‹ En plein faubourg (moeurs ouvrières)Chapitre 32 sur 43 · DES SYNDICATS PROFESSIONNELS · texte numérisé non relu

DES SYNDICATS PROFESSIONNELS

Beaucoup d'ouvriers sont syndiqués : tous ne le sont pas. Ces derniers, si Ton en croit les raisons qu'allèguent quelques-uns d'entre eux, s'éloignent des syndicats par indifférence, par lassitude, par aversion de tout enrégimentementj par crainte de la fréquence des cotisations, enfin par peur d'une organisation dans laquelle ils croient deviner une association politique, dirigée par des chefs dont il faut, en toutes circonstances et sous peine d'expulsion infamante, suivre le mot d'ordre, quel qu'il soit. D'autres, au contraire, se sont retirés des syndicats professionnels, qui n'avaient revè

leur développement qu'en vue de réunie l'ensemble des forces ouvrières en un blort malléable pour, le jour venu, fomenter la sédition. De ce nombre, à coup sûr, était cet ouvrier qui me tenait les propos suivants au lendemain de l'affaire de la Bourse du Travail :

— Eh bien ! vous les avez vus, leurs syndicats? Ils menaçaient de faire sauter tout Paris. Tas de gueulards ! Toujours des mots, des phrases, puis, quand il faut agir, plus personne ! — « Camarades ! unissons-nous comme des frères, nous sommes le nombre, Dupuy l'Auverpin aura peur de nous, résistons, nous garderons notre Bourse du Travail! » — Et j'applaudissais cc^s clempins-là, nom de Dieu ! J'y croyais i\ tout ça, je disais à la bourgeoise : « Ou va rigoler un brin. V'ià la Connnuue qui revient, faut que j'apprête nion flingot. » Ah! oui, elle est chouette, leur résistance. Les cochons! Au premier pantalon rouge, ils ont

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caiiè... M...! j'en veux plus de leurs syndicats de malheur !

Timidement, je hasardai :

— Que vouliez-vous qu'ils fissent ? Ils avaient la force contre eux. La résistance devenait...

— La force ?. . . la force ?. . . Eh ben ? et ça ? Et, tendant ses deux bras musculeux :

— Ça compte pas, ça ?... C'est pas de la m..., nom de Dieu ! Y en a des comme ça dans Paris, qui auraient pris les fusils, les outils, les pioches, tout, quoi ! pour lui foutre une rossée, au gouvernement de Dupuy et à ses bouffe-galettes de députés ! Pour le coup, ça y était la Révolution ! avec le Quartier latin soulevé, Gharonne, Ménilmontant, Belle ville, qui commençaient à bouger. Ah ! malheur ! On a passé le temps à jaboter et à brailler, et maintenant tu peux te rentrer, mon vieux ! aile est pas encore là> la Révolution... Nom de Dieu de nom de Dieu ! C'est foutant l

Ce révolutionnaire désappointé, d'ailleurs travailleur éprouvé et très appliqué à son gagne-pain, exprimait là un sentiment qui n'aura certainement échappé à aucun de ceux qui, au moment de la fermeture de la Bourse du Travail, ehrent l'occasion de pénétrer dans les fameux rejKÙre^i où Gambetta se promettait d'aller chercher « les esclaves ivres de vin et de sang », avantgarde de toutes les révolutions. Les repalr^.s' étaient agités, les esclaves étaient indignés. Et lorsque l'on songe à l'étrange tolérance avec laquelle le gouv(n*nement laissa grandir l'émeute, pendant trois jours libre! victorieuse ! à la foudroyante rapidité que des poignées de gavroches mirent à la propager du Quartier latin à la Bastille, do la I)lace Maubert à Ménilmontant, gagnant bientôt les hauteurs de Belleville, èvcdllant sur son passage les vieux instincts batailleurs du Paris (jui peine et (|ui soull're, on ne peut s'empêcher de reconnaître ipic les j)ar-

tisans de la violence ont en effet manqué là une belle occasion ! Devant cette agitation imprévue, brusquement transformée en révolte, ils restèrent surpris, hésitants, craintifs, comme si tout les premiers ils ignoraient la capacité révolutionnaire de leurs propres troupes, et ainsi il demeure acquis que Paris, vainement tâté pour un soulèvement général en des époques plus passionnées, sous le boulangisme comme au moment des scandales du Panama, s'est trouvé tjn jour, sans secousse, sinon sans cause, à la merci d'une émeute grosse de périls pour la bourgeoisie, et qui n'avorta que parce qu'elle était sans chefs pour la diriger !

