Possibilité de .elanor quelque chose
sur eux, s'empressaient de venir régler leur petit compte à la fin de la quinzaine.
En somme, les mauvais payeurs sont l'exception. Ouvriers sans travail, débauchés — en opposition à embauchés, glissés à la paresse, obligés de bricoler, de « faire du truc », naturellement ils ne négligent aucune occasion de boire et de s'amuser aux frais d'autrui. A soi de se défendre si l'on y tient ! Le principal est de se former une bonne clientèle. Problème dont la résolution exige des conditions d'une nature très spéciale. Cela viserait la psychologie du débitant dans un manuel du parfait marchand de vin. Cet homme, supposé plein de défauts, doit être plein de qualités : il lui faut un estomac solide, la langue bien pendue, la main facile, un visage souriant mais capable de se rendjrunir si l)esoin est d'en imposer aux clients récalcitrants. Le reste, comme la bonne marchandise, ne vient qu'après : c'est i)res((ue du superlhi !
Là OÙ il peut rire et bavarder, l'ouvrier accourt. Malheureusement accourent à ses côtés des bandes de vauriens à raffut des estaminets où ils aient la double possibilité d'empiler (1) à la longue le patron et de se réunir après leurs mauvais coups. Tout nouveau marchand de vin reçoit leur visite. Je la reçus. Gais, casseurs, la langue preste, le rire facile, c'était une demi-douzaine de boute-en-train joyeux, si joyeux que, huit jours après, je dus leur montrer la porte. Mes gaillards revenaient chaque jour, m'amenant — aimable attention ! — de nouvelles têtes, quelques-unes de construction intéressante, j'en conviens, et nouvelles pour moi, mais si bien connues de quelques autres clients que les occupations des individus qui les portaient — hommes et femmes — m'en furent vite révélées. Un soir, ils s'adjoignirent deux ou trois gamins d'une
i. Tromper, ne pas payer les consommations.
dizaine d'années, pas plus haut que ça! l'air insolent, l'œil si vicieux ! avec, au doigt, une grosse bague en or, ces marmousets ! dans la poche des pièces dont le tintement provoqua entre tous une conversation à voix basse, bientôt suivie de ce bref commandement lancé par le plus jeune :
« Deux litres ! » Et ces mots fièrement se soulignaient d'un geste résolu : le jet sur la table d'une pièce de vingt francs. Charmante association de souteneurs et de tire-laines, dont la compagnie, pour curieuse qu'elle fût à observer, ne répondait pas précisément à l'objet de mon enquête. Sur le champ, je me privai de la société de ce joli monde, et oncques ne revis chez moi escarpes ni Hia/'irilles,
L'ouvrier honnête, et qui traviulh^ et c'est l'énorme majorité, méprise absolument ce genre d'individus. Il délaisse les cabarets où il sait pouvoir les rencontrer. Ce danger évité, peu â peu se forma un noyau d'habi-
tués, grâce au hasard, à la camaraderie, ainsi que, chose étonnante ! à Tentremise de quelques commerçants du quartier.
— Faites-vous un Zanzibar, patron?
— Soit!
Sur le zinc, les dés vont et viennent. Mon interlocuteur est un homme d'une cinquantaine d'années, bien pris détaille, les épaules carrées, un semis de neige dans les cheveux, la moustache épaisse et noire, le menton proprement rasé, les joues pleines. Dans les yeux, transparaît le rayonnement de la paix de tout l'être. La tenue, celle d un ouvrier embourgeoisé.
— Patron, c'est moi qui ai perdu. Bah ! vous me ferez rattraper ça.
— Volontiers!
— Si vous avez des travaux de fumisterie à commander, adressez-vous à moi, je suis établi dans le quartier, oh ! petit patron, et pas depuis longtemps ! Enfin, ça y est tout de même.
Vingt ans, narra-t-il, il avait travaillé comme compagnon, tantôt ici, tantôt là, chômant parfois, alors parcourant les provinces à pied, y tâtant de tous les métiers, un jour maçon, le lendemain mineur. Temps d'épreuves : la faim, le froid, sans gîte. La révolte, des jours, lui tenaillait le cœur, des idées de sang germaient — on a la tête chaude et les patrons sont si durs ! Enfin, revenu à Paris, il trouvait une place stable, se mariait, épousant une femme d'ordre, qui lo soignait, plaçait quelques sous à la Caisse d'épargne, lui donnait quatre enfants, économisait quand môme, si bien qu'un beau jour les petites économies lui pc^-mottaient de s'établir, de devenir, à son tour, patron. C'est si bon d'être son maifr(3 ! 11 ne gagnait pas de l'or en barre, cette idé(' ! mais, (pioi ! on vivait, et, le soir, jamais les goss(îs lu^ se couchaient sans avoir avalé un(î grosse assiettée de soupe qui leur tenait !<' corps bien chaud!... Et c'était aux pclits coimncr-
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çants, n'est-ce pas? à s'entr 'aider, l'un faisant travailler l'autre, dans une fraternelle réciprocité !
