LES TURCS
Encore nos malles. — La censure à Chio.
Le lecteur me pardonnera, je l'espère, de l'entretenir un peu long^ueinent de ma personne, dans ce chapitre encore. Ainsi le veut la suite des événements que j'ai entrepris de raconter. Je dédie ces quelques pages à Son Excellence Rechid pacha, ex-g-ouverneur de Chio, aujourd'hui gouverneur de Mjtilène, qui m'en a fourni la matière et dont on trouvera plus loin le portrait.
Nous n'étions pas sans inquiétude, quand nous prîmes, le lundi matin, le chemin du bureau de douane où devait avoir lieu l'ouverture de nos malles, car nous savions que de Smyrne étaient venues des instructions nous concernant.
42 KN PAYS TIRC
Djcvdt'l l)L'v, le (lircctoiir (les (hmanes de Cliio, nous fit hon accueil et nous offrit, suivant l'usaye, des cig-arettes et du café. Ce lut un des rares ronclionnaires turcs de l'île avec les(iuels nous nous liâmes de sympathie. Sa bonhomie n'avait d'ét^ale que son if?norance. Il me demanda ce jour-là quel était mon pays, celui de mon ami, si la France était loin de la Turquie, s'il y avait, chez nous aussi, des orany;es et des citrons, et si l'on passait par la France, en venant d'Amélique. Lui-même avait été jusqu'à Gonstantinople ; il savait ce (pi'est un voyag'C et s'étoniuiit (jue nous eussions pu, Milwitzky et moi, nous rencontrer, pour venir à Chio.
Tout près de là, des douaniers, outils en mains, attendaient Tordre d'ouvrir nos Ijai^a^i-es. Ils commencèrent par ma malle, (pi'ils explorèrent miiuitieusement. Les rouleaux de phonographe leur parurent suspects.
— C/esl pour le téléphonie? fit l'un d'eux, d'un air indifférent.
Je savais à ([uoi m'en tenir sur le sort des téléphones en Turquie, et j(^ répondis que c'étaient les accessoires d'une macliine à écrire, ([ui m'arriverail plus tard; le reste fut à l'avenant. On déposa mes livres dans un coin, pour un examen ultérieur ; mais, pendant qu'on fouillait les bag-ag-es de Milvvitzky, je pus les faire disparaître un à un parmi des chemises et des vêtements. Entre temps, j'arrivai à [)hotog-raphier nos malles mises à sac. Les douaniers suivaient mes mouvements avec intérêt. Quand ils comprirent, aux éclats de rire de Milwitzky, ce que je voulais faire et qu'ils songèrent à m'en empêcher, il était trop lard.
Parmi les livres de mon compagnon, on retint au hasard une ving-taine de volumes, qui furent transportés à la censure. Djevdet bey, qui avait jirudemment disparu pendant ces diverses opérations, revint alors et voulut nous présenter
CllIO LKS TlIUflS
lui-nuMiie au i;ouvenioiir. Nous lrou\Aui('s celui-ci au kouak. C'était uu li(^mine d'uiK; ciiu[uau[aiiie d'auuécs, de petite taille et d'esprit obtus, A mesure ([ne je lui exposais le l)ut de mon voyage, son visage se rembrunissait ; je le (juitlai, en emportant l'impression qu'il se défiait de moi. Dans la
Visite de nos malles.
salle voisine, Socrate bey, l'ami de Lazare, faisait office de censeur. C'est, paraît-il, un des privilèges de sa charge. On prétend qu'il possède une belle bibliothèque. Son examen fut long et se termina par la confiscation d'un volume sans valeur, qui contenait quelques poésies de Valaoritis, Milwitzky protesta pour la forme ; il savait que cette décision était sans appel possible et il se consola d'autant plus facilement qu'on avait laissé dans sa malle un second exemplaire
du inèine oii\ rag^e. Oiielques autres livres, en caractères liél)raï(iiies, avaient éveillé les soupçons de Socrate bey ; ils furent envoyés au rabbin et nous revinrent indemnes le lendemain.
Un gouverneur uUoniau. — -M. Spadàro, notre représentant. — Milwilzky foule aux pieds les protocoles. — Un texte (h^ loi en Tunjuie. — Je passe pour un Arménien.
