OUVRIERS ET PETITS BOURGEOIS
Petits bourgeois!...
Sauf l'impertinence dédaigneuse dont elle se pare, sauf cette affectation de supériorité qui sent son parvenu, quelle dénomination caractériserait mieux cette classe intermédiaire de la société, qui, sortie du peuple, s'efforce de l'oublier, rejetant la blouse, méprisant les métiers manuels, déformant ses mœurs originelles en croyant les corriger, avec quelles pitoyables gaucheries ! — classe située dans la hiérarchie sociale tout juste un degré au-dessus du prolétariat, et qui, malgré qu'elle y prétende, ne végète encore qu'en marge de la bourgeoisie, jusqu'à ce que les clrconstan^
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ces aient prononcé le Dignus esi hit rare. Do la bourgeoisie, elle ne possède ni Faisance, ni l'indépendance, ni Tautorité prépondérante dans la direction tles affaires du pays, pas plus que ces apparences de traditions Yoltairiennes et frondeuses par où les bourgeois cossus en imposent aux simples, en vérité toutes qualités d'état uni({uement acquises par droit de con({uéte, mais dont il serait puéril de mov Tutilité contingente, puisque elles forment l'ensembh^ d(^s conditions actuellement reipiises pour la gérance de la fortune publique, c'est-à-dire ce que Ton appelle rex(n'cice du Pouvoir. Indécise, instable, incertaines, non! cette classe bâtarde n'est point partie intégi'ante de la bourgeoisie. Et, pourtant, s(^s allures déjà importantes, ses désirs d'ascension, les rêves de fortune, les ambitions de place iV^ la plupart des si(Mis, enlln cette coiiiiuuiie démangeaison (Varrirci- (pii, eu b;is coinine en haut, entraine h; vuli;aire à tant de sot-
tises et d'erreurs, tout concourt, par le devenir, à lui créer un état d'àme bourgeois qui la rapproche davantage du patronat que du prolétariat. Bourgeois, non pas ! Petits bourgeois, certes! En ne prêtant à la comparaison que ce qu'elle exprime des sentiments intimes de cette classe, on pourrait l'assimiler à la chenille sur le point de se transformer en papillon, et en dire qu'elle est la larve de la bourgeoisie.
Gomment le papillon aimerait-il la chenille?
Comment la larve ambitieuse qui espère les ailes du papillon aimerait-elle la vilaine chenille qui ne sait que ramper et ronger ?
Et le petit bourgeois de nourrir contre l'ouvrier une sorte de répulsion d'autant plus forte que le bourgeron paternel est moins loin de ses yeux. Ecoutez-le se plaindre de la cherté des vivres ou du ralentissement des affaires. Rarement il ose en accuser l'égoïsme des ploutocrates, la rapacité des
accapareurs, l'incapacité des gouvernants. Toujours il s'en prend aux ouvriers, il blâme leurs exigences, il souhaite un maître pour mater leur esprit de révolte, et ce lils de travailleur se désole aux revendications des travailleurs, soupirant : « Il n'y a plus d'ouvriers ! » Chez les lennnes, cette répulsion emprunte à leur exagération habituelle un ton comique. Que de petites bourgeoises qui se croient de « grandes dames » parce qu'elles affectent une aversion profonde pour les ouvriers ! Combien, (ui grosse peur de la basse classe — ainsi disent-elles ! — se garderaient de risquer leur chétive personnedans les faubourgs, et même ([ui ue peuvent entendre louer les ouvriers sans s'écrier, avec des minauderies pUis grotesques qu'aristocrati({U(îS : « Quell(3 hornuirl... »
Entre ces petits bourg(îois et les ouvriei's, la question souvent se pose de savoir s'il y a antagonisme. Sentiments à jiart, cela re- VKmt à s(^ d(Muander si les revendications
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des seconds s'accordent avec les aspirations des premiers.
Tous les deux, l'ouvrier et le petit bourgeois, sont naturellement amenés, autant par un instinct d'amélioration que par l'aiguillon de la lutte pour la vie, à envier un sort plus heureux que celui dans lequel les plaça la naissance. Chacun d'eux aspire à monter. Mais dans quel but, dans quelles proportions, jusqu'où?... C'est le point de divergence, où l'on voit nos deux mécontents, lancés à la recherche du bonheur en un même sentiment d'affranchissement, se bifurquer — l'un sapant la bourgeoisie pour l'abaisser jusqu'à lui, l'autre l'escaladai^t ppiir s'élever jiisqii'â. ellp.
