‹ En plein volChapitre 4 sur 6 · L'AVION ROUGE · texte numérisé non relu

L'AVION ROUGE

A la mémoire du capitaine Féquant, mort en plein ciel, le 5 septembre 1915.

Sept heures du matin à notre popote.

Autour de la table, les premiers arrivés dégustent le traditionnel café au lait, sérieusement, sans parler, en gourmets.

« Ah ! mon vieux !... J'ai un de ces sommeils !.,. Je ne peux pas arriver à tenir mes paupières ouvertes..., murmure V..., la bouche pleine.

— Tu as le temps de dormir jusqu'à neuf heures, puisque notre garde ne commence qu'à ce moment-là !...

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Le silence retombe.

« On n'est jamais bavard le matin dans l'aviation...

— Tout naturel !... Pour que le moteur marche... il faut que le plein soit fait... Pour que l'aviateur parle, il faut que, lui aussi, fasse son plein... »

Elle est vraiment agréable à habiter notre nouvelle popote, car nous avons quitté la Champagne pour prendre nos quartiers d'hiver à Nancy, sur le plateau de Malzéville... C'est une maison démontable en bois, comprenant la grande salle où nous sommes, qui nous sert à la fois de salle à manger, de salon et de bibliothèque ; à côté, le bureau du commandant, celui du fourrier, un vestiaire et notre cuisine. Avec ses cloisons en bois clair verni et nos fourrures pendues aux murs, on pourrait la prendre pour le chalet confortable d'un trappeur canadien, très au-dessus de ses affaires !...

Par les petites fenêtres carrées, le coup

d'œil n'est pas à dédaigner ; d'abord nos coucous amarrés, les hangars de réparations dont le vent gonfle les toiles ; puis, au loin, sur les croupes des Vosges, des taches brunes qui sont des bois, des taches blanches qui sont des maisons, des taches vertes qui sont des prés, un panache qui est une usine... Tout cela, éclaboussé ce matin de soleil, est pimpant, riant, gai comme un décor tout neuf... C'est une première !... Et si au loin le canon ne sonnait pas de temps en temps son glas morne, on pourrait oublier, ignorer la guerre.

« Vent plein Est... Gare aux aviatiks! nous annonce notre camarade H..., qui arrive comme d'habitude toujours en retard, mais toujours habillé avec un chic impressionnant. »

Il a sorti une certaine vareuse bleue qui produirait incontestablement un gros effet entre la Madeleine et l'Opéra.

« Va falloir ouvrir l'œil... Les Boches vont s'occuper...

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— Le vent paraît bien fort I

— Oui... mais régulier.

— Qui est-ce qui est en l'air en ce moment?

— C'est Niox avec, comme observateur, le capitaine Féquant.

— Avec eux... il n'y a pas à s'en faire ! » Niox, prudent, courageux, un vrai pilote ;

le capitaine Féquant, un vétéran de l'aviation, qui monte temporairement comme observateur, car il n'est pas encore guéri d'une blessure reçue au bras, lors d'un récent bombardement.

« Avec eux au plafond... les Boches peuvent s'amener !... Ils seront soignés !

— Un de plus de descendu !...

— Le capitaine Féquant sera obligé d'allonger le ruban de sa Croix de guerre pour y fixer une nouvelle palme...

— Ça ferait sa quatrième ! »

... Soudain un sifflement suivi d'un éclatement, suspend les conversations.

« Ça y est !... Une fusée !...

— V'ià les Boches qui rappliquent ! »

Sonnerie de téléphone. Le secrétaire arrive en courant :

« Deux aviatiks signalés !... Le commandant demande que les suivants de garde prennent l'air immédiatement, sans attendre l'heure fixée. »

Les suivants de garde, c'est moi avec mon inséparable V..., tour à tour, et suivant le but poursuivi, observateur, bombardier, mitrailleur... et même passager, quand nous faisons — oh ! rarement ! — une promenade d'agrément.

En vitesse nous nous préparons ; le moteur tourne normalement... 1 300 tours... AU righi !...

« Ils sont signalés 15° Nord-Est... Niox avec le capitaine sont à plus de 2 000 mètres... Tenez-vous vers 1 500 mètres jusqu'à l'arrivée des aviatiks... S'ils ne rebroussent pas chemin auparavant... Bonne chance !

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— Merci, mon commandant ! »

Un signe aux mécaniciens... Ils enlèvent les cales... Je roule 100 mètres... je tire sur le manche... 60 mètres d'un seul bond.

« Bravo pour ta montée en chandelle !...

— Tâche de les repérer...

— T'en fais pas ! C'est le moment ou jamais de gagner notre Médaille militaire.

— Pourvu qu'ils viennent ! »

... 500 mètres... Pas un nuage... un soleil éblouissant, vers lequel nous montons, fiévreux, enthousiastes, comme si sa conquête était le but de notre envolée !

Nous sommes contents ; V..., derrière moi, s'impatiente, tripote sa mitrailleuse, caresse son mousqueton et fouille l'horizon d'une jumelle angoissée. A 1 000 mètres au-dessus de nous, un gros insecte aux ailes très blanches sur l'indigo du ciel, tourne inlassablement... C'est le capitaine Féquant qui, lui aussi, guette sa proie.

« Regarde,,, »

Là-bas vers les lignes nous voyons très nettement des éclatements.

