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qu'au rire succédait Tatteiition : le 11 août 1893, dans un meeting tenu à la salle Faviè par le Comité de la grève générale, les orateurs les plus écoutés, les plus applaudis, se trouvaient être des compagnons !

La semence avait germé, épandue qu'elle était en une terre d'une rare fertilité ! L'âpreté de la lutte sociale, le dégoût du parlementarisme, Jusqu'aux déceptions que laissa après lui le boulangisme salué comme le chimérique gouvernement qui devait faire le bonheur du peuple, — et l'affaire Wilson, et les scandales financiers, et les tripotages d'une Chambre à tort ou à raison tout entière compromise dans l'opinion publique par les révélations du Panama, — quinze ans de grèves, quinze ans de désillusions, quinze ans de pourriture, — toute cette agonie purulente d'un siècle avait troublé l'âme du faubourg, infiniment las d'espérer ! Surgirent les compagnons, anathématisant ces temps de décadence, prêchant le retour à

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rètat de nature, en l'évocation d'un épouvantable cataclysme auquel ])réludait la bombe, telles les trompettes du Jugement dernier. Alors, devant cette convulsion, les organes de la bourgeoisie se montrèrent étonnamment mesquins et maladroits : ils foudroyèrent Tanarcliie (pii semait ses pas de victimes Innocentes, ce qui semblait signifier qu'ils l'excuseraient le jour où elle lerait des victimes coiipaJÂes; ils la voulurent pulvériser au nom de la i)ropriètè, (3t connue le faubourg ne possède pas, il sépara sa cause de celle des possédants. S'ajouta la rèi)ression — l'écliafaud. Telle la foi d(^s [)r(Muiers chrétiens triomphant })ar 1<' martyjv. telle, à chaipie condanmation ({ui la fra})j)ait en ses disciples, l'Anarchie s'étendait, s'inllltrait. Par les c(4itaines d'arrestations opérées chez les humbh^s, la répi-ession ])renait un caractère de persécution contn.' les miséreux, et les miséreux se eotisaic^it ])uur adoucir, à Mazas, la détention des prévenus

— leurs frères... Et, comme — - invinciblement — la sympathie des foules s'en va aux ennemis des sociétés qui les tiennent courbées sous le joug insupportable de la Richesse, les travailleurs, en désarroi de leur détresse, se sentaient attirés vers les anarchistes, dans l'indifférence complète des doctrines et des théories, créant, en une communion d'amertume, de misère, de sombre désespérance, un anarchisme aussi terrible pour les classes dirigeantes que la propagande par le fait des militants : l'anarchisme de sentiment!

Exactement huit jours avant l'attentat de Vaillant, un pubUciste, qui dès longtemps s'accoutuma à alterner ses stations au boulevard avec de fréquentes visites au faubourg, d'un air détaché annonçait, en un groupe de politiciens incrédules, l'explosion procliaine du Palais-Bourbon. Après le 9 décembre, un de ces politiciens le rencontrant :

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— Ah! ça, vous saviez donc quelque chose, vous ! pour être aussi bien informé ?

— Mais non! C'était dans Vain,.. Allez dans les faubourgs, écoutez ce qui s'y dit, et à l'avenir vous serez moins surpris.

De fait, lorsque, sept heures sonnant, au soir de cette journée historique, quoiqu'un, entrant dans l'estaminet, s'écria, en riant : « En v'ià une nouv(3lle, Vaqiiariuin a sauté! » personne ne parut étonné. On s'y attendait ! Il y avait là de nombreux ouvriers — c'était un samedi de paye — sortant de l'atelier, venus prendre une verte en passant : aucun ne s'émut, aucun n'eut un mot de commisération.

Mais il plut des quoUbets, il plut des injures.... à l'adresse des victimes, avec le regret, à haute voix exprimé, que le nombre n'en fût pas plus él(3vé : « Carnot devrait décorer celui qui a fait le coup. — C'est un bon bougre, (-(^hii-ln î — Ils ne (h^-

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valent pas être à la noce, les vingt-cinq francs! — Pour ce qu'ils font, autant les supprimer! — Pour sûr! — Ça va leur mettre le feu quelque part, peut-être bien qu'y vont s'occuper de nous? — Oui, pour nous fourrer dedans, les charognards! — Cinquante victimes! En v'ià de l'ouvrage mal faite. Sacré maladroit, va ! — Y a pas, c'est de rudes hommes, ça, les anarchos!

