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passera inapei'çiie el (luon l'enlèvera avec les ba^ai^es du docteur, mais il n'eu est rien. Je vois déjà mes livres confisqués. J'ai là des épreuves d'imprimerie qui certainement n'échapperont pas à la destruction ; c'est un long- travail que je devrai refaire. Nous déclarons alors, Milwitzky et moi,
Les quais de Smyrne.
que nous comptons repartir le lendemain et que nous laisserons nos bagag-esen douane ; les douaniers promettent de n'y pas toucher ; on les ouvrira seulement à notre arrivée à Chio.
M. le Consul général de France. — Le consul d'Amérique. — Mon ami Lazare.
Après un premier déjeuner à l'hôtel Fra Giacomo, nous gagnons le consulat de France. J'ai été averti que je ne pour-
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rais (léhiinfLier pour l'instant ni mon phonographe, ni mon cylindre enregistreur. Les craintes de mon ami se trouvent en partie réalisées. Ces deux appareils seront transportés à Constantinoj)le par VOrcnoque ; de là, ils reviendront à Smyrne, où ils pénétreront siihrepticement. L'expédient auquel on aura recours ne manque pas d'originalité ; je regrette de ne pouvoir l'indiquer ici ; peut-être servira-t-il plus d'une fois encore aux voyageurs français dans l'embarras.
J'expose à notre consul le but de mon voyage et les quelques difficultés que j'ai déjà rencontrées.
— Ne pourriez-vous pas vous passer de vos instruments? fait-il.
Mon arrivée trouble manifestement sa quiétude, et je lis dans ses yeux la question qu'il n'ose me faire :
— Cela vous gênerait-il de retourner en France par le prochain paquebot?
— N'existe-t-il pas, Monsieur le Consul, des autorités auxquelles vous pourriez vous adresser officiellement?
— Il n'y a rien à faire de ce côté-là. Puisque ces instruments vous sont, dites-vous, indispensables, nous ne pouvons qu'écrire à Gonstantinople, pour demander un iradé. Mais ces messieurs ne sont pas pressés ; nous savons quand nous écrivons, nous ne savons jamais quand on nous répondra. D'ailleurs, vos appareils seront bientôt en lieu sûr ici. Si vous ne voulez pas rester à Smyrne jusqu'à l'arrivée de cet iradé, partez pour Chio, abouchez-vous avec les douaniers, prévenez-les que vous attendez d'autres colis. Vous avez le choix entre deux procédés : ou bien leur expliquer que ce sont des instruments scientifiques, ce que sans doute ils ne comprendront pas, ou bien leur dire que vous vous livrez au commerce et que vous voulez faire entendre en Europe des
LA Vir,I.r, DK SMVHNK 9
cliaiisoiis \ iilay('oises([u'()ii n'y connaît pas encore. ( ]e dernier moyen nie semble le pins piali(pie,
— Si j'attendais ici le retoni' de mes insti'nmenls et si je les emportais avec moi?
— Vons ne pourriez pas les faire entrer à (lliio; on vous les confisquerait.
— Ainsi, je dois avant tout compter sur moi-même.
— Parfaitement.
Là-dessus, je prends cong'é de notre représentant à Smyrne et nous nous rendons au consulat américain, qui est à quelques pas. Nous pénétrons, sans faire antichambre, dans un l)ureau où cinq personnes, dont le consul lui-même, travaillent autour d'une table chargée de paperasses. Les présentations sont vite faites et la conversation s'engage aussitôt, cordiale.
— Vous êtes venus visiter un étrang-e pays, nous dit le consul, M. Madden. Tenez, au moment où vous êtes entrés, nous nous occupions d'une affaire assez caractéristique. Vous avez vu l'homme à g-rosse bedaine, qui vient de sortir ? C'est un Arménien. 11 veut vendre un terrain à un Américain, mais de telle façon que ses propres enfants aient le droit, à l'insu de l'acheteur, de reprendre le terrain à leur majorité. Ne pouvant résoudre lui-même ce problème difficile, il n'a pas hésité à s'adresser à moi, en cherchant naturellement à me tromper sur ses véritables intentions.
Et, comme nous parlons du rôle des consulats en Turquie :
— Ah ! oui, les consulats! Le meilleur moyen pour ne pas réussir est de s'adresser à eux ; un bakchich vaut toutes les recommandations officielles. Ici, voyez-vous, les consuls sont impuissants, parce qu'ils se mêlent trop de politique. Seul, le consul américain possède un peu d'autorité : n'étant
pas diplomate et n'ayant ri(Mi à espérer dn i;onverneinenl ollônian, il ne se croit pas tenu de le ménag-er ; or, avec les Turcs, il ny a qu'un argument qui compte : la force. Allons, au revoir. Si vous restez quelques jours ici, il est probable (jue vous aurez besoin de moi. Je suis à votre disposition.