Je constate, je n'apprécie pas. Je répète que, à l'instar de mon farouche interlocuteur de tout-â-l'heure, des groupes d'ouvriers parisiens comptaient sur le concours effectif des Syndicats professionnels pour appuyer la guerre des rues. Trompés dans leur attente, ils se sont pris pour eux de

désaifection, dès lors rejetés dans les rangs, moins éclaircis qu'on ne le suppose, de ce parti, redoutable aux sociétés, où l'espérance d'une transformation sociale s'accompagne toujours de l'idée d'une commotion populaire.

Par contre, l'attitude pacifique des Syndicats professionnels en cette circonstance les autorise à réfuter l'argumentation malveillante de ceux de leurs adversaires qui les accusent de n'être que des foyers d'agitation l^olitique. Que, en temps d' élections, ils s'emploient à assurer le succès des défenseurs de la classe ouvrière, que les ouvriers syndiqués se liguent pour soutenir la candidature de leurs partisans, c'est là une disposition trop inhérente à tous les groupements sociaux pour s'étonn(4^ de la nHrouver dans les Syndicats. Aussi l)i(Mi hnv intervention en matière politi(|U(' n\^st-('lle ({ue la résultante logique et légale du but ([ui leur fat assigné. One dit la loi <ln ::*1 mars 1<S81?

Voici le texte du premier paragraphe de Tarticle 3 : — « Les Syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. » — Or, quels intérêts, d'une importance capitale pour l'une des catégories qui composent notre agglomération sociale, ne se défendent que platoniquement? Comment ne voit-on pas que les intéressés sont forcément amenés à recourir à Tunique moyen qu'ils ont de peser sur les décisions du Parlement, celui-ci ayant seul le pouvoir, dans Torganisation gouvernementale actuelle, d'accueillir leurs revendications défensives, de les sanctionner par une loi, — et cet unique moyen n'est-il pas l'agitation électorale ?, . . En ces dernières années, les protectionnistes, sous la trop habile conduite de M. Méline, ne se sont-ils pas, pour en imposer au Parlement, électoralement fédéré, à l'ombre des Syndicats agricoles organisés dans les régions

ennemies du libre échange, et, soit par voie de pétitionnements, de vœux, soit par leur participation directe à la lutte électorale, ces Syndicats agricoles, dont on oppose habitue lleme.it la sagesse patiente à la turbulence menaçante des Syndicats ouvriers, n'ont-ils alors point fait œuvre essentiellement i)0Utique (1) ?...

1. Inconloslabloment, rinlUience des Syndicats i)i'ol'essionnels au point de vue politiciue est considérable. On peut même dire que la j)rogression du socialisme est proportionnée à leur propre déveloi)pement. I/histoire du socialisme en province en est la démonstration éclatante. Le département des Ardennes, pour ne citer ([ue celui-là, s'est entièrement transformé en peu d'années sous l'action syndicale. Ainsi, aux élections législatives de 1885 (scrutin de liste), hîs socialistes ol>tenaient à |)eine de quinze cents à deux mille voix dans tout le département .• « Kn ce temps-là, écrivait plus tard l'un des (Candidats, M. .I.-H. Clément, nous étions partout rc^us à coups do, ]tierre ! » Oi'alre ans après, aux élections de 18S1> (scrutin d'arrondissement), le candidat socialiste de l'arrondissement de Sedan obtenait 1.3U9 voix. (;L dans rarrondissemenl de

« Hélas ! soupirait un grand industriel devant qui Ton condamnait l'ingérence politique des syndicats professionnels, hélas! pourquoi cette ingérence n'est-elle pas de tous les instants ? Qu'ils s'occupent donc de la politique et des politiciens jour et nuit, s'ils le désirent, mais qu'ils s'occupent un peu moins de nous! »