— N'empêche qu'y se font toujours pincer !

— T'as raison, y sont pas forts. — En ferais-tu autant, toi ? Et puis, c'est pas sûr qu'on le pince, celui-là, s'il s'est ensauvé !»

Vingt minutes durant, ce feu croisé dura. Le soir, en la salle pleine, comble, on but, on chanta, comme d'habitude. L'attentat était oublié, personne n'en parlait. Seul, un saoûlot voulut y ramener les conversations : « Qu'est-ce que vous en dites, les enfants? ils sont touchés, nos députés. — F., s-nous la paix, avec tes députés. Qu^est-ce que ça

.nous f.. t? » Et, pour le jour, il n'en fut plus question.

Mais quand on sut le nom de l'auteur de l'attentat, quand on connut par les journaux son existence de paria — l'abandon de ce bâtard livré à toutes les tentations de la Rue, marchant dans la vie entre le Grime et la Faim, tandis que, en une gontilh^ maisonnette ravissante de verdure, aux treillis enroulés de vignes follettes, érigeant la bonne fumée de ses fourneaux sous le ciel clair de cette région des Ardennes qui réjouit l'œil par la luxuriance de ses riches végétations, grassement vivait le Père, insouciant de ce lils misérable, heureux e respecté, lui ! l'ancien gendarme devenu receveur-buraliste, protégé et nourri par l'Etat, en bon et loyal servit(nir, — (piand le peuple connut on leurs détails les ])r()dromes de l'acte de Vaillant, alors son cœur fut bien prés de Tabsoudre.

Aux railleric^s, aux hâbleries (hi i)remior

jour, succéda comme une gêne commune, un sentiment de tristesse dominant toutes préoccupations étrangères.

C'était en plein chômage hivernal. La misère étreignait le faubourg. Pour tous les travailleurs, qui en souffraient mêmetnent, incertains du lendemain, inquiets du crédit qui fuyait, du travail qui ne venait pas, elle était, cette maudite! elle était la grande coupable, mais aussi l'Excuse .!... Et Vaillant, après tout, sortait de leurs rangs. Anarchiste?... Et après? Est-ce que cela importait, les mots?... Ouvrier, oui, tout comme eux, moins patient, exalté. C'était l'affolement qui lui avait suggéré le mauvais coup, ce mauvais coup indéfini dont parle tout ouvrier aux heures d'acculement. Parce qu'il l'avait dirigé contre les députés, allait-on le condamner à mort, comme un assassin ? Si encore il avait commis tous les crimes de Ravachol, on comprendrait î Mais il était honnête, celui-ci, il n'avait pas

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l'habitude du vol! Pour la dynamite, c'est la dureté des temps qu'il fallait accuser : est-ce qu'on serait méchant, est-ce qu'on s'en voudrait, si on avait toujours de quoi manger? Quand on n'a pas de pain I pour les gosses, bien sur qu'il y a des moments où Ton voit rouge ! Qui sait ? peut-être que s'il avait toujours eu du pain pour sa petite Sidonie, Vaillant n'aurait jamais pensé à la bombe !... Pour le mal qu'elle avait fait, cette bombe! ne tuant personne, causant d'uni<{ues dégâts matériels puisque tous les I^lessés guérissaient, on n'allait pas hii couper le cou, nom do. Dieu ! Les députés, pour l'attrapcn* leur popularité, demanderaient sa grâce ?.... Et Garnot, un brave homme ! sûrement l'accorderait : pitoyable et géuénuix, il consentait bien à gracier d'ignobles bandits!...

... Et lorsque, on coUo sonibn^ matinée do février, sous les ténèbres d'nn ciel lonrd (l(^ nuages épais, dans wno glaciale et noin^

atmosphère de deuil, la nouvelle se répandit que la société s'était montrée implacable, ce fut dans le faubourg un effarement général, une stupéfaction désolée, avec des cris de colère mêlés de crainte pour l'Avenir, une divination soudaine des vengeances du lendemain, — et dans ces cœurs simples fermés aux savantes machinations de la politique, jugeant l'exécution du matin comme une sanguinaire maladresse du Pouvoir, dans ces cœurs frustes qui cherchaient à se consoler de la mort de Vaillant en s'exaltant mutuellement l'indomptable courage de ses derniers moments, se creusait la fêlure, la fêlure irréparablement élargie par le sang du supplicié...