« Ce sont eux qui se font cueillir par nos canons... »

Quelques minutes... longues... longues...

où nous voudrions avoir cent yeux.

« Les voilà !... Ce coup-ci les voilà ! !.. »

... Deux points noirs au loin.

« Ils sont au moins à 2 000. On monte?

— On monte. »

... 1 400 tours... plein régime...

«Aujourd'hui, tu voles comme un ange.»

Puis tout à coup :

« Ah !... Elle est bien bonne !...

— Qu'est-ce qui se passe?

— Deux autres... tout simplement... » Et il me désigne, un peu plus bas que nous, deux avions aux croix noires qui font cap sur Nancy, but de leur bombardement.

Pas d'hésitation possible ; là-haut, le capitaine va se battre avec les deux premiers, tandis que nous allons essayer de bar-

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rer le chemin aux deux autres. Je pique lentement, car je tiens à garder sur l'ennemi l'avantage de la hauteur.

« C'est un aviatik et un albatros, mon vieux !

— Si tu les rates au premier coup, nous sommes flambés !...

— C'est-à-dire que nous flambons... »

Je cabre à fond l'appareil, au point de le mettre en perte de vitesse, et j'entame ainsi volontairement une glissade sur l'aile qui me rapproche d'eux à une vitesse vertigineuse... une vitesse de chute.

Cette manœuvre les a évidemment surpris, car on sent dans la leur un certain désarroi.

A 50 mètres d'eux, je redresse brusquement l'appareil, qui fait un retournement sur l'aile, et mon camarade, en passant, les arrose copieusement.

« Ils en tiennent ! Je te dis qu'ils en ' tiennent !... hurle V...

■ — On remet ça ?...

— Les rosses !... Ils se sauvent !... » Nous bondissons dans leur sillage ; revenus

de leur surprise, ils nous mitraillent maintenant. Avec désespoir, nous les voyons peu à peu gagner sur nous... s'éloigner... leurs appareils étant plus rapides que le nôtre... Enfin, nous les avons empêchés de bombarder Nancy ; notre mission est accomplie. Qu'est devenu le capitaine pendant ce temps ?

Au-dessus de nous, il est aux prises avec ses adversaires, mais paraît encore en bonne posture ; nous arriverons à temps pour assurer la victoire.

« En route pour l'étage supérieur !

— Ascenseur, s. v. p... Ascenseur ! »

Je mets en montée... Tout à coup V... me saisit par les épaules et me crie d'une voix que l'émotion étrangle :

« Percé !... Le réservoir à essence est percé à deux endroits !... Une balle l'a traversé de part en part !... Il pisse de partout !..,

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— Le feu?... Le feu?...

— Pas encore... Rien... »

Que faire? Essayer de monter quand même vers le capitaine? Dans quelques secondes, si je ne cale pas le moteur, notre appareil flambera et explosera, avant même d'être à portée de nos camarades. Sacrifice inutile !... Aussi, la rage au cœur, je coupe l'allumage, et tristement nous descendons, laissant l'un des nôtres aux prises avec deux ennemis... Arrivée... brèves explications au commandant qui nous complimente et nous console. Deux appareils de chasse sont partis au secours du capitaine, et à la jumelle nous suivons anxieusement les péripéties de cette lutte en plein ciel.

« Il manoeuvre !... C'est un plaisir !... Les aviatiks ne" le possèdent pas du tout !... Ah ! Ils en ont dans le buffet, les copains !... Ça y est !... Ils fichent le camp !... Ils se débinent ! »

En effet, les aviatiks n'arrivant pas à bout de notre biplan, et voyant deux appareils

de chasse grimper vers eux, retournent courageusement vers leurs lignes...

Nous attendons impatiemment le retour de Niox et du capitaine. Leur appareil descend vite... vite...

« Niox se dépêche !...

— Oh ! Ce virage à la verticale !...

— Lui si prudent !... C'est bien étonnant !...

— Que veux-tu?... Ils sont pressés !... « Une longue spirale l'amène à terre à l'extrémité du champ ; mais, à peine arrêté, nous voyons Niox qui, dressé sur son siège, nous appelle de la voix et du geste.

... Nous nous précipitons, et brusquement nous avons devant les yeux une vision digne d'Edgar Poë : le corps du capitaine Féquant pend' à moitié hors de la carlingue... Frappé à mort d'une balle dans la tête, son sang, en quelque sorte vaporisé par la vitesse, a recouvert l'avion tout entier... Il y a du sang partout !... Le biplan était monté immaculé vers

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le ciel ; c'est un avion rouge qui en est descendu !

Niox, les yeux fous, se laisse arracher quelques bribes :

«A la fin du combat... capitaine tué... raide... du sang... D'une main... je retenais le cadavre... de l'autre, je pilotais... Oh ! ce sang !... Ce sang !... »

... Le surlendemain matin, nous conduisions la dépouille du capitaine Féquant à sa dernière demeure, dans le cimetière des aviateurs ; il y dort au milieu de ses amis. Quelques jours plus tard, en revenant d'un bombardement, par suite d'une panne de moteur Niox était obligé d'atterrir dans les lignes allemandes. Nous ne l'avons jamais revu...

Midi. A cette heure, à Paris, on se met à table ; nous, nous en sortons.

