‹ En plein volChapitre 2 sur 6 · AVANT · texte numérisé non relu

AVANT

nous n'avons jamais pu nous bien comprendre, mais nous nous sommes toujours aimés.

« Dis donc?... Il y a du nouveau pour toi... )) Le fourrier qui est monté avec la corvée de soupe me donne un papier dactylographié:

« Le soldai Nadaud [Marcel] rejoindra sans délai le l^r groupe d'avialion à Dijon. »

... Ah !? !

J'attendais depuis longtemps cette affectation, mais n'y comptais plus guère.

Je suis heureux d'être versé dans cette arme si désirée ; cependant j'éprouve brusquement un chagrin très profond, très sincère.

Je vais les quitter ; alors je m'aperçois combien je les aime mes camarades un peu frustes qui dorment bruyamment sur la terre, leur terre, car s'ils la défendent si bien, c'est qu'eux, paysans, en connaissent la valeur.

Je voudrais les embrasser avec toute ma

tendresse et leur dire tous les mots qui montent soudain de mon cœur à mes lèvres...

« Dépêche-toi !... T'as juste le temps de passer chez le chef et de prendre à Hersin le train de ravitaillement... »

... Adieu, copains !...

Des plaines tristes où pousse une herbe anémique, parsemées de petits bois de pins aux formes géométriques... la Champagne Pouilleuse.

Depuis deux jours, le vent souffle, irrégulier, et nos grands oiseaux se plaignent en tirant sur leurs amarres.

Impossible de sortir. Ce matin, un avion de chasse a tenté un vol pour iâler le plafond. Au retour, le pilote avec un geste découragé s'est écrié :

« Rien à faire!... J'ai été retourné comme une crêpe plus de dix fois !... »

Cependant le vent nous apporte la rumeur

d'une canonnade ininterrompue. Nous savons que le généralissime a décidé une action énergique sur cette partie du front, afin de crever la ligne allemande.

Nous savons que, depuis deux jours, nos camarades des tranchées attendent la minute tragique, où ils jailliront du parapet pour déferler vers les fortins boches.

Nous savons tout cela... et, sous la tente, honteux de notre inaction forcée, c'est distraitement, par habitude, que nous continuons un interminable poker.

... Une moto stoppe...; vivement, sans quitter sa selle, l'estafette lance :

« Les pilotes et bombardiers... chez le Commandant... »

Les cartes en l'air, nous bondissons jusqu'à la tente du commandant du groupe. Les pilotes et bombardiers des trois escadrilles sont réunis, et le capitaine L... nous dit d'une voix qu'il voudrait très ferme, mais qui tremble :

« Mes amis... Dans une heure... vos camarades vont monter à l'assaut... Vous leur devez le réconfort moral de les accompagner dans cette attaque... Malgré la pluie... le vent..., nous allons essayer un départ... N'est-ce pas, mes amis? »

Puis brusquement :

« Garde à vous !... »

Nous rectifions la position, et, d'une voix hachée par l'émotion, le capitaine nous donne lecture de l'ordre du jour du général en chef...

« Souvenez-vous de la bataille de la Marne... Vaincre ou mourir... Vive la France !... Vive la République !... »

... Les mécaniciens sont déjà affairés autour des coucous.

Le temps d'enfiler la combinaison fourrée, le passe-montagne, de coiffer le casque... mon bombardier et moi, nous sommes installés dans la carlingue.

Un bref dialogue avec le premier mécanicien :

« Combien d'essence?

— Cent soixante litres.

— Huile?

— Trente-cinq.

— Eau?

— Le plein. »

Avec le bombardier :

« Combien d'obus?

— Seize. •

— Assure tes percuteurs... Prends deux rouleaux pour ta mitrailleuse... on ne sait jamais...

— Ça y est. »

Nous allons nous ranger en bataille, au bout du champ, face au vent.

Il y a là, en ligne, trente biplans aux cocardes tricolores.

Derrière, cinq monoplans de chasse pour nous soutenir pendant le bombardement et couvrir au besoin notre retraite.

Deux heures moins cinq...

« Fais tourner. »

Un tour de manivelle du deuxième mécanicien qui saute aussitôt hors de l'appareil. Le moteur crache au ralenti... L'hélice ronfle... Chacun boucle sa ceinture... assujettit ses lunettes...

Deux heures...

Un biplan court un instant, s'enlève... c'est le chef de groupe qui part en tête ; nous devons le suivre dans l'ordre, de cinq en cinq secondes.

