LES CHEVALIERS DE LA CLOCHE
Entre les libertaires et ces ^9i<?c^.s-p/r^/,s, ou chevaliers de la Cloche, qui si allègrement viennent en aide au bon imlï'on en dèconilture, n'y a-t-il point atïinitè de sentiment?— ce qui ne signifie pas ode nie l Les propagandistes par le fait poursuivent la destruction de la propriété — les chcwaliers de la Cloche réahsent, sans cou}) férir ! la suppression du propriétaire... Là s'arrête la corrélation, les moyens enq)loyés et le J>ut à atteindre différant sensiblement. (X' serait donc pousser la manie d'assimilation un [xui loin, (|ue de vouloir démoiitror parité d'intentions et d'opinions entre les anarchistes et les chevali<Ts de l;i (llochc, niusi i)a])(i-
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ses du nom môme de l'ordre auquel ils appartiennent : Tordre de la Cloche... de bois !
Chevaliers sans peur, sinon sans reproche aux yeux des propriétaires, ils n'ont qu'une religion : la haine du proprio ; un seul but : venir en aide aux locataires qui ne peuvent ou ne veulent payer leur terme, en les déménageant... à la cloche. Ne pas oublier leur signe distinctif : la terreur des concierges.
C'est depuis une dizaine d'années que les chevaliers delà Cloche, plus vulgairement connus sous le nom de pieds-plats, font une concurrence sérieuse aux déménageurs patentés. On se souvient de la fameuse ligue des antipropriétaires. Elle avait son siège social — pas moins ! — dans le centre de Paris. Là, sous l'œil bénévole de la police, elle accueillait toutes les demandes des locataires gênés, tenait registre ouvert de ses opérations, réglait ses expéditions et s'ef-
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^ forçait de résoudre un côté de la question sociale en supprimant de facto l'obligation de payer son loyer.
La première fois que la presse parla de la ligue des antipropriétaires, les Parisiens, amusés, prirent la chose en plaisantant. Les propriétaires s'en réjouirent moins. Des plaintes furent bientôt formulées, les tribunaux s'en mêlèrent, la police traqua les pieds plats, et l'ordre de la cloche do bois dut se dissoudre.
Dissolution simplement apparente. Nos bons chevaliers n'en continuèrent pas moins, aux nouveaux termes, d'observer les statuts de leur ordre. Et, à chaque petit terme, celui (fui leur donne le plus de travail, ils sont sur pied avant 1(^, jour, prêts â déménager, sans plus se soucier d(^s conci(n*ges que des propriétair(^s.
Actuellement, ils sont dispersés dans Paris, divisés par groupes d(^ ([uarli(M', gi'oupes autonomes (^t iudéjHMidaiits, agissant
indifféremment ici ou là, au petit bonheur des nécessités de la profession.
A la vérité, les pieds plats ne sont pas des professionnels. Ouvriers ayant chacun son métier respectif, hommes robustes capables de porter les 'plus lourdes charges, ils travaillent tous à Fatelier, menuisiers, serruriers, charpentiers, etc. ; ils ne prennent la qualité de déménageurs que momentanément. Non pas à leurs moments perdus, certes ! car les pieds plats sont tenus de marcher aussi bien un jour de semaine que le dimanche. Sitôt que l'un d'eux connaît un déménagement à faire, il court — les lettres de convocation ont été supprimées comme trop compromettantes — il court prévenir les camarades, et, en vingt-quatre heures, dix hommes, vingt, trente s'il le faut, sont informés du jour et du lieu où ils doivent se réunir.
