‹ En pays turc. L'île de Chio:Chapitre 4 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un voyage sur un bateau grec. — Arrivée à Chio.

Un voyage sur un bateau grec! On peut avoir vu l'Hermès de Praxitèle, contemplé l'Hymette au coucher du soleil, admiré l'Acropole au clair de lune, fréquenté Phalère et Kiphissia, les jours sélects, pris des glaces chez Yannàki, ou mangé l'agneau à la palikare dans la plaine de Marathon; si l'on n'a pas voyagé sur un bateau grec, on ne sait rien de la Grèce. D'abord parce que c'est le seul moyen de visiter une foule d'endroits délicieux, où les usages européens n'ont pas encore pénétré ; ensuite parce que, pour le Grec, un bateau à l'arrière duquel flotte le drapeau bleu et blanc,

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c'est non seulement son pays, c'est presque sa maison.

Le Grec des villes, l'Athénien surtout, laisse difficilement l'étranger pénétrer dans son intimit('. 11 l'accueille volontiers, mais dans son salon ou son jardin, en lui olVrant des confitures et du café ; il l'invite rarement à dîner, et jamais à la fortune du pot, comme cela se fait en France. Montez sur un navire battant [)avillon hellénique, vous y verrez des Grecs chez eux ; depuis la femme du peuple endimanchée, à demi couchée sur le pont, qui ote son corset, afin de mander son melon plus à l'aise, jusqu'au jeune homme des j)reinières, qui fait ses études à Paris et qu'on prendrait pour un Parisien, n'était la hauteur démesurée de son faux-col; en passant par le gros commerçant, qui rote à table avec un bruit de tonnerre, et par l'avocat, qui se promène en chemise de nuit et en caleçon, la sieste faite.

Pour qui sait s'y prendre, ce spectacle coûte i^éiu'ralement peu. Les billets se marchandent comme les[)astèques au bazar ; il suffit de laisser entendre qu'on n'est pas pressé de partir et qu'on peut prendre le bateau du voisin. Moyennant deux francs cinquante, j'ai fait, une fois, vingt-quatre heures de traversée en première classe, de Volo à Athènes, sur un des meilleurs paquebots grecs, grâce à la concurrence que se faisaient ce jour-là trois compagnies rivales. Les commandants embarquent les marchandises les plus diverses : machines, sacs, tonneaux, mulets, mobiliers, brigands accompagnés de soldats en fustanelle. Si la mer est belle et le trajet peu long, cet amas de choses et de gens amuse les yeux et intéresse l'esprit. Il est rare qu'une chanson mélancolique, air de danse ou UKUié, ne se mêle pas au bruit de l'hélice. Survienne le mauvais temps, peut-être le chanteur ne s'interrompra-t-il pas, mais le bateau deviendra un des séjours les plus affreux qu'on puisse imaginer. J'ai gardé un souve-

LA VILLE l)K CIIIO 23

7iir particulièrement désagréable (riine traversée de neuf heures, commencée sous les plus heureux auspices, où je dus sept heures durant, me tenir, faute d(; [)lace, sur une marche d'escalier que j'avais choisie à dessein, [)()ur mieux jouir du paysage. L'eau de mer inondait mes épaules et, près de moi, couché dans un des canots attachés aux flancs de la coque de noix (pu nous l)alançait, un vieux marin maudissait les ^ens (pii ont le mauvais i^oiU d'être malades à la moindi'e hrise.

l.'Initie, sur laquelle nous quittâmes Smyrne, était suffisannnent confortable. La mer se montra clémente. Au coucher du soleil, nous long-ions les côtes de ('hio.

('ombien de gens ne connaissent cette île (pic par les premiers vers de L'Enjanl iircc !

Les Turcs ont jiassé là, tout est ruine et tleuil ; Chio, l'île (les vins, n'est plus ([u'un sombre écueil,

Chio, (ju'ombraoeaient les charmilles, Chio, qui clans les tlots reflétait ses grands bois. Ses coteaux, ses palais, et le soir quehjuefois,

Un chœur dansant de jeunes filles.

