‹ En plein faubourg (moeurs ouvrières)Chapitre 34 sur 43 · LA POLITIQUE ET LES OUVRIERS · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE ET LES OUVRIERS

Un membre du Parlement se plaignait avec mélancolie de ce que la France ne lit pas assez de politique : le monde bourgeois, qui se prend de froideur pour la politique du moment que la pente des choses le menace dans ses prérogatives pres([ue séculaires de grand électeur, estime, lui, que le peuple des faubourgs en lait trop. Dépossédée de la direction des esprits, la bourgeoisie n'est pas loin de croire ([ue c'est la politique qui énerve et exaspère la classcî ouvrière, tandis que l'alcoolisme l'abrutit ou l'affole. La politique étant la résultante des intérêts privés ou généraux, les masses doivent adopter celle qu'elles supposent con-

venir le mieux à leurs propres intérêts : il serait donc tout naturel que, préoccupées de ceux-ci, elles s'occupassent de celle-là. Or, il ne paraît pas, malgré qu'on en dise, que la politique les ait « gangrenées » au point que l'assure la bourgeoisie.

Qu'on ne crie pas au paradoxe : le faubourg se désintéresse de la politique. Il n'y songe qu'aux époques d'élections, les abstentions de plus en plus nombreuses établissent en quelle infime proportion : la moitié des électeurs ne va pas aux urnes. Serait-ce parce qu'aucun candidat ne représente leurs opinions ? comme l'insinuent, au lendemain de la bataille électorale, les partis prudemment restés à l'écart de la lutte, qui attirent à eux les voix non exprimées, d'après ce raisonnement : « Toutes les opinions, sauf la nôtre, sollicitaient le corps électoral; toutes ensemble n'ont réuni que la moitié des voix, d'où il suit que l'autre moitié est avec nous, puisque, comme nous,

elle s'est abstenue! » Sophisme ingénieux, par quoi l'on s'imagine galvaniser des partis sans troupes, en leur attribuant les troupes précisément qui ne veulent être d'aucun parti!

Neutres sont ces troupes, voilà la simple vérité ! Est-ce dégoût, ignorance, indifférence?... Est-ce l'effet d'une philosophique connaissance des mouvements inutiles, et les neutres, comparant les espérances attendues du suffrage universel aux résultats obtenus, considérent-ils que le bulletin de vote, vu à travers les faits, sans l'enthousiasme grossissant des rhétoriques tribunitiennes, n'est rien autre (|u'un chillbn de papier, qui jamais ne changeci rien â la vie courante, inapte à modiUer le travail et ses maladies, inq)uissant à su[)primer la misère et ses drames, — lu'tion merveilleuse inventée pour le ])esoin des ambitieux non moins que pour la duixn'ie des masses ^.. Il entre un pou de tous ces scntiiiieiils dans

cettç indifférence ou ce mépris de la politique qui se manifeste chez tant de travailleurs — pessimistes qui envisagent comme autant de chimères jusqu'aux plus réalisables des améliorations sociales dont la promesse s'efforce vainement de secouer leur apathie.

— Le bonheur de l'ouvrier ?... C'est des boniments d'atelier ! L'ouvrier de 1830 ! L'ouvrier de 1848! Et tu crois, toi, à ces balivernes ? Tu te goures, mon vieux ! Plus souvent que j'irai me faire casser la gueule pour des pékins ! . . .

Si, il ira. Voter, plus ; se battre, toujours ! Peut-être sans l'emballement de ses aînés, sans la foi naïve qui les lançait aux barricades. Et pas le premier jour I Après réflexion, après s'être assuré que l'action est engagée 'pour le bon motif : si désillu* sionné qu'il soit — ou parce que désillusionné, et désespéré! — le vrai faubou-» rien ne fuit jamais l'odeur de la poudre.

Quant à la politique pure, il en est revenu.

Ce sont les cercles d'études, les sociétés ouvrières, les comités de quartier, les organisations des partis — avec leurs réunions périodiques, leurs conférences, leur propagande dans les ateliers, — qui entretiennent Tagitation politique, qui recrutent des adhérents, des électeurs, habiles à lutter contre la torpeur de la masse en l'aguichant par les rivalités de personnes et l'aiguillon des vanités surexcitées.

