‹ En plein faubourg (moeurs ouvrières)Chapitre 18 sur 43 · EN PLEIN F AF BOURG · texte numérisé non relu

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Tout voir, tout écouter, c'est le métier qui le veut, métier forcément indulgent aux sottises, aux banalités, aux superfluités qui se débitent dans les estaminets. Les hommes .saouls sont le cauchemar. Si le vin ne les rend pas toujours mauvais, il délie leur langue à l'excès ; des heures, des journées entières, accoudés au comptoir, doués d'une volubilité inlassable, ils parlent de tout et sur tout, jusqu'au moment où ils abordent le chapitre des confidences intimes, alors coléreux ou pleurnicheurs. D'aucuns, ayant bu, se montrent d'une aimable fantaisie, verveux, railleurs, ingénieux à amuser la galerie. A la suite d'un pari engagé en état d'ébriété, cinq de ces plaisantins se firent couper les cheveux de façons aussi diverses .que bizarres : celui-ci en forme de croissant, cet autre en forme de cœur, le troi- .sième en as de carreau, le quatrième en pleine lune, et le dernier, homme de cinquante ans et père de famille, apparat en-

tièrement rasé et tonsuré comme un prêtre ; tous les cinq, décoiffés, s'agenouillaient au milieu de la rue, très sérieux, les bras étendus. Enfantillage! bùtise ! oui. Mais cette bêtise ne dénote-t-elle point que l'ouvrier, à le bien prendre, quand il est sorti de l'atelier et débarrassé des soucis matériels, n'est qu'un grand enfant qui ne demande qu'à rire?... Pane m et circenses!

Un grand enfant éprouvé, accablé par la vie, et qui résiste, quand même. L'absintlu^ comme la misère, le chômage connne le surmenage, il n'est rien en (^ffi^t que l'organisme de l'ouvrier parisicm n(^ supporte avec une endurance qui déconcerte. Malgré tout, et dans son ensemble, la race restii saine, robuste quoique chétive, nuisclèe, très inn*veuse, si bien trempée ([iie parmi ces hommes au visage émaciè, au corps fatigué, il s'en trouver p(ni dont le poing ue soit redoutable, solid(;, frappant (hu*.

Forts, les ouvricu's aiin(Mit la force, ils lui

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gardent leur admiration, leur respect.

Leurs entretiens s'agrémentent le plus souvent d'histoires de batailles et de rixes, des tours de force accomplis à la caserne ou à l'atelier, récits où il entre bien un peu de vantardise, comme il convient à la nature humaine, mais dont il faut se retenir de douter tout à fait, dans la crainte d'éprouver sur le champ la véracité de celui qui parle.

De quinze à trente ans, l'ouvrier recherche les pugilats, histoire de s'entretenir les muscles ! C'est principalement quand il est secoué (gris) que l'envie de se battre le démange. A jeun, sa bonté native le rendra plus pacifique; querelleur par plaisir, il vociférera, il prodiguera les plus corsées des épithètes du vocabulaire faubourien, il échangera des giffles, des coups de poing, mais il attendra une occasion de se saouler pour vider les querelles sérieuses.

Loyal, pas méchant, en outre il est très généreux... Un maçon prend une voiture, se

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promène pendant une heure et demie, puis, en s'excusant de n'avoir pas davantage, il donne seulement vingt sous au cocher ; cekii-ci maugrée, tempête, enfin, bon enfant, finit par accepter; on prend un verre, on trinque ensemble, Fautomèdon regagne son siège, quand, soudain, l'autre l'insulte :

— T'es pas honteux de travailler à vil prix? Vingt sous! T'as donc pas de ca^ur, canaille, pour trahir tes frères?

Ahuri, furieux, le cocher lève la main, une bataille s'ensuit, les deux honnnes roulent sur le trottoir, mais c'est le cocher qui est le plus fort, il tient son singulier cli(Mit sous les genoux, il p(Mit 1(^ frapper, l'abîmer, quand, s'arrêtant, il dit :

— Tu vois, je pourrais t(^ fair(^ mai, tu h) mériterais, car tu t'es saleuKMit conduit. Mais je ne t'en veux pas, t\is ])u un coup d(^ trop! Lève-toi et faisons la paix.

Des paix ainsi off(u^t(^s à main armè(\ il s'en accepte tous l(^s joui's, dans rat(di(U'

comme chez le marchand de vin. A moins que les femmes, plus vindicatives, n'excitent | les adversaires, une « chopine » suffit à les sceller, et c'est encore le débitant qui y gagne, comme il profite de toutes les occasions de dépenses que l'ouvrier se crée au cours de son labeur.

Dépenser est plus tentant qu'économiser, et le nombre est minime des familles ouvrières qui réussissent à placer quelques sous à la Caisse d'épargne... ou ailleurs. La main toujours à la poche, « cassant » avec entrain ses pièces d'or ou d'argent, trop heureux d'oublier un moment les privations de sa ■pénible existence, l'ouvrier j)ense rarement au lendemain. Tant qu'il a de l'argent, il ne se refuse rien, il s'amuse, il vit bien. • Au contraire des ouvriers étrangers, qui, plus gourmands quant aux boissons, sont plus sobres pour leur nourriture, mangeant tout juste le strict nécessaire, .des mets solides et à bon marché, le faubourien, dans un

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grand souci bien naturel de sa santé, se soigne, recherche la bonne cuisine, mangeant s'il le peut de la viande à tous les repas; le menu communément est à peu prés celui-ci : à onze heures ou midi, un potage, du bœuf ou le plat de viande du jour, un légume, un morceau de fromage, une « chopine » et du café — en tout, une trentaine de sous; mais, le soir, la moitié de cela sutîit.

