‹ En plein faubourg (moeurs ouvrières)Chapitre 21 sur 43 · LA MISERE · texte numérisé non relu

LA MISERE

La vie ne se passe pas à chanter. Il faut manger: inéluctable nécessité qui domine tout autre sentiment.

On a tellement répété/ si souvent écrit, que la lutte pour la vie emporte avec elle des droits imprescriptibles, qu'il n'est plus aucun ouvrier qui ne soit pénétré de cette vérité. Vainement s'efforcerait-on d'atténuer chez les humbles la portée terrible de ce struggle for life dont la société contemporaine, en maintes circonstances, a si complètement absous les impérieux effets. Vainement, pour endiguer les passions de la masse, qui s'ébranle, inquiète et affamée, quœrens quem devoret, agiterait-on devant ses hordes de crève-la-faim le code suranné

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des Devoirs de rhomine. Il n'est plus temps! Les conventions sociales viennent èclioner aux pieds du travailleur : il a trop appris à en connaître l'hypocrite règle. Et plus rien ne soutient les préjugés sur lesquels, longtemps, reposa la puissance des classes dirigeantes, car il est tombé î le voile uKMiteur dont elles drapaient leur attitude soi-disant providentielle. Maintenant, le faubourg sait et voit, revenu des leurres, des illusions, et si désenchanté ! tant res})rit de discussion a fait, là aussi, son œuvre, — répandu par les journaux, distillé par la parol(\ alimenté par les scandales financiers, (^idiardi par l'affaissement des consci(Miccs ()fllci(dl(\s, — la publicité incessante d<'s actes de chacun entraînant (diaquc^ jour des doutes, des critiques, des comparaisons (Tune l()gi(ju(* dissolvante.

Trop de misén^ acti\(' !e désenclianlciment des foules pour (]ue ne soit point entamée à la lonu"U(^ sa résiitualion !

Quoiqu'il se plaigne des duretés de sa tâche, Pouvrier aime le travail : ce lui est une nécessité morale autant que physique et matérielle. L'oisiveté Fénerve et l'ennuie. Combien en ai-je vu, tout désorientés, embarrassés de leurs mains inoccupées, regretter, par amour du travail, Patelier d'où le chômage les tenait éloignés ! Gela allait bien une semaine, on se promenait, on visitait les camarades, puis le temps paraissait long, les mains s'engourdissaient... il leur manquait les outils coutumiers. Et quand le travail reprenait, c'était une joie débordante, un contentement de pouvoir s'occuper, enfin !

Mais, aimer le travail, cela suffit-il, quand l'atelier est fermé, pour donner du pain aux enfants ? Il y a bien des désespoirs, des suicides, des lâchetés... Ce n*est pas la masse qu'ils atteignent : forte et vigoureuse, elle est pleine de confiance dans le lendemain, de confiance en elle-7nême. Comment résis-

te-t-elle à la misère les longs mois de riiiver?

On commence par manger les fruits de l'épargne... Puis, lorsque la femme travaille, cela va encore, on se serre le ventre, on boit de l'eau, on mange du pain sec, on obtient un peu de crédit à droite et à gauche, chez le boulanger, chez le bougnat (charbonnier). Si le chômage s'éternise," on porte au Mont-de-piété tout ce (|ue l'on a, les pauvres petits bijoux, la literie, les bardes, on engage les reconnaissances, avec quelle tristesse, avec quel regard désolé pour ces papiers qui représentent toute la fortune du ménage!...

Et l'homme cherche !

