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rédùcation m'avait peu préparé à ce genre diétudes. Mes seize ans s'étaient auréolés de ce bel espoir maternel : « Tu seras notaire ! » Las ! à peine bachelier, je connus les vanités officielles. Mais où sont les fringants attachés — quorum pars... — caracolant place Beauvau, jeunesse luisante qui piaffait dans les couloirs de la Chambre, papillonnait aux soirées de la Présidence et des Ministères, pauvres rejetons parlementaires campés en Dauphins de la République, quand ils n'en étaient (pie les têtards? Aujourd'hui, les têtards grandis, préfets ou sous-préfets, ajoutent à la gloire de cette Administration qu'un instant je frôlai. « 11 se laisse vivre! » avait dit (m souriant mon ministre, devant l'insouciance de ce jeune attaché indifférent aux faveurs convoitées dans son entourage, et ce rarissime désintéressement s'était trouvé réconq)ensé par le ruban violet. Oh ! joie. Lorsque tant de scepticisme me permit de lAoûter les dou-
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ceurs des si prestigieuses palmes académiques, avais-je bien vingt-et-uii ans?... Pas tout à fait !
Vanité de mes premiers printemps ! Que fièrement elle se trémoussait, si drùlette à virevolter avec des prétentions d'homme d'État, au milieu de cette comique pépinière de politiciens, en ces confortables bureaux tout de bien-être et de chaleur, où croquer des pâtisseries constituait la plus absorbante des occupations. Un symbole ! ces five o^clock improvisés à côté du cabinet du patron, préludant aux fonctions officielles futures, aux fringales à étouffer, plus tard, lorsque — largement — paierait la Princesse, cette bonne vache à lait de tout temps promise aux quenottes tôt aiguisées des nourrissons ministériels !
Pourtant, de telles gourmandises, encore que parfois des plus induisantes à discourir sur les bénéfices probables des boutiquiers, ne me prédisposaient aucunement à tenir un
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comptoir de mastroqaot. Mieux, au Palais- Bourbon, la buvette réservée à inessieurs nos maîtres élus m'eût pu donner une plus exacte idée des succédanés de Bercy. A discrétion s'y rafraîchissaient secrétaires de ministres, attachés de cabinet : en quelle Cour d'appel requiert donc aujourd'hui — maintenant avocat-général grave et pondéré ! — ce secrétaire du garde des sceaux qui épouvantait les huissiers de la buvette par son amour immodéré des sandwiches au foie gras?...
Sandwiches digérées ! gloriole envolée ! Le ministère renversé, adieu les délices du pouvoir ! Paris est loin. Soudain voici la province, où si paisible croule Texistence, sur les bords d'une rivière roulant ses eaux silencieuses entre de hautes montagnes écrasées sous un ci(3l oppressant de noires grisailles. Pays d'industrie — pays de misent ! En haut des riches — des pauvres (;u bas! Quelque temps, j'y écri vaille dans une feuille
quotidienne, agréablement occupé près de bourgeois aimables, — pas assez loin des péripéties de la lutte sociale pour que m'en soit cachée, longtemps, l'âpreté révoltante.
C'est que les années fuient, l'esprit mûrit, uii choc suffit pour que tombent, tristes rui-» nés ! lès opinions reçues sans contrôle de qui nous façonna au début de la vie. C'est la crise ! Qui ne la subit, du moins chez ceux-là dont l'âme se garda des viols dégradants» à jamais? Facilement, elle chasse les préjugés, elle renverse les erreurs déjà effritées par les premières atteintes de l'expérience, comme tin coup de vent abat d'une poussée ces arbres crevassés de lézardes qui, pour s'écrouler, attendent le secours de l'ouragan.
La tempête passée, qui emporta croyances vaines, illusions ridicules, quiétude coupable, laissant table rase, quoi faire? sinon se vouer délibérément à la recherche du vrai, se retremper dans la poursuite des
régènérescences souhaitables, en route pour la Vie?...
Dès lors, sous la menace des batailles sociales prochaines, cette question m'obséda : approcher l'ouvrier, l'étudier chez lui, au I repos, loin de l'atelier déprimant, loin des I réunions publiques menteuses, se mêler à f ses misères, rire et pleurer comme lui... I près de lui, pour le connaître.