Cette union des petits, ce syndicat moral des boutiquiers, comment ne les point encourager? devant la rapide progression des grands magasins, des grands épiciers, des grandes sociétés de coopération, qui enserrent tout Paris, conquèrent toute la France, supprimant le petit commerce, annihilant l'initiative de milliers d'individus, leur liberté, les réduisant à s'enrégimenter sous leur propre direction — maintenant malheureux employés domestiqués. Unissonsnous ! Ce cri retentit dans tout le faubourg, assez inutilement, d'ailleurs, car, outre l'impossibiUté de lutter contre le bon marché de la concurrence, un ferment de discorde divise les commerçants, trop disposés à se jalouser, à se nuire, et la plupart vivent entre eux sur un pied de guerre — pour des niaiseries !
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Pourtant, quelques-uns, tel riiomme au Zanzibar, sortent de l'atelier. En le quittant, ils ont poussé le même soupir de soulai^^ement qui soulevait les affranchis délivrés de l'esclavage. La liberté ! Ce bien si péniblement acquis — acquis après quelles privations ! après quelles endurances ! — vontils sottement le compromettre pour des rivalités de rue ? Eux, vieillis dans le coudoiement journalier de leurs semblables, les plus grincheux passant, à travers ce frottement quotidien, de l'intolérance batailleuse à l'indulgence la plus souriante, succomberont-ils à l'action dissolvante des passions étroites, des rancunes mesquines? Les verrat-on, ouvriers devenus i)atrons, emprunter à ceux-ci, avec le sérieux du souci des aiï'aifes, la morgue, l'importance, l'imbécdllité, qui sont le partage incontesté de iiond>reux boutiquiers?... Quebpics-uns se g;u'd(Mit di^ tomber dans ce travers, lléhis! la majorité, en même temps que de situation, change de
sentiments. L'orgueil entre clans leur àme, l'orgueil de ce commencement de fortune (!), l'orgueil de s'appartenir, et, c'est le crime ! l'orgueil — enfin ! — de commander. Ah ! ce comptoir de boutiquier, qui dira les transformations morales... ou immorales, opérées derrière ce meuble vulgaire, laid, exhalant l'éternel mensonge des transactions commerciales ? meuble immuable et plat, pour les foules symbole merveilleux du pouvoir de l'Argent, car il évoque ce mot aux syllabes magiques : la Caisse, — la Caisse, cause et pivot de la Loi !
C'est que, ni plus ni moins que le bourgeois, les ouvriers, malgré qu'ils en aient, conservent à la fortune son rayonnant pouvoir. « Celui-là?... Pour sûr qu'il a du pognon ! » Et cette affirmation s'accompagne d'un involontaire sentiment d'admiration, dût celui qui a parlé ajouter ce prompt correctif : « Facile de s'enrichir quand on est une pareille canaille ! » Correctif où il
entre moins de jalousie que de mélancolie, l'infinie mélancolie des êtres qui se savent condamnés à finir dans la misère, à peiner, à trimer, jusqu'à la mort, ayant dès longtemps laissé derrière eux l'espérance d'un arrêt possible dans l'incessante course au gagne-pain quotidien !... L'argent ! Ils en manient si peu, les malheureux ! Celui que leur rapporte le travail, et ils n'en possèdent pas d'autre, est escompté d'avance par la bourgeoise, qui, souventes fois le long de la semaine, récapitule sur ses doigts les sommes indispensables pour le ménage, la nourriture, les enfants...
C'est tous les quinze jours que sont payés les ouvriers dans la plupart dos ateliers. Les ouvriers obligés de se déplacer, de travailler tantôt dans un (puirticu-, tantôt dans un autre, terrassiers, maçons, plombiers, fumistes, rcçoiv(Mit chaque matin pour leur déjeûner un prêt qui varie de trente à (quarante sous. Le samedi de « «piiii-
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zaine », l'ouvrier touche sa paye... ou ce qu'il en reste, si elle a été écornée par le prêt, par des avances. Ce jour^là, le faubourg revêt une physionomie très particulière, mélange de gaieté et d'anxiété, de mouvement et d'attente, comme si une vie nouvelle succédait aux mornes accablements de la semaine. Les ménagères se mettent aux fenêtres, descendent sur le pas des portes, et parfois, impatientées, le cœur angoissé, on les voit qui partent à la rencontre des maris, sur la route de l'atelier. Leurs largesses, dés qu'ils se sentent quelques sous en poche, elle ne les connaissent que trop! et combien, inconscients, sans besoins, sans vices, pour l'unique joie d'oublier, ne fût-ce qu'une hetlre, le labeur éternel de la géhenne patronale, etnportés en des rêves de bien-être, de bonheur^ vet*s les jouissances imprécises des chimères, combien prennent plaisir à dépenser sans comptes ^ follement^ généreusement, ces sous, ces
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maigres sous si chèrement gagnés par tant de fatigues, par tant de rancœurs !
Et, dans la rue, des voix grondent ; dans les maisons, des injures volent, boueuses et coléreuses, des mains se lèvent, des pleurs éclatent, des enfants gémissent, tandis que, au cabaret, tout est à la joie, à l'ivresse — rivresse du chant plus que l'ivresse du vin.