La description est poétique, mais inexacte, du moins en partie. Chio n'a jamais eu ni charmilles, ni grands bois, les coteaux y sont rares. C'est une île montagneuse, abrupte, à l'aspect aride et bouleversé, surtout dans sa partie nord.

La ville principale, où touchent les navires, est située à l'est. Elle porte officiellement le même nom que l'île, mais on l'appelle couramment -h x^^pa^ ht ville. Vue de la mer, elle n'offre à l'œil qu'une longue file de maisons blanches, aux toits plats, adossées à des éminences plantées d'arbres. Le paysage est larg-e, mais sans profondeur apparente. De hautes montag^nes ferment l'horizon.

ES l'AVS TIUC

Dès (|iie nous eimies mis le pied sur le quai, un laptieli (1) en§-uenilles vint s'assurer de notre identité et nous conduisit au htniai; (2), où il nous mit en présence du directeur de la

L'ancien quai.

police. Ce fonctionnaire nous accueillit avec amabilité ; je lui expliquai les raisons qui nous amenaient à Chio ; il eut l'air de les comprendre et nous laissa revenir à la douane.

La nuit loml)ait, les bureaux venaient de fermer.

— C'est demain dimanche ; vous n'aurez vos malles que lundi, nous dit-on. Mais voyez à côté ; peut-être vous donnera-t-on vos valises.

L'employé charg'é de surveiller les bagages à la main me dit (pie la loi en interdisait la livraison, de nuit; mais il se

(1) Gendarme.

(2) Palais (lu i;()u\ ci'neur

I,A VII, I,K r)l', CIIK»

pi'èta à uno transaction cl nous {)cnnit d'emporter quelques menus objets. J'alh'i^eai nos valises de leur conteini, je lui confiai solennellement le contenant, puis je lui leniis un

Le nouveau quai.

medjidié, sous le couvert d'une poiynée de main. Il me tendit, en échange, une carte où je lus, en fran(;ais :

Soliman Effendi Fnnrtionaire an salon de la douane.

I^'hotel Tsôla. — Le système monétaire de Ciiio.

— A quel hôtel devons-nous descendre? demandionsnous de tous côtés.

2li EX PAYS TURC

— Clioz Tsnla, nous disait Vuu.

— A rijôtel du Levant, répondait un autre.

— A la Nouvelle Giiio, conseillait un troisième.

Nous prîmes le parti de nous fier à nos portefaix et nous nous aperçûmes, en arrivant, que ces diverses appellations désignaient un même hôtel, qui du reste est le seul de la ville. II ne diffère pas des hôtels qu'on rencontre communément dans les îles de l'Archipel. Au début, on les trouve détestables ; quand on a passé quelques semaines dans les villages environnants, ils paraissent luxueux.

J'ai surtout apprécié, à la Nouvelle Chio, la salle de douches du jardin, <pii constitue, la nuit, un excellent cabinet de photographie, et les bouteilles de bière de Munich, (pi'on boit relativement fraîche, si l'on recommande à Miké — c'est le nom du garron — de les plonger au préalable dans le puits, durant quelques heures. Le prix des chaml)res est de deux francs cinquante, pour les étrangers. Les repas sont à la carte ; Bâti, l'hôtelier, s'arrange g'énéralement pour que les dépenses de la journée s'élèvent à cinq francs par personne, chambre comprise.

Dans la salle à manger, des bouteilles de champag-ne sont rangées sur les tables, pour tenter les clients. Les voyant toujours intactes, j'eus un jour la curiosité de m'enquérir de leur âge.

— Les grandes bouteilles, me confia Bâti, ne sont là que depuis cinq ans. Je les ai renouvelées à la suite d'un déjeuner que firent ici des touristes anglais. Mais les petites ont au moins dix ou douze ans d'exposition.