Les uns jouent aux cartes, aux dames, aux dominos ; d'autres font leur correspondance ; ceux-ci commentent à haute voix les journaux du matin, et celui-là suit son rêve dans la fumée de sa cigarette...

«Aux ordres... chez le commandant! »

... Nous y sommes.

«Messieurs... j'appelle votre attention sur le bombardement que vous allez faire aujourd'hui. Bien que l'objectif ne soit pas très éloigné de nos lignes, si vous le réussissez,

VOUS obtiendrez un résultat dont les conséquences pourront être d'une réelle importance... Voyez... ici... le chemin de fer... cette ligne a été doublée par les Allemands... cette gare... là... son trafic était faible en temps de paix... mais ils en ont fait la gare régulatrice du ravitaillement de toute une armée... Donc, frappez juste... et fort... Néanmoins, vous n'oublierez pas que vous êtes en territoire envahi, en terre française... respectez ce qui n'a pas un caractère nettement militaire... Ce n'est pas tout... à environ 5 kilomètres... il y a le petit village de J... là... au creux de cette vallée... Vous me suivez?... il y a là un dépôt d'explosifs, près de la mairie... à gauche de la grande place. Il ne faut pas l'épargner. Par suite, pendant le bombardement de' la gare, l'un de vous se détachera du groupe et ira jeter des bombes incendiaires sur ce dépôt... un seul avion suffira... Le vôtre, ajoute-t-il, en se tournant vers moi. ■ — Bien, mon commandant.

— Son moteur est neuf, n'est-ce pas?

Sa vitesse est donc supérieure à celle des autres...

— De 8 kilomètres à l'heure environ...

— Vous partirez en tête... L'avance et votre supériorité de vitesse vous permettront ce léger supplément à votre itinéraire, tout en vous laissant la possibilité de rallier le groupe... Vous m'avez compris?

— Oui, mon commandant...

— Départ dans un quart d'heure... A propos, votre bombardier V... est encore souffrant, je crois ! Il ne pourra monter aujourd'hui. Qui avez-vous pour le remplacer?

— Mon premier mécanicien.

— Bien... Bonne réussite, messieurs...

Soyez prudents... et surtout ne vous éparpillez pas... restez groupés... »

Nous nous dirigeons vers nos appareils, et ce sont les habituels préparatifs.

Ça me fait un drôle d'effet de partir en expédition sans V... Atteint d'une forte

grippe, il garde la chambre et je n'aurai pas, cette fois, le précieux réconfort de sa présence.

Installé dans la carlingue, je suis en train de boucler ma ceinture, quand j'entends sa voix dont le son m'est familier :

«Alors !... Tu me lâches?... On va sur les Boches sans moi?

— Tu es malade, mon pauvre vieux... Je t'ai fait remplacer...

— Ça, jamais !... J'ai eu vent du bombardement, et me voilà... tout habillé... prêt à partir...

— Ce n'est pas raisonnable !

— Ne m'as-tu pas juré qu'on se ferait casser la gu... ensemble? »

Devant cet argument péremptoire, je m'incline.

Il grimpe à bord, vérifie les armes, s'installe... Le moteur ronfle...

« Où va-t-on?

— Là... Sur J... mission spéciale... dépôt

d'explosifs... près de la mairie... à gauche de la grande place... Tu vois... sur J...

— Sur J... ! s'écrie-t-il avec une expression spontanée d'angoisse.

• — Oui... Ça t'étonne?

— Sur J... ! Tu en es sûr?

— Naturellement... Et après?... Sur J..., X... ou Z... qu'est-ce que ça fiche? »

Je trouve V... singulièrement nerveux...

Signal du départ... roulage... décollage...

... La montée habituelle, pour prendre la hauteur avant la traversée des lignes. Pas gaie aujourd'hui, cette montée !... D'ordinaire, mon bombardier se remue, s'agite, chante, me pince, et le temps passe plus vite !...

« Qu'as-tu, mon vieux !...

— Rien.

— Chante !... Mais chante donc !... Qu'on rigole un peu !... Mais qu'as-tu? »

Sa figure se détache extrêmement pâle dans l'ovale du passe-montagne.

« C'est la grippe !...

— Tu as eu tort de venir... »

... Nous sommes sur les lignes... La danse commence... éclatements... crapouillages.., les lignes sont traversées...

« Attention aux aviatiks... Ce coin-là en est infesté !... »

V..., l'esprit ailleurs, me répond d'un imperceptible signe de tête... Décidément j'ai eu tort de l'emmener avec moi ; il ne va pas bien du tout !...

« Bois un coup... »

Je lui tends le flacon de cordial des grandes occasions. Il le repousse brusquement.

... Le temps passe... Nos camarades que, suivant les indications reçues, j'ai précédés de quelques kilomètres, arrivent sur la gare régulaLrice... Tout va bien ; j'entame un large virage " et, comme convenu, je mets droit le cap sur J...

« Prépare-toi... »

Je lui désigne le village, tache claire sur le gris noir des bois environnants,,,

« Tes percuteurs sont mis?

— Oui... »

Un effort violent crispe sa figure...

« Je tournerai une fois autour pour bien repérer, puis à mon signal, tu lâcheras le paquet !... Tu n'es pas en état de faire une bonne visée... je la ferai moi-même !...