Désormais, en dépit des perquisitions, des arrestations, on s'entretint de l'Anarchie. Ce qu'elle signifiait, ce qu'elle voulait, le peuple l'ignorait à peu prés. Il ne considérait plus lés anarchistes que sous un angle spécial, les ramenant tous à Vaillant, et sa

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sympathie indéniable pour le guillotiné du 5 février, l'entraînait insensiblement à approuver — sans savoir — les mystérieuses théories au nom desquelles il ébranla la voûte du Palais-Bourbon. Dans les âmes, décidément. Vaillant avait tracé un sillon. On prononçait le mot de martyre. On se disputait à son sujet, des colères éclataient, dans la défense de sa mémoire. Un jour, on n'eut que le temps de séparer deux consommateurs qui en venaient aux mains : « Bandits?... Tu oses dire que les anarchistes sont des Ijandits?... Vous entendez, camarades, ce faux frère qui insulte c(3ux (j[ui s(^ font tuer pour nous ! >> Devant vingt i)orsonnes, l'autre dut s'expliquer, se rètractiu* : « Ce n'était pas de Vaillant qu'il avait parlé, mais des voleurs qui veulent vivr(' sans rien faire sous le prétexter ([u'ils sont anarchistes. » La grande qn(;stion était de savoir quand et comment Vaillant serait nciuji' : de cela personne ne doutait, et plus d'un

dit : « Je ne voudrais pas être dans la peau de Garnot ! » Le peuple, qui aime le mystère, qui s'éprend d'autant plus des individus qu'ils lui apparaissent voilés d'une puissance cachée, prêtait aux anarchistes une formidable organisation de société secrète, qu'il supposait être la directrice et la motrice de tous les attentats. On allait donc, cela lui semblait aussi certain que naturel, venger Vaillant. Et chacun de se dire : « Ça va sauter un de ces matins. Ça ne tardera pas ! »

Ça ne tarda pas : le Café Terminus saida..,Vdi^àQ grosse joie frondeuse comme au 9 Décembre : des demi-sourires de connivence, l'attitude tranquille de gens non étonnés que se soit produit un événement attendu, — et un soupir de soulagement. Cependant, un malaise. On en voulait à l'auteur du nouvel attentat. Pourquoi s'en prendre à des individus paisiblement assis en un lieu public ? Sûrement, il y avait là des êtres inoffensifs, ayant leurs misères

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propres, irresponsables des misères de la masse, irresponsables de la mort de Vaillant, de la chasse aux anarchistes. Non,

I tuer des innocents, ce n'était pas juste, c'était compromettre la mémoire de Vaillant... Comment, mali^w ces critiques, malgré ces reproches, et sans effacer les

^ sentiments de compassion pour ses victimes, Emile Henry inspira-t-il à son tour une sorte d'intérêt attachant? On le disait supérieurement intelligent et instruit ; il s'affirmait vengeur résolu, délicieusement haineux, suprêmement méprisant, natur(3 cérél)rale et affinée qui, après la vulgarité des anarchistes passés en jugr3ment, après l'cwaltation farouche de Vaillaut, ai)portait enlln une note aristocratifpie déconcerta nie pour la société. A cet intellectuel sorti d(^ la bourgeoisie, à ce bacheli(M' (pii avait jeté ses diplômes aux orties, le peuple savait gré

X de venir rehausser, de tout le [)restig(^ de

t son esprit magnifiquement doué, une cause»

OÙ maintenant il croyait deviner que Vaillant, tout nerfs et tout sentiment, s'était révélé inférieur par l'Idée . La société bourgeoise ne rejetterait plus, avec quel dédain ! la violence barbare de la guerre entreprise contre elle sur l'exacerbation d'une poignée d'ouvriers insuffisamment dégrossis. Ce bachelier, fruit de ses entrailles, ferait tomber le dédain par la force de son savoir, par la précision de son raisonnement aguerri...

Quand il comparut en Cour d'assises, on commenta son interrogatoire, on pesa, on se répéta les moindres de • ses mots, avec l'évidente satisfaction de le voir dominer tout et tous : il est peu d'ouvriers, même parmi ceux dont l'endoctrinement socialiste fait des adversaires déterminés de l'Anarchie, qui n'aient lu, relu, médité, la Déclaration d'Emile Henry. Sa mort imprima moins de tristesse aux fronts, "elle révolta moins les cœurs que la mort de Vaillant.

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