Solide, débrouillard, il va sur les quais décharger des bateaux, dans les giir(^s aider au service des bouillottes; i)art()ui où il trouve de l'embauche, il s(' fait niaud'uvns il accepte toutes les b^sogiu^s, gagnant, quand la chance le suit, de deux à ([uatr(^

■francs par jour... pour nourrir toute une famille. — Celui-ci, doué d'une belle plume,; pour quelques sous fabrique des cartes de visite à la main : cet autre, ancien clairoi de régiment, s'engage dans un orchestre d( foire. — Trois frères, excellents ouvriers^ ^se faisant chacun des journées de quinze francs dans leur partie, ne craignirent pas, étant d'une force musculaire peu commune, de passer le caleçon des hercules, et, ainsi travestis, d'aller, durant le chômage, gagner leur vie sur les places publiques.

''■ Enfin, tous se tiennent à l'affût des travaux les plus improbables, tâtant, s'ils le peuvent, du métier de camelot.

Mais deux cent mille ouvriers sans travail (1), dans la môme ville, ne peuvent pas se transformer tous, du jour au lendemain, en hercules de foire, en musiciens ambu-

1. Chillre officiel des ouvriers sans travail à Paris, au mois de janvier 1894.

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lants, en manœuvres, en camelots, — professions cpi demandent une ingéniosité ou une musculature spéciales... et une concurrence limitée. La grande majorité doit donc se croiser les bras, s'endetter et attendre. Or, comme l'attente est proportionnée au chômage, lequel dure annuellement cinq mois (1), ce sont cinq longs mois à rester les bras croisés, minés par le froid, tiraillés par la faim, maudissant la misère, maudissant les patrons, glissant à une haine mauvaise conseillère, la haine de celui (]ui a — alors (pic tant d'autres n'ont [)as.

On ne croit plus à la véracité des mendiants qui se disent ouvriers sans travail. Leur rencontre met de méchante humeur, on bougonne, on refuse 1(3 sou im[)loré : « Ouvrier sans travail !... .le la connais, celle-là!... Un paresseux, un vagabond... Et puis, s'il fallait donner ii tous ceux (pii demandent » !

; 1. Voir le chai)iti'o dos sulaircîs.

« Ceux qui demandent » ne sont pas toujours des paresseux, des vagabonds. A côté des professionnels de la mendicité, il y a les mendiants improvisés, descendus à la mendicité par le chômage... Tel fut le sort de certaine famille réduite par la cessation du travail à crever de faim. Après s'être rationnés jusqu'à l'extrême limite, après S'être privés du plus strict nécessaire, les parents, un matin, se réveillèrent sans un sou, sans la moindre miette de pain à donner à leurs enfants. Résolument :

— Habille-toi ! fit le père. Habille les gosses!

Hagarde, la femme le fixait, l'interrogeait anxieusement des yeux.

— Rassure-toi ! ma bourgeoise, c'est pas' de mourir qu'il s'agit, c'est de manger.

Les trois gosses et la mère apprêtés, la famille quitte le logis misérable, descend dans la rue, se met en marche. Bientôt, avivsant une grande maison de rapport, le père

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entraîne tout son monde, passe la porte cochère, pénètre dans la cour:

— Allons ! ma vieille, fait-il en masquant son émotion dans un demi-sourire, pousseleur tes romances. Va donc ! les entants ont faim...

Rouge de honte, la voix étranglée, la femme enfin se décide.

— Eh ! les loqueteux, on ne chante pas ici, faut déguerpir.

Les yeux de l'ouvrier briUent de colère, il esquisse un geste menaçant contre le concierge qui, si brutalement, lui vient enlever son dernier espoir :

— Tu as mangé, toi?... Alors, tu n'as le droit de rien dire. Rentre dans ta loge ou je te fais ton aftaire. Chante, ma vieilh^ ! Toi, pipelet, méfie-toi: je t'ai à Wr'û !

Vaguement, la fennne chante; des fenêtres s^ouvrent, on jette (piehpies sous. Une autre cour, une autre encore. Ainsi, pendant deux jours. Au troisième, la mère dit : « .)(^

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ne puis plus ! » Et elle s'alita. Lui mendia tout seul... Ce n'est pas la faute de la vie, si trop souvent elle ressemble à un mélodrame !