Du consulat d'Amérique nous allons chez mon ami Lazare. Je l'ai connu jadis étudiant en droit, à Athènes; c'est maintenant un avocat disting-ué. Il est à son bureau et j'ai peine à reconnaître, dans le personnage ventripotent qui se lève j)oiir nous saluer, le fringant cavalier qui paradait autrefois rue d'Hermès. Nous nous donnons le baiser sur la bouche, il met un faux-col, enfile un veston et s'apprête à nous servir de guide. Xons sommes dans la rue Franque, la principale de la ville. C'est une rue étroite, mal pavée, sans caractère, avec des magasins où sont étalées les nouveautés parisiennes des années préci'dentes. En passant devant un chemisier, Lazare, qui habite la campagne, veut changer de faux-col, pour nous faire honneur. Le chemisier se met à rire.
— Il rit, me dit Lazare, parce qu'il n'a pas le numéro qu'il me faut : quarante-sept! Je fais venir mes faux-cols de Gonstantinople. Mais tel que vous me voyez, je danse la valse française pendant vingt minutes. Tous les jours, je fais deux heures de cheval ; à la fiu, mon cheval pleure, un cheval arabe mag-nifique, mon cher, qui trotte comme une demoiselle.
Le soleil est sur son déclin. C'est l'heure où la bourgeoisie de Smyrne va prendre le frais sur les quais, après la sieste de l'après-midi. La brise souffle du large. Des navires de tous pays et de tous ton nag'es sont amarrés à la rive : lourds paquebots d'Europe entourés de chalands, petits voiliers ^recs ventrus sentant les fruits ou la saumure, bateaux de
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la ]M(M'N()ii'('à la j)oii[)(' ('vasrc cl haiioh'c, cliarni's dc^r'aiiis. Des lilcs (le cliaineaiix, y,iii(lés j)ar iiii l)()iirri(]ii('l,, s'avancent (Tnii pas lucsiiri', au son cadenci' d une cloclie que |)Oile le [n-einier (rentre eux. Les terrasses tles brasseries et des calés s'animent peu à peu. Des dames, généralement mal faites, en toilettes blanches ou roses, viennent là prendre des glaces,
tin l'auboursr do Siiivrne.
devant des théâtres en plein air, où des chanteuses italiennes roucoulent des romances sur des airs d'org-ue de Barbarie.
— Le narghilé de Monsieur Lazare! crie le gar(;on, dès que nous sommes assis.
On apporte presque aussitôt l'instrument demandé et, comme je m'étonne de cette promptitude, Lazare m'apprend qu'il est gratuitement l'avocat de tous les gar(;ons de café de Smyrne.
— C'est le seul moj^en d'être bien servi, ajoute-t-il ; j'y ai du bénéfice.
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Il partira pour Uliodes dans la unit cl me reproche de ne l'avoir pas prévenu de mon arrivée : mes appareils seraient entrés sans diffirulté ; mais maintenant il est trop tard, ÏOréiioque est en route pour (lonstantinople.
— Vous pourrez vous lecommander de moi auprès de Socrale bey, le sous-g-ouverneur de Chio, me dit Lazare. C'est un chrétien et il m'a quelque oblig-ation. Je lui ai prèle une petite somme qu'il a oubUé de me rendre.
Ma malle. — Les théories d'Ali, — Un Albanais au service de l'A mu' ri que.
Le lendemain, nous nous occupons de nos malles. J'ai peur fju'on ne les ait ouvertes, malg-ré cadenas et serrures. Les fonctionnaires du bureau de douane où nous les avons laissées nous disent qu'elles ont été transportées au konmèrki (1) et qu'elles sont d'ailleurs à notre disposition. Le koumèrki est au bout du quai ; nous nous y rendons en tramway. Là, on nous demande un papier du premier bureau, établissant que les malles sont à nous. Nous refaisons le chemin en sens inverse; quand nous revenons, il est midi, le koumèrki vient de fermer. L"n bateau russe appareillera pour Chio dans quelques heures ; je cours à l'agence prendre des billets, mais au moment où je vais payer, le Juif qui nous sert d'interprète m'engage à ne pas me hâter.
— Ecoute, Monsieur, le koumèrki ouvre à une heure et le bateau part à trois; deux heures, c'est peu, pour retirer des malles.