I Depuis des mois, le soir, Eugène Car- I rière, pour son Théâtre à Belleville, mon- ^ tait au faubourg surprendre le Peuple dans ^ son intensité émotive. Faire vrai — idéalement ! N'est-ce point la chimère de tout f intellectuel qui sent et qui veut, et quels I' livres, même des plus parfaits, égalent l'ét: cole de la nature, quand elle se révélo ;i des yeux qui cherchent à voir avec le cœur et 3, l'esprit ? Un autre peintre, épris de solitude I et de recueillement, Paul Gauguin, ne s'estt il point exilé durant trois ans â Tahiti, an J, pays maori, et, là, cet étrange artiste no
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vècut-il pas en sauvage au milieu des sauvages, ayant en lui si complètement dépouillé l'européen pour se rapprocher d'un art plus primitif, qu'il parvint à se créer une âme intimement tahïtienne?...
A ces désirs d'artistes, mêler des espérances d'historien passionné de vérité, une volonté de penseur capable de sensibilité, puis se pencher sur l'humanité dolente, la pénétrer dans l'abandon d'elle-même, en tracer exactement — sans trahison ! — une image animée de la flamme de vie, le beau rêve ! ^
Lorsqu'il s'agit de vivre la vie de l'ouvrier, de partager son existence, réahser ce rêve s'accroît de difficultés pour qui se trouva obstinément éloigné du Peuple, par des occupations étrangères à l'atelier non moins que par dp sottes préventions bourgeoises. Sans doute une série de visites dans les quartiers excentriques permettrait d'écrire une suite de chapitres suffisamment
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tachetés de couleur locale et (|ui ne manqueraient pas de quelques apparences de vérité ! Mais pour l'écrivain désireux de contribuer à faire connaître cette classe si ^ justement appelée par M. Clemenceau : le % Quatrième Etat, le propre n'est point de ■ ramasser en courant une poignée de documents expressément choisis pour étayer un raisonnement déjà bâti de toutes pièces. Ces I' sortes d'enquêtes approfondies exigent une indépendance d'esprit telle que l'observa- I teur, éloigné de tout parti pris, ne rccuh» I devant aucun fait, aucun document. Est-ce le bien qui s'offre à ses yeux ? Tant mieux ! ^ . Est-ce le mal?... Qui prétendrait l'éviter? Et le mal," et le bien — on donnant à ro,>^ mots, de sens restreint par l'usage^ la phis large signification humaine, — n(^ les dis- I- cerne i)as judicieusement ccliii-la (pu se i'efuse à se mêler tous les jours a la foule, sur quoi précisément il n'ai'rètc de pliif Josopher. Ainsi s'expli(iue tpie Ton ait tracé
des ouvriers tant de tableaux surcharges de couleurs douteuses. Gomment les bien connaître sans les fréquenter un long temps, coude contre coude, en une commune existence de tous les instants ?
Dans cette pensée, des écrivains anglais et allemands revêtirent la veste ou le bourgeron pour aller dans les mines, dans les manufactures, vivre la vie des prolétaires, en partager les peines, les besoins, les espoirs. Quel travestissement n'affronterait-on point pour mener à bien une enquête de vérité, et laquelle exige plus de précautions contre Terreur que celle dont le but est d'observer les travailleurs, dans toute la complexion 'de leur être, sans fard ni mensonge, point gâtés par les déformations du théâtre ni du roman ?
Déjà, en deux circonstances, journaliste empêché d'arriver là où le souci de renseigner le public coûte que cpûte me faisait, si jeune alors ! un devoir professionnel de
pénétrer quand même, je m'étais transformé tour à tour en négociant en vins, et
— combien empêtré dans le long tablier blanc î — en garçon de café ! Ce à quoi m'incitèrent de mesquines nécessités de reporter amusé de triompher — si facilement !
— dans la course à l'information, pourquoi n'en pas renouveler l'épreuve, mais plus poussée, et sérieusement, quand m'entraînait une ardente curiosité activée par la sympathie?...
Donc, ce fut résolu : je devins débitant. Loin du boulevard, en plein faubourg, je plantai ma tente sous pavillon de marchand de vin. Cinq mois durant, j'eus sous les yeux ce spectacle : l'ouvrier en manches de chemise. Débitant sceptique, gouailleur ? Non! Plutôt troublé de l'incessant contact avec cet être si décrié dont le nioiuih'C geste secoue la société moderne, cherchant à déchiffrer son visage durci à la tâche, ajoutant à l'émotion de l'imprévu N^s traii-
ses par où passe tout bon petit commerçant qui se tient au courant des affaires dans la vague inquiétude de la recette du jour... Ainsi, tout l'hiver, défilèrent par devers mon comptoir quelques membres de cette innombrable famille ouvrière — grands enfants au cœur large, ardents au travail, faciles à l'amour, par moments si frondeurs, si casseurs! et pourtant combien résignés, patients... mais la patience durera-t-elle?
... Et, comme les premiers vents d'automne dispersaient la rouille des arbres dénudés, tout là-haut, chez eux, j'ouvris mon cabaret...
Le Déluge, 15 septembre 1894.