Quand les entants crient : « Papa, j'ai faim ! » il n'y a plus d'amour-propre. Mais quel autre sentiment subsiste?

... De temps en temps, au cabaret, des. malheureux se présentaient, la mine hâve, le ventre creux, la poche vide : « Je n'ai pas mangé depuis quarante-huit heures, je cherche du travail, je ne trouve rieni » Les pauvres diables avalaient tout ce qu'on leur donnait. Quand ils s'en étaient allés,, bien réconfortés, un peu de chaleur au ventre, un peu de joie au cœur, les ouvrier* qui étaient là se lamentaient, accusaient la dureté des temps, poussaient des cris de révolte.

Cette réprobation, un jour, fut jetée : « On ne mendie pas !»

11 y eut des .colères, des menaces, et sou-

dain l'un des plus âgés, s'adressant à celui qui avait parlé, lit cet aveu, le regard l'arouclie : — On ne mendie pas, dis-tu?... Moi, j'ai volé ! C'était en plein hiver. Ma femme venait d'accoucher pour la sixième fois ; les enfants maigrissaient ; nous n'avions plus rien, plus de secours à attendre, aucune espérance. Sans travail depuis deux mois, partout repoussé, ayant usé tout crédit, c'était la misén^ noire. Moi, j'aurais attendu. Mais les enfants? Ils pleuraient, les pauvres petits, et, solide connue j'étais, travaill(3ur, honnête, je les aurais laissés mourir de faim? Allons donc! .l'allai dans les envivons d(^ Paris, à vingt kiloméli'cs, j'avisai le propriétaire d'un grand parc, j(ï lui d(v mandai la permission de couper qiK^hpK^s branches de mahonia... il refusa! La nuit, je revins, je coupai autant de l)ranch(\s ([U(^ je pus, j'envoyai 1(^ tout aux Halles... ( rétait un vol, oui! mais mes cillants avaient de quoi manger.

Cet homme, qui s'accusait publiquement, sans regret, sans forfanterie, jouit de l'estime de ses patrons : il travaille treize heures par jour, il est chef de famille modèle autant qu'ouvrier appliqué, incapable de méchanceté, et il rapporte toutes ses quinzaines à la maison...

J'ai reçu d'autres confidences similaires, venant de travailleurs connus pour leur amour de l'atelier, hommes honnêtes : tous m'assuraient n'avoir cédé qu'à la Faim.

D'autres ne peuvent pas. Ils donneront un mauvais coup, ils frapperont, ils tueront leur semblable, mais prendre ce qui ne leur appartient pas... non ! ils ont beau se raisonner, essayer de se convaincre, impossiBie! Voler, disent-ils, est toujours voler, et c'est cela qui est plus fort que leur volonté !...

N'importe ! l'exemple est donné, l'excuse est prête, la notion de l'honnêteté, jusqu'ici plus puissante que la poussée des appétits, devient pour quelques-uns un objet de mépris

et de ricanement. Transformation curieuse à observer chez les nouvelles générations ! Les vieux se lamentent, ils hochent la tête, par- Ibis ils ont la complaisance d'approuver les menaçantes théories des jeunes, mais le soir, rendus à leur solitude, le mari dit à sa femme :

— Tout ça, c'est des mots ! Y a que le travail de vrai : c'est plus sûr et plus propre.

Au cabaret, les fils, beaucoup par vantardise... un peu parce qu'ils le pensent, diront :

— De quoi? Se faire passer le goùl (hi pain parce qu'on n'a plus une thune dans sa profonde ?... J'suis pas assez gourde ! Plus souvent que j'irai me laisser tirer de chez moi les deux pieds en avant par la mistoufle ! Y a encore des IjouIcs d(^ son chez le mitron et du pognon chez Rothschild!

Et, dans les rir(\s a[)i)i'()i)ateurs, Tccho répond :

— Pour sûr !

lu.

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