On a dit que les marchands d(; vin constituent les meilleurs agents d(^ propagande électorale. Et il est certain, s'ils veulent s'en mêler, que leur continuclL; tVé(pi(Mitation des électeurs leur couCérc une certaine influencer sur eux. ]\Iais hîs comités en ont davantage. Ils sont les maîtres tout puissants, sous leur bannière s'enrégimentent les ibrces électorales du (juartier. Aucun condtdrd n'oserait enCreinih-e le mot d'ordre donné par les commissions (wècn-

tives; ce mot d^ordre est admirablement respecté.

La force des comités triomphe, heureusement pour les partis révolutionnaires, de la jalousie inhérente à trop d'individus. Gomme chez les bourgeois, l'ouvrier voit d'un œil jaloux tout homme qui s'élève, sans s'inquiéter de savoir si son travail, son intelligence, son dévouement, ne l'ont pas poussé plus que l'intrigue et l'ambition.

Un jour d'élection au Conseil municipal, après le résultat :

— - Elu, Untel, candidat socialiste révolutionnaire.

— Ah ! le malin, en voilà un qui a fait son affaire!

— Pour sûr ! il ne gagnait pas quatre francs par jour ; maintenant, il a cinq cents francs par mois. C'est de la chance tout de môme !

— Qu'est-ce qu'il est de plus que nous? Est-ce qu'il sait quelque chose? Moi aussi,

EN PLEIN FArBOURG 209

Je pourrais bien être conseiller municipal.

— Je t'crois ! Pas besoin d'être savant pour toucher des pots-de-vin !

Cette scène pénible, écœurante, dont les acteurs étaient les camarades mêmes de Phomme ainsi déchiré, bafoué, pour qui tout les premiers ils avaient voté, mais qu'ils commençaient déjà à « lâcher » parce qu'il réussissait... avec leur concours ! je l'ai vu se répéter chaque fois qu'un ouvrier arrivait à quelque chose. Je mo souviens surtout de la façon cruelle dont fut accueillie la candidature à la Chambre d'un ancien membre de la Communes, ancien député, qui solhcitait de nouv(3au les suffrages des électeurs :

— Toujours les mêmes, alors ! 11 ne se trouve pas assez riche, ce bouffe galette!

— Il est donc riche ?

— Bien sûr ! A des centaines de mille francs.

Le candidat au([U('l on r(q)r()(*hait ses

richesses était un ouvrier à qui la politique avait fait perdre son travail, qui élevait cinq enfants, qui depuis dix ans se débattait dans la misère ! . . . Ce n'est pas seulement la division qui annihile la classe ouvrière, c'est la jalousie...

Et aussi rinfatuation de quelques-uns, les prétentions de braves gens tournés à l'homme fort depuis certaines lectures, certaines fréquentations. Ici, la vanité ajoute à la jalousie un piment d'orgueil étroit qui resserre l'intelligence, qui exalte l'imagination au delà de la raison. Tel ouvrier pour avoir mal compris, mal digéré un livre acheté à l'étalage d'un bouquiniste (j'en ai vu un apprendre par cœur, pourquoi? un vieux fatras de médecine du xviii^ siècle, par lui trouvé sur les quais), se met à disserter de tout et sur tout, n'admettant pas que l'on se permette de soupçonner sa compétence, de relever ses erreurs.

Autant il est intéressant d'écouter l'on-

EN PLEIN FAUBOUR(r 211

vrier intelligent, qui cherche à s'exphquer le pourquoi des choses, pourquoi il désire telles réformes, tels changements, et il faut se persuader que celui-là fera école, autant on éprouve de malaise à suivre les prétentieux discours de l'ouvrier (|ui croit tout savoir, qui veut tout prouver, arrêtant les ohjections par cette interruption sans réplique :

— Parce que je suis ouvrier, est-ce ({ue j'en vaux pas un autre?

Des fois, il y a do quoi rire.

On avait mis sur lo tapis les oraUnu's socialistes. Des habitués de réunions i)uhU([U(^s vantaient l'éloquence de M. .Milh^-and, do M. Jules Guesde.