J'avais résolu de commencer mes explorations par le village de Pyrglii, qui est au sud de l'île, à environ cinq heures de la ville. Mon compagnon, qui faisait à Chio un voyage de touriste, m'y suivit. Nous y étions depuis deux jours à peine, quand un cavalier m'apporta une lettre de M. Spadàro, brave pharmacien, qui tient à Chio les intérêts de la Répuplique française, en qualité d'agent vice-consul. Elle était ainsi libellée :
« Avant-hier, S. Exe. le Gouverneur m'a envoyé son drogman pour causer avec moi de votre allée à Pyrghi. Il est nécessaire d'avoir la bonté à votre descente de venir me voir. »
Je me rendis à ce désir. M. Spadàro m'apprit que le drog'man du pacha tenait à s'entendre avec moi pour me faciliter, dans la mesure du possible, mon séjour à Pyrghi. Le droyman me dit que c'était le gouverneur lui-même qui voulait me parler, et celui-ci, après les samalecs habituels, m'annonça qu'il me fallait, pour rester dans les villag'es de l'île, demander une autorisation spéciale à la Sublime Porte ; en attendant, il m'invitait à ne pas sortir de la ville. Je mani-
ciHo — Li'.s riiiu;s
festai monélonncnuMit, mais Son Excellence nie déclara (|ne telle était la loi.
Rechid pacha.
— Si cependant j'enfreins votre défense, Monsieur le Gouverneur, demandai-je, qu'arrivera-t-il ?
— Vous ne le ferez pas, car vous ne voudrez pas violer ia loi.
— Pourtant, j'ai laissé mes effets à Pyrglii et je ne saurais. Excellence, ne pas changer de chemise, tant que je n'aurai pas la réponse de Constantinople.
4G EN PAYS TUKC
— Eh l)icn ! puis([ue vous dites que vous n'avez pas de chemise, que faire? La h)i n'a pas prévu ce cas. Ketouruez à Pyrghi et revenez demain.
J'ohjec4,ai la fatig-ue de ces voyages répétés et h' mauvais entretien des routes.
— Vous m'étonnez, me dit Rechid pacha. Nous [)ayons cependant chaque année pour réparer les chemins, mais les passants les abîment. Alors, revenez après-demain.
— Je ferai mon possible, Excellence, à moins cpie je ne sois malade, et je vous avoue que je ne me sens pas très bien; ces diables de mulets ont le trot si dur, que mon compagnon et moi sommes en piteux état. A propos, cette défense s'ap[)lique-t-elle aussi à M. Mihvitzky?
Rechid pacha eut un instant d'hésitation, dans lequel il pesa sans doute les suites de l'aventure où il allait se lancer. Un Français, cela ne tirait pas à conséquence. Simple affaire de diplomatie ; un bon Turc sort toujours delà. Mais un Américain, c'était plus ristjué. (-ependani il me répondit affirmativement.
En sortant du konak, je fis une nouvelle visite à M. Spadàro, dans son officine. Il me conta longuement sa carrière. Deux événements l'avaient marquée : l'arrivée du Bouvet dans les eaux de Chio, au moment du trend>lement de terre, et une visite de M. Félix Faure aux tanneries de la ville, avant son élection à la Présidence. A mon tour, je lui fis part de ma conversation avec le gouverneui".
— Tout est donc pour le mieux, mon cher ami, me dit-il. Je savais l)ieu que cela s'arrangerait. Télégraphiez à Constanlinople. Une fois l'autorisation arrivée, vous n'aurez plus rien à craindre et vous irez alors où bon vous semblera. J'ai fait mon possible, voyez-vous, pour vous aplanir les difficultés. Et maintenant, rendez-moi un service. Quand
CIIIO
m;s turcs
vous verrez mes su[)érieurs, dites-leur siriij)lenieM( : M. Sj»adàro a fait son devoir.
Milwitzky prit les choses moins |)liiloso{)lii([uemeiil et, de l'hôtel Tsôla, se précipita au konak. La sentinelle, croyant (pi'il avait été appelé par le gouverneur, s'effaça devant lui.
Les dércnses de Cliio.
