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jusqu'à vingt, jamais lassés, esclaves du ] mortel poison.
Parmi ces ouvriers qui justifient à eux seuls Taccusation d'alcoolisme lancée à tous . les travailleurs, l'un d'eux m'avait particulièrement intéressé. Grand, solide, vrai type de Gaulois avec son front découvert, ses pommettes rouges et saillantes, sa longue moustache blonde, il avait déjà fait un séjour à Sainte-Anne, quoique à peine âgé de trente ans ! Charpentier de son état, il passait pour un maître ouvrier, dur à la besogne, très sérieux au chantier, recherché des patrons. Des semaines entières il vivait sobrement. Puis, soudain, sans raison, il tirait des bordées. Quand je le chapitrais amicalement, pour toute réponse il disait :
— J'ai besoin de m'asphyxier!
Défense ayant été faite par moi de lui servir quoi que ce fût lorsqu'il paraissait avoir trop bu, ces jours-là il s'abstenait de venir. Quelquefois pourtant, je le vis arri-
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ver en état conlplet d'ivresse. Se sentant surveillé, il fuyait mon regard, se raidissait, calme, droit sur ses jambes, s'efforçant de paraître dans son état naturel. Mais il était trahi par ses expressions préférées en ses jours d'alcoolisme. S'il demandait un poMe- fleur ou àvipoussio' (vin), une hlciie ou une goutte de rosée (absinthe), j'étais tixé; le malheureux avait avalé dans sa journée deux douzaines d'absinthes! Avec cela doux et robuste, â la fois conciliant et batailleur, très dévoué, mais dominé par la fée verte : je lui fis tant la morale que je ne le vis plus. Hélas! Sainte-Anne l'attend.
Par bonheur, les ouvriers de cette catégorie sont l'exception. Je })ourrais citer tous ceux que j'ai connus : i)as même une dizaine! D'ailleurs, la plupart d(^ ceux-hï sont célibataires. C'est qu(^ les braves mé- I' nagéres ont vite fait de courir tous les caba- I rets du quartier pour en ranu^ier leurs I inaris ! De temps en temps elles excusent
une escapade. Le dimanche, même, elles accompagnent « leur homme » chez le marchand de vin, parfois aussi en sa compagnie boivent-elles un peu plus que de coutume, mais il ne faut pas pousser la dépense trop loin : avec quoi ferait-on à manger pour les enfants?...
Le faubourg serait-il le temple de la Tempérance ? Pas du tout ! Sur ce tableau, fidèlement tracé, des plaques salissantes, çà et là, projettent leur ombre indécise. Le matin, allant aux provisions, des femmes s'approprient une demi-douzaine de sous au préjudice du ménage : vivement, serrant sur leur bras un papier jaune graisseux, quelque déchet verdâtre de boucherie, elles se glissent, d'un pas furtif, dans les bars, demandent un verre d'asinthe, l'avalent en deux secondes. Suivez-les ! Quelques pas plus loin, nouvel arrêt, nouveau verre d'absinthe. Et ainsi deux, trois fois. L'habitude est prise, rien ne la chassera. Misérablement
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vêtues de hardes effilochées, sales, passées de couleur, elles apparaissent vieillies, usées, décharnées lamentablement. Quelles misères, quelles déceptions, les précipitèrent des amours étoilées de leur jeunesse dans cette déchéance physique et morale, hier courtisées, caressées, maintenant objet de dégoût, de répulsion?... Quand l'une d'elles, ayant passé la mesure, titube, s'affale, roule au ruisseau, la ibule s'amasse et ricane, et hue, méprisante; sur le passage de la brouette qui transporte ce débris aviné, les ménagères se détournent, insultant à son abjection : « La charogne ! »
, Fuyant les établissements publics, d'autres femmes, d'ailleurs moins alcoolisées, se sont habituées à boire « la goutte » chez elles, régulièrement. A l'estaminet voisin, elles s'en vont chercher ({m^hpies sous de rhum, d'eau-de-vie, surtout chi spiritueux suisse* ce que le peupl(3 appelle chi vuhièraire : « Cela fait i)iiss('r le tciuiis! » Kn lin
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(le journée, il en résulte des rires ijlas aigus, une volubilité plus pressée, des mots sans suite, très risqués. Demi-griserie que dissipera le sommeil, si au préalable elle ne suscite avec le mari une querelle mêlée de coups; à moins que, jovial, il n'en rie, il ne s'en amuse, ayant mômes goûts, mêmes plaisirs : n'est-ce point lui qui a donné l'exemple à sa femme — déjà excitée à s'entraîner par les commères — et, sa quinzaine reçue, n'absorbent-ils pas, à eux deux, quatre ou cinq litres de vin, sans compter la suite, en un seul repas?...
