est Hadzi ! Pas un ne connaît les douze airs (1) comme lui.

Hadzi veut dire pèlerin. Les (irecs donnent ce tilre à ceux qui ont fait le voyage de Jérusalem. Iladzi en avait hérité de son père, et je ne lui ai jamais connu d'autre nom. A la voix de Hadzi, tout le villag-e se taisait; lorsfpie mon phonographe redisait après lui, sur l'air dw fiKijiàlikus :

(JiKind jo te parle, parle-moi, ah! (juaiid je te souris, souris-inoi, niané ! (luand je te souris souris-moi, et je ferai descendre mes ennemis un à un dans l'IIadès, un à un dans l'Hadès,

les jeunes tilles s'arrêtaient captivées et, laissant là toute pudeur, s'efforçaient de pénétrer chez nous, par la porte ou par les terrasses. A vrai dire, je n'ai jamais beaucoup prisé le talent de Hadzi. 11 chantait très fort, très haut, très faux, et si j'ai fait mine de l'admirer, c'était uniquement pour ne pas passer pour un barbare. Hadzi d'ailleurs était modeste; le triomphe ne le grisait pas.

Une après-midi où Kanellàkis et moi errions dans les

(1) l^es y-ens de Pyri;-hi ont, eu principe, pour chanter leurs distiques, des airs (jui diffèrent avec chacun des mois de l'annt'e.

LE SUD DE CHIO

rues fie Pyrghi, nous trouvâmes Hadzi oisif, sur la place, et je le priai de venir me chanter quelfjuc chose. Il accepta,

Pvrffhi. — Kali.

but plusieurs verras de raki, pour se donner de la voix, et nous imprimâmes un rouleau.

— Maintenant, me dit-il, avec ta permission, je m'en irai. J'ai un peu d'ouvrage. Je reviendrai un autre jour.

Une demi-heure après, Pyrg-hi était sens dessus dessous. Des femmes criaient dans les rues : :

— On a enlevé Annou ! On a enlevé Annou !

Annou était la meilleure compag^ne de Kali, notre propriétaire. Nous couriimes vers la maison de l'infortunée. Tout le villag-e l'assiég-eait déjà, et on s'était barricadé contre les curieux. Je cognai à la porte.

— Oui est là? cria une voix irritée.

— Les étrangers.

On vint ouvrir. La chambre où nous entrâmes était pleine de monde. La sœur aînée d'Annou, assise sur un coffre, les cheveux en désordre, tantôt poussait des vociférations, tantôt soupirait faiblement. Une voisine s'employait à la consoler et lui faisait boire, dans une écuelle, un mélange de farine et d'eau. Elle était enceinte; ce breuvage calme, dit-on, les fortes émotions. Comme je tirais mon carnet, pour noter au passage un mot intéressant, elle se mit à rire. Sa douleur avait un air de convention qui me fit bien augurer des suites de l'enlèvement. Mais Kali ne partageait pas cette manière de voir. Je lui demandai des détails.

— C'est près de la fontaine, me dit-elle, qu'ils ont surpris Annou, au moment où elle ramassait du linge.

— Comment s'appelle l'amoureux?

— Pandélàros. Il désire Annou depuis longtemps, mais celle-ci l'a toujours repoussé.

— Etaient-ils nombreux ?

— Six en tout : Pandélàros, sa soeur, Hadzi et trois autres. Tu ne te figurais guère, n'est-ce pas, pour (juelle besogne Hadzi te quittait?

Les parents d'Annou et Kosti lui-même, le mari de Kali, étaient partis avec leurs fusils, à la poursuite des fugitifs.

LE suu DR f:ino

Nous chargeâmes une petite fille de nous apporter les nouvelles. Elle nous apprit, le lendemain, qu'on avait emmené Annou du côté de Litlii :

on l'avait entendue crier dans la montagne. Deuxième nouvelle : on était sur le point de les atteindre; Annou criait toujours; on lui avait demandé si ses ravisseurs avaient des fusils, elle avait répondu que non. Troisième nouvelle : Pandélàros s'était embarqué avec Annou, pour

l'yrghi.