Il tomba en plein conseil. Pacha, cadi, beys et effendis de toutes sortes délibéraient gravement. Qu'on se ligure la stupéfaction de ces braves Ottomans, tous en redingote noire, (juand ils Nirentun Américain minuscule, vêtu d'un costume de cycliste et coiffé d'une casquette, taire irruption parmi eux, au mépris de tous les protocoles ; le pacha lui-même en resta cloué sur son sièg-e. Milwitzky, étonné de cet accueil et l'interprétant mal, prit une chaise, s'assit, croisa les jambes et attendit. Force fut au gouverneur de rompre le silence. 11 confirma à Milwitzky ce qu'il m^avaitdit ; celui-
48 KN l'.VYS TLKC
ci voulut avoir par écrit, pour le transmettre à son consul, le texte de loi qu'on invoquait dansla circonstance, il fut convenu (|u'on le lui enverrait le jour même, et il repartit comme il était venu. Quelques heures après, un officier lui apportait le curieux document suivant, rédigé en turc :
F ré reclure de (iliio.
Monsieur William,
Hôtel Tsùla.
Comme suite à la demande verbale que vous m'avez adressée, je viens vous informer que, pour habiter pendant quelques m(jis sur le territoire de l'empire ottoman, dans le but d'y faire des recherches, il faut posséder un permis émanant du Sadrasama (1); autrement on assume la responsabilité d'un acte commis contre les usages et les lois ottomanes, ce qui est considéré, dans tous les pays, comme un manque d'égards et de soumission aux lois qui les régissent.
Néanmoins, j'ai le plaisir de vous annoncer qu'il vous sera permis d'effectuer le voyage, aller et retour, de Chio à Pyrg-hi, en un laps de temps de deux jours, afin de vous permettre d'aller chercher vos effets.
Rechid.
Cependant des bruits étranges nous parvenaient. Le préfet de police qui nous avait si bien accueillis, le jour de notre arrivée, prétendait que je n'étais pas Français, mais Arménien, ce qui est bien, en Turquie, le pire de tous les
(1) Grand vizir.
i.i'.s runes
('(als. l^lail-il vraisrmMable aussi (|ii'()ii \nil de iM-aiicc pour t'iudicr des patois? El rAméricaiu, (pii ne savait pas un uiot de grec, en quoi les dialectes de (^hio pouvaient-ils l'iti-
Une rue de I^yrglii.
téresser? Vraiment, on croyait les Turcs trop naïfs. N'avaiton pas poussé l'audace jusqu'à me donner des lettres officielles! C^omme si les espions les plus dangereux n'étaient [)as toujours les mieux recommandés !
Une soniiiialidii |)ar eslalctte. — Conii|iti(iii de foiictiuimaire. — (idircspoinlaiicc urticicllc.
Lorsque nous revînmes à Pyrghi, deux individus nous suivaient ; c'étaient des agents chargés de nous surveiller. Ils s'acquittèrent de leurs fonctions avec conscience, sinon avec habileté, nous accompagnant dans nos promenades, fréquentant les mêmes maisons que nous, mangeant quaud nous mangions, dormant quand nous dormions. Cet état de choses dura quinze jours. Ils étaient faits à nous, nous étions faits à eux, et nous risquions d'oublier Rechid pacha, lorsqu'un soir le galop d'un cheval, résonnant sur les pavés des ruelles, remplit d'émoi tout le village. Un sovari (1 ) mit pied à terre devant notre maison. Il m'apportait dans son mouchoir la lettre suivante de M. Ci. P., agent vice-consul intérimaire, en l'absence de M. Spadàro.
Chio, le 16 août 1898.
Monsieur II. Pernot,
S. E. le Gouverneur m'a appelé et me dit de vous écrire
par cette lettre, qu'il va vous envoyer par estafette, que vous
devez, vous ainsi que votre compagnon américain, quitter
Pyrghi avec vos effets et venir à Chio, immédiatemenl. Je ne
puis, en cette occasion, que vous répéter les idées relatives
prudentes que j'ai déjà eu l'honneur d'exprimer à vous et
à M. William.
Bien à vous,
(1) Cavalier.
ciifo — Li:s runes 31
P. S. — Je pense qu'on pense arriver JLis(prà ein[)lover
la force contre vous.
Le même.
