V... profite d'une halte de poker "pour s'adresser à lui
« Vous lisez sans doute le nouveau-né de- René Benjamin... ou le Sens de la Mort de- Bourget?.,.
— Non. ..non... un vieux livre... : la Chambre blanche de Bataille..., des vers...
— Des vers !... vous pouvez lire des vers à la guerre ! s'esclaffe V... avec un mépris non dissimulé.
— Pourquoi pas?... D'ailleurs, c'est la première fois que je viens au front... J'ai passé mon brevet militaire il y a trois semaines...
— Eh bien ! mon cher... vous n'avez pas choisi le filon de venir en escadrille de bombardement... Çan'estplus l'école... Fini Étampes... Pau... Avord ou Juvisy... Ici, il y a les Boches... et ils nous sonnent... c'est un plaisir !...
— Je ferai mon possible », réplique le nouveau, fermement.
Son assurance choque un peu. Faut-il l'avouer, les vieux pilotes, dont plusieurs ont fait la campagne depuis le début, apprécient le jeune pilote qui, dès l'arrivée, demande des renseignements, des tuyaux, les obligeant ainsi à raconter leurs aventures aériennes, quelquefois leurs exploits.
On a beau être modeste... on aime bien montrer qu'on n'a pas eu peur du danger ; on se plaît à décrire les péripéties d'un combat qui vous a valu votre palme.
Il est énervant ce jeune camarade avec son mutisme, son jemenfichisme !... S'il était encore un vieux de la vieille, une croix de guerre, mais un gosse — une classe 16 au moins — qui sort de l'École, qui ne connaît pas les mystères du poker et méprise le whisky !
Sa presse est mauvaise, il n'y a pas à le lui dissimuler, et c'est mollement que nous lui serrons la main en allant nous coucher.
... Cinq heures... Le terrain de départ... Vent du Nord... gelée blanche... Nous battons la semelle... Les phares à acétylène braqués sur les appareils éclairent les mécanos occupés aux derniers préparatifs... Le ciel pâlit, blanchit vers l'Est... vers les Boches...
Le capitaine descend de son auto :
« Notre escadrille partira la première ; cha-
cun par grade et ancienneté comme d'habitude...
— Et moi, mon capitaine? »
C'est notre jeune et peu communicatif camarade qui a parlé.
« Vous?... Mais vous allez faire quelques vols d'essai, puis quelques bombardements de lignes... Alors vous pourrez prendre part aux grands raids.
— Mon capitaine, je vous serais reconnaissant de m'accorder la faveur de partir aujourd'hui avec l'escadrille... Ça sera pour moi le meilleur des apprentissages. »
... Un temps d'arrêt ; le capitaine le dévisage, puis :
« A votre aise... Je ne puis vous refuser d'aller vous battre... Votre appareil est prêt?
— Oui, mon capitaine... Il est en ligne avec les autres... »
... Le jour se lève... Devant nous, nos oiseaux sont alignés comme pour une parade ; celui de notre camarade le dernier.
Tout à coup, nous nous regardons tous et nous pouffons...
Sur le devant de sa carlingue s'étale en lettres dorées un nom de femme : « Berihe ».
Il faut dire que nos chefs nous laissent la latitude de baptiser nos coucous.
Nous avons à l'escadrille le clan des fantaisistes avec : Madeleine-Bastille, Mais fvais] piquer, Pan... dans Vœil, celui des sérieux avec : Quand même ! Alsace, La Revanche, mais bien que souvent nous ayons été tentés de mettre nos appareils sous la protection d'un nom chéri, nous n'avions jamais osé.
Le capitaine fronce les sourcils et bourru :
« Berthe ! Berthe !... Si chaque pilote colle le nom de sa bonne amie sur sa carlingue, ça n'est plus une escadrille que j'aurais l'air de commander !... Vous m'avez compris !... »
Puis narquois :
« Eh bien !... Allez donc la faire baptiser votre « Berthe ». Messieurs les Boches ne
manqueront pas de vous envoyer les dragées d'usage !... »
Nous exultons, satisfaits que le nouveau ait reçu une bonne leçon :
C'est un petit crâneur !... Il ne doute de rien... Ça n'a jamais survolé les lignes et ça se permet d'inscrire le nom de sa poule sur son oiseau !... Que feront les vétérans, alors ?... Il n'y a plus d'enfants...