En face de la porte d'entrée, bien en évidence, Bâti a placé le portrait du sultan, ou du moins l'image fantaisiste qui en tient lieu. La religion musulmane défend en effet à ses adeptes de laisser rej)ro(luire leurs traits, et les Euro-

î.v VII, m: i>i". ciirct

piMMis (jiii oui assisté au Séhunlili (Il savent avec quel soin la police veille à ce que les invités ne portent sur eux ni jumelles, ni appareils photographiques. A vaut ainsi témoigné de son loyalisme envers le chef des croyants, Bâti a cru pou-

L'hôtel Tsôla. — Bâti.

voir exposer, sur le mur gauche de la salle, le portrait du roi Georjies, en grand uniforme, et celui de la reine Olga, vêtue du costume grec. Il en est ainsi dans presque tous les cafés de l'île. Un fonctionnaire ottoman m'a rapporté celte phrase naïve, que lui avait dite un paysan, à la fin de la dernière guerre turco-grecque :

— 'AXr/Qcia Tucoj b à-févTYi; fAot,- b SouXrâvoî v'ixriije tô ^acùiôc pot? tô

(1) Parade (jul a lieu le vendredi , lors(jue le sultan se rend à la mosquée.

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Twoyir>, fArréri jnoy ; — Est-il vrai, mon l)ey, que le siillan, notre maître, ait vaincu Georges, notre roi?

i3ati lut pour moi j)lns (ju'uii simple hôtelier, (le fut mon meilleur pi'ofesseur d'aritlimétique. Sans lui, je n'aurais jamais [jiMiétré les arcanes du système monétaire de (lliio. Je [)ris ma première leçon, le soir même de notre arrivée, en changeant un napoléon. Bâti mit ses lunettes, se livra à de lahoriiMix calcids et m'aligna sur son comj)loir tr('nte-(Mu<| pièces de hillon, aussi grandes mais moins épaisses que des pièces de cinq francs, une autre un peu plus petite, puis trois autres encore, qui me parurent être des centimes. Le tout pesait une l)onn(> livre. Bali, Noyant mon étonuiMiient, crut rpie j'émettais des doutes sur la justesse de ses opérations.

— Oue ta Seigneurie prenne son carnet et écrive, dit-ii. Le napoléon vaut 101) piastres : 3.") fois .3 piastres et 2 paras et demi font 107 piastres et 7 [)aras et demi. Ajoute une piastre et 2o paras, cela fait 108 piastres et 32 paras et demi. Ajoute encore 7 paras et demi. Tu vois bien que cela fait 10!) piastres!

— Où sont les piastres et les paras? fis-je, ahuri.

— C'est une façon de parler, me dit l^ati. Il n'y en a pas. A Chio, nous ne connaissons que les monès, les métalliks, les demi-iviària et les Iriària. Une moni vaut 2 paras et demi ; un métallik vaut 12 paras et demi ou o monès; un demi-triàri vaut- 65 paras, ou '.] métalliks et une moni ; un triàri vaut 3 piastres et 2 paras et demi, ou 0 métalliks et 4 monès.

Le triàri, que j'estimai à un peu plus de cinquante centimes, puisqu'il en fallait un peu plus de 35 pour faire vingt francs, ne me parut pas avoir une valeur intrinsèque supérieure à celle d'un de nos gros sous, et je me demande eucore aujourd'hui pourquoi le métallik, dont l'alliage est

i.A \iM,i; i)i; ciiio

scMihlahle à celui de la iiioiii, \iuil ciiKi lois |)lii.s (lUc celleci, loul eu [x'saril iiuiilii'' moins, iiali liii-niènie n'a jamais pu résoudre ce piolilènu'.

Ce soii-là, en me condiiisaiil à ma cliand)re, il linl à me

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taire C(jmprcnilre en quoi le système monétaire de Ghio l'emporlail sur celui de Smyrne.

— La monnaie de Smyrne est peut-être plus portative, mais la uôtre otlre plus d'unité.

— Jeu conviens, lui dis-je. Hier, on ma donné, à Smyrne, en échange d'une pièce de vin;:;t francs, des monnaies turques, ilaliennes, françaises, anglaises, des roupies indiennes et un sou de la llépublique Ari^entine. Là aussi, on m"a fait l'addition en piastres et en paras. Mais si tu connaissais le système décimal, ô Bali !

30 I^N l'AYS TURC

Les liiMiililciiK'iils (h; loiTC. — Les massacres. — Saiut-Miuas. — Hèvc et réalité.

