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CHAPITRE PREMIER

LES ESTAMINETS DU FATJBOTIR(î

Nulle part mieux que chez les petits marchands de vin du fauhourg ne se peut |; observer l'ouvrier. Là, il est chez lui. A r l'atelier, sous lé poids du travail qui l'accable, on le trouve aigri; dans la rue, il I gauchit, il subit l'ambiance des choses, I croyant, tout comme le bourgeois, à la uè- I' cessitè de se composer un<^ attitude; quant i, aux réunions publiques, ell(^s rexalt<^nt, I elles le transforment en citoyen actiC, sur-

tout sensible à la sonorité des phras(^s forU^ment cadencées, et, dans cette ahnosphéi'ii tout enfiévrée des passions de la ])()lili(iuc, Yhomnie disparaît [H)ur ne laisser subsister que V électeur.

Hors la famille, réunie à de trop rares intervalles, l'étroite boutique du débitant, à peine ornée des objets indispensables, si modeste avec ses quelques tables en bois blanc recouvertes de toile cirée, est le seul endroit où l'ouvrier se livre, se montre tel qu'il est. Il s'y sent à son aise, il cause, il bavarde, volontiers contant ses petites affaires, les coudes sur la table, tout à la joie de ce repos, — point emprunté, très franc. Sorti de là, très méfiant envers qui l'interroge, parce qu'il se suppose, pour qui n'est pas des siens, un objet de répulsion ou d'exploitation, il élude toute question trop directe, évitant d'y répondre autrement que par des échappatoires, à la vérité toujours content de parler, se noyant même dans un flot de paroles, jacassant, mais vainement pour le curieux, qui n'en tire qu'inventions malignes, ce que le faubourien appelle du « battage ».

Ainsi, dans es débits, on le surprend mieux

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au naturel. Quoiqu'on en ait écrit, ces boutiques ne sont pas autre chose qu'un lieu de délassement où l'ouvrier se récrée, où il ne va pas, contrairement à l'opinion reçue, dans le but de se griser. A vrai dire, sauf les soirs de paye, les jours de chômage, on l'y rencontre peu. Le matin, au saut du lit, en se rendant au travail, il s'arrête une seconde pour boire sur le comptoir quoique cliose qui le ragaillardise, café ou alcool ; le soir, s'il est content de sa journée, si, selon l'expression courante dans les ateliers, il a été à la bonne., c'est-à-dire s'il a beaucoup travaillé, il fait, avant de rentrer diner, ime station d'un ({uart d'beure. Mais ce n'est que les samedi, dimanche et lundi ({u'il va chez les marchands de vin d(i façon coutumiére. Encore, entre ceux-ci, est-il indispensable d'étabhr une distinction. KUe s'inq)()sc de par la différence (pii les sépai'c en deux catégories très tranchées : h's gi-aiids hars et les simples estaminets.

Les premiers représentent ces vastes comptoirs qui tirent Fœil par leur luxe tapageur, maisons aux enseignes éblouissantes de dorures, la façade crépie de couleurs criardes, fascinant les buveurs par les multiples rangées de bouteilles factices (1) étagées en rangs serrés derrière les glaces sans tain. Entreprises commerciales installées aux carrefours les plus passagers, elles appartiennent à des syndicats de gros négociants en vins et alceols, qui écoulent là des produits spécialement fabriqués en vue de la spéculation la plus productiye. Quoique rigoureusement fermés au crédit,

( 1) En général, le public se trompe sur la nature du liquide qui emplit ces milliers de flacons multicolores, au goulot proprement cacheté de cire, amoncelés dans les vitrines et à la devanture des débitants de vin. De l'eau colorée, tel est réelleiçent le contenu de ces flacons : c'est ce que, dans le métier, on appelle du fac- . tice^ ce que les distillateurs, les négociants de Bercy, vendent jusqu'à 0,50 centimes la bouteille tout apprêtée.

et bien que les jeux de cartes en soient bannis, ces comptoirs attirent l'ouvrier par l'excessive modicité des prix. Pour quinze centimes, il y boit « un café avec petit verre »; ^' pour la même somme, un verre d'absinthe. Trois sous ! quel travailleur, sortant de l'atelier, fatigué, essoufflé, résisterait à la tenh tation ? Elle est si pénible, la montée du I \ faubourg, si longue, et d'une tristesse si I alourdissante, avec les maisons comme

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'- écrasées sous le poids de la misère, quand revient au soir, le corps anéanti, traînant | le pas, pêle-mêle, l'énorme poi)ulati()n des f gagne-petits!... Devant les comptoirs flamboyants de lumières, beaucou]) ce^jonilant ^. détournent la tête. Efl'roi (1(3 la majeure pa rti(î I des ouvriers, ces établisscîments, où ils s'arrêtent le plus souvent par besoin ])lnt()t ([ikî l^ar vice, par occasion plut(^)t ([iie par habitude, leur apparaissent comme le séjour ordinaire des al(M)oli([ues, Uciix r(Ml()iUal)l('s, de réputation dangereuse, ([ik» tanl de fois

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les ménagères ont maudits ! C'est à peu prés V assommoir décrit par M. Emile Zola, source d'ivresse brûlante qui éteint tout sentiment, qui tarit toute pensée, l'assommoir communément dénommé au faubourg- : V empoisonneur.