Dans la rue

une destination inconnue; on avait prévenu la gendarmerie de Kalamoti.

Quel ne fut pas mon étonnement de voir, le soir même, Hadzi tranquillement assis près de l'église ! Je lui reprochai de m'avoir privé d'une jolie photographie, en me cachant ses projets d'enlèvement.

— C'est vrai, dit-il, je n'avais pas ])ensé à cela, et je t'en demande pardon.

Les nouvelles de la veille étaient fausses. La bande s'était d'abord dirii;ée du

Pvi-k'hi. — lladzi.

206 KN' l'AVS TIRC

cùlé d'Elymbi. irélait là que lladzi Tavail laissée. 11 relevait (riine fièvre typhoïde et ne se souciait pas de passer ses nuits à la belle étoile. Personne, dans le villag-e, ne songeait à l'inquiéter; on trouvait tout naturel qu'il eût prêté main-forte à son compag^non.

Le surlendemain, le bruit courait que Pandélàros était à Anàvalos, où on comptait le cerner. Au matin du troisième jour, nous apprenions qu'on l'avait enfin rejoint; voleurs et volés déjeunaient ensemble à Yèssa. Nous sortîmes du village. Des groupes de femmes guettaient le retour d'Annou, hors du mur d'enceinte. Après plusieurs heures d'inutile attente, je remis un triàri au garde-champèlre, en le chargeant de venir nous appeler, dès qu'Annou paraîtrait. C'était un tort. Il s'empressa de gagner la taverne voisine et, ce jour-là encore, je n'eus pas la photographie que j'espérais.

— Annou est rentrée! vint nous crier quelqu'un.

Nous courûmes vers sa demeure, et nous en étions à une vingtaine de mètres, quand soudain quatre mulets, fendant la foule, s'engouffrèrent dans la ruelle. Sur l'un d'eux était Annou, le sarik pendant, les vêtements en désordre. Des hommes armés l'entouraient. Arrivée devant la maison paternelle, elle se jeta en arrière, avec des cris de désespoir. Un gars la saisit dans ses bras, pres(jue au vol, et la porte se referma sur elle. Toute cette scène n'avait duré qu'un instant.

('(jmme j'essayais de pénétrer dans la maison, une vieille femme me saisit la main. Je crus qu'elle voulait entrer, elle aussi, et je l'écartai.

— Laisse, mon fds, me dit-elle. Je reste ici. Mais tâche d'arranger les choses. Fais que tout finisse bien.

— Tu es parente de Pandélàros?

LE SUD IJE Cliru

— Je suis sa j^raiid'inère. liitcrpose-loi, et puisses-(u jouir de ta vie et de tes jeux.

Aiiuou était à la place qu'occupait sa sœur, quelques

Pvrc'hi. — Bébé doruiaul.

jours auparavaut. C'était une assez jolie fille. Elle pleurait et répétait à tout moment :

— On m'a enlevée! On m'a enlevée!

Son père avait l'air plutôt gai. On me montra Pandélàros. Il était assis près de la porte. C'était un g-rand gaillard, au

208 KN PAYS TURC

It'iiil hîisaiu', à l'aspecl modeste. Sa position, dans la maison, ne laissait pas d'être délicate, car on se disait tout bas qu'Ainion était décidée à ne pas l'épouser. Il jouait, d'un air indifférent, avec une l)ranclie de basilic, aidait à chasser les enfants qui devenaient importuns, et ne regardait pas Annou. Il accepta, sans se faire prier, mais aussi sans empressement, le verre de mastic rpi'on lui offrit. En un mot, il fut parfait.

On causa, autour d'une pastè(pie et d'une bouteille de raki. Le nrand-])ère me fit voir ses genoux, qu'il avait (!('cliirés dans la montagne. Ces Turcs étaient d'une incurie ! Jamais on n'aurait de routes convenables. Je me plaignis de la conduite du garde-champêtre.