I.r (liiuaiiclie malin, eu ouvrant ma fenêtre, je fus surplis (le voir ([u'elle donnait sur des ruines : non pas de ces ruines, où la vétusté des pierres, les noircissures des bois décèlent l'œuvre du tem[)s ou du feu; les murs qui restaient semblaient solides, des morceaux de plafond gardaient encore leurs peintures, des barres de fer pendaient, tordues.

— Qu'est-ce que cela ? demandai-je à Miké.

— Les effets du taraud litMublement de terre, répondil-il. Il me donna des détails. Ce fut en 1881, le dimanche 22

mars, à une heure et demie de l'après-midi, qu'eut lieu la catastrophe. Dès les premières secousses, tout un quartier de la \ ille s'écroula, ensevelissant des centaines de personnes. C'étaient des secousses tournantes, les plus terribles de toutes. Elles se répétèrent trois jours. Les marins français et autres, envoyés de Smyrne et d'Athènes, mirent plus d'uiu* semaine à retirer les morts des décombres.

A l'extérieur, des villages entiers avaient été détruits; seuls, ceux de l'extrême sud étaient restés indemnes. Le nondjre des victimes, dans l'île entière, dépassa cinq mille.

— Notre pauvre pays est couvert de ruines. Vous les verrez, si vous restez ici. Dieu nous garde ! conclut Miké, en se sii'uant.

Eu effet, nous retrouvâmes, un instant après, dans une des ruelles voisines de l'hôtel, le même spectacle, d'autant j)lus affligeant, que des maisons nouvelles, élevées à côté des auciemies, rendaient plus sensible encore leur cffon-

i,A \iMj; i»i; ciiio

dicineiil. Au-dessus du [)()rlail d'iiiic ('^lisc ('i^alcnicnl ruinée, un écussou, sans doute celui de (juchpie laruille i;(''U()ise, fixa un nioiiient nos i-ej^ards. l'ne vieille feiniue assista surle seuil, voyant en nous des étrangers, nous dit d'une voix douce :

En roule pour la ville.

— 0\ Toijpxoi, ozh y^alaciiL — Les Turcs, jiondaul la destruction.

C'est par ce mot significatif que les gens de Cliio désig^nent les événements de 1821 . Nous comprîmes que l'église avait été détruite par les Turcs, à l'époque des massacres.

On sait quelle en fut la cause. En mai 1821, Tombazis, avec une flottille, apparut devant Ghio et tenta d'en g-agner les habitants à la cause des Grecs révoltés contre les Turcs.

32 i;n i'^vs tl'kc

Les (lliiolfs, |)liis coiiiincrranls (|ii(' soldats, l'cfiisèrciit de s'engager dans une aventure dont ils redoutaient Tissue. Mais les Turcs avaient craint un instant; ce fut assez pour qu'ils son^•oassent à se venger. Ils envoyèrent d'Anatolie des renforts (jui coniinencèreiif Ir piilanede l'île. Deux mille Saniiens, débarqués contre l'assentiment tles habitants, le conlinuèrenl. h'nstel de Coulan^-es, (jui visita l'île en [H'.y.], (l(H-i'il ainsi les événements qui suivirent :

<( Le 11 a\rii \H'2'2, |)arut la llolle ottomane, forte de sept vaisseaux et Imit i'iéy;ates. Elle avait été envoyée spécialement contre (iin'o. sous les ordres du capitan-pacha en jHM'sonne. (>e fer [)our les hommes, l'esclavage pour les enfants et les femmes, le feu ponr la ville, tel était l'ordre du sultan.