— Oui... » murmure-t-il dans un souffle... Voici l'objectif... une bourgade lorraine,

avec ses maisons basses, agenouillées au pied de son clocher. Malgré la canonnade intense que nous subissons, je suis en bonne position... Je lève la main... J'attends quelques secondes. Je n'entends pas jouer le déclic des lancebombes.

« Qu'est-ce que tu attends?... Vas-y ! Mais vas-y donc !...

— Je ne peux pas?

^ Quoi?... »

V..., les mains crispées aux leviers, me fixe avec des yeux hagards, des yeux de bête traquée...

« Je ne peux pas !... bégaie-t-il. »

Cette extraordinaire manifestation doit être due à son état fiévreux.

« Veux-tu... oui ou non? »

Et je vire à nouveau pour repasser sur l'objectif.

«Allez!... C'est le moment...»

Il ne bouge pas...

« Je ne peux pas... je ne peux pas... non !... pas moi !... pas moi !... »

Je me retourne avec rage et, lâchant manche et manettes, j'empoigne les leviers des lance-bombes; je les fais jouer, mais trop tard, car le but est manqué.

Enfin ça y est !... Ouf !... Il est temps, car l'appareil, privé de direction, commençait une cabriole heureusement arrêtée.

Nous rentrons silencieux. A peine atterris, je saute hors de la carlingue et me dirige vers la popote, pour me dépouiller de mes vêtements chauds, lorsque V... qui m'a suivi me dit :

« Excuse-moi, mon vieux...

— Ah ! je t'en prie ! Va te coucher... soigne-toi... Nous nous expliquerons plus tard...

— Tu ne peux pas comprendre !

— Laisse-moi tranquille !... Pas un mot !... Grâce à toi, nous passons pour des maladroits !... C'est idiot !...

— Ècoute-moi !...

— Non... non... et non... J'aurais mieux fait de ne pas t'emmener avec moi !... »

Exaspéré, avec la rancune de notre échec, je lui jette :

« Si une autre fois tu as encore peur... il faudra faire ton deuil de l'aviation !...

— Avoir peur!... Tu dis que j'ai eu peur!...» Il a bondi sous l'outrage, et se rapprochant

de moi :

«Sais-tu qui est dans ce village!... Dis, le sais-tu? Eh bien !... Il y a maman... Tu entends, ma mère! Est-ce que je pouvais tuer ma mère?...

— Ta mère 1

— Oui... maman... »

Et brusquement, je me ressouvins. La mère de V... 'était allée se reposer en juillet 1914 dans ce village lorrain, où elle avait des parents. Surprise par l'invasion, elle n'avait pu revenir, et l'horrible fatalité de la guerre voulait que son fils fût envoyé pour une œuvre meurtrière, au cours de laquelle elle pouvait succomber, frappée par lui !...

... Je ressens la torture de mon camarade ; oh ! les tragiques minutes vécues avec moi, son pilote, qui, ne comprenant rien, le brusquait, pour arriver à lui forcer la main.

... Je vois cette mère française, prisonnière des Allemands, apercevant brusquement par une après-midi claire, les cocardes d'un avion tricolore se détacher en plein ciel, comme le drapeau de la patrie : Je la vois frémir d'orgueil maternel à l'idée que c'est son fils — l'instinct lui dit que c'est son petit — qui, narguant les canons boches, vient la saluer.

Je vois dans ses yeux, ses pauvres yeux

brûlés par les larmes arriéres de l'exil, monter les larmes douces de la joie et de la fierté !... Qu'importent les horreurs de l'invasion, les misères de l'occupation, l'angoisse du lendemain !... Qu'importe tout cela !,., puisque son fils... son fils glorieux lui apparaît dans le couchant rouge et or comme le symbole vivant des revanches prochaines !... Puis... tout à coup l'explosion !...

Et je vois cette mère... cette femme qui ne comprend plus, et qui, folle maintenant, regarde s'écrouler son beau rêve dans le tumulte d'un bombardement !...

... Je suis entré ce soir dans la chambre de V... Tout habillé sur son étroit lit de camp, il dormait, le corps secoué de mouvements nerveux ; une plainte sourde s'exhalait de ses lèvres séchées par la fièvre, et comme je m'approchai de lui, je l'entendis murmurer, douloureux et sauvage :

« Maman !... Il a tué maman ! 9

LE BOMBARDEMENT DE NANCY A M. Mirman, préfet de Nancy.

« Tu arrives bien, mon vieux !... » me crie V..., au moment où, ayant atterri convenablement sur le Plateau, je m'apprête à descendre de la carlingue, avec la satisfaction non dissimulée du pilote qui vient d'amener au front, sans casse, un appareil neuf.

« Oui... le bombardement par canons à longue portée...

— T'es au courant?

— A Paris... on en parlait au moment de mon départ...

— Ils n'ont rien envoyé hier... mais aujourd'hui.,. Hum !.,

— Mauvais prophète !...

— Ton voyage?

— Excellent... J'ai quitté la Réserve Générale vers huit heures... et me voilà !...

— Alors il gaze notre nouveau zinc !

— Mieux que ça... il gazouille !... »

... Les camarades arrivent pas accélère... Effusions... Questions en tourbillon...