Mézières-Charleville, M. J.-B. Clément arrivait bon troisième avec 4.468 suffrages. Enfin, aux élections de 1893, à Sedan, le socialiste Lassalle allait jusqu'à 5.000 voix, et, à Mézières, le même J.-B. Clément montait à 6.000, touchant au succès, l'atteignant, sans la tactique maladroite et personnelle d'un comité radical-socialiste qui maintint contre lui, au second tour du scrutin, la candidature de son représentant, faisant ainsi involontairement le jeu du républicain rallié, le comte de Wignacourt, élu avec 8.000 voix contre 11.000 que se, partageaient les deux autres candidats, radical et socialiste. — Evidemment, le parti socialiste ardei>nais ne s'est si prodigieusement développé, en huit ans que grâce à la propagande la plus active et à la multiplicité des Syndicats réunis en une Fédération aussi puissante qu'admirablement disciplinée. Il en est de même pour les autres départements.

Les syndicats professionnels se garderont de réaliser ce souhait. Par une activité incessante, par une pression impitoyable, ils ont triomphé des hésitations ou des répugnances de la majorité des ouvriers. Forts de l'adhésion des masses, totalisant ces centaines de miUe de travailleurs qui naguère étaient sans influence parce que sans union, ils ont, par la fermeté de leur discipline, conquis sur le patronat d'irrémédiables victoires, d'où sortira tôt ou tard la suprématie du salariat. Là où les syndicats n'ont plus à ménager des dissidences encore redoutables, là où les ouvriers d'un même métier, d'une môme fabrique^ sont unanimement syndiqués, le maître de l'usine n'est plus le patron, mais le syndicat. C'est le syndicat qui impose le cboix des ouvriers, décidant le renvoi de ceux-ci ou l'engagement de ceux-là; c'est le syndicat ({ui fixe le taux du salaire; c'est le syiKhcat «pii limite la durée du travail; (*'est le syndicat — cela

s'est VU — qui force la main au patron pour le maintien ou le changement des anciens instruments de travail, — et quand le grand industriel, ayant l'arriére pensée que sa grosse fortune triomphera aisément de la pauvreté de ses ouvriers, s'insurge contre les volontés de son tout puissant censeur, le syndicat le force à capituler quand môme, en décrétant la grève, en la continuant jusqu'à ce qu'il cède, — et il cède toujours, fatalement !

La grève est le moyen extrême. 11 en est un autre, moins violent, en apparence bénin, auquel les syndicats recourent fréquemment : la mise en interdit. Un industriel refuse d'appliquer les tarifs imposés par la Chambre syndicale : défense est faite aux ouvriers de travailler chez lui. Si l'industriel s'entête, il en est réduit à former des apprentis, d'où perte de temps, impossibilité matérielle de livrer les commandes, d'obtenir de ces mains inexercées un travail

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satisfaisant; résultat probable : dispersion de la clientèle. Quantité de patrons se lassent de lutter : maintenant, ils se soumettent à la première injonction. D'autres, malins, encouragent les syndicats professionnels, entretiennent les meilleurs rapports avec les membres influents, flattent leur vanité, — écartant par là bien des dangers, laissés à peu prés en paix dans leurs usines, le syndicat fermant les yeux. D'aucuns, jouant de franchise, mettent le syndicat au courant de leur situation, démontrent l'impossibilité où ils sont d'appliquer rigoureusement les tarifs sans courir à la ruine ou à la faillite, et par là ils évitent la mise à l'index (1). Quel({ucs-nns aussi,

1. Dansée cas so trouvent i)lusieui's jtati-oiis de Paris, ne donnant à leurs ouvriers ([ifun salair(! au-dessous du tarif, et ce au vu et au su des syndii-ats ([ui, h'éssagement, n'interviennent pas, sadianl ipu; s'il iui[>osaient le tarif strict à ces patrous, ('cux-ci s('rai(uit obligés do fermer leurs at(diers. — Mais ne serait^il

en semant la division et la corruption, réussissent à annihiler partiellement Faction des syndicats, restant maîtres chez eux — maîtres du salaire, maîtres de l'ouvrier, libres de renvoyer Tun, libres de diminuer l'autre — à leur guise !

