‹ En pays turc. L'île de Chio:Chapitre 6 sur 43 · CHIO LES TURCS · texte numérisé non relu

CHIO LES TURCS

— C'est enlomlu, Ihi-ahiiii. l^]n atlciidaiil, ne le falitiiic pas à nous suivre; quand nous voudrons ({niltcr Pyi^lii, nous te préviendrons, sois-en sûr.

Je tins scrupuleusement ma promesse,

— Ibrahim, disais-je, nons pai'tirons demain, an Nner du soleil.

Dès minuit, Ibrahim s'asseyait sur notre seuil et nous att'.'ndait patiemment, en fumant des cigarettes. Au moment du départ, nous charg-ions nos bagages sur son mulet et il nous remettait le tout consciencieusement, <mi arrivant à destination.

Rechid pacha nous rend célèjjres. — Histoire de deux mulets et d'un préfet de police.

Je pourrais écrire un volume, si je voulais narrer par le menu tous les incidents ([ui mar<{uèrent les premiers mois de notre séjour à Chio : Milwitzky poursuivi, à son retour de la ville, par un policier turc c[ui avait reçu l'ordre verbal d(^ l'arrêter et qui, pour ne pas l'atteindre, préféra se blesser en tombant de mulet, notre correspondance passant de la poste autrichienne dans le cabinet du gouverneur, pour ne plus en sortir, et les agissements de certains personnages presque officiels, Grecs de sang, chrétiens de religion, espions turcs par intérêt, qui crurent, jusqu'au bout, s'être glissés dans notre intimité; mais je me contenterai de rapporter encore la dernière de nos aventures, qui n'a pas été la moins caractéristique.

Nos provisions s'épuisant, nous fûmes, vers la fin d'août,

forcés de descendre à la ville, pour les renouveler. Nous voyagions avec des mulets de Pyrglii, que nous logions dans un khan (1). Dès que Rechid pacha apprit notre arrivée, il nous dépêcha un officier qui nous fit, une fois de plus, défense de retourner dans les villages. C'était l'idée fixe de

La route de Pyrghi.

son Excellence ; nous ne nous en émûmes pas. \'int ensuite M. Spadàro, qui nous informa que le g-ouverneur était décidé à nous faire arrêter, si nous mettions notre ])rojet à exécution. Nous le priâmes d'avertir ce dernier que nous repartirions pour Pyrghi à quatre heures précises. Sur ces entrefaites, une âme charitable nous prévint que la police cherchait nos mulets et qu'elle avait défendu à tous les

(1) Écurie publique.

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loueurs (le la ville de donner ce jour-là leurs animaux sans autorisation. Milwitzky courut alors au klian avec un g-arçon de l'hôtel et ramena les mulets, (jn'il cacha soigneusement dans le jardin de la Nouvelle Chio. Bien nous en prit; quelques instants après, des agents exploraient les cours, tachant d'y découvrir nos montures. Toute la police avait été mobilisée. Les habitants se pressaient autour de l'hôtel, pour assister à l'arrestation des Européens. Jamais ('liio n'avait vu tel concours de peuple. Grâce à Rechid pacha, nous connûmes un jour la célébrité.

Quatre heures sonnèrent. Nous ouvrîmes la porte du jardin, tirant nos bètes par le licol.,. Plus un agent dans la rue; les curieux en lurent pour leurs frais. On nous arrêtera au sortir de la ville, pensions-nous ; mais, là encore, notre attente fut déçue. La nuit nous surprit <'n chemin, une nuit d'Orient, calme et lumineuse, avec un ciel bleu foncé et de grosses étoiles tombant en pluie autour de nous. L'énervement de la journée nous en fit mieux sentir la poésie. Quand nous atteig-nîmes Pyrghi, Milwitzky disait des vers et nous avions chanté des airs populaires que rythmaient les sabots des mulets, sur les pierres de la route.

Quelques jours après, un télégramme de ma sœur m'annonçant qu'elle arrivait de Smyrne nous amena derechef à la ville. Nous trouvâmes Bâti consterné : le préfet de police avait mandé le domestique qui avait aidé Milwitzky à retirer nos mulets du khan ; il l'avait frappé, menacé de prison et avait parlé de fermer l'hôtel. Par un heureux hasard, ce fonctionnaire vint le soir même dîner tout près de nous, en nombreuse compagnie. Quand il eut achevé son repas, je lui demandai quelques explications.