Ces mœurs sont assez regrettables sans qu'il soit besoin de les généraliser. Pourquoi les appliquer à la classe ouvrière toiit entière^ et à elle seulement? L'ordre social^ à chacun de ses degrés, se trouve-t-il point vicié par des tares, des sanies, toute une pourriture qui écume et qui bouillonne, qui lentement désagrège l'organisme rongé par le chancre de la décomposition finale ? Quelle
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classe se peut affirmer saine, pure ?... Et si, vraiment, c'est l'alcoolisme qui, chez l'ouvrier, produit le plus de ravages, à qui la faute?... Admettons, comme l'avancent, si infailliblement ! les statisticiens comme le lui reprochent, si amèrement ! les moralistes, que l'ouvrier se saoule — toujours. A six heures du matin, encore mal éveillé, il part pour l'atelier, il n'en revient que le soir, â sept heures, quelquefois plus tard, brisé, harassé, prenant à peine le temps d(^ manger, puis il se couche, et dort... à moins (pi'il ne se prépare i)0ur l'avenir de nouvelles charges. Ainsi, fous l(^s jours! Tous les jours, le même travail manuel accablant, qui le fait s'essouiïl(U', aliau(M', dans la perle totale de ses forces musculain^s. Tous les jours, la même existence^ l)énil)le, courbée, domestiquée, sans lueurs de r(3pos, sans joie complète, — snns cesse la chaîne et 1<^ boulet, le boulet du gagne-i)aini s'il ne veut mourir de faim, la chaîne de l'esclavag*' s'il
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ne veut rouler au vagabondage. Le Travail est la loi fondamentale du contrat social, il est le moteur nécessaire, sacré : soit ! Mais, à ce travail, pour l'ouvrier, quelle diversion ? Où, ses distractions ? Où, ses divertissements? Où, l'oubli du labeur ininterrompu?... Ignorant, ou si peu instruit! il n'entend rien à nos livres, et puis, à un homme qui depuis son lever peina dix ou douze heures dans l'effort et la sueur, que parler de méditer sur l'histoire, sur la philosophie, sur la littérature ! Les théâtres ? les divertissements ]3ublics? cela coûte et fatigue!... Quels plaisirs à lui offrir, qui conviennent à sa nature fruste, brutale, de premier jet, ni sentimentalisée, ni intellectualisée, telle enfin qu'elle se développe dans le servage où le rive notre société ? Quoi, si ce n'est le cabaret, où, avec à peine quelques sous, il se sait le bienvenu, où, avec à peine quelques verres, il s'élève audessus des réalités oppressives, aviné, ba-
veux, peut-être ! à coup sûr transporté clans le monde de l'exaltation et de la divagation, par quoi il s'évade un moment de la vie de souffrances et de privations dans laquelle Demain le rejettera?...
Mais est-ce bien la quantité de ce qu'il boit qui altère la santé de l'ouvrier? n'en serait-ce pas plutôt la qualité ?
De même qu'en Espagne des toi-eadors font partie de la Société protectrice des animaux, de même, si l'on cherchait bien, trouverait-on peut-être en Franco, parmi les membres des Sociétés de tempérance contre l'abus des alcools, quelques gros distillateur, quelque négociant de Bercy. A ce négociant, à ce distillateur, enrichi dans la vente des alcools dont, bourg(H)is v(u*tueux, il condamne les effets désastreux pour la santé pubUque, demandez si jamais il servit sur sa table quelqu'un des [)ro(luits d(3 son commerce. 11 haussera les épaules! Toucher à de pareilles saletés? Pouah! Non, il a, lui,
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une excellente cave emplie des meilleurs crûB, des alcools les plus naturels. Gela n'a nul rapport avec ce qu'il vend : depuis quand, les manipulations du commerçant s'accordent-elles avec les goûts de l'homme privé?... En vérité, ces messieurs ont raison : les alcools de commerce flattent trop peu le goût, et ils sont si nuisibles à la santé ! Les singulières matières qui participent à leur fabrication, des spécialistes les ont divulguées, on les a mille fois énumérées, et aujourd'hui ce n'est un secret pour personne que certains alambics n'égouttent que de chimiques combinaisons qui corrodent le corps, qui brûlent le cerveau.