— Eh l)ien ! centre eux tous, vous m'entendez? interronq)it un citoyen jiis([ne-lâ resté silencieux, (Mitre tous, pas un n'oserait garder la tribune si j(; m'y [)i'éseulais.

— Faut le faire, alors !

— Avec ç'd que je me suis gêné! 11 y a

deux ans, à un meeting, j'ai dit mes idées au citoyen Millerand : il m'a répondu que j'étais trop fort pour lui !

Henri Rochefort est en cause. Des ouvriers attaquent le proscrit, d'autres le défendent: y en a-t-il comme lui pour dire ses vérités au gouvernement? Il ne mâche pas ses mots, celui-là ! il en dit de bien bonnes, mais où prend-il tout ce qu'il écrit, ce diable d'homme? etc.. Quelqu'un se lève, me frappe sur l'épaule et, à voix basse :

— Voyez-vous! patron, Rochefort, vous le lisez, hein? eh bien! ce n'est rien à côté de moi. Si je voulais, tous les matins les Parisiens seraient terrifiés. On parle de lui, de Voltaire. Penh!

Je le regardai : il était sérieux !

A côté de ces énormités, trop fréquentes, hélas ! on rencontre des intelligences d'une lucidité, d'un éclat surprenant. En prenant leur absinthe, sur le comptoir, deux ouvriers, expliquant leurs préférences pour

deux journalistes libertaires des plus connus, me désarticulèrent le talent de ces écrivains avec un à-propos, une sûreté de jugement, que leur eût enviés plus d'un critique, les comparant l'un à l'autre, faisant exactement ressortir leurs qualités et leurs défauts, et cela sans pose, modestement, aussi facilement qu'ils eussent accompli leur besogne coutumière.

Ce serait folie que de prétendre demander à tous les ouvriers le môme degré d'intelligence et d'instruction. Les générations montantes leur apporteront heureusement des esprits tout aussi développés, avec des ouvertures sur toutes cdioses, un savoir peutêtre mal digéré, encore incompréliensible pour beaucoup qui n'auront pu apprendre que machinalement, mais ces pr(3miéres notions ne seront-elles point préférables à l'ignorance totale?... Pour l'instant, hi sottise est maîtresse en b(niucon[) de jug(^ments. Avec son ûTand fonds d{^ crédulité

native, l'ouvrier, devenu, par les circonstances, méfiant à l'égard de qui est audessus de lui, est entraîné aux suppositions les plus malveillantes, en outre disposé à croire vraies les calomnies les plus invraisemblables. Ainsi, les journaux lui sont particulièrement devenus suspects, mais il suffît que l'un d'eux se fasse, sans preuves ! l'écho d'un scandale touchant les grands pour que, sur ce point, lui soit accordée la confiance la plus absolue. On peut juger par là, en écartant les divulgations justifiées sur les compromissions, les concussions parlementaires, tout ce que l'on a imputé aux députés, après le boulangisme et le Panama. Que ces messieurs se persuadent bien de ceci : si, par un dernier vestige de respect irraisonné pour tout ce qui fait partie du Pouvoir, leur fonction en impose encore, par contre leur personne ne jouit point de la même faveur. C'est qu'aussi quelques-uns d'entre eux ont donné trop

EN PLEIN FAUBOT'Ra 215

beau jeu à la déconsidération publique.

Maintenant, les confondant tous dans la môme réprobation, on les croit capables de tout. Témoin cet ouvrier qui, discutant avec des camarades à propos des amendes applicables aux mécaniciens des chemins de fer en cas de retard des trains, affirmait ceci — parce qu'il en était convaincu :

— C'est encore nos députés (pii ont voté cette loi... pour mettre le montant des amendes dans leur poche ! ! !

Ahuris, ses camarades le voulurent détromper : impossible ! cela était entré dans sa tête pour n'en plus sortir.

... La crédulité des foules, quel appoint pour les partis avancés !... Vanité et jalousie, c'est la contre-partie. A cette plaie, il y a un baume : l'esprit frondeur de la race. Le plaisir de faire échec au gouveruenK^nt engage à bien des choses. l)(^piiis nu sié(4<% les partis d'opposition n'ont cessé de i)rollter de cette disposition hmée: c'est une lAnuide ,, force qui leur est ac(iuise ])()!ii' loir-tcnips.

Page 1