— Voici, dit-il : on a volé, il y a trois ou quatre mois.

(les mulets qui ressemblaioul aux vôtres ; nous voulions voir si ce n'était pas ceux-là.

L'entretien prit là-dessus une tournure assez vive, et j'ex-

Panayôti.

primai publiquement à mon interlocutenr les sentiments que m'inspirait sa conduite envers le çarçon d'hôtel.

— Maintenant, médit Bali, en me prenant à [)art, tu feias

c.iiio — m:s rrucs 61

hit'ii (le le Iciili' sur (es i^aidcs. C'est, un Ci('M(tis; il ne le [lai'domiera jamais ralIVonl (jiu; tu lui as tait.

J'appris plus lard (pi'a[)rès cette altercation, le j)rélet de police tint conseil avec ses invités sur ce qu'il convenait de me faire.

— Traduis-le devant les (ribunaux, insiinia l'nii.

— Puiscpi'il ira prendre sa soMir, cette nuit, au bateau, dit un autre, défends aux bateliers de le ramener; nous en serons dél)arrassés.

— Crée-lui plutôt des difHcull(*s fjuand il débaivjueia, suggéra un troisième.

A en juger par les événements qui suivirent, ce fut celte dernière ojjinion qui [>révalut. Le bateau ari'iva très avant dans la nuit. Ma so'ur m'apportait mes iustrnnients, (pTelle avait fait sortir de Smyrne par un expédient ; il s'agissait de les dél)ar([uiM'. Les circonstances s'y piètaient [leu. J'expliquai au bateliiM* ce (pu* j'attendais de lui et il nous ramena vers la terre.

P'ornialités d'enibar(]iicnicnt c[ tlo (li''l)ar(iii(Mii(Mit.

C'est la règle en Turquie que, pour se rendre d'un [)oint à un autre du territoire, il faille un /^^s/rt^'/Y^fl) délivré par les autorités ottomanes. Sans cela, on ne peut ni s'embarquer ni débarquer. AConstantinople, où les paquebots des Messageries maritimes abordent à quai, un fonctionnaire se tientau pied de la passerelle, dont il ne permet l'accès que sur un mot du bureau des passeports. Quiconque veut s'embarquer doit

(1) Passeport.

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montrer patte l)lanche. Les étrangers quittant la Turquie ne sont dispensés de l'oblii^ation du passeport que s'ils produisent une [)asse émanant de leur chancellerie. Les Américains la libellent î^énéralenient ainsi : « M. X., citoyen américain, est libre de quitter la Turquie. » Chez nous, qui sommes plus respectueux des formes, on écrit : « La Chancellerie de l'Ambassade de France prie l'honorable Bureau des passeports de vouloir bien permettre l'embarquement de M. V., sujet français, qui se rend à Z. » A Smyrne, comme les pa(piebots se tieiment à une certaine distance du quai, on inscrit à la craie sur un tableau, après interrogatoire, le nom des gens qui vont momentanément à bord et le nom de leur batelier. Celui-ci répond de ceux-là; s'il ne les ramène pas, il est jeté en prison. A Chio, le règlement est le même. On ne peut faire une promenade jusqu'à Tchesmé, sur la côte d'Asie, à deux heures de la ville, qu'avec un teskéré dûment visé pour la circonstance. Un paysan se propose-t-il de se rendre à Athènes? Il faut qu'il ait payé ses impôts et demandé un certificat aux gérontes. La police lui délivre ensuite un passeport, si elle le juge à propos, moyennant une demi-livre turque et un triàri, environ douze francs, le double de ce que lui coûte le trajet par bateau. En songeant à toutes ces formalités, on ne sait qui on doit le plus admirer, du berger qui fait si l)onne garde autour de son troupeau, ou des brebis (|ui trouvent, dans l'amour de la liberté et dans la crainte de l'abattoir, les moyens de s'enfuir du bercail.

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