C'est notre tour... Je roule cent mètres... puis décolle... et le travail commence : bousculé, chahuté, balancé de remous en remous, presque retourné, les mains crispées au manche, les yeux fixés au compte-tours et à l'altimètre.

Enfin ! cinq cents mètres... Je respire... Je ne redoute plus l'imbécile plaquage.

« Ça colle! me crie V..., mon bombardier, qui, flegmatique, me passe une cigarette tout allumée, à grands renforts d'allumettesfeisons. »

... Mille mètres... Nuages partout... Remous... glissades... montagnes russes... Ça secoue dur, mais on s'en tire!..

« Où sont les copains?

— Je ne vois rien... mais on doit se retrouver.

— Alors... plein Est...»

Je me règle soigneusement sur ma boussole et continue la montée. L-x pluie maintenant. J'arrache mes lunettes, car je n'y vois plus rien, et mon camarade m'abrite la figure avec ses mains, car chaque goutte de pluie à la vitesse à laquelle nous marchons est une piqûre douloureuse et gênante.

Deux mille mètres... Un froid de chien...

« Bois un coup, me dit V..., me passant la fiole de cognac des grandes occasions...

— Bois pour moi... je nepeux pas lâcher mon manche... Regarde l'huile..., les radiateurs...

— T'en fais pas !... Ça va ! »

Je monte en spirales pour gagner encore quatre cents mètres.

tJNGUIBUS ET ROSTRO 11

Trois heures... Je devrais être au rendez^ vous..,, mais où suis-je? Au-dessous les nuages... une mer de nuages dont les teintes feraient pâmer un peintre... Ce n'est pas le moment..» Je pique prudemment... Une déchirure dans le voile qui nous entoure... Un coin de terre...

« Sainte-Menehould, assure V... », puis me désignant des points noirs :

« Sept..., huit..., douze copains... »

Quelques virages... Nous nous groupons... Dix minutes passent... Nous sommes maintenant une vingtaine... Les manquants ont sans doute été obligés de revenir...

Une fusée lancée par le chef du groupe, et en avant !... vers les Boches !...

Les nuages sont un peu dispersés... La vision de la terre devient plus nette... Voici les premiers boyaux de communication, puis le fouillis inextricable des tranchées avec les éclairs, la fumée et la poussière des éclatements que l'on n'entend pasà cause du ronflement du moteur. Au-dessous se déchaîne la

formidable bataille dont on ne distingue aucun détail et dont on ne perçoit aucun bruit.

Tout à coup, à 50 mètres en avant, un globe blanc... Broum... Un bruit sourd... La danse commence !...

Trente, quarante, cinquante coups... A droite, au-dessus, au-dessous..., autour des camarades.

« Et l'on dit qu'ils manquent de munitions ! » clame V..,, toujours en verve.

Dans la fumée acre des éclatements, je suis tristement la ligne de chemin de fer, qui audessous de nous ondule le long de la Marne.

Au loin, une tache grise et blanche..., la gare de ravitaillement, but de notre bombardement... Quelques minutes d'angoisse... moi crispé sur ma direction, V... sur les leviers des lance-bombes.

Je lève une main... Clac... clac... Les déclics jouent et notre cargaison descend... Ça y est !... La mission est remplie !... Vivement le retour... Je fais un virage sur l'aile

un peu aventuré, mais le temps presse... Au loin, les camarades... Je mets tous les gaz... 1 350 tours..., vent dans le dos... Nous filons à 140 à l'heure...

Subitement V... me tape sur l'épaule et avec le sourire :

« Aviatik derrière... deux cents mètres...

— Seul?

— Oui... seul... Il gagne sur nous...

— On y va?

— On y va. »

Je tourne court de façon à lui faire tête... Si je réussis, il sera à la merci de notre mitrailleuse pendant quelques secondes, puisqu'il ne pourra riposter, ayant l'hélice devant.

La manœuvre réussit..;

Tac... tac... tac... tac... tac... Mon passager tire... Tac... tac... tac... tac... tac... L'aurat-il? Tac... tac... L'oiseau aux croix noires ne paraît pas blessé... Tac... tac... Zut !... C'est raté ! C'est l'aviatik maintenant qui nous « possède ». V..., désespéré, se désole.

«Ah! le cochon !... Je l'ai raté!... Il est donc blindé, l'animal !... Je le tenais ! Ah ! la rosse !... »

Je pique à fond... L'aviatik fait de même et nous arrose.

Bzi... Flac... Une balle démolit le portemontre, à deux mains de ma figure.

« Ça va mal !

