LA VILLE DE SMYRNE
La baie de Smyrne. — But de mon voyage. — Nous débarquons. — Ce (jue craignent les douaniers turcs: explosifs, livres, téléphones. — Dynamite et dynamos. — Un inspecteur des douanes. — Premiers ennuis.
Les paquebots des Messageries maritimes vont du Pirée à Smyrne en dix-huit heures environ. On double généralement le cap Sunium vers le soir et on arrive an matin. Après une nuit de sommeil, alors que l'œil garde encore la vision des paysages de l'Attique, on éprouve un sentiment de surprise en contemplant, du pont, la côte d'Asie Mineure. Près d'Athènes, les montagnes sont arides, pui-es de lignes, vives de couleur, elles tombent brusquement dans la mer.
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Cellesdclabaiede Smyriieoiil des lianes plus verts, desfonnes plus estompées, des pentes moins rapides. Entre elles et le rivacce, des jardins, des maisons de campayne, nichées dans des bouquets d'arbres, donnent une impression de fraîcheur. Le panorama, à celle heure, est tout en demi-teintes. On croirait long-er les bords d'un lac de Suisse.
Nous étions au 20 juillet 1898. Je voyais la Turquie pour la première fois. Le Ministère de rinslruction publique m'avait chargé d'une mission à l'effet d'étudier les dialectes grecs de l'île de Ghio. J'emportais avec moi un appareil photographique, un phonographe et un cvlindrc enregistreur destiné à des observations linguistiques.
LTn de mes amis m'avait dit, avant mon départ : « ^'ous aurez des difficultés avec vos instruments. Pourquoi ne demandez-vous pas un firman à la Sublime Porte ? » L'idée m'avait paru comique. Un firman pour un phonographe, à six jours de Paris ! J'avais du reste une lettre du Ministre des Atfaires étrang-ères, qui me recommandait au bienveillant accueil de nos ag-ents diplomatiques et consulaires. Pour plus de sécurité, je passais par Smyrne, afin d'y voir le consul général de France. M. d'Ormesson, notre ministre à Athènes, avait eu l'obligeance de le prévenir de mon arrivée et l'avait prié de me faciliter l'entrée de mes appareils.
Smyrne est là, devant nous. Le bateau stoppe à cinquante mètres du quai. Un essaim de barques s'est pendu à ses flancs, quelques-unes depuis longtemps déjà, lorsqu'il commençait à peine à ralentir sa marche. Les bateliers crient, g-esticulent, i^-rimpent le long des cordages. Juifs, Turcs, Arméniens et Grecs sont là réunis, guettant l'étranger, lui parlant dans les jarg-ons les plus disparates :
« Kûpit mousson, bono l)arquc ! »
!\L S..., attaché au consulat, est venu à bord, accompagné
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(l'un kavas. Les kavas soiil des huissiers (jni foui, en même temps lonclioiis do, gardes du corps. Le notre se nomme Ali. C'est un Albanais de haute tailh;. Il porte un costume blanc à braies, brodé d'or, un fez orné d'une lan^e bande également blanche, un yatag-an, un revolver en bandoulière et une ceinture d'étoffe écossaise, d'où sort une tabatière, entre deux crosses de pistolets incrustés d'argent. Nous sommes cinq dans notre barque : M. Féraud, docteur de la marine, Milwitzky, jeune Américain qui compte passer quelques jours àChio, M. S..., Ali et moi. Sur un avis du consulat, j'ai laissé mes appareils à bord. Ali a fait disparaître dans les replis de sa ceinture le revolver du docteur et le mien, car l'importation des armes est intertlite en Turquie. On m'a conté des choses surprenantes sur les douanes ottomanes. Elles craignent, dit-on, par-dessus tout, les matières explosives, les livres et les téléphones. LTn jour, les Assomptionnistes de Jaffa ont fait venir de France un jeu de quilles. Grand émoi chez les douaniers à la vue des boules. Ils délibèrent et les envoient à la direction de l'artillerie, à Constantinople. Au bout de plusieurs mois, le jeu de quilles arrive enfin à Jaffa, mais toutes les boules ont été sciées par le milieu. Un jeune Grec de mes amis, qui habite la Turquie, a demandé à Paris un petit Larousse et a constaté, en le recevant, qu'il y manquait la lettre M en entier : les pages avaient été arrachées, sans doute parce qu'elles contenaient des passages peu orthodoxes sur l'histoire ou la religion turques. Quant à l'interdiction des téléphones et des appareils électriques en général, j'en ig-nore la vraie raison : selon les uns, le sultan croirait que l'électricité fait périr les animaux ; selon d'autres, l'administration aurait été effrayée par la ressemblance des mots dynamite et dijuamo.
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Un (loiiaiiier ottoman poiiirait à la rimicur troii\(M" dans ma malle tous ces objets proliilx's ; elle contient en ellet des produits pholot;raplii(pu'S, des ouvrages grecs, toujours suspects aux Turcs, et des rouleaux de phonographe. Mais sans doute les choses se passerout ici comme au Pirée, où une ré(piisilion de la L«>gation a levé toute difficulté.
Notre escorte nous signale à l'attention des employés. Le docteur leur remet discrètement une pièce de dix francs par l'intermédiaire d'Ali. C'estle bakchich traditionnel. Puisil décline sa qualité : il vient diriger l'hôpital français de Smyrne. Les douaniers prennent alors ses caisses, restées à terre faute de banquettes, brisent les planches qui résistent à leur pesée, ouvrent chaque paf[uet, constatent a\TC satisfaction que la gafue de revolver est vide et remettent le tout pèle-mèle, après vingt minutes du plus minutieux examen.
— \'ous n'avez pas de chance, nous dit M. S. .. Les inspecteurs des douanes sont à Smyrne; tout ce beau zèle est pour eux.
Les livres ont été mis à part. On les dépose aux pieds dun personnage à redingote noire, assis sur une estrade. C'est un des inspecteurs en question. Il choisit dans le tas un Traité de médecine, dont il tourne lentement les pag-es. Je m'a[)proche et j'ai peine à réprimer un éclat de rire : l'inspecteur lient le livre à l'envers! M. S... le lui fait respectueusement observer. 11 le retourne, sans se départir de son impassibilité, et une courte conversation s'eng'ag'e entre eux, en turc.
— Que dit-il ? demandons-nous.
— 11 prétend que ce ne peut pas être un livre de médecine, j)arce qu'il n'y a pas d'imag^es !
De réquisition, point ; l'escorte qu'on nous a envoyée est pureiHcnt honorifique. L'n instant j'espère que ma malle