— Quelle brute! dit le père d'Annou, c'est vraiment dommage que tu ne nous aies pas photographiés, à l'entrée du village. Si nous avions su, nous t'aurions attendu.

Les jours suivants, les parents et amis de Paudélàros vinrent plaider sa cause auprès de Kosti et de Kali, car Annou était inébranlable dans sa résolution de ne pas l'épouser. Pour moi, j'espérais obtenir d'elle qu'elle me fît, au phonographe, le récit de son enlèvement. L'idée avait plu au père, mais Kali avait vainement essayé de la persuader.

— Elle est farouche comme un chamois, me disait-elle. On ne peut rien lui faire entendre. Une vraie guêpe !

Je portai le phonographe chez elle. La Mascotte et les Cloches de Corncville lui firent peu d'impression, mais aux chansons de Pyrghi, sou visage s'épanouit.

— Avec des machines comme celle là, tous les ennuis s'en vont, répétait-elle. Vous ne devez jamais avoir de chagrin, en Euroj)e !

Il fui convenu (ju'elle me conterait ses infortunes, le len-

LK SUD DE CIIIO

demain soir, chez Kali, dont la denieiirc se [)rèfait moins à l'invasion des gens indiscrets. Mais on craig-nait un nouvel enlèvement. Je dus prendre la responsabilité de la conduite. A l'heure dite, nous étions chez Annou. Elle me saisit la main. Six ou sept hommes armés de iusils nous entourèrenl,

Pyrgir,

Feiiiines attendant lu rcLuur d'Aiiniju.

et nous descendîmes dans la rue. Un croissant de lune épandait sur Pyrghi une lumière pâle. Les lourdes maisons carrées, déjà silencieuses, le blanc costume d'Annou et l'accoutrement belliqueux de nos gardes du corps donnaient à ce tableau un air d'opéra-comique. Annou se serrait contre moi, toute tremblante, et me confiait à mi-voix ce qui l'avait décidée à venir : l'envie de raconter dans une machine, qui le répéterait en Europe, comment elle s'était jouée de Pandélàros et des autres.

Cependant, qnand elle fut en présence du pliono;;ra})he, l'émotion l'empêcha d'être aussi loquace qu'elle eût voulu. Je traduis fidèlement ses paroles.

— Tout au matin, nous sommes allées laver, mon amie et moi, et nous avons étendu notre ling^e. Le soir, nous avons été le prendre. A ce moment, Théodore Klôtsos est arrivé. Il me dépliait mon linge à mesure que je le pliais et il s'est mis à crier, comme sig-nal : « Eh ! les bœufs ! Eh ! les bœufs! » pour qu'on vienne m'enlever. Alors Pandélàros est accouru avec sa sœur et il m'a dit : « Maintenant je vais t'épouser. » Je lui ai répondu : « Fais-moi demander à mon père et lu m'épouseras après. «J'avais à peine dit (;a, qu'il m'a chargée sur un mulet. Je gémissais, je criais. 11 ne s'est pas trouvé un chrétien pour me sauver. II y avait là des femmes, mais elles n'ont pas pu m'aider. Ils tiraient des coups de revolver et elles avaient peur d'approcher. Ils m'ont prise. Je criais, j'étais nu-tète, mon sarik était tombé. Alors ils m'ont menée à Phana, de Phana à Ton Kondou, de Tou Kondou au Port du Pacha. Nous avons passé de vallée en vallée et nous sommes arrivés à la chapelle Saint-Georges. Là, ils se sont arrêtés; ils ont mangé, bu, joué aux cartes. Moi, je pleurais, je m'arrachais les cheveux et je disais : « N'y a-t-il pas un chrétien ici, pour me sauver? »