— Tu parles !... Continue de tirer... »

Les balles pleuvent littéralement. Nous nous regardons anxieusement. Nous pensons au réservoir à essence... Si une balle le perce... le feu !... Tout à coup, V... hurle :

« Il fout le camp!!.. Oui, un avion de chasse... un copain s'amène... Ah ! le chic type!... Tu parles s'il se débine l'aviatik !... »

Ouf !... Respiration... Serrements de mains.. Le temps devient de moins en moins maniable... Les obus recommencent à éclater autour de nous... Aucuneimportance.. .Nous avons maintenant l'impression nette que nous nousen tirerons et nous chantons à tue^tête le Tipperary.

Un quart d'heure passe... Une descente et des virages risqués, un atterrissage légèrement brutal — on ne fait pas ce qu'on veut par ce temps-là.

Les camarades, les mécanos se précipitent... On compte les éclats d'obus... On relève la trace des balles... V... s'arrache les cheveux d'avoir raté son Boche... Échange d'impressions... mission réussie.

Les appareils rentrent un à un. Le soir tombe vite... On allume des feux. Un appareil n'est pas encore rentré., , Anxiété... Oui est-ce? H... et M... ; H... l'un des pilotes les plus audacieux de chez nous ; M..., son bombardier, un joyeux garçon, rose et blond, qui essaye des mots et des à-peu-près à 2 000 mètres au-dessus des lignes.

Le temps passe.,. Un grand froid... On dirait une veillée des morts... Personne ne songe à se reposer ou à dîner... Neuf heures... Nous voilà à nouveau réunis — - moins deux — sous la tente du capitaine, qui commence ;

« Messieurs, je vais vous donner connaissance de deux dépêches que je reçois à l'instant. »

L'une, du général en chef, qui nous félicite. L'autre, d'un commandant de l'artillerie d'un secteur, nous informant que ses observateurs ont vu l'un de nos appareils s'abîmer dans les lignes allemandes, après un violent combat contre deux aviatiks.

... Des paroles émues à voix basse...

Aux yeux du capitaine, des larmes montent; puis pour dompter son émotion il nous salue brusquement.

« Je vous remercie, messieurs... »

... Nous sortons sans échanger une seule parole, absorbés par nos pensées.

Il fait maintenant une nuit calme... grise et pâle... Les pins sentent bon dans l'air apaisé, et, sous la lune, nos grands oiseaux blancs, aux ailes éployées, dorment... jusqu'à demain!...

« Messieurs... demain réveil à quatre heures... Départ au petit jour... Nous prendrons notre hauteur sur Épernay... Puis, nous passerons les lignes ici... en évitant la forêt que vous voyez... » L'index du capitaine court sur la carte, et sur notre carnet nous notons les objectifs à bombarder.

« Cent vingt litres d'essence. Donnez des ordres à vos mécanos. Bonsoir. »

Puis, sur le point de sortir et nous désignant un soldat qui l'avait accompagné :

« J'oubliais... Je vous présente le caporal pilote M... qui est arrivé ce soir de la Béserve

Générale sur un appareil neuf... Il fait désormais partie de notre escadrille... A demain... »

Nous serrons la main au nouveau venu, un jeune homme frêle, à l'air très doux, un peu trop « fillette » à notre gré.

Nous l'invitons à partager notre whisky sans soda — hélas ! — et à prendre une place à notre poker.

Il s'y refuse courtoisement, avec des mots extrêmement aimables, mais très fermement.

« Encore un type à c/iic/iis/ ronchonne V..., atrabilaire depuis qu'il a raté son dernier aviatik.

— Un fils « à maman » qui va le faire à la pose, » murmure J... dont le froid a réveillé les rhumatismes, et qui a l'arthritisme particulièrement amer.

Pour couper court, nous nous mettons à jouer, et l'on n'entend plus que le froissement des cartes, le tintement des sous, — nous ne sommes pas millionnaires, — le pétil-

lement d'un feu de pins qui sent bon et la chanson de la bouilloire pouf confectionner le grog aux grippés. Notre nouveau camarade s'est assis, a tiré de sa poche iin livre qu'il parcourt sans plus se soucier de nous.

Cette attitude nous irrite un peu. Nous sommes habitués aux camarades expansifs qui, arrivant de l'arrière, sont heureux de déballer d'un seul coup tout ce qu'ils savent, tout ce qu'ils ont appris, de nous jeter en pâture les derniers potins de la Chambre et des coulisses, dont nous sommes si friands, et que nous dégustons en véritables gourmets.

« Pas rigolo le nouveau !... Sais-tu ce qu'il lit?

— Demande-le-lui... Ça sera une façon comme une autre de prendre langue. »

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