... Le jour s'est levé, blafard, livide, comme s'il avait passé une bien mauvaise nuit ; làbas, il se farde légèrement de rose... Il a raison de se refaire une beauté !...
Départ... Un peu avant, le capitaine m'a appelé et m'a confié :
« Pendant le raid, veillez sur le nouveau... Je lui ai donné un vieux bombardier... mais ça ne fait rien... Ayez-le à l'œil... Il est idiot, ce gamin, avec sa « Berihe », mais ça n'est pas une raison pour le laisser dans l'embarras...
— Compris... »
Quelques minutes plus tard, en compagnie de V..., mon fidèle bombardier, nous volions dans le sillage du nouveau.
Vent de "côté gênant..., quelques remous au-dessus des bois...
« Pas maladroit « Berthe » !
— Oui... virages corrects... »
La traditionnelle montée... 2 400 mètres... Fusée... Nous passons les lignes... Canonnade... Flocons blancs... Flocons noirs... Recanonnade... Ils nous serrent de près aujourd'hui leurs artilleurs, mais nous ne pensons guère au danger... Nous regardons « Berlhe » qui tient le coup superbement.
« Il n'a pas les foies !
— Ah ! le bougre !... Il sait en iâler !... » Arrivée sur l'objectif... Repérage... lâchage
de bombes... en route pour la France !...
Le nouveau nous épate littéralement ; un sang-froid remarquable qui se traduit par une tenue parfaite de la ligne de vol.
Nous sommes confondus et un peu dépités,
si confondus et si dépités que nous ne voyons un aviatik qui nous a pris en chasse qu'après avoir entendu et reçu la première salve de sa mitrailleuse. Conversation rapide et animée « chez nous ».
« Nous sommes propres !
— Tu ne l'as donc pas vu?
— Je regardais le nouveau... Droit dessus...
— Attention... Je piquerai brusquement pour passer dessous...
— Ce coup-ci, je ne le rate pas...
— Amen ! »
Manœuvre sous les balles... Je pique...
L'aviatik est au-dessus de nous et reçoit en passant une salve bien soignée de V... ; il paraît touché dans ses œuvres vives, car il plonge en vitesse.
« Il en tient !... Il en tient ! » hurle V... qui entame un cake-walk de réjouissance, puis, brusquement :
« Zut !... Un autre !...
— Quoi?
— Un autre aviatik !... Ah ! Je ne joue plus !... Ils exagèrent !... »
Ça commence à être moins drôle... beaucoup moins drôle... La manœuvre pour faire face à l'aviatik nous a séparés des camarades... Enfin..., allons-y !...
Nouvelle manœuvre, qui réussit ; V..., encouragé par son récent succès, vise soigneusement, comme au stand.
Tac... tac... tac... tac... tac..., puis il s'arrête.
«Tire... mais tire donc, animal !...
— Enrayage !... Ma mitrailleuse est enrayée !... »
Ça va de moins en moins bien... Je me cramponne au manche et commence une série de virages excentriques pour déroutei l'adversaire, tandis que V..., délaissant sa mitrailleuse inutile, continue courageusement la lutte à coups de carabine, mais elle est par trop inégale ; nous sommes encore à
une quinzaine de kilomètres des lignes ; c'est, au minimum, dix minutes à tenir... Dix minutes... Dix siècles !
« C'est pour aujourd'hui, le pain KK! crie V..., blême de rage ; puis, subitement :
— Un copain!... Un copain!... Ils ne nous ont pas encore !...
— Un monoplan?
— Non, un biplan !... Il a le vent pour lui... Il arrive !... Il arrive !... Ah ! chic !... chic !... »
A notre gauche, 'un biplan vient à toute allure à notre secours. A 1 000 mètres, il engage déjà le combat ; l'aviatik nous abandonne et se porte au-devant du nouvel adversaire.
Combat, merveilleux combat, auquel nous assistons presque impuissants... Les mitrailleuses crépitent... Cocardes tricolores contre croix noires... Nous sommes angoissés, haletants...
Bravo ! ! ! Hurrah ! ! ! le. Boche est tou-
ché !... Il vire de bord, à moitié déséquilibré, et fuit comme un oiseau blessé...