De là, nous sommes allés à Avgônima, dans une maison, près de l'église. Je disais à Pandélàros : « Partons et je t'épouserai. Partons et je t'épouserai. » Je me moquais de lui, et j'ai fini par l'amener où je voulais. Comme nous rentrions, nous avons trouvé mon père. Il avait avec lui tous nos parents, tous nos cousins, mon frère et mon beau-frère, et ils ont échangé des coups de revolver et des coups de fusil. Après cela, nous avons été tous ensemble à Lithi, et je disais toujours à Pandélàros : « Je t'épouserai, je t'épou-

LE SUD DE CHIO

serai, je t'épouserai. » Beaucoup de g-cns nous suivaient ; tout Litlii était derrière nous. Sur la route, nous avons rencontré des gendarmes, au Mayàlikos, à Saint-Théologue et à l'entrée du village. Jusqu'à la porte de notre maison je

Pyrghi. — Annou songL'Use.

lui ai répété : « Je t'épouserai. » Je me suis jouée de lui, et après, je l'ai envoyé au diable!

Ces derniers mots avaient été dits sur un tel ton et de si bon cœur, que je doutai plus que jamais du mariage d'Annou et de Pandélàros ; Kali partag-eait ma manière de voir.

Nous reconduisîmes Annou chez elle sans incident, malgré la foule qui s'était amassée sous nos fenêtres. Je ne devais plus rester qu'un jour à Pyrg-lii. Au matin, je pho-

tographiai Annou dans deux poses différentes, l'une Irisle et l'autre rieuse. Elle en chang-eait, suivant qu'elle se rappelait ses infortunes ou qu'elle soni^eait à la façon dont elle avait berné Pandélàros. J'aurais voulu savoir si elle n'aimait pas en secret ({uelque timide palikare. Kali prenait des airs mystérieux, loi'sque j'amenais la conversation sur ce sujet. Ouant à Annou, elle s'en défendait, affirmant seulement qu'elle détestait Pandélàros.

Le lendemain de notre retour à la ville, comme je me promenais le long- du nouveau quai, en repassant dans mon esprit cette étrange aventure, je rencontrai un homme de Pyrghi, et je lui demandai :

— f-omment va Annou ?

— Pas mal, l'époudit-il. Elle a épousé Pandélàros hier soir.

Illvuil)! cl .Mesta. — Les reiuincs d'Elxinbi. — Le leinj)le de Pliana. — Un mulet qui a du cœur. — Le vieux Làzi.

Après Pyrg'hi, les seuls villages qu'on trouve dans le sud de l'île sont Elymbi et Mesta. Ils ont tous deux la forme d'un quadrilatère, dont le derrière des maisons forme les côtés (1) ; à chacun des ang-les est une petite tour, naturel-

(1) Le périmètre de Mesta est de 997 pas : au nord, 223 |)as ; à l'ouest, 374 pas ; au sud, 230 pas ; à l'est, 170 pas. Celui de Pyri-hi est de 1,387 mètres, qui se répartissent de la façon suivante, en partant de la grande porte et en allant vers le nord : 209 + 249 -f '^^ -f 209 -j- 91 (au 72'' mètre on trouve la porte sud-ouest) -f 73 + 136 ■\- 200. Pyrghi a donc actuellement la forme d'un octogone irréaulier.

LE StJI) DK CHU)

lemcnten ruines aujourd'hui. Lors de la révolution i^rccque, Mesta, et sans doute aussi Elynd)i, ne possédait qu'une seule porte. Depuis, ou en a percé d'autres, mais les mai-

Pyrghi. — Annou rieuse.

sons sont restées jointes et l'accès de ces villages est encore peu facile ; on doit souvent faire plusieurs centaines de mètres, avant de pouvoir j pénétrer. Quand on en a franchi la porte, on se trouve dans des rues surmontées d'arceaux et de voûtes. Certaines d'entre elles, à Mesta notamment, sont de véritables tunnels. C'est là que les habitants se réfugient,

au nioinciit des tremblements de terre, comme dans l'endroit le plus sur. De ces trois villag^es, Pyrg-hi est le seul qui ait conservé sa forteresse ; c'était d'ailleurs de beaucoup la plus importante. Celle d'Elymbi a été transformée en taverne, celle de Mesta a été complètement rasée et remplacée par une ég-lise.