« Et Paris?... Ce vieux Panam !... Quoi de neuf?... Les boulevards?... As-tu bien réveillonné? Veinard va !... Tu étais sur le bitume quand nous étions dans la mélasse !... Et les théâtres?... A quelles revues es-tu allé? Et les débuts de de Max au Français?...

— Mes enfants, je vous répondrai plus tard... Pour le moment, sachez avant tout que je vous apporte un excellent pâté qu'une personne amie plaça dans mon sac à votre intention... et racontez-moi le bombardement de Nancy. »

J'obtiens ainsi des détails sur les tragiques étrennes boches du l^"" et du 2 janvier ; la

surprise, l'indignation de la population de la vaillante cité nancéienne, ville ouverte, victime de la rage des soldats du kaiser, impuissants à y pénétrer ; après la chute du dernier obus, les jeunes filles quêtant pour les Poilus, avec un joli sourire gamin, très crâne... à la française !... ; mes camarades, assistant impuissants au spectacle imaginé par leur « Kultur », et ajoutant Nancy à Louvain et Reims, sur le carnet des règlements . de comptes...

... Onze heures et demie ; nous déjeunons, ou plutôt mes camarades déjeunent, car moi, sous le flux incessant de leurs questions, j'ai renoncé à avaler une bouchée... je me rattraperai ce soir !...

... Tout à coup... Broum !... Un craquement violent et sonore, suivi d'un long roulement sourd...

« Ça y est !... Ils recommencent ! Ils remettent ça ! !... »

... Nous nous précipitons dehors. Grand

émoi.., pilotes, mécaniciens, observateurs... branle-bas général !... Des avions de chasse partent pour tenter le repérage de la pièce... «Vous autres... aux abris!.., crie le commandant... il est inutile de vous exposer inutilement... ils peuvent aussi bien nous bombarder !...

— Ça ne me dit rien... et toi? me glisse

— Pas davantage...

— Filons en douce au bout du Plateau... Là nous assisterons au bombardement... des premières loges...

— Des avant-scènes, cher ami ! »

... Nous voici, sur une sorte de promontoire qui domine Nancy. C'est une de ces matinées d'hiver, où l'atmosphère, attiédie par les vents d'Ouest, a des transparences gris perle ; où le soleil en dilettante ne met en valeur que ce qu'il trouve joli, la croupe d'un dôme, la flèche d'une église, la dentelle d'une rosace, l'arche d'un pont ; si bien que

la ville ressemble à une vieille coquette, fardée de lumière aux bons endroits.

Enchâssée dans la couronne des coteaux qui l'entourent, elle est calme, paisible ; elle paraîtrait même assoupie, passive, paresseuse, comme la Meurthe qui s'insinue au milieu d'elle, si les cheminées de ses usines ne s'empanachaient fièrement de fumées blanches ou noires, symboles de son activité, de son travail.

... Là-bas, un nuage jaunâtre monte de la terre... c'est le premier éclatement, et huit fois de suite, de quatre en quatre minutes, avec une régularité mathématique, ce sera le même bruit, le même nuage... le même spectacle...

Cependant, il fait très doux, où nous sommes ; les pins chantent sous le vent... à nos pieds, la rivière a des reflets de moire

changeante... un oiseau s'envole... un avion atterrit...

Mais voici que monte jusqu'à nous la protestation des cloches. On sonne le tocsin et l'écho le répète aux coteaux d'alentour...

Ah ! ce n'est pas un tocsin de peur ou d'épouvante que les clochers jettent au ciel ; mais leur voix de bronze, qui domine celle du canon, crie : « Courage ! Confiance !... » et sonne le glas de nos ennemis, celui de leurs espérances ruinées par Castelnau sur le plateau d'Amance, la théâtrale entrée du kaiser et de ses cuirassiers blancs ratée et devenue un sujet de revue, ou un projet de cavalcade pour Mi-Carême !

Constantin le Grand avait vu la croix lui apparaître sur un champ de bataille comme gage du triomphe prochain : Guillaume doit avoir ses rêves hantés par la double Croix de Lorraine, qui, au milieu de ses premières et faciles victoires, l'arrêta sur le Grand- Couronné et brisa pour toujours son élan...

«La batterie est repérée... complètement repérée... nos artilleurs la contrebattent, nous dit le commandant... »

... A la nuit, comme je traversais le Plateau pour me rendre au cantonnement, les mécaniciens travaillaient fiévreusement à mon appareil à la lueur des phares à acétylène.

K Faut qu'il soit prêt ton coucou », me dit l'un d'eux, répondant à mon interrogation muette ; puis, me désignant tour à tour nos biplans endormis et la ville que précisaient ses lumières :

« Ce sont eux qui la vengeront !... »

« Blanc partout !... crie V... de la fenêtre... Au moins quinze centimètres de neige...

Allons, fêve-toi !... Viens voir ça... Grouilletoi un peu !... C'est épatant !...

— Ce qui l'est beaucoup plus... c'est qu'on va pouvoir faire un bombardement...

— Ah ! mon vieux !... C'est beau comme tout !.., C'est blanc... or... rouge par endroits...

— Une vraie palette !... »

... Je me lève à regret... Comme un lit d'un moelleux même relatif paraît une^ douce chose en temps de guerre !...