Chose curieuse ! il est rare que les pieds plats soient gênés dans leurs opérations. Ils
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ont d'ailleurs la prudence de prendre quelques précautions. Lorsqu'ils travaillent dans un quartier riche, ils laissent les voitures à une certaine distance de la maison indiquée, inspectent la rue, et, si rien d'anormal n'est signalé, le gros de la troupe se met en marche. Deux hommes gardent la porte de sortie, deux autres vont entretenir le concierge de la pluie et du beau temps, le reste grimpe vivement à l'appartement ({u'il s'agit de vider. Il faut reconnaître ([uo les })ieds plats font preuve d'une célérité iiiconniK* de nos déménageurs ordinair(\s. Kn une heure Tappartement le mieux meublé se trouv»* eoiuplétement débarrassé. Avant (\\m sorlir, \o chef de la bande, une bougie à la main, visite toutes les pièces, touti^s les armoires, et, quoi que dise le locataire il uc laisse rien, pas la moindni vieilhn-ic 1
FA le concierge? dira-t-on. ( )u il ik^ s'aperçoit de rien, et le tour est joué. ( )u il se uiélie, il voil délib^' la bande, et: il veut appe-
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1er les agents. Mais la porte est gardée. Il est seul, et il ne peut, que laisser faire. Pauvres concierges ! L'un d'eux^ voyant sa maison ainsi envahie, jetait les bras au ciel, suppliait, invoquait Dieu, enfonçait furieusement sa calotte sur la tête, ne sachant à quel parti se résoudre. S'attaquer à ces « bandits », quel danger! Mais le devoir? Et, pour se donner du courage, le pipelet de boire petit verre sur petit verre, si bien qu'il avala ainsi un demi-litre d'alcool, juste le temps pour les pieds plats d'achever leur déménagement, et pour lui celui de se griser !
Mais que dire de ce concierge d'une grande villa ouvrière de Belleville, qui fit la joie de tout le quartier? Depuis un an, le propriétaire n'avait pas reçu un sou sur le montant de ses loyers. Fatigué d'attendre, lassé des explications de son concierge, il ordonna une enquête. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en apprenant que son con-
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cierge, loin de redouter les pieds plats, les appelait, les aidait avec ardeur et engageait les locataires à ne jamais payer le terme ! Que de gens rêveraient d'avoir affaire à un pareil concierge !
x\ntipropriètaires avant tout, les pieds plats n'afliclient aucune opinion politique. Parmi eux, on signalait à peine, autrefois, une i3oignèe d'anarchistes. C^ependant, la vérité oblige à dire qu'ils ne se désintéressent pas toujours des événements : la preuve en est dans l'attitude ({u'ils tinrent au soir de l'élection présidentielle du :> décembre
On n'a i)as oublié l'opposition avec la({uell(^ le parti radical intransigeant accueillit la candidature de Jules Ferry à la ])résid('nc(^ de la République. App(;l avait été fait aux troupes révolutionnaires. Toutes les associations ouvrières de la capitale étaient invitées à organiser \\\ résistance an cas oii Ferry serait élu. Olle d(;s ])ie(ls-plats recul
également sa mission. Eparpillés sur tous les points de Paris, divisés en petits groupes, ils étaient chargés, sitôt le résultat connu — et l'élection de Ferry ne faisait doute pour personne — de monter au clocher des églises pour sonner le tocsin appelant les citoyens aux armes.
Depuis un an, la loi assimile les chevaliers de la Cloche aux malfaiteurs ; elle les punit, lorsqu'ils sont pris en flagrant délit, d'une peine sévère : cinq ans de prison î Gela a modifié leur organisation, devenue plus prudente, moins publique, moins disposée à déménager le premier venu. Ces bons chevaliers sont des travailleurs chargés de famille, et l'on comprend qu'ils tiennent moins à s'exposer. Au surplus, en braves gens pratiquant la fraternité effective, ils n'hésitent pas, malgré la loi, à prêter leur ministère à un ouvrier dans la misère. Quelquefois, non contents d'opérer le déménage-
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ment, toujours gratuitement, ils poussent la i^'énèrositè jusqu'à se cotiser entre eux pour venir en aide au déménagé.
Avant le vote de la loi de répression, les propriétaires s'étaient ligués contre les pieds-plats. Dans les faul)0urgs, nos déménageurs, trop connus, commençaient à ne pouvoir plus se loger. Et l'un des plus anciens pieds-plats, (pii depuis quinze ans avait pu se nicher sans bourse délier, rêva ut de couronner sa carrière de chevalier (\r la cloche en allant, dans les mêmes conihtions, habiter l'Avenue de r()i)éra, dut capitnl(n^ à l'un des derni(n's tcrini^s : on ne voulait plus de lui nulle part! Pom' la ])r<Mniér(' l'ois depuis l(S7n, uu [iropriétiiirc réussit à lui faire ac(phtter sa (piillaucc. Le iiiallicureux se crovait déshonoré !