LES ENFANTS ET LES FEMMES
Dans ces pauvres logements haut perchés où s'agite tant de misère, filtre un rayon de soleil, éclate en fanfare joyeuse le rire des enfants. C'est la gaieté des faubourgs. Les marmots poussent vite, la famille s'étend, en beaucoup de ménages l'on compte dix, douze enfants, mais il est très rare — si le chômage forcé ne vient point engendrer les pensées mauvaises! — que les derniers soient reçus avec regret, avec colère. Plus lasse, plus courbée, la mère les porte avec autant de vaillance que les premiers, inquiète sans doute de cette nouvelle charge qui va grever le petit budget, car comment y subviendra-t-on?...
Le père, lui, est tout guilleret, tout fier de sa marmaille, aimant bien ses gosses, si content de parler d'eux! de les montrer :
— Patron! je vous amènerai mon Jules.
Vous verrez ce qu'il est bath, ce gaillardlà; c'est qu'il court sur ses sept ans, et avec ses réflexions. Il ni^ea bouche un coin !
Et il ne tarit pas d'en dire des merveilles, buvant du coup un verre de vin de plus, tant ses gamins lui mettent la joie au cœur. C'est qu'il les adore par-dessus tout ! A peine jetés sur pattes, il les ennnène le dimanche promener avec lui, dans Torgueil souriant de sa paternité.
Ses entants, son métier et son si/u/c, (pioi d'autre l'intéresserait?...
Certes, il est, au l'aubourg connue à la ville, il est des par(;nts jjour (pu les entants restent une gêne, un obstacle, un sujet de colères, un objet de haine. Kn ces (piarticrs misérables, les « faiseuses d'anges » se
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livrent à leurs opérations aussi souvent^ qu'ailleurs. Il est aussi des parents qui, les gosses venus, les aiment peu, les traitent; mal. Toujours des injures, des coups, des privations. Et les préférences!...
Un gamin de quinze ans gagnait trois francs par jour. L'hiver venu, son patron fut surpris de le voir arriver à l'atelier, par les grosses pluies, par les épaisses tombées de neige, en un état de dénûment complet : sans chapeau ni souliers, sans chemise ni chaussettes, ainsi allait par tous les temps cet être mahngre et chétif ; des espadrilles trouées, un pantalon d'été, un mince tricot de laine, voilà tout ce qu'il opposait aux averses, à la froidure.
— C'est de la folie ! s'exclama son patron. Comment ! tes parents et tes frères travaillent, tu vis chez eux, et, sur ce que tu gagnes, on ne prélève rien pour t'acheter des nippes un peu chaudes ?
— On me prend tout mon argent !
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— Est-ce pour manger?
— Non, c'est pour le donner à mes frères et à mes sœurs !
Pris de compassion, le patron — un brave homme ! — l'habilla des pieds à la tète. Huit jours après, même dènûment. Alors, l'enfant, sanglotant, de raconter comment sa mère l'avait, le dimanche, dépouillé de ses effets :
— Maintenant, elle exige que je hii pai(^ ma journée du dimanche connne celle d<^ la semaine, que je lui donnc^ en outre chaque lundi trente sous pour être autorisé par elle à mettre les vêtements ({uc vous m'avez achetés. Comment le pourrais-jc faire, i)iiisque je lui donne tout ce ([u(; je gagne ? .le ne peux pas voler, pourtant !
En d'autres familles, c'est à la lille ({ue l'on en a. Jolie, belle, coquettement mis(^ grâce au produit de son travail, la mère l;i pnuid en grippe, ell(^ en devient jalons(\ excitant ses fils contre elle, lic lui mena-
géant ni les sarcasme révoltants, ni les reproches injustifiés, dans l'oubli total de ses devoirs maternels :
— Quand on est si belle, on ne vit pas chez des ouvriers... Avec des yeux comme ça, on n'est pas digne de rester honnête... on fait la p...
Laissons ces crimes ! Ils ne sauraient permettre d'oublier les sentiments de la majorité. A ne considérer que l'ensemble, l'amour de l'ouvrier pour ses enfants va jusqu'à la passion. Pour eux, il subit bien des affronts, il supporte bien des peines, il commet bien des faiblesses. Leur épargner les jours de misère par où lui-même a passé, les préparer à un métier plus élevé que le sien, au besoin essayer, à force de privations et de sacrifices, de leur donner une instruction qui leur facilite l'échange de la blouse paternelle contre la redingote bourgeoise, c'est une ambition à la({uelle rarement échappe l'ouvrier intelli^-ent. Parfois il la satisfait.
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Appelé pour de menues réparations, un serrurier, voyant ma bibliothèque, tout en arrangeant une clef, non sans orgueil me dit :
— Ah ! des livres. Mon lils en a autant que vous. Monsieur !
— Votre fils?
— Oui, Monsieur. Et des gros, allez !... 11 est docteur en droit.
— Avocat ?
Alors, avec un sourire méprisant, suivi
d'un rayonnement de satisfaction :
— Oh! non... Dés qu'il sera agrégé, il entrera à la Faculté comme professeur !
Professeur ! C'est bien cela : une ])0sition sûre, par (pioi l'on devi(Hine ([nel({ue chose dans la machine gouvernementale, avec des grades, des honneurs, et avant
■^ tout, et toujours, une ])()sili()n au boni de laquelle brille, en point linnL c(^ trioniplie : une r(itraite !... Aussi, combien. d;ins les
I' familles (pii sont dégoûtées de la eas([uette
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et du bourgeron, combien Ton épie les premiers mots, les premiers gestes de ces moutards!... Apprend-il? retient-il? est-il inteM ligent ? Graves questions qui se posent bientôt dans toutes les maisons, à tous les étages, en tous les logis... et partout : « Fais voir au monsieur comme tu comptes bien!...
Récite-lui tes fables !... Chante-lui ta chanson ! » Et le petit garçon d'ânonner quelques bribes de ce pauvre La Fontaine, et la petite fille de bredouiller, les yeux dans les yeux de sa mère... Que bredouille-t-elle ? que chante-t-elle ? Oh ! pas des cantiques : des couplets de chansons grivoises, ce que chante la mère, le père, des choses équivoques, grossières, salissantes : « Est-elle drôle? Oh ! mon ange. » Et on la couvre de baisers. Pauvre « ange », dont les ailes s'embourbent, qui répète sans savoir, qui ne comprend pas... jusque s à quand ?... On s'étonne, on dit aux parents : « Gomment! vous lui a[>prenez de pareilles choses ? » Ils
en rient : « A cet âge, est-ce que Ton sait? est-ce qu'on connaît la différence du bien et du mal ? » Et ils continuent de chanter devant leurs enfants les productions du cafôconcert, ils continuent de se disputer devant eux à renfort de gros mots, ils continuent de se jeter au visage toujours devant eux les plus basses injures de la rue. Ils ne savent pas!... Je songe à cette miniature de garçonnet — deux ans et demi ! — qui, si drôlement, prouva à ses parents comme il s'entendait très bien à établir la différence des mots et des choses.
— Comprends-tu ça, maman Flore, s'écriait-il un jour, en rentrant de la ru(;, avec un air étonné des phis anmsants, le gamin Pitou (pli a (hmnr un cou]) d(î poing dans la figure à Zeorzes?
— Et qu'a fait mon p<;tit (l('()rg<'s^ interroge sa mère.
— Zeorzes a flcln' un graii<l coui) de poing dans lu (juchIc (!) ;iu gamin Pilou!