Le lyrisme de mon ami n'est pas excessif ; le décor est bien, d'autant qu'il n'a rien de

sibérien. C'est un « sous la neige » très gentil, pas frileux, pas triste du tout. Nancy porte l'hermine avec beaucoup d'aisance ; elle a l'habitude de cette fourrure royale... Ce n'est pas une parvenue !...

Sur le champ, les mécanos balaient la neige qui recouvre les plans des appareils et tracent des pistes pour faciliter leur départ.

Nous sommes très satisfaits... Enfin !... On va sortir !... Ce n'est pas trop tôt, car depuis quelques jours l'atmosphère inclémente avait rendu le moindre vol impossible.

Oh !... l'ennui de ces interminables journées à la popote, employées à tuer le temps, car en ce moment il faut toujours tuer quelque chose ; les parties de cartes qui n'en finissent plus... les lettres où l'on ne sait que raconter..., les cigarettes dans la fumée desquelles on enveloppe son ennui, pour le voir moins nettement..., les airs d'opérette que l'un de nous écorche vifs sur le piano et

les souvenirs surtout, les souvenirs qui nous assaillent et procréent un cafard gigantesque et dévorant !...

Fini tout cela !... Aujourd'hui il fait beau !... Aujourd'hui, c'est jour de fête et les ailes de nos oiseaux semblent frémir sous le vent sec qui les frôle...

« Attention à la route... Avec la neige, tout se ressemble...

— T'en fais pas, mon vieux !... T'en fais pas une miette !... je vais te diriger sur l'objectif avec une précision !... Tu en seras toimême comme deux ronds de flanc !... »

A 2000, les détails se perdent dans la neige qui cache jusqu'aux contours même du terrain ; si nous n'avions la Seille pour nous repérer, je ne vois pas trop bien comment V..., même avec son flair, car il a un flair de pigeon voyageur, ce moineau-là !... pourrait nous diriger avec quelque exactitude...

« Pas chaud?

— A qui le dis-tu?

— Ah ! mes pieds ! mes pieds !...

— Ah ! mes mains !... mes mains !,..

— Ah ! la barbe !... la barbe !... »

Pour nous distraire, nous avons la compagnie de l'un de nos camarades qui vole assez près de nous.

« C'est notre capitaine avec G...

— Ils nous font signe...

— Bonjour!... Bonjour!...»

Toujours amusant ces politesses en hauteur...

« Il grimpe rudement vite son coucou I

— C'est un zèbre !

— Tu n'avances pas...

— J'ai cependant mis toute la sauce, et je lui montre la manette des gaz à son dernier cran.

— Ça ira quand même !...

— Regarde à droite...

— Tiens !... Messieurs les Boches... Salut, messieurs !... »

Deux points *à l'horizon... préparatifs de

combat... nous faisons face,.. V... tire quelques coups pour s'assurer du fonctionnement de la mitrailleuse.

« On peut y aller?...

— Ça colle !... »

Mais, soit que les Boches ne veuillent pas livrer bataille pour une raison qui nous échappe, soit qu'ils préfèrent nous accrocher au retour, ils rebroussent chemin et les points noirs se perdent dans le bleu.

«Autant pour les crosses ! crie V..., qui a été un brillant fantassin, et nous reprenons notre route un instant abandonnée.

— Voilà les marmites !...

— Aujourd'hui, ils nous soignent !... »

En effet, ce ne sont pas les 77 habituels ; à la couleur particulière des éclatements et à la façon dont 'nous sommes secoués « ces messieurs » nous font certainement les honneurs du gros calibre.

« Ils sont en progrès.,. N'y a pas d'erreur!..,» *.

Il juge les coups en connaisseur, comme si nous n'étions pas la cible !...

Voici là-bas robjectif : une importante usine de produits chimiques : quatre bâtiments rectangulaires, flanqués à leur angles de hautes cheminées. Nous piquons droit dessus, dans la fumée acre des obus qui décidément se rapprochent...

« Quand tu voudras !...

— Boum... voilà !... Servez chaud !,.. Nos quatorze bombes s'égrènent de seconde en seconde... Virage à la verticale et on route pour le retour.

— Quelle guigne !...

— Plutôt... »

- Le temps a changé de l'autre côté de la frontière ; « chez nous » le ciel s'est couvert de grosnuages noirs qui avancent sur nous terriblement vite. Que faire? Descendre plus bas que les nuages? Oui, mais les canons ou les mitrailleuses boches nous auront à leur merci. « Droit dans le noir,.,

— Toi qui ce matin disait blanc partout ! »

Nous volons, ou plutôt nous nageons dans l'encre. Ces nuages, chargés de neige, sont tellement épais que nous ne voyons pas l'extrémité des ailes. La direction et la position sont indiquées uniquement par la boussole. La neige fouette la figure, déchire les yeux... Avec ça, des remous terribles...

« Quelle danse !...

— Notre dernier tango !

— Si aujourd'hui on ne se bouzille pas... on ne le sera jamais... »

Et le temps passe, très vite, pour moi tout au moins, car je m'occupe sérieusement ; quant à V... dont le calme croît avec le danger, il est en grande dispute avec sa cigarette et les allumettes-tisons.

Quarante-cinq minutes que nous sommes ainsi. Si nous n'avons pas trop dérivé sous le vent d'Ouest qui, malheureusement, nous prend par le travers, nous sommes en France,

Allons voir !,.. je pousse le manche... descente très lente... Tout en me rapprochant du sol, je cherche à faire le plus de chemin possible : 1 000 mètres ; toujours la nuit !... « Elle en a une épaisseur cette crasse !