Impossible de le poursuivre ; nous sommes encore sur les Boches qui recommencent à nous arroser sans crainte de toucher leur avion. Belle journée ! Deux ennemis en déroute mais nous ne pensons pas à la victoire.
Nos cœurs vont à ceux qui nous ont sauvés, dans un élan de reconnaissance et d'admiration.
Qui est-ce?... Nous nous rapprochons...
sa carlingue... Je regarde... Ma direction m'échappe presque des mains... « Berthe »... c'est « Berihe » ! C'est le nouveau qui nous a sauvés !...
V... et moi, nous échangeons un long regard sans parler, mais nous nous sommes compris ; le remords, un remords immense nous étreint, et c'est l'oreille basse que nous regagnons notre atterrissage.
A l'arrivée, en deux mots, les camarades sont mis au courant. Stupeur... puis enthou-
siasme débordant, et quand le « nouveau » vient se poser, le capitaine en tête, nous nous portons à sa rencontre au pas gymnastique.
V... et moi escaladons sa carlingue et sans façon l'embrassons. Mais, lui, avec un charmant sourire, nous écartant doucement :
« Faites attention, messieurs, je suis légèrement blessé », et il nous désigne son bras gauche d'où coule un mince filet de sang.
Son bombardier explique d'une voix hachée :
« Merveilleux !... Il est merveilleux ! Vous entendez... c'est un as !... un as ! C'est lui qui vous a vus en danger et qui, d'autorité, a mis le cap sur vous... Blessé... il a gouverné sans une défaillance... C'est un as !... »
Avec d'infinies précautions nous l'enle* vous de son appareil, et son bras blessé vient, en frôlant l'extérieur de la carlingue, laisser une trace sanglante sur « Berlhe », sur ce nom que nous avions tellement blagué, et le capitaine avec émotion ;
« Vous venez de le baptiser avec votre sang, mon jeune camarade... Son nom lui restera... Vous l'avez gagné... Ça fera plaisir à votre petite amie!.., » Et le « nouveau», avec un sourire de fillette, un peu crispé par îa douleur :
« Ça fera surtout plaisir à ma maman, mon capitaine, car « Berihe », c'est le prénom de ma maman ! »
Depuis quelques jours, un vent de départ souffle sur l'escadrille. Il n'est bruit que d'un prochain départ en Orient.
En Orient ! Chacun frémit de plaisir !.. Dans la neige où nous sommes, il est agréable d'esquisser des rêves de soleil.
« Tu nous vois atterrissant sur Sainte- Sophie?
— Est-ce vrai que les femmes turques sont toujours voilées?
— Crois-tu que Loti serait content si nous retrouvions son Azyadé?...
— Tu parles d'une virée dans les harems !
— On pourrait envoyer des cartes postales aux amis et connaissances...
— Des en couleurs et des en noir !
— Moi... j'ai peur du mal de mer...
— C'est excellent pour la santé... Ça purge !
— As-tu vu jouer V Homme qui assassina?... Ça se passait là-bas !
— Oui... J'avais d'ailleurs lu le roman...
— Crois-tu que Gémier était bon dans sa dernière scène?...
— Et puis... On fera le lézard au soleil !... » conclut V... qui, emmitouflé dans son passemontagne et empaqueté dans ses fourrures, ressemble à quelque vague Esquimau des récits de Nansen.
Quelques jours se passent... bombardements... garde sur Châlons. Pas le temps de s'ennuyer ! Cependant chacun de nous est hanté par ce voyage hypothétique que nous vivons d'avance comme une légende dorée-
des Mille ei une Nuits.
« Vois-tu qu'on aille en Serbie !
— Ah ! Les Bulgares !... Qu'est-ce qu'on leur laisserait tomber !...
— En voyant arriver sur sa capitale notre escadrille de bombardement, leur Ferdinand en ferait un nez !
— D'autant qu'il est déjà pourvu d'un appendice qui se pose un peu là !... »
Décidément, la balance penche en faveur du départ...
Jusqu'à présent, notre capitaine n'a pas dit une seule parole qui puisse laisser entendre qu'il y ait quoi que ce soit sous roche !...