(1) Enlre[)ùt.
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En elTct, an kouin(''rki, on refuse de nous délivrer ikjs hayages avant de les avoir visités. J'ai beau invoquer la promesse qu'on m'a faite la veille, dire que nos malles passent d'un bateau français dans un bateau russe, ce qui devrait les dispenser de toute visite; à chacun de ces argu-^ ments, l'employé remue lentement la tête de bas en haut, en gardant à ses lèvres le bout d'ambre de son narghilé. C'est une faron dédire non, en langage oriental ; les gens nerveux élèvent en même temps les sourcils et font lég-èrement elaquer la langue contre la partie antérieure du palais : tell !
Le plus simple est encore de retourner au consulat. Deux heures sonnent, les quais sont presque déserts; des gens dorment à terre, la tête à l'ombre et les pieds au soleil. Nous réveillons les kavas et j'entre eu conversation avec Ali, pendant ([ue Milwitzkj fait sa sieste sur une chaise, Ali partage ce qu'il appelle nos amertumes. Ah ! si on l'avait laissé faire! Il aurait mis nos bagages dans une barque qu'il aurait envoyée au large. La nuit venue, la barque aurait abordé prèsdes quais. Deuxliamals (1), et c'était fini. Inutile M. le Consul.
Vers quatre heures, le personnel du consulat arrive. Notre représentant n'étant pas visible, j'expose la situation à son secrétaire. Il me promet que, le lendemain, le drogman ira à la douane et essaierad'obtenir livraison de ma malle. Pour celle de Milwitzkj, on ne peut rien faire et on l'invite à s'adresser au consulat américain.
— Je vais vous donner un kavas, nous dit M. Madden, dès les premiers mots. Yàni, suis ces messieurs et annonce au koumèrki que, si on ne remet pas les malles immédiatement, j'irai moi-même les prendre par force. Au cas où vous
(1) Porldaix.
lie n'nissiiit'z pas, ajoule-l-il, on s'adressant à nous, revenez demain à dix heures.
Le kavas (jui nous acconii)at;ne est au service du consulat des Étals-Tuis depuis viu;-l-sixans. C'est un ^--ros Albanais, à tête de doi;ue, vêtu d'un costume bleu foncé sans ornements: ou le prendrait [U'csipie pour un marin de rArcliipel. Comme arme, il n'a qu'un solide gourdin lié à son poignet. Une fois au koumèrki. il lait sa commission, mais la réponse reste la im-mc. Vàni du reste païaiU très rassuré sur l'issue de celle aventure ; ilacontiance dans l'énergie de son consul.
— The Americans is l)rave people, nous dil-il, dans son anglais.
Et comme il est polyglotte, il ajoute, en faisant allusion aux douaniers :
— AvJç.'.o 6à o-ivc xy.ixKo-jt; aK:t.'jzo^j,ii;. Demain, ils maugerout (juelques bons c<jups de bâton.
lu incident (li|)loniati(|uc. — Nous employons la force. Nous négocions. — Les Turcs ont le dessus.
La perspective de prendre la douane d'assaut, en chantant le Yankee Doodle, troulde le sommeil de mon compagnon qui fait irruption dans ma chambre, de grand matin, et me crie ironiquement :
— Eveillez-vous! Le consul de France vous envoie vos bag-ag-es !
Nous (léjeuiu)ns et vers neuf heures etdemie nous sommes devant le consulat améiicain. L^ne barque, à l'arrière de laquelle Hotte le drapeau des Etals-Laiis, nous attend près
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(lu ((liai. M. Madden ariivc hientùt, Ic^èrcinonl iiervcuix. Un (le SOS deux kavas esl malade, il a rlr hii-iiicnie, la veille, eu demander un à son coUèyne de i^'iance, (|ui avail onhlié mou existence et auquel il a dû rafiaîcliir la mémoire, mais il ne pense [)as (|u"(>ii l'enverra. Eu elïet, au lieu dn kavas, c'est le premier drog'mau et le secrcMaire du consulat fiançais, qui viennent nous rejoindre, l^endant qne notre barque gag-ne lentement la douane, je me livre à une comparaison mentale entre les deux façons de procéder que j'ai sous les yeux, et je ne peux m'empècher d(; donner la préférence à celle des Américains. Pour tout dire, je souffre aussi dans mou amour-propre, en songeant que la seule carte de visite de Milwitzkv aura plus fait, pour nous tirer de ce mauvais pas, que toutes mes recommandations officielles.