— On va la trouver jusqu'en bas.

— On remonte?

— Pourquoi? On est en France depuis longtemps... »

Je n'insiste pas ; à moitié gelé, mes mains engourdies ne tiennent plus la direction que par la force de l'habitude ; je continue à piquer... 200 mètres... les nuages pâlissent... 150 mètres... nous sommes enfin au jour... Impression semblable à celle ressentie à la sortie d'un tunnel.

« Que dis-tu de ces bains de neige?

— Je dis qu'on sera obligé de nous sortir de la carlingue ! »

Paysage quelconque... une plaine traversée par une grande route ; sur cette route, une troupe en marche, de l'effectif d'une compa-

gnie. V... se prodigue en signes amicaux ; je prépare l'atterrissage quand subitement il me crie :

« Remonte !... Remonte !... »

Bzi... Ëzi... Bzi... Nous sommes chez les Boches qui, ayant reconnu un avion français, exécutent des feux de salve.

« Remonte !... Remonte !... Nous sommes fichus !...

— N'y a qu'à nous qu'arrivent ces blagueslà !... »

Le moteur reprend heureusement ; je cabre à l'extrême limite, juste pour ne pas être en perte de vitesse. Nous vivons quelques minutes assez mouvementées en passant dans une gerbe de balles qui, d'après ce que nous en pouvons juger, n'endommagent pas l'appareil.

« Crois-tu qu'ils sont bêtes ces idiots-là !... constate V... la période critique passée... S'ils n'avaient pas tiré, ils nous cueillaient tout simplement à l'atterrissage...

— Gomme une fleur !

— Hein ! Quelle dérive !

— Nous avons marché en crabe pendant une bonne heure, voilà tout.

— Pour de la veine, « c'est de la veine !... » Cet incident qui aurait pu tourner au tragique nous a donné au moins le « point » et, plein Sud, nous filons tant que ça peut !...

Un quart d'heure après, nous traversons les tranchées à bonne hauteur, salués par les canons spéciaux.

« France !...

• — On la revoit tout de même...

— Oui... mais... où?...

— Sans importance ! »

Les nuages sont maintenant très haut ; si ce n'était le vent toujours violent, ce serait presque un voyage d'agrément.

« Nous sommies dans les Vosges, opine V..., qui s'évertue à trouver une corrélation entre le terrain et la carte.

— Là-bas... une ville...

— On descend?... J'ai faim...

— Moi idem... »

Un tour au-dessus de la ville, apparemment une sous-préfecture. Sur un coteau qui la domine, un terrain propice... Descente... atterrissage... Nous restons un moment sans parler, mais nos regards ne manquent pas d'éloquence !...

Des « civils » arrivent.

« Où sommes-nous?

— A Saint-D...

— Je m'en doutais ! » assure V... qui a toutes les audaces.

Fort agréables ces atterrissages dans les petites villes qui n'ont pas l'habitude de recevoir la visite d'avions. Vive curiosité... des dames approchent... Mon compagnon, très en verve, donne des détails et initie son auditoire aux mystères de la magnéto... Un monsieur « très bien » met son auto à notre disposition.

Je laisse V... à son discours et à ses galanteries pour téléphoner à l'escadrille ; on nous croyait morts... joyeuse conversation dans

l'appareil ; je raconte notre aventure... le capitaine, heureux de nous savoir sains et saufs, paraît beaucoup s'en divertir...

« Bon appétit !... conclut-il... Vous devez être fatigués après de telles émotions... couchez à Saint-D... et ne rentrez que demain. »

Je rapporte cette excellente nouvelle à V... qui a déjà accepté, en son nom et au mien, l'aimable hospitalité d'un châtelain des environs.

Un « Renaissance »très pur qui se mire dans l'eau... Déjeuner fort gai, nos hôtes s'ingéniant à nous être agréables.. ; V..., qui porte élégamment un costume des plus a fantaisie », produit beaucoup d'effet... Il en paraît satis- *fait... L'après-midi, le tour du propriétaire requiert notre empressement... Nous brûlons quelques cartouches sur des faisans complaisants... Grand dîner : le curé, un vieillard indulgent, nous confie qu'il dira sa prochaine messe à notre intention ; le docteur nous bourre les poches d'une pâte pectorale de sa composition, tandis que le percepteur

veut bien m'assurer de la parfaite rentrée des contributions... J'accompagne au piano V... qui chante les derniers refrains à la mode, ceux qui sont convenables, car il y a des jeunes filles !...

Une nuit réparatrice dans une chambre immense où V..., avant de se coucher, tient essentiellement à me faire une conférence sur le prestige de l'aviation. Voici sa péroraison :

« La guerre actuelle a tué la cavalerie, c'est-à-dire le chic, l'élégance de l'armée... Par contre, elle a créé l'aviation... L'une doit remplacer l'autre !:.. C'est logique !... Après le panache... l'aile !... Qu'en dis-tu? » •

Un ronflement sonore lui lépondit; il eut le tact de ne pas insister.

Le lendemain matin, sur le champ il y a foule ; nous prenons congé de nos hôtes qui ont tenu « à nous mettre en voiture » ; V..., déjà au mieux avec tout le monde, a un compliment pour chacun...