Employé, p.etit cQmiijerçant^ foi^ctionnaire subalterne j le petit bourgeois {^'achemine vers upe amèlioratiqn cje ^a situation personpelle, sans poursuivre un changement par quoi soit modifiée, pareilleinent et au môme jour, la situation de ses égaux. Il
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peut gémir des misères communes, il les peut déplorer avec révideiite sincérité d'en désirer la Un. Mais l'égoïsme humain le mène, et Ton apprend dans le courant de la vie que certains hommes ne connaissent pas de meilleur moyen de faire le honheur de leurs semblables ([ue de connnenc(^i' par assurer le leur même. Soit donc (|U(^ l'espoir de i;'ains plus considérables tende sa volonté à élargir son négoce, soit (|U(3 la position pacifique et bien assise des rondsde-cuir fixe le maximum de ses efforts à gravir les échelons des bun^nucraties, soit enfin que, plus ambitieux de ce qui brille que de ce qui reluit, il sacrille l(3s sûrs revenus des emplois inféritMirs aux incertains bénélices des ('arrières libérales, l'indèpeudance des médiocrités heureuses à Teiirégimentement dans les Couetious estauijiillét^s par TEtat, — le. pf^tit bour.u'eois en tout vise à c(Ut(î chose uni(|ue : s'èlevei* au-((essus (je sa coi}dition présente, ])ar eonsé([uenl au-
dessus de ses égaux, et cela Tamène à mettre en pratique la théorie du « chacun pour soi ».
Moins libre de ses mouvements parce que son instruction rudimentaire favorise peu en lui l'esprit d'initiative, moins apte aux projets à longue échéance parce que la même tâche bornée de chaque jour restreint ses horizons au salaire quotidien, moins souple et moins ambitieux parce que la continuité d'un travail manuel déprimant le rend forcément plus brutal, plus terre à terre, l'ouvrier saurait-il être autrement qu'opposé d'intentions et de moyens au petit bourgeois ?
Augmentation de salaire, participation aux bénéfices du patron, retraite pour la vieillesse, ses rêves dépassent-ils l'espoir de ces améhorations capitales? Et, encore que parfois il défaille ou s'insurge, n'est-il pas à peu près persuadé, depuis Proudhon, que, seule, l'union lui en facilitera la réalisation? Ainsi,
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privé des moyens d'expansion qui appartiennent en propre au petit bourgeois, limitant son ambition à modifier les conditions de son gagne-pain — sans oser songer à se libérer de l'atelier, se sacliant trop faible pour atteindre isolément le but de ses efforts, l'ouvrier, ennemi-né de rinvidnalisme, soumet les droits de chacun aux intérêts de tous. A l'action personnelle du petit bourgeois, il oppose l'action collective de toutes les forces ouvrières, désormais fondues « en un parti, en une classe » : l<^ prolétariat un et indivisible.
Les revendications du prolétariat s'acconimodent-elles de l'organisation sociale avec laquelle nous essayons d(i vivre?... 11 serait ironique d'insister. Sans êvo(jiier la vision d'un bouleversement général, })ers[)ective ([ui déplaît aux pusillanimes, il est indéniable (pie ces revendications suggèrent aux uns Tespèrance, aux autres la crainte d'une Iransiorination sociale au moins p;irliell<'. dont la
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bourgeoisie ferait tous les frais. En est-il de même des aspirations du petit bourgeois ? Non, sans doute, puisque ces aspirations portent précisément le petit bourgeois à désirer de se faire une place dans cette môme bourgeoisie, et que, loin d'en attaquer les intérêts conservateurs, ayant pour tout but de se les assimiler, logiquement il les doit épouser.
De cette conflagration d'intérêts entre les ouvriers et les petits bourgeois découle une probabilité d'antagonisme inévitable. Aussi bien, tandis que ceux-là passent, armes et bagages, aux partis révolutionnaires, ceux-ci se resserrent autour, du drapeau de la bourgeoisie pour former, avec les paysans, le gros de son armée. Reste à savoir si, à son tour, cette armée ne se bissera *i pas entamer (d'aucuns assurent que cela commence), si le socialisme, pour ne parler t que de lui, qui, habilement, sait toucher le, point faible, qui, en vrai parti d'opposition
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et d'ambition, admet toutes les conversions, profitant, pour le moment, de l'esprit de haine ou de vengeance dont sont animés certains bourgeois déclassés ou seulement turbulents, si le socialisme n.e triomphera pas, là aussi, des sentiments individuels, en déchirant aux yeux des intéressés le voile déjà si échancré des misères bourgeoises.
Ce que sont ces misères bourgeoises, d'autres l'ont dit (1), qui peut-être eurent le tort de les vouloir peindre plus poignantes, plus lamentables que les misér(^s ouvrières. Jadis, les ibnctionnaires de r()r<h'(' judiciaire ou administratif no prétendaient ([ifâ Thonneur. Aujourd'hui ({uMls songent an [)rolit, il est incontestable qu'avec s<'s dix-lmit cents ou ses deux mille francs d'appoinlenients annuels, un conseiller de i)rèfectnre, nn substitut n'a guère le loisir de faire ligure dans les salons du chef-lien. La bourgeoisie,