LES REUNIONS PUBLIQUES. LA SALLE FAVIE
Quelque détaché qu'il soit de la politique, l'ouvrier reste très friand des réunions publiques : il aime les beaux parleurs. Mais, en plus des discours que parfois il savoure en artiste, il lui faut aujourd'hui l'attrait du danger, l'imprévu de la bagarre, le spectacle des orateurs aux prises avec la foule hurlante montrant le poing. Un homme qui se débat sous le flot des injures, des interruptions, qui s'affole sous les huées, quelle partie de plaisir!... Et quelle joie! si, pour les ministres, pour les députés, pour la bourgeoisie, l'orateur sait trouver des épithétes caricaturales, des injures ?
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dégradantes, des menaces inouïes : plus son langage est violent, plus on l'applaudit.
Tous ceux qui applaudissent ne partagent pas l'opinion de celui qui parle. Tous ceux qui sifflent, et qui crient, et qui huent, n'ont pas toujours un sentiment de haine contre celui qui succombe. La plupart (sauf les hommes enrôlés à tant par tête pour soutenir ou combattre l'orateur), de braves gens, venus les mains dans les poches, après avoir tranquillement avalé leur soupe, en spectateurs qui se promettent de compt(3r les coups et de s'amuser. C'est l'atmosphère enfiévrant ces tragi-bouffonnerios ({ui Ic^s transforme en acteurs. Voyez au vote de l'ordre du jour. Combien lèvent la main ?... Cent sur mille ! Les neuf ccuits autres s'en sont allés dés la un des discours en ^o, félicitant d'avoir assisté à une pareille soirée d^ engueule me ni.
Symptôme effrayant pour les démagogues, non moins ([ue pour l<'s idoles du jx'uple !
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La tribune aux harangues vacille, compromise par le boulangisme, qui a perfectionné, et c'est le plus durable souvenir de son passage, l'art d'organiser le chahut dans les réunions publiques, sapée par les « compagnons », qui enseignèrent au peuple à marteler les coups de gueule avec les coups de poing. Système de pugilats depuis trouvé excellent par des faiseurs de réunions — qui ne sont pas anarchistes ! Liberté de la tribune!...
Comme si elle était promise à une fin prochaine, destinée à suivre dans sa mort la liberté de la presse, offerte en holocauste aux régimes déchus par les répubhcains repentis, les saUes où elle s'affirma se mettent à disparaître les unes après les autres. Et Lévis, et Graffard, et La Redoute!... Et Faviè, debout encore, mais déjà marquée pour la pioche des démolisseurs, Favié, l'une des plus anciennes, longtemps le rendez-vous des orateurs révolutionnaires, qui demain
cédera la place à une maison de rapport, telle la salle Lèvis, à laquelle elle aura survécu à peine quelques années.
C'est, rue de Belleville, au numéro 13, une haute et large porte à deux Ijattants que surmonte, depuis de longs mois, une bande de calicot où se détachent ces mots :
A louer, poui- cominercc ou industrie.
Vaste salle d'une siiperlicie de 1.100 mètres.
Inscription banale à cou[) si\r, qui ne dit rien au passant, malgré ([U(^ si suggestive, si fertile en souvenirs !
Les nouvelles générations lu} connaissent la salle Favié que comme Heu (h^ réunion publi({ue; mais, dés loiigtc^mps, elle avait acquis une notoriété d'un autre genre prés des Parisiens curieux (ît ({ui s'amusent, très courue pour s(îs bals populaires, bals pittoresques, vivants, oii brillèrent cliicards et débanhuH's, lllles du ixuiple et danseuses (*élébres, telle MoL-adoi', où triompha,
suivi ^cle sa bande échevelée, lord Seymour, dit « Milord l'Arsouille ».
Ce fut en 1830 que le « père Faviè » fonda le bal qui porte son nom. A cette époque, Belleville était encore un village des plus riants, agrémenté de maisons de campagne perdues en un fouillis de verdures, de jardinets, plein de bosquets attrayants qu'ornaient les liserons et les soldanelles, de bruyantes guinguettes, envahies, le samedi soir et le dimanche, par la foule des Parisiens, qui venaient rire, danser en ce petit paradis tout de joie et de plaisance. La rue de Paris (nom donné, en 1814, à la rue de la Montagne, devenue rue de Belleville en 1860), était le rendezvous général. On y trouvait quantité de plaisirs, de divertissements de toutes sortes, quantité de bals en plein air ou installés dans des salles de très primitive ornementation. Homme avisé, pratique, M. Favié, pour attirer le public, fit élever, sur
l'emplacement d'une guinguette, une immense salle mieux aménagée (c'est celle dont la disparition est annoncée), vaste (fuadrilatére pouvant contenir plus de trois mille personnes, qui, paraît-il, n'a subi aucune modification depuis 1830, sauf l'installation d'un café derrière la salle, et la reconstruction, il y a vingt-cinq ans, do la maison de façade, qui était alors une bâtisse de commune apparence.
Le bal Favié fut rapidement acbalandè.
On y accourait en foide. Los bandes Joyeuses qui se rendaient à l'îlo d'Amour n(^ manquaient pas de paraître ensuite au nouveau bal. Sa vogue balança bientôt c(dle do^ bals Boiteuzet, du Sauvage, mais surtout la réputation de l'ancien et fameux bal Dénoyez, placé en face Favié, là même; où, aujourd'hui, est situé le concert (j(\s I-'olios-Lelleville. Débardeurs oA contrebandiers, ouvriers et jeunes g<Mis, oommis et grisolles de la ville s\y (îoudoyaioMit fi'ateriiellcinent
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autour des saladiers de vin. Pourtant, me disait un vieux Bellevillois qui s'y aventura en 1842, il était dangereux pour des gens « trop bien mis » de s'y égarer : on les montrait du doigt, prêt à leur faire un mauvais parti.