Les distillateurs nient qu'il en puisse être autrement. La consommation publique est telle qu'il serait impossible d'y suffire avec les produits naturels; enfin ceux-ci sont d'un prix de revient trop élevé : avec les droits perçus par le fisc, aucun distillateur ne subsisterait, ce serait la ruine ! Or, en
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(juelle âme de commerçant entre-t-il assez de générosité pour que, par dévouement à l'humanité, cet homme abandonne, de gaieté de cœur, des bénéfices certains? C'est trop juste !
11 ne servirait à rien de dire à la suite de quelles triturations on obtient les compositions livrées sous formes d'alcools, de sirops. Peut-être ce travail, ({u'au besoin l'on pourrait lire dans des ouvrages spéciaux, se trouvera-t-il plus avantageusem(Mit remplacé par le tableau suivant; c'est colm des i)rix (pie coûtent l(^s liqueurs aux marchands de vin.
Prix
(au litre) Al)sinlho :^,r)()
V'cnuoiilli 1,40
Khuni 2 »
Marc 2 »
Kii'sch 2 »
Cionièvro 2,25
Cliarlrous(3 jauiio . . 3,50
» verte. . . 4 »
Raphaël 2,25
Prix (au litr.-'»
Cliimii>a;iiu! 2,75
Cili-on l,()n
(îoinnic 1,25
(iiii.miolcl 1,75
Ainci- 2,25
Aiiisctic ....... 1,20
(IreiKuliiu; 1,:{0
Curaçao l,2(i
Hanviils 1,5(1
Majaga ........ 2 »
Madère 2 »
Byrrh 2,25
Spiritueux Suisse. . 2 »
Bitter 2,25
Groseille 1,25
Cognac 1,60
Cassis 1,20
Menthe 1,G0
Orgeat 1,50
Tels sont les prix, défalcation non faite de l'escompte, auxquels les distillateurs cèdent leurs produits à la clientèle établie. Notons que ces prix sont choisis dans la moyenne, qu'il en est de beaucoup plus inférieurs : on peut avoir un litre d'absinthe pour 1 fr. 75, un litre de rhum pour 1 fr. 50, et même moins ! ainsi de tout. Si donc l'on considère ce que chaque litre représente d'impôts, de frais, de dépenses de toutes sortes, sans compter les bénéfices du fabricant, que restet-il pour l'achat des matières premières?... Quelques centimes ! Il est à peine besoin de se demander si c'est avec une somme aussi minime que les distillateurs ont la possibilité de se procurer et de vendre des produits naturels. Toutes les distilleries donnent-elles
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de gros bénéfices ? On n'oserait le prétendre. Mais certainement les distillateurs se moqueraient de qui hasarderait qu'en général ils font de mauvaises affaires ; plusieurs m'avouèrent arriver difficilement à satisfaire aux ordres de leur clientèle. En vérité, l'alcool, même cédé â des prix minima, leur est une source d'importants revenus. Ne serait-il donc pas aisé de réaliser moins do
I bénéfices — partant de mettre dans la cir-
• culation moins de 2^oison ?
A débiter ce poison, les marchands de
f vin, à leur tour, ne partagent-ils la responsabilité des distillateurs? Pourquoi acheter de préférence les marques inférieures ? Pour quoi ne songer qu'à payer la marchandise le moins cher possible pour gagner le pkis possible? Toujours le lucre! Ils vendent lesmarchandises le double, h^ tripl<^ de ce qu'elles leur coûtent; la plupart (l(^s ak^ools et sirops débités sur le coni[)toir â dix, à quinze centimes, produisent un bénéfice^ net
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de cinrf à yix francs par litre. Ajoutez le vî
A moins de s'adresser directement aux viticulteurs, et cela n'est possible qu'aux grandes maisons, les débitants ne trouvent chez les négociants spécialistes que des gros vins de coupage, déjà très mouillés, heureux lorsque ces vins ne pèchent que par l'excès d'eau, lorsque le campêche, la fuchsine, une composition chimique quelconque, ne supplée pas au vin totalement absent ! D'une pièce qui revient de 110 à 130 francs (droits d'entrée compris), les débitants retirent d'abord 50 litres pour faire ce que l'on appelle « le vin à la bouteille », ils les remplacent ensuite par autant d'eau, et c'est ce mélange déjà travaillé ailleurs qu'ils servent à leurs clients en guise de vin. Peut-être ce vin n'est-il trop souvent qu'une mauvaise mixture délayée dans de l'eau, peut-être les verres ne contiennent-ils pas exactement la mesure, mais dans un coin du débit, haut placée sur le mur, une pancarte verte ne