Cependant, de fréquentes conférences ont lieu chez le commandant du groupe. Au bureau, le téléphone ne cesse de fonctionner... Allô! Allô!.., Drin... Drin... Drin... Allô!..
« Il y a du nouveau !... Il y a du nouveau ! » affirme V..., qui fait preuve de la plus vive agitation depuis qu'une odeur de départ flotte dans l'air, et comme j'essaye de le calmer :
« Tais-toi... Je suis sur des charbons ardents, mon cher...
— Excellent, par le froid qu'il fait...
— Non mais... hein !... Une descente en fantaisie sur le Bosphore... rien que pour voir leurs sales têtes de Turcs ! Ça ne te dit rien, mon gros !... »
Le départ se précise...
Le capitaine a confié à l'un d'entre nous :
« Je sais de bonne source que nous sommes désignés par le Grand Quartier pour l'Orient... J'aurai d*es détails cet après-midi... »
Explosion de joie... On exulte. ..Le commencement de la journée se passe allègrement dans une joyeuse partie de boules de neige...
«Profitons-en!... Profitons-en ! C'est fini pour nous la neige !
— En route pour la Grande Bleue !
• — Les voyageurs pour Stamboul en voiture !...
— Plus besoin de fourrures pour monter les coucous dans «es patelins-là î
36 EN PLEIK VOL
• — Je ne volerai plus qu'en pyjama !
• — On ira aux bains turcs. »
Le capitaine arrive... Il paraît nerveux, un peu dépité. Nos visages anxieux sont tendus vers lui dans une muette interrogation.
« Vous ne partez pas, messieurs... Moi seulement je vous quitte... Demain, je prendrai le rapide de quatorze heures. »
Et il rentre brusquement sous sa tente.
... Douche !... C'est la douche glaciale !... Consternation... On n'ose même pas parler...
« Moi qui pensais guérir mes rhumatismes là-bas », murmure J...
Des nouvelles officielles arrivent.
Notre capitaine est désigné pour prendre le commandement d'une nouvelle escadrille en formation à la Réserve Générale, à destination de l'Orient.
Ainsi notre chef va nous quitter !... Des souvenirs nous assaillent, et, au vide que nous ressentons, nous mesurons la place qu'il tenait chez nous, et aussi dans notre cœur.
« Toujours la même chose *... Ce sont les bons qui s'en vont !
— Un chic type ! ça c'est sûr !...
— Toujours en tête... toujours le premier au départ...
— Et comme pilote !... Un as ! Pas un pour lui en remontrer...
— Avec ça modeste... Ne portant même pas ses décorations !
— Il a survolé le premier le Rhin pendant l'offensive d'Alsace...
• — Un sale coup pour l'escadrille ! »
Nous nous remémorons tout le bien que cet officier avait fait pour s'attacher ses hommes, et cela si discrètement.
D'une politesse parfaite, jusque dans le blâme il savait ménager la susceptibilité de chacun.
Une escadrille est une grande famille ; il y a les enfants sages, mais aussi les turbulents, les casse-cou, les chahuteurs. Chaque jour, des infractions à la stricte discipline
sont commises. Le capitaine arrangeail tout cela. Il réclamait de nous seulement du sangfroid, de l'énergie, du cran.
Quand il avait dit : « X... a du cran », c'était le brevet de son amitié qu'il venait de lui décerner, et pas d'une amitié distante, donnée comme une aumône, mais d'une amitié totale faite d'une sollicitude de tous les instants.
a II faut lui offrir un souvenir », jette l'un de nous.
... Nous sautons pêle-mêle dans les autos de service, et en route pour la ville voisine !... Quatrième vitesse... plein gaz... quelques poules écrasées... Stations tumultueuses dans les magasins ; nous bousculons tout : clients, vendeuses, bibelots...
« On ne trouve rien !
• — Ça ne sera pas de son goût... Il est si distingué !...
— Quoi lui donner?...
— Si seulement il était marié...
— On ne peut tout de même pas lui offrir une pince à sucre !...
— Ah ! si l'on était à Paris ! »
Enfin, au bout de deux heures de palabres, nous nous mettons d'accord sur un stylographe dernier modèle et une pendulette de voyage.
... Le lendemain, dix heures ; sur le champ... temps froid, mais beau... la neige partout... des corbeaux... au loin, le canon tonne...