Pareillement au salon Dènoyez, le bal Faviè était, au mercredi des Gendres, le quartier général des déguisés, des fêtards : ils s'y réunissaient pour former le cortège de la Court ille.
Milord l'Arsouille en tête, le monde de la noce effectuait la « descente de la Gourtille », les voitures chargées de femmes et de leurs cavaliers partant de chez Favié pour faire le tour de Belleville au milieu des quolibets, des cris d'une foule follement enthousiaste. Ge spectacle a été mis à la scène dans une pièce jouée vers 1835, les Deux Faubouriens, dont le clou, qui décida le succès, était la vue de la salle Favié, avec l'acteur Taillade haranguant la
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foule à côté de son camarade Lacressonniére. Proche la salle Faviô habitèrent Déjazet, Mélingue, Geoffroy, du Palais- Royal, d'autres encore.
Sous l'Empire, le bal Faviè atteint son apogé'e. Il était alors assez bien fréquenté. Les ouvriers y allaient volontiers en famille se délasser de leur travail; 1(3 monde des souteneurs et des tilles publiques ne s'y trouvait pas en nombre dominant, comme dans ces dernières années. Lt3 bal était bien tenu. A part les disputes inévitables en ces réunions, point de bagarres sanglantes, pas de tumulte dangereux. Aussi ])ien, si (juidque danseur troublait la léte, le i)ér<' Favié qui connaissait et tutoyait tout le monde, prenait l'instrus par l'épaule, le sortait luimême, aidé souvent par la mère l^'avié, une brave et forte fennne, (jui intervenait dans la bagarre sans craindre de ftii/w \r coup de poing.
S'étant enrichi sous le réi;im<^ impérial,
le père Faviè refusa absolument de prêter sa salle aux orateurs de l'opposition : « Je me f..., disait-il, de la politique. L'Empire m'a enrichi. Allez débiter vos sornettes ailleurs. » Et, en effet, ce fut en face, à la salle Dènoyez, que Gambetta, Flourens, Vallès, etc., prononcèrent, en 1869, la plupart de leurs discours. Mais, sous la Commune, le père Faviè dut prêter sa salle malgré lui. On y entendit alors Jules Vallès (installé à demeure dans une maison voisine), Amilcare Cipriani, Ranvier, Ferré, Rochefort, Allix, etc. Le 18 mars, au matin, la famille Faviè eut la douleur de voir une barricade, défendue par deux pièces de douze, se dresser en avant de la fameuse salle, barrant la rue de Belleville au-dessous des rues Dénoyez et Vincent.
A la mort du père Faviè, survenue à cette époque, M. Baluze, à la fois son gendre et son chef d'orchestre, recueillit la succession. Mais les beaux jours étaient passés.
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Une période nouvelle commençait : celle des réunions publiques et des bals crapuleux. Peu à peu, les ouvriers y fréquentèrent de moins en moins. Ce devint le rendez-vous des souteneurs, des filles publiques de bas étaïA'e; leur présence contribua à taire perdre au bal Favié sa vogue et sa réputalion d'autre fois. Et c'est à peine si les habitants du
, quartier y venaient les jours de bals masqués pour voir entrer les travestis. On dan, sait les dimanche, lundi, j(nuli et sauKKli. « Bal sans rétribution », était-il écrit sur la porte, le prix des dans(^s ayant été supprimé. Mais il fallait consonuner. Les garçons, ayant les morceaux de sucre dans l<Mir
■} poche, les distribuaient aux l)uveurs, ({ui savouraient avec délices
Lo saladier de vin avec sucre tondu,
comme eût écrit François Coppêe.
Le bal Favié fut un chami) d'obscM-vation
cher à plusieurs artistes. Deux d'entre eux surtout s'y rendirent fréquemment : le dessinateur André Gill et le poète Jean Dolent. Celui-ci utilisa, dans Amoureux d'art, en les transposant, plusieurs de ses observations, tandis que son ami André Gill, qui, à chacune de ses visites, notait en deux ou. trois traits rapides un geste, une attitude, une physionomie, enrichissait de ces croquis ses inoubliables caricatures.
Mais Gill, et on peut le regretter, ne connut pas les habitués de la salle Favié aux jours des réunions publiques. On y voyait alors le ban et l'arrière-ban des partis avancés. Citer des noms serait impossible : depuis Louise Michel jusqu'au citoyen Allemane, depuis M. Vaillant jusqu'au compagnon Georges, lequel des orateurs socialistes ou anarchistes, ne s'y est pas fait entendre ? Les réunions publiques succédaient aux réunions publiques, les meetings aux meetings, alternant soit avec un match de bil-
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lard, soit avec des concerts au bènétice d'artistes dramatiques, et tout le personnel révolutionnaire déniait sans laisser de souvenir bien curieux.
Le seul souvenir intéressant — mais celuici, tragique ! — que Ton ait gardé de ces réunions, sans parler du bal monstre donné le 18 février 1888 par les révolutionnaires, en protestation contre les l)als d(^ rHùtel-doAllle, concerne la mort du général Eudes. Le dimanche 5 août 1S88, les blanquistes avaient organisé une grande réunion motivée par les grèves des tf^rrassiers et des verriers. La réunion ouv(M'te à trois heures et demie, Eudes, ancien général de la (lommune, en lut nommé i)résid<MiL 11 monta à la tribune, prit la parol<\ prononça un discours des plus violents, s'écriant : « llontc^ aux riches! Honte aux traîtres! lïonb^ à lu bourgeoi... » 11 ncî put a(li(n(M' le mot : on le vit tomber sur le pui)itre. les bras en avant, la tète sur la carafe d'eau. Ses amis