L'ouvrier célibatain^ arrive facilement à joindre les deux bouts : sa chandjre d' hôtel ne lui coûte que douze ou quinze francs par mois, vingt au plus; sa nourriture, 2 fr. 50 par jour; avec le reste, déduction faite des dimanclies et des chômages imi)révus, il pourvoit à son entretien et a ses i)laisirs.

^larié, l'existence est phis dure, mais la femme s'emploie de son côté, on « bouzilh^ ^> un peu,l(rmari travaille douze o\ treize heures par jour, et l'on s'arrange toiil de mènu^. pour (pie les enfants ne maïKiuent de rien.

Vivant bien, durant ([u'il en a le moyen>

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sans économies — à vrai dire, le chômage et la maladie ne lui en facilitent guère Fessai — l'ouvrier semble assez insouciant de l'avenir. Les bras sont solides, le coffre (la poitrine) est bon, bah ! il mourra avant de ne pouvoir plus travailler... Car c'est toujours et uniquement sur le travail qu'il compte. Ses rêves les plus étendus n'imaginent pas un état de société d'où le travail puisse être banni. Ses parents travaillaient, lui, il suit leur exemple depuis sa douzième année, pourquoi cela changerait-il ?

Cette résignation est le fond de sa pensée. Il se garde bien de l'avouer, il serait désolé de paraître soumis à la force brutale des choses, si discipliné qu'il soit à la souffrance, et il raille, il menace, il parle de révoltes prochaines, du « grand jour » à venir. Au fond, souvent il songe davantage à ce que lui rapportera sa quinzaine, et il partage presque l'avis de ces anciens qui, la pipe à la bouche, les lèvres pincées d'un

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sourire malicieux, le chef branlant, refusent cFécouter tout autre raisonnement que le leur :

— Mes enfants ! disent-ils, c'est très bien, la société future; mais, si j'ai faim, qui me fera mon pain, sinon le boulanger? Si j'ai besoin de marcher, qui me chaussera, sinon le cordonnier ? Et si, cordonnier et ])Oulanger, il leur faut de la viande, qui leur en fournira, sinon moi, qui suis boucher?... Et vous voyez bien qu'on ne pourra s'empêcher de travailler... par nécessité!

La majorité pense et raisonne ainsi. Le gros bon sens à fleur de peau la touche plus que les discours à base scientiliipie et égalitaire. L'éducation sociaUste est lente à se faire. Le mot socialisnœ lui-même est-il compris autrement que d'uncî poignée d'ouvriers intelligemment appli(piés à se rendre eom])te du sens des mots avant ([U(.' d'en (pialilier les choses ?

Cet (isprit terre à t(^rre s(»r;nl encore la

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meilleure corde à faire vibrer pour qui éprouverait le besoin de défendre devant des ouvriers l'idée de patrie et l'idée de religion. Au surplus, sont-ils si impies, sont-ils si sans patrie qu'on le croit?... Ils n'aiment pas les ratichons (curés), oh! cela, non; sur leur passage ils goguenarderont, ils les goailleront, mais ils se marieront à l'église, ils feront baptiser leurs enfants, et le jour de l^iir première communion, ce sera grande fête au logis, car ce que femme veut, l'ouvrier le veut, et comme leurs fem^ mes demeurent, en dépit de tout, catholiques ferventes, sinon pratiquantes, ils respectent leurs croyances, ils s'abstiennent en leur présence d'attaquer la religion, à moins que ce ne soit par taquinerie. Quitte, il est vrai, à se rattraper entre camarades pour faire de l'esprit :

— Nous voilà bien avancés, parce que ce ratichon nous a envoyé de l'eau au milieu de la fiole avec son truc à poils t

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Uincroyance absolue, Fimpiôtô raisonnèo et intolérante n'est que le fait d'une minorité. De même pour la doctrine de l'internationalisme. Dans la très grande majorité des ouvriers, l'école du régiment maintient le culte de la patrie. Quand les conscrits tirent au sort, tout le faubourg est en réjouissanc(î. On parle de l'événement des mois à l'avance, on s'y prépare des semaines, en se promettant pour ce jour-là plaisir (3t bombance. Bonne journée pour les marcliands de vin !... En permission, le faubourien est lier de se montrer en tenue militaire, ce ({ui ne l'empriclie pas de s'écrier : « Ali ! le coclion de métier ». Oui, ils dét(\stent « les galonnés », ils se plaignent d(^ la discipline, ils condamnent l'obéissance passiv(% ils soupirent après l<nu" libération, mais, rentrés dans la vie civih^, ils oul)lient corvées et punitions, pour ne se souvenir ([ue des histoires de chambrée, des nuMueuvres, des marches du réuiment. transformant les

incidents de la vie de caserne en actions héroïques par lesquelles ils s'en font accroire entre camarades.

Militarisme... patriotisme! Aux souvenirs du régiment vient s'ajouter notre orgueilleux amour-propre national, la haine des ouvriers étrangers, si bien que dans le cœur des ouvriers, d'ailleurs remué par l'espoir flatteur des revanches promises, subsiste, profonde et vivace, l'idée de patrie, même chez les socialistes internationalistes.,»

Elle n'est pas près de sonner, l'heure de la fin du chauvinisme!...

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