Les femmes d'Elymbi portent un vêtement ordinairement bleu, qui tombe un peu au-dessous du çenou, et un pantalon blanc, qui descend jusqu'à la cheville. Leur coiffure, comme celle des Mestousaines, paraît être une simplification du sarik de Pyrghi. Ses extrémités, au lieu d'être l'une fixe et l'autre flottante au sommet de la tête, pendent sur le dos, en deux longues bandes. Mais les femmes au-dessus de trente ans sont seules à se vêtir ainsi. Les autres s'habillent à l'européenne. Dans une cinquantaine d'années, on ne verra plus de costumes orig^inaux qu'à Pyrghi et àKalamoti.

C'est entre Pyrg^hi et Elymbi, à Kàto-Phana, c'est-à-dire au sud et tout près de la mer, que se trouvait le temple d'Apollon mentionné par Strabon (1). Son emplacement est facile à déterminer, car les fondements paraissent intacts, mais une partie de ses marbres a été employée parles g-ens d'Elymbi comme matériaux de construction, le reste a servi à paver la route et à border les champs d'alentour.

Mesta n'est qu'à une demi-heure d'Elymbi, si l'on va à pied : une toute petite montagne à gravir. Nous eûmes un jour,Mil\vitzky et moi, l'idée dépasser, par là à mulet. C'était au temps où nous connaissions peu ces animaux. Un brave Pyrg-ousain, profitant de notre candeur, nous avait donné comme montures deux haridelles au dos pelé, en nous disant :

(1) FiSTEL DE CouL\N(iEs, Mémoire sur l'ile de Chio, p. 26 du tirage à part {Arch. et Miss.X, 185(5, p. 510).

LR snn OR rjiio

— Ce sont de bonnes bêtes. Le rouge est doiix comme lin monton et Psari (1) a du cœur.

Elymbi. — Femme au rouet.

Milwitzky avait enfourché Psari. Je veux dire qu'il avait pris, sur le bât, la position d'un homme à cheval. Ces bâts,

(1) Grison.

faits de bois et de paille, se terminent en une plate-fonne si large que, lorsqu'on est ]»lacé de la sorte, on clierclicrait en vain à toncher du talon les flancs de son midet. Pour

Groupe de gens d'Elynibi.

moi, je préférais m'asseoir en amazone, à la manière des paysans; on évite ainsi de se meurtrir les cuisses. Les jambes doivent pendre du côté droit de la bète; autrement c'est mauvais signe, et tous les villageois que vous trouvez en chemin vous invitent à changer de côté.

Nous étions arrivés à Elymbi sans encombre. Psari, pendant la route, avait montré son cœur, ou plutôt son amourpropre. L'idée de marcher le dernier lui était odieuse, et il n'y avait pas de ruse qu'il n'imaginât, pour passer devant. Quand le chemin était assez large pour deux, Psari prenait le trot. S'il se rétrécissait, Psari avait l'air de se résigner.

LF, SMD DR cirro

mais souffrait, dans son cœuv de iimlct ; an prorniordéfour, il s'élançait et coupait au pins court, sans se soucier des accidents de terrain. Malheureusement Psari trottait sec et

Elymbi. — Retour des champs.

il avait, lorsqu'il se mettait en branle et lorsqu'il reprenait son pas naturel, des mouvements de tangage et de roulis combinés, qui fauchaient les entrailles de Milwitzky. Une fois arrivé à ses fins, s'il entendait derrière lui le trot de

son compag-non, Psari parlait comme une flèche. La vue d'une automobile l'aurait fait crever de dépit.

Cet amour-propre, chez un mulet, surprendra peut-être; mais Psari était un mulet grec.