— l*reiuis ces deux triària, dis-je à l'estafelle. Je vais écrire au gouverneur (jue je ne peux pas retourner à la \ille, parce que je suis malade. Ne trouves-tu pas que j'ai mauvaise mine ?
• — Oui, je l'ai remarqué en entrant. Tu as raison, soi«^netoi. D'ailleurs tu aurais bien tort de quitter Pyrg-hi maintenant. Il y aura dans quelques jours des passages de cailles ; si tu voulais, nous pourrions chasser ensemble.
Dans ma réponse à M. P., je le priai d'annoncer à Rechid pacha que j'avais écrit à notre ambassadeur et que mon état de santé ne me permettait pas de retourner à la ville pour le moment. Quant à Milwitzky, il allégua qu'il restait pour me soig-ner.
Le 1!) août, nouAclle lettre de M. P., apportée cette fois par un [)aysan.
Cher Monsieur Pernot,
S.E. le (louverneur m'ayant appelé avant-hier, m'a remis votre lettre du 16 courant, ainsi que celle de M. Milwitzky. Je les lui ai données à lire en appuyant de tout mon possible votre cause. Il en a été fâché et me dit que des mesures coërcitives étaient déjà prises contre vous. N'ayant pas de vos nouvelles, je vous prie de m'écrire au plus tôt pour en tenir au courant le Consulat général de Smyrne. Hier, le Consulat de Smyrne a demandé télégraphi([uement de vos nouvelles. Nous avons répondu qu'on continuait à vous embêter. Il paraît qu'on a peur de se charger de lettres pour
o2 i.N l'AVs nue
vous (1 ). J'ai a\eo Wicii dos 'lirticullés [)U trouver If porliMir
(le celle-ci.
Du lucnie, le 22 aoTil.
Cher Monsieur Pei-uol,
S:uriedi 20, arriva un lélé^^rainme de l'Aïubassadeur provo([iu' par le vôtre, disaut (pie le (iraud Vizir devait avoir déjà donné des ordres pour qu'on ne vous embête pas. Le Gouverneur a répondu à M. Spadàro évasiveinent et M. Spadàro a télégraphié à Gonstanlinople la réponse du Gouverneur.
Je vous salue à la hâte ainsi que M, William. Quel dom-
ma^e qu'on ne vous ait pas portés par force ici ! Tous deux
bien entendu, et surtout M. W.
liccliiil j);icba entreprend de nous Ijoveotler. — On arrèle un |>aysiin. — Les <i,-érontcs de i*\ru;-hi. — ■ I^a pholo-junielle, arme otl'ensive. — l^anayùli. — Je photo<>ra[)hic Rechid pacha malgré lui. — Ibrahim. — (Comment on se procure un domestique, en Tur(]uie.
Le dimanche 21 août, au matin, j'avais observé un chant^'eineiit dans l'altitude des yens de Pyryhi à notre éyard : l(îs [)ortes de plusieurs maisons étaient restées closes, mal-
(1) Los l'ai;teur.s n'existent pas à Cliiu. On prend soi-iuiMue sa eurrcspondancc à la poste ; les lettres à destination des villages sont portées par des paysans de bonne volonté doseendus à la ville pour leurs afïaires.
r.u\() — r,Ks rnncs JiS
gvi' nos a|)p('ls ; dans la l'nc, N; vide se faisall autour de nous, et le noudn-e des sl)ires (jui nous gardaient avait douhN'. l ii (jévonlô (1) se i^lissa subrepticement chez nous et me donna des explications. Il avait dû, par ordre supérieur, assend)ler le {)euple sur la place pul)li(jne, à l'issue de la messe, et faire défense à tous, excepté à la fenune cpii nous servait, de nous adresser la parole, de se laisser photoi^rapliier, d'avoir avec nous des relations quelconques,
— Viens donc ce soir avec ton collègue, lui dis-je, nous causerons.
— Y aura-t-il du tarama (2) ?
— Certainement, et du vin à discrétion.
— Compris; nous viendrons.
Durant toute la journée, les agents se montrèrent féroces. Un nommé Kostis Mang-aikas qui, pour son malheur, n'avait pas été à la messe et n'avait pas entendu la proclamation, s'avisa de nous parler et fut aussitôt appréhendé au corps.