Nous abordons. Les fonctionnaires français proposent d'aller, une fois encore, demander les malles au bureau ; M. Madden refuse et nous nous dirigeons vers l'endroit où sont nos bagages. Néanmoins mes compatriotes, obéissant visiblement au mot d'ordre qu'ils ont reçu, sont allés parlementer. Ils reviennent, un moment après, nous annoncer qu'ils ont échoué dans leur démarche. Le consul ordonne alors au kavas d'enlever les deux malles, en commençant par celle de Milwitzky. Mais notre unique batelier n'est pas assez robuste pour se charger à lui seul de la besogne. Le kavas l'aide, d'une main; de l'autre, il tient en respect, avec son gourdin, les employés qui cherchent à s'interposer. On crie, les curieux s'amassent ; M. Madden a de petits mouvements d'impatience; nos représentants restent à l'écart, en simples spectateurs, craignant manifestement de se mettre quelque mauvaise affaire sur les bras. Le douanier qui, la veille, était si placide, a enfinquittesonnarghiIe.il accourt, blême d'émotion, prend la main du consul dans les siennes,
IG
i;n pays tuiu:
la cart'sse, entraîne doiicenient celui-ci vers son bureau, lui e\pru[uepar interprèle cpi'il perdra sa place, si l'on emporte ainsi les malles, et lui demande un instant de répit, pour en référer à son supérieur (pii habite non loin de là. En attendant, on nous apporte du café.
Smyrnc. — Une épave.
— Les négociations vont commencer, nous dit M. Madden. Que n'ai-je eu mon second kavas ! L'affaire, à cette heure, serait toute réglée.
En Turquie, les présentations les plus simples prennent un caractère solennel. On se salue, en portant successivement la main droite vers la terre, à ses lèvres et à son front ; ce qui veut dire, j'imagine : je m'humilie devant vous et je baise la poussière de vos pieds. Parfois on se contente des deux derniers mouvements, voire même du dernier, suivant le rang- de la personne qu'on salue. Celle-ci en fait autant, et cela peut durer indéfiniment ; la politesse m'a paru consister à ne pas finir le premier. Le directeur des douanes.
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après a\()ir l'ail à chacun de nous un salnl (|ii(' nous lui rendons de notre mieux, s'assied sans dire un mol, et les pn'seulalions coniineiu-ent. Le sous-directeur, un peu rassuré maintenant, décline les titres et qualités de son su[)érieui"; le dro^man américain fait de même [)Our le consul et pour chacun de nous; après chaque présentation, il y a une pause et tie nouveaux salamalecs ; [)uis le directeur, en si^îie de honiu' amili<', iu)us olïVe des cigarettes, (pie nous allumons.
— Wcll, dit M. IMadden, et ii ex[)0se en anglais l'objet de sa visite; le dr(jtj;nuin ti'aduit en turc, comme il traduira tout à riieure en anglais la réponse du directeur.
— La loi, déclare ce dernier, est formelle : on ne saurait laisser passer les malles sans les ouvrir.
M. Madden objecte que telle n'est pas du tout la loi ; les précédents qu'on invoque ne sont pas probants; il s'agissait de gens ([ui traversaient le territoire ottonuin, tandis f[ue nous y touchons seulement.
— Eh bien, il existe un moyen d'arranger les choses : on va faire une visite [)Our la forme ; on soulèvera seulement le couvercle des malles, sans toucher aux effets.
L'esprit turc est fertile en expédients de ce genre. Celuici a pour but de montrer aux curieux amassés, que, malgré les consuls, force est restée à la loi, mais ([ue l'administration s'est montrée g-énéreuse et n'a pas usé de ses droits jusfju'au bout. Ai-je besoin de dire ([ue M. Maddeii n'accepte pas cette proposition ?
On s'arrête enfin au compromis suivant : nos malles ne seront pas ouvertes, mais ou les plondxMa et on les mettra à bord d'un bateau grec en partance pour Chio, qui les transportera comme colis et à nos frais. iMes compatriotes parlent de triomphe. J'en souhaite de plus éclatants à
notre diplomatie, dans ses négociations futures en Orient. Quelques semaines plus tard, M. Madden nous écrivait : « Je ris encore, en pensant à notre aventure de la douane. C'est la première fois que j'ai échoué ici dans une de mes entreprises, et cela à cause de mes alliés les Français. Si le droo'man n'avait pas dit au chef de la douane ce (pie j'allais faire, j'aurais eu vos bagages dans ma barque avant qu'il s'en fut aperçu. Si je recommence, je ne prendrai plus d'alliés, soyez-en siir. »
Le lendemain de ce petit incident, nos malles et nous faisions route vers Chio.
Cliio. — Bella Yista.