Psari g^rimpa d'abord vaillamment la montagne qui sépare Elymbi de Mesta. Cependant, la pente devenant plus raide et les rochers à g-ravir plus hauts, il y eut un moment où le cœur de Psari ne fut plus à la hauteur de sa tâche. Alors Psari fit volte-face et, d'un vig'oureux coup de reins, envoya dans les airs son bât et Milwitzky. Cet exploit accompli, il s'ébroua et attendit les événements. Cavalier et bât venaient de toucher le sol, par des voies différentes. Milwitzky se palpa, constata qu'il s'en tirait à bon compte et voulut replacer le bât sur l'échiné de Psari. Mais celui-ci ne l'entendait pas ainsi. Il y mit de l'amour-propre. Milwitzky eut beau le prendre par la tète, par les flancs; à chaque tentative, Psari faisait demi-tour et ruait. Un paysan survint, qui tenta de nous venir en aide, puis s'enfuit, dès qu'il eut pénétré l'état d'âme de Psari. Il ne nous restait qu'un parti : nous charg-eâmes le bât sur mon propre mulet. Psari, ainsi allégé, consentit à se remettre en route, et nous fîmes à Mesta une entrée déshonorante, en tirant nos bêtes par le licou.

Mesta me rappelle le vieux Làzi, le plus sympathique de tous les paysans de Chio. Notre premier séjour dans son village n'ayant duré que quelques heures, nous avions à peine eu le temps de faire sa connaissance. Il était venu lui-même nous chercher sur la place, pour nous mener prendre un raki chez lui. L'année suivante, ({uand j'arrivai avec Kanellàkis, le vieux Làzi et les siens travaillaient aux champs, mais la porte de sa maison fermait au loquet, il suffisait de tirer la chevillette. Après avoir déposé nos ha-

LE Sim DE CIIIO

gages dans la cuisine et j^oùlé aux raisins snspeiuhis à la muraille, nous fîmes un tour dans le village. Lorsque nous revînmes, les propriétaires étaient là. On avait entré nos bagages, sans savoir à qui ils appartenaient, et on nous préparait à dîner.

Mesla. — La place publi(iiK

Les plus anciennes maisons de Mesta ne remontent pas au delà du dix-huitième siècle; nulle part je n'ai vu sur les portes de millésime antérieur à 1700. Celle de notre hôte n'était pas des plus vieilles, et cependant tout en elle révélait le souci des traditions. A sa solidité et au bon entretien de ses pierres et de ses bois, on comprenait que ceux qui l'avaient construite auraient pu lui donner une apparence plus moderne, et on leur savait g-ré de ne pas l'avoir fait. La porte extérieure prenait sur une ruelle à arceaux, où

deux mulets chargés passaieut à peine de front. A l'intérieur et à droite, était un espace sombre, qui servait d'écurie ; à côté, un escalier de pierre, d'une douzaine de marches, aboutissait à un carré découvert, sur lequel s'ouvraient quatre portes correspondant aux diverses pièces de la maison. C'était d'abord, à gauche, une vaste chambre, où se tenait d'habitude la famille tout entière; sur un des côtés, un plancher prenait à mi-hauteur et avançait jusqu'au milieu, faisant ainsi une deuxième chambre, à l'intérieur de la première. Puis venaient, en face, les cabinets, luxe assez rare, dans les villages de Chio, A droite, le salon. Entre lui et les cabinets, un recoin taillé en ogive, où l'on déposait des cruches d'eau. Enfin, sur le quatrième côté, tout près de l'escalier, la cuisine, pareille à celles de Pyrghi.

Le salon surtout avait un curieux aspect. C'était une pièce rectangulaire, voûtée, aux murs épais. Dans le fond, perpendiculairement à la porte, se trouvait un banc de bois à dossier, recouvert de coussins durs. L'unique fenêtre de ce salon n'avait pas de carreaux. Elle se composait de quatre panneaux d'inégale grandeur, ceux d'en haut plus petits que ceux d'en bas, et cette disposition n'était pas l'effet du hasard : quand ces panneaux étaient ouverts, les bois du milieu formaient une croix, destinée à empêcher les mauvais esprits de pénétrer dans la chambre. Devant la fenêtre, sur toute la largeur de la pièce, s'élevait une estrade, haute d'environ un mètre, ornée d'une balustrade, et à laquelle on accédait par une marche qui pouvait servir de banc. Ce fut sur cette estrade qu'on prépara nos lits. De chaque côté de la fenêtre était une planche, qui se prolongeait sui' les murs latéraux et qui supportait des icônes, des tasses, des assiettes. Une grosse veilleuse de verre, qu'on élevait et qu'on abaissait au moyen d'une petite poulie, pendait du