AÈv uTTopoùv va lÎE'.pouv tô yi^îaoo, xx\ o:pvouv xo cafxâp'.. Ils ne
peuvcTit taper sur l'àne et c'est sur le bat qu'ils tapent, disaient les paysans, dans leur langue imagée.
Les g-érontes nous firent visite le soir, en grand mystère. Le tarama et les nombreuses rasades les rendirent éloquents. Ils nous parlèrent entérines touchants d'un des agents arrivés le jour même. Le malheureux n'était marié que depuis deux jours ; il errait sur les terrasses, conversait avec les étoiles, et poussait des soupirs à fendre les pierres de la vieille tour.
— Quant à Kosti, nous dirent-ils, on parle de l'emmener
(1) Sorte de maire. Il y en a deux dans chaque commune.
(2) Caviar rouge, dont on fait une grande consommation pendant les jdui's maigres.
EN PAYS TIRC
en ])rison demain, mais il vient de gagner la montagne. Voyons, toi, William. II paraît qne tu es le neveu du roi d'Amérique. Nous espérons bien que tu vas télégraphier à
Les gérontes de Pyrghi.
ton oncle et qu'il prendra Kosti sous sa protection. D'ici là, si les Turcs nous rendent responsables de Kosti, il faudra l)ien (|u'il se livre ; alors nous descendrons à la ville avec lui. Naturellement vous lui paierez ses journées, puis-
CIITO
LES TtTRCS
sr.
(juc c'est à cause devons (|iroii 1';' ai'rèlt',el les ri('i(res aussi, puisque c'est à cause de lui que nous descendrons.
Nous promîmes de régler la note qu'on nous présenlerait. Celte déclaration eut pour effet de ramener Kosti au village, le lendemain, et de faire regretter aux])aysans leur timidité de la \('ille. (-Iiançard de Kosti, qui gagnerait son argent à l'omluc, les l>ras croisés, pendant que les autres s'éreinte-
Les terrasses de l'vrirhi.
raient au soleil, à soulever des mottes de terre! Une heureuse inspiration nous vint encore, qui rendit presque illusoire le boycottage tenté par le gouverneur. Dès qu'un ayenl nous serrait de trop près, je tirais ma jumelle et je la braquais sur lui. Le pauvre diable, craignant de voir entre mes mains une photographie dont je pourrais par la suite me servir contre lui, s'empressait de mettre entre nous un mur ou une maison. Je n'arrivai à photographier séparément que le brave Panayôti, ancien préfet de police, que les sur-
prises du tableau d'avancement avaient remis, un beau matin, au ran^' de simple ayent ; j'avais gagné ses sympathies en l'accueillant poliment, un jour qu'il nous apportait un message.
— Avec le Français, on peut encore s'entendre, disait-il, tandis qu'avec l'Américain ! Quand vous venez à lui de la part du gouverneur, il vous reçoit étendu sur son lit, vêtu seulement d'un pantalon et d'un fdet à larges mailles !
Le jour de la fête du sultan, j'eus cependant le plaisir de trouver réunie devant mon objectif, dans une immobilité forcée, la collection presque complète des policiers de Gliio, encadrant Rechid pacha en grand uniforme. On la trouvera page 39. Son Excellence occupe le centre de la photographie, ayant à gauche l'évéque grec. Devant lui, le rabbin dit une prière en l'honneur du padichah. La plupart des assistants tiennent leurs mains en avant, dans l'altitude de gens qui liraient le Coran. A droite du gouverneur est le mufti et, plus bas, sur la troisième marche, le préfet de police; il a, tout près de lui, Ibrahim et le jeune agent nouvellement marié, (jui excitait la [)itié des gérontes de Pyrghi.
Brave Ibrahim ! Je fis sa connaissance un matin, sur la place publique de Pyrghi.
— Depuis quand es-tu là? lui demandai-je.
— Depuis hier soir.
— C'est pour nous que tu es venu ?
— Eh ! que faire ? On nous envoie, nous sommes bien forcés d'obéir. A chacun ses tourments, effendim. Moi, j'ai laissé à la ville ma femme et mes enfants ; ces déplacements doublent mes dépenses et on ne me paie rien de plus. Puis je m'ennuie ici. J'aimerais trouver quelque occupation ; si tu as des commissions à faire, effendim, je suis à tes ordres.