« Après la guerre... je viendrai me présenter ici à la députation », me souffle-t-il.

Nous grimpons dans la carlingue...

Pendant la nuit, une main inconnue a placé, entre le compte-tours et l'altimètre, une poupée alsacienne ; ses cheveux sont dorés sous la coiffe aux ailes noires où une cocarde tricolore est piquée ; ses yeux de verre sont bleus et doux, et dans leur transparence, il semble qu'on y voit d'autres yeux. Elle est désormais notre fétiche, la poupée aux boucles blondes, nous lui ferons souvent visiter son pays en attendant qu'on le lui rende, et vous, petite madame mystérieuse qui nous l'avez donnée, soyez certaine que désormais, lorsque nous irons vers l'ennemi à tire d'aile, ce sera en pensant beaucoup à la France, mais aussi un peu à vous...

Après déjeuner, V... et moi nous nous promenons sur le champ un peu mélancoliques.

« Un temps du diable !

— Rien à faire aujourd'hui...

— C'est dégoûtant !... »

Le vent souffle, violent et irrégulier ; de gros nuages noirs fuient très bas sur la grisaille du ciel, et nous regardons avec tristesse nos coucous dont on a doublé les amarres.

« Je commence par en avoir soupe de l'hiver ! Ce n'est plus une vie !... Et puis, j'en ai assez de l'aviation... Si ce temps-là conti-

nue... je retourne dans l'infanterie !... » Je le laisse déverser sa rancœur, qui est

une manifestation de son cafard.

« Tiens !... On nous appelle...

— C'est le secrétaire... »

Du bureau, on fait de grands gestes.

Nous arrivons.

« L... s'est tué ce matin...

— L... s'est tué ! !...

— Oui... on le téléphone à l'instant... » L..., l'un des meilleurs pilotes de l'escadrille, avait été réclamé, la semaine passée, pour essayer à l'arrière un nouveau biplan, sur lequel de grandes espérances sont fondées.

« J'ai encore reçu une lettre de lui ce matin... Il était enchanté de son appareil...

— L... s'est tué? L... est mort ?.., «répète V... machinalement.

Des camarades, prévenus, arrivent en hâte...

« A-t-on des détails?

— Non... Paraîtrait qu'il a loupé son atter-

rissage... mais on ne sait rien de précis !... »

Nous nous croyons endurcis par des mois de guerre, de nombreux deuils, par l'habitude du danger et les visions cruelles que furent souvent nos randonnées..,, cependant, à cette minute, nous pleurons malgré nous, sans même nous en apercevoir.

Le capitaine nous rejoint : instinctivement, nous nous raidissons, essayant d'effacer nos larmes.

Mais lui, très ému :

« Pleurez, mes camarades..., pleurez l'un des nôtres..., l'un des meilleurs... Quand on m'a téléphoné|rhorrible nouvelle, jen'y pouvais pas croire !... Par une cruelle ironie, le hasard a voulu que celui dont la suprême joie aurait été de succomber dans un combat aérien, face à l'ennemi, périsse, à l'arrière, des suites d'un accident probablement banal... Aujourd'hui il me semble que je perds unenfant... »

Une larme roule dans sa moustache grise ; puis raffermissant sa voix :

« Oiiolle que puisse être notre douleur, elle ne doit pas amollir notre courage ; L... est tombé ; un autre doit aller reprendre sa place... Lequel de vous demande à partir?... »

Sans réflexion, spontanément, chaque pilote crie :

« Moi !... »

Le capitaine s'est fièrement redressé .

«Je suis content, messieurs... très content,., Vous êtes dignes de vos morts... Je vais choisir...; dans une heure, vous saurez ma décision... »

... Le lendemain, le rapide m'emporte vers Paris. J'ai été désigné ; notre chef m'a dit Ils mots qu'il fallait pour me décider à quitter momentanément le front :

« Le danger, pour nous autres, n'existe pas seulement ici... La zonedel'air est partout zone des armées. C'est un poste d'honneur... »

Et avec une tape amicale sur l'épaule :

« D'ailleurs, vous êtes un veinard !... Vous verrez !... Ça marchera très bien... J'en suis

sûr... Partez et revenez-nous bien vite... » Par exeniple, V... est navré. Il a fait l'impossible pour m'accompagner; malheureusement il n'y a pas eu moyen de lui donner satisfaction, la présence d'un observateur étant inutile pour effectuer des essais.

«Ah! mon pauvre gros!... C'est la première fois qu'on se quitte !... Tu ne peux pas te faire une idée de ce que j'éprouve!... Non... non..., je ne remonterai pas en coucou avant que tu reviennes... Je sens que J€ me casserais la figure... Écris-moi... Donne-moi des tuyaux sur le nouveau zinc... Sois prudent... Vérifie-le bien... N'oublie pas de faire doubler les commandes... J'ai idée que L... s'est bouzillé, parce qu'elles l'ont lâché... »

... Le paysage défile devant mes yeux, rayé par les fils télégraphiques; je revois ce même chemin que nous avons fait si souvent, mais « là-haut» et je ne me sens pas très à l'aise dans ce compartiment où je m'applique à lire un journal, l'esprit occupé à tout autre chose !...

Paris !.., Courses éperdues