« Prolétaires de tous les pays, unissezvous! » Avant Karl-Marx, Proudhon disait déjà, et mieux : « Unissez-vous ! formezvous en parti ou en classe, afin de défendre vos droits et de devenir quelque chose dans la. nation. »

Le prolétariat a suivi le conseil de Proudhon. Aujourd'hui, il constitue plus qu'un parti : il compose une classe, la classe virtuellement la plus puissante de l'état moderne, dont nulle barrière légale, morale ou-

pas juste de tenir compte de cette anomalie dans les statistiques officielles, où l'on voit que la moyenne générale des salaires se trouve établie, par le fait, sur des données fictives? — D'où il résulte que cette moyenne est encore bien inférieure à celle que nous connaissons déjà !

militaire, ne saurait retarder ravènement niveleur, si, ayant nettement conscience de sa force, elle se déchaînait pour la satisfaction de ses appétits. Et comme, dans f humanité, sous l'hypocrisie des morales et des théologies, les appétits sont tout; com- ■ me les plus vertueux des moralistes qui con- 1^ damnent Fappel aux grossiers instincts de

f riiomme, sont eux-mêmes incapables de se r

libérer de la domination de ces instincts (ils

les règlent sans les supprimer) ; comme la -: richesse semble à quelques-uns n'être que la conséquence de l'égoïsme jouisseur d'une minorité, — vraiment la bourgeoisie serait mal venue à s'indigncu-, au nom de préceptes moraux et religieux (pi'elle enfreint tous ki les jours, de la matérialité des aspirations de ces millions de misérables, auxcpiels elle n'a su donner, par la voix de l'un de ses représentants les plus honorés, ([\w ce mAAo conseil — synthèse de toute sa ])oliti(|U(' en ce siècle pitoyable :

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-^ Enrichissez-vous!

Formez-vous en classe! Et une partie de l'école socialiste s'est premièrement attachée à prêcher la lutte des classes, pour creuser, entre le patronat et le salariat, un fossé rendu infranchissable jusqu'au jour de la bataille sociale !

Mais Proudhon a dit aussi : « L'homme, être libre par excellence, 7i'a accepté la société qu'ici la condition de s'y trouver libre. » Or, l'union exclut la liberté ; qui dit union dit discipline, restriction de l'initiative individuelle, suppression de l'indépendance, soumission de l'individu au vouloir de la majorité. Et c'est là précisément que gît le point faible des syndicats professionnels. Pour résister aux patrons, ils ont dû commencer par discipliner leurs propres éléments. Les mêmes crimes contre la liberté de pensée qu'ils reprochaient aux patrons intolérants, ils les ont commis. Les mêmes procédés autoritaires, vexatoires, coercitifs,

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ils les ont employés. Les mômes règlements de fer dont ils réclamaient la suppression au nom des principes de liberté, ils les ont appliqués. Et aux atteintes portées par le patronat à la liberté du travail au nom des intérêts du patronat, ils ont substitué les mômes atteintes à la môme liberté au nom des intérêts du salariat ! Une excuse : ils s'organisent comme ils peuvent. Le patronat répond : je me défends comme je peux! Le résultat est identique : c'est l'asservissement de l'individu au droit du plus fort !

Pliilosophiquement, les syndicats professionnels ont gravement tort.

Une grève éclate dans une commune.

Trente ouvriers refusent d'y ])articiper. Ou afficlie leurs noms, on les cloue au pilori dans un journal local, on défend aux marchands de vins de leur servir à boire, sous peine de mise à l'index,. on interdit aux coiffeurs de leur couper la barb(,' et les cheveux, on les met au bau de la connnime, (.'t

ces trente ouvriers, montrés du doigt, honnis, frappés, chassés, vivent comme des parias (1).

Dans une autre commune, la Chambre Syndicale avait à se plaindre d'un habitant du pays, sur lequel elle ne pouvait exercer son action personnelle. Par malheur pour lui, cet homme possédait un taureau près de qui chacun menait saillir sa vache. Que fait la Chambre Syndicale? Ne pouvant atteindre l'homme, elle s'en prend à la bête : elle met le taureau en interdit, avec défense aux ouvriers possédant une vache de la conduire à ce taureau (2) !

Passons sur les faits de violence brutale — parfois mortelle — exercés contre des ouvriers non grévistes, passons sur les renvois, imposés aux patrons, d'ouvriers in-

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