Li; SUD DE CHIO

sommet de la voûte vers le milieu de la chambre. Anémie fleur en papier, aucune imaye venue d'Europe ne rompait

Mesta. — Le vieux Làzi.

l'harmonie de cet ensemble ; tout était simple et de bon goût.

Le vieux Làzi portait vaillamment ses quatre-ving-t-treize ans. C'était presque un g-éant. Il buvait et mangeait comme quatre. Lorsqu'il criait, on l'entendait dans tout le village.

i:n pays turc

Il avait vu la l'cvointioii grec([tie et avait échappé aux massacres, dout (lu reste les g'ens de Mesla n'avaient pas eu à souffrir, disait-il; un Turc, leur oblig-é, les avait prévenus à temps; ils avaient g"agné la mer, et le vieux Làzi, pour

Mesta. — Le vieux Làzi.

me montrer combien la fuite avait été facile, me racontait que ses parents avaient pris jusqu'à leur chèvre avec eux. Depuis longtemps, il vivait avec son neveu, sa nièce et ses petits-neveux. Le premier était un homme d'une cinquantaine d'années, qui jamais n'élevait la voix devant son oncle.

Ouand nous entrâmes chez lui, le vieux Làzi vendait son

LE SUD 1)K Cmo

niaslic à des niarcliands venus de la ville. Il pestait coiilre riiabitude qui s'était introduite de le peser en plusieurs fois, dans de petits paniers, pour compliquer les opérations. Les marchands firent mine de ne pas comj)rendre cette al-

Mosla.

La ruiiiillc (lu \icu\ Lazi.

lusion à leur manque de probité et demandèrent quelques kilogrammes de mastic, par-dessus le marché. Mais le vieux Làzi s'emporta :

— Je n'aime pas ces manières-là. Est-ce que je vous demande de me payer quelque chose en plus, à moi? A chacun le sien. Et s'il me plaît de vous faire un cadeau, je n'ai pas besoin qu'on m'y invite.

Après la vente, il nous offrit un raki. On but dans le même verre, à la santé les uns des autres :

224 EN l'AYS TURC

— Bonne réussite.

— Réjouissez-vous.

— Bon retour clans votre patrie.

— Et maintenant, mes enfants, ajouta le vieux, eu s'adressant aux marchands, si tout à l'heure j'ai dit quelque chose de déplacé, pardonnez-le-moi.

Le soir de notre arrivée, au moment de nous mettre à table, la personne qui avait été chercher du vin dit à l'oreille de notre hôte qu'une jarre était brisée, dans la cave, et qu'une centaine de litres de vin vieux s'étaient perdus. Cent litres de vin vieux, c'était une petite fortune pour Mesta. Mais le brave homme n'en laissa rien paraître, et nous aurions ignoré cet accident, si l'ouïe délicate de Sior Kosti n'avait pas perçu la confidence.

Pendant tout notre séjour chez lui, le vieux Làzi n'épargna ni son temps, ni son bien. Au moment de notre départ, il s'excusa d'une façon touchante de nous avoir si mal reçus. Je me suis séparé de lui avec peine, et, quand je song-e maintenant à l'île ensoleillée et aux deux étés que j'y ai passés, c'est vers lui que va le plus volontiers mon souvenir, un souvenir un peu triste, car le vieux Làzi était un des derniers représentants d'une génération de palikares, qui ne tardera pas à disparaître.

Pyi-hi.

Obloiiu avuc jumelle .Mackoiisleiut Fileuse.

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