" Il fut exécuté à la lettre; maison dilféra le massacre, alin (jue personne ne pût y échapper. Beaucou{) de (Ihioles s'étaient cachés dans les montagnes; on proclama une amnislie pour h's attirer dans la ville, et les consuls européens eurent le malheur de se rendre garants de la bonne foi des Turcs. Les Chiotes revinrent et le carnage commença. Tout ce qu'on a dit de cette affreuse boucherie, tous les détails (pie les journaux du temps ont rapportés, tout ce qui en a retenti dans l'Europe, est exactement vrai. II n'y a pas eu, il ne put pas y avoir d'exagération. Il est très-vrai que les démogérontes, l'évoque et les soixante-huit otages ont été pendus aux verguesdu vaisseau amiral. Il est très-vrai que quinze mille sauvages, venus d'Anatolie, ont été transportés à Chio, et qu'en mettant le pied dans Tiie, ils ont reçu la défense de rien épargner. Il est très-vrai que tout ce qu'il y a eu de po- [tulation mâle dans la ville et dans les villages a été égorgé, que les femmes et les enfants ont été emmenés en troupeaux et vendus sur les marchés d;' Smyrne, de Brousse et de

L\ \ilm: i)k ciiio

Goiistaiilinople. Tout cela est très-vrai, quoif[ue le motif et le but d'une telle i)ai'barie soient encore inexpliqués. Si vous passez dans un villag'e, on vous montre une fenêtre d'une maison, et l'on vous dit : « Ici, le propriétaire a été pendu. » Dans cette autre, toute une famille a été brûlée. Vous trouvez

l'rès (le la léproserie.

de temps en temps d'immenses tas de crânes humains ; là, avaient été apportées à l'ag-a turc les tètes de tout un village. Interrogez chaque famille, chacune a une histoire lamentable à vous raconter. J'ai connu une femme qui avait vu massacrer son mari sous ses yeux ; elle et ses cinq enfants avaient été dispersés comme esclaves dans les pays turcs ; devenue libre au bout de sept années, elle avait parcouru l'empire à la recherche de ses enfants ; elle en avait retrouvé quatre et était revenue avec eux s'établir à Chio. Toute per-

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soiiiie ài^V'c (le |»liis lie li-cntc-deiix ans, que l'on rencontre aujourd'hui à C-iiio, a été esclave et a vu sou père égorgé. Un très petit nombre seulement parvint à s'enfuir et fut recueilli sur des navires de Psara. Quinze cents environ trouvèrent un refuse dans les consulats : tout le reste périt ; on tua duraut ciuij mois. La coutrée qui produit le mastic avait {ral)ord été éparg-née, faute du moindre prétexte pour la ravager. Mais la mort du capilan-paclia, dont le vaisseau fut hrùlé par Canaris, et la panicjuequi saisit alors les Turcs fui iMi uouveau ci'ime à venger sur les Chiotes, et il setrou- \ail (pu' Ton n'avait plus que la riche contrée du midi à dévaster.

« Après les hommes, on s'attaqua aux murailles. Toutes les maisons de la ville sans exception, et presque toutes celles des villag-es furent démolies par le feu et par la pioche. On ne comprend pas que les forces humaines aient suffi à tant détruire. Encore faut-il remarquer que les Turcs n'out pas détruit dans un momeul de colèie, mais de sang-froid, uiaisou |)ar maison, avec ordre, en long- temps, et avec une cruauté patiente (1 ). »

Changez les dates, décuplez le nombre des égorgés, et vous aurez lu la description des massacres arméniens de 1890; même motif et même but encore inexpliqués, même barbarie dans la conception, même méthode dans l'exécution. Il n'v a pas jusqu'aux caractères des victimes, qui n'aient été seiublables. Seulement, celte fois, nos journaux se sont lus, et les faits n'ont pas releuli dans l'Europe.

Ce furent, pour Cliio, des temps sombres. Actuellement eucore, le voyai;enr ne peut ])arcourir cette île eusoleillée.

(I) Mr/no/re sur l'i/e (le C/iio, p. J.V.t-Kil du tinigc à pari {.Irr/i.cf Miss. V(l,s:)(i), p. (i3'J-(Ul.)