Nos biplans ont été disposés en carré ; sur deux files, d'un côté le personnel navigant : pilotes, bombardiers ; de l'autre, les mécaniciens, chauffeurs, divers.
« Garde à vous !... »
Le capitaine arrive, en grand uniforme ; il s'est fait beau pour nous quitter.
« Approchez-vous, mes amis... »
Jusqu'au dernier moment, il a tenu à rester lui-même : simple, cordial.
Le cercle se forme et d'une voix que l'émotion rend saccadée :
«Mes amis... Je vous quitte pour l'Orientv.. Jusqu'au dernier moment, j'avais espéré que mon escadrille m'accompagnerait... Il en a été décidé autrement... Étant soldat, je n'ai pas à discuter les ordres reçus... Mais... ce que je puis vous dire, c'est toute ma peine... très profonde... Nous nous connaissions tous depuis longtemps... Je comptais sur vous... comme vous comptiez sur moi... »
La voix devient plus sourde ; l'émotion nous étreint...
« Pensez à votre capitaine... Il pensera souvent à son escadrille... Je veux serrer la main à chacun de vous... » .
... Les larmes coulent sur nos joues et nous ne faisons rien pour les retenir. Nous sommes obligés de pousser le camarade désigné pour prendre la parole. Il bredouille.
« Mon capitaine... mon capitaine... tous... tous nous serions allés avec vous... nous faire tuer... en chantant..., mais vous voir partir...
comme ça... tout seul... tout seul... c'est trop !... c'est trop !... »
II ne peut achever... Le capitaine l'embrasse ; c'est comme s'il nous embrassaittous.
Ah ! l'inoubliable minute où, débarrassé des mesquineries, des banalités quotidiennes, on sent passer le souffle puissant des émotions rédemptrices !... Remonté dans sa voiture, il considère son escadrille morne, muette ; son biplan aux glorieuses blessures qu'il ne montera plus jamais ; il porte lentement la main à son képi... Il est parti !...
... Triste déjeuner à notre popote. On a froid dans le cœur...
Soudain, V... s'écrie :
« Vous ne savez pas ce qu'il faut faire?... J'ai une idée !...
— Fiche-nous la paix avec tes idées...
Ce n'est pas le jour !...
— Le capitaine prend le train à Èpernay... à deux heures... Eh bien ! Chacun de nous va sauter sur son appareil et l'on ira en groupe
le saluer à la gare par la voie des airs. »
. ..Enthousiasme. ..Triple ban admiratif... Les mécanos préparent les appareils et, un quart d'heure plus tard, chaque pilote, en compagnie de son bombardier, pique droit sur Épernay.
Vingt -kilomètres... une paille !... une promenade d'agrément... Nous voici sur la ville... Tous groupés, nous descendons, et à 50 mètres au-dessus de la gare, nous commençons certains exercices acrobatiques que les règlements d'aviation militaire défendent formellement, mais qui nous seront pardonnes pour la circonstance. A cette faible hauteur, nous distinguons les moindres détails avec une parfaite netteté.
Le train est en gare ; les employés, les voyageurs ont le nez en l'air... Dans un groupe d'officiers, l'un d'eux agite frénétiquement son mouchoir. ..C'est lui. ..Nous pensons à sa joie!...
a II doit être content !
— Attention !... Tu vires trop court... Regarde ton aile !..,
— Pas le moment de s'aplatir...
— Tu vas fort !
— Penses-tu !...
— Gare la glissade... »
... Èpernay est sens dessus dessous ; ses habitants doivent se demander si les pilotes qui montent ces appareils aux évolutions excentriques ne sont pas devenus subitement fous !
... Le train s'ébranle... quitte* la ville... et bientôt, comme une grosse chenille noire, se traîne de coteau en coteau.
Nous le rattrapons, lui faisons un brin de conduite. Mais il faut revenir...
Un dernier virage très correct, pour montrer encore une fois à notre capitaine que les fous savent être sages... Nous faisons cabrer, puis piquer nos coucous, comme pour un dernier salut et, tristement, nous mettons le cap sur notre atterrissage habituel, en regardant fuir au lointain le train minuscule qui emporte vers son Destin un grand chef et un grand cœur.