De V empoisonneur au petit débitant tout change... même les boissons! Oh! non, certes ! que les petits marchands de vin se puissent vanter, héks ! de ne vendre que du pur jus de raisin, que des alcools absolument naturels : comment le feraient-ils, puisque leurs fournisseurs sont les premiers à les tromper sur la qualité de la marchandise? Mais, déjà, se note un degré de perfection : le poison, moins violent, mieux dosé, effleure à peine l'organisme corporel. N'est-ce point un avantage si, même l'attaquant, il ne le corrompt que plus lentement?... Plus modestes, sinon moins bruyants que leurs grands confrères, de tenue plus familière, sans rien des trop voyantes ensei-

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gnes enluminées pour raccrocher la Rue, ces estaminets s'offrent de manière engageante — comme amicalement. Au comptoir, toujours placé près de la porte d'entrée afin que le passant hésite moins à s'arrêter (commerce obhge !), on peut également boire sur le zinc, debout, en deux seconl des ; ça et là, des chaises, des tables, où ^ nul garçon n'osera interrompre une partie de cartes trop prolongée, où le patron au I contraire s'empressera de prendre place I pour faire « un quatrième à la manille », i' très obligeamment. Enfin une clientèle limi- ■ tée, mais qui se connaît, se l'rôquente, s'amuse en chœur, qui accourt tnilhu* une bavette aux instants de liberté, — humanité s'agitant sans voile, chagrine ou égayée, sous les yeux du commerçant ])a terne trônant derrière son comptoir un i)(mi comme un i: confesseur social.

Serait-ce ce caractère d(.' conlident, de conseilleur> qiti dans l'opinion pubHijue nui-

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sit aux marchands de vin? On les aime peu. La bourgeoisie, assez encline à se décharger sur autrui de ses propres méfaits, semble les rendre responsables de tout le mal dont l'accuse le prolétariat. Parce qu'il s'est rencontré que des cabare tiers, aidés du parti révolutionnaire, ont fait une fortune politique, la corporation entière s'est vu reprocher les revendications et les progrès du socialisme. Polémique enfantine, qui prend l'effet pour la cause, et qui prête aux débitants une importance dont quelques-uns seuls' sont en droit de se parer. La politique!... le commerce les occupe davantage. Repoussée à cause de ses traîtrises, des divisions, des disputes qui en découlent, ils envisagent la première avec crainte, s'efforçant de la bannir de leur comptoir ; en de nombreux estaminets, défense expresse est faite aux clients de parler politique à haute voix. Seuls l'acceptent, la provo- (juent, ceux à qui l'amitié de qifelque

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personnage populaire du quartier, élu ou comitard influent, vaut une augmentation de clientèle près des agents électoraux et des solliciteurs. Très fiers de paraître quelque chose, en outre habiles à profiter de leurs relations pour se couvrir contre la rigueur ou les justes sévices des représentants de l'administration, ils deviennent alors des partisans dévoués du député, du conseiller municipal — ou du futur concurrent, — ils ne cessent de le patronner, de le louanger auprès des ouvriers, leur promettant son appui, les poussant, pour les mieux enchaîner, à solliciter — « Ne vous gênez pas ! Un tel est mon ami, je n'ai (ju'un mot à lui dire : votre, alï'aire est l'aile! » — ' centralisant les requêtes, prenant l'initiative des pétitions du quartier, mûm satisfaits lorsqu'ils décident un ( 'omité à transpoi'ter chez eux son siêg(3 !

Mais c'est à peine si les élus ck Paris, flampiés de leui's coinités. sont un ccnl ou

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deux, et la corporation des marchands de vin comprend plusieurs milliers de membres ! En vérité, plus que la fréquentation des politiciens, les débitants ont à craindre un ennemi autrement dangereux, qui jour et nuit les menace de ses coups ténébreux, les enserre de ses fils, fait d'eux sa chose ou les brise, puissance encore plus redoutée que détestée, à qui, malgré toutes les révolutions, la tradition maintiendra quand môme dans le peuple son autorité, composée d'arbitraires et de tracasseries : la police !

Aujourd'hui, chacun a le droit d'ouvrir ce que la préfecture appelle Un « débit de boissons à consommer Sur place ». L'autorisation de jadis, accordée ou refusée après enquête et sous justification de certaines conditions, a été, comme on sait, supprimée. Les débitants sont uniquement tenus de faire à la préfecture de police une simple déclaration contre laquelle on leur remet

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