LA VII, r.i, ni: ciik»

sans reiicoiidcr leur oiiihre. Allez \oir la It-pioscfic située à quelques kilomètres de la ville, l/cxcursioii en vaut la peine. Au fond d'une fraîche vallée, un lépreux vous montrera les

L'hiffoumènc do Sainl-Minas.

restes d'une église dévastée par les Turcs. Les saints peints sur les murs ont les yeux crevés et des trous à la place du cœur. Une visite au monastère de Saint-Minas vous frappera plus encore. Il se trouve au sud de la ville, sur une colline élevée, d'où l'on découvre la mer. On y va en une heure et

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demie, à dos d'àne ou de imdel. Des hommes, des femmes, des enfants s'étaient réfugiés là ; les massacreurs en firent une immense hécatombe. Nous nous y rendîmes, dans l'après-midi du dimanche. L'hig-oumène, en habits de travail, nous aconeillil sur la jxule. Son vêtement n'avait rien d'ecclésiastique ; seuls ses longs cheveux serrés en chignon, sa barbe inculte, son l)onuet de feutre brun, dénotaient un moine grec. II nous conta, eu buvant du iaki et en cassant des amandes avec ses doigts noueux, qu'il avait assisté aux massacres. Il avait alors quinze ans et s'était échappé dans une barque. Je lui offris de le photographier; il accepta, pour me faire plaisir, mais s'obstina à revêtir son froc et à rcmplacerson boiuiet par le chapeau des prêtres orthodoxes. Un an après, je ne devais plus le revoir. Il nous guida dans le monastère. Une porte bardée de fer gît dans la cour. Elle a sans doute arrêté un instant l'élan des Turcs, car elle est criblée de balles. On a exposé, dans une sorte de chapelle, une partie des ossements des victimes ; j'ai tenu dans ma main un crâne d'enfant, troué deux fois par les balles et fendu d'un coup de yatagan. L'église fut brûlée avec tous ceux qu'elle contenait, et sur le pavé de l'église actuelle, qui est l'ancien pavé, on voit encore des traces de graisse humaiiH', que n'ont pu faire disparaître les lavages répétés. Des têtes y ont marqué leur forme.

Nous étions de retour avant le coucher du soleil. L'idée nous vintde gravir une des hauteurs qui dominent la ville, du côté de V^ounàki. Vu de là, le panorama est d'une beauté saisissante. Desmaisonnettes couvertes de tuiles et blanchies à la chaux sont disséminées à vos pieds, au hasard des plis de terrain, parmi les champs [)lantés d'oliviers. Soit g"Oiit, soit nonchalance, en posant là sa demeure, l'homme n'a pas modifié la nature ; aucun chemin tracé ne relie entre elles

LA \UA.K nJÎ CIIIO

ces hal)ll;ilioiis. Seule, àj^auclie, une l'oule discrèle deseend vers le centre de la ville, eu passant par le (piartier juif, i'^ti face de vous, par delà réyliselranque, un minaret se dresse, dans l'enceinte d'une vieille forteresse g'énoise. C'est là que vit, protégée par de hautes murailles et de vastes fossés,

HPï>-^iâÉK2.

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Un faubourg de Gliio.

presque toute la population ottomane de l'ile. A coté, deux long'ues jetées et la mâture de quelques navires indiquent l'emplacement du port. Les maisons, autour de lui, se font plus serrées, puis elles s'espacent de nouveau et se perdent, au sud, dans un océan de verdure. C'est le kàinbos. Les orangers, les citronniers, les amandiers, la vigne et les lauriers-roses y croissent à profusion. Il a pour pendant, au nord, l'immense plaine de Livàdya et de V'rondàdo, toute verte elle aussi, et fermée hrusqiuîment par l'énorme masse de l'Èpos. Sur ce tableau, dont la pureté de l'atmosphère permet de disting'uer les moindres détails, répandez des couleurs nuancées à l'infini, depuis le blanc cru jusqu'au

miuivt' le plus tendre ; donnez-lui la mer comme décor, non pas uni' mer sans limites, mais un détroit, au fond diujuel a{)j)araît la ciMe d'Asie, qu'on sait lointaine et qu'on voit cependant toute pi'oclie, et vous vous croirez transporté dans un pays de rêve, jusqu'au moment où, le soleil disparaissant de l'horizon, un coup de canon, parti du vaisseau turc ancr(* dans le port, ébranlera l'air et vous rappellera à la n'ai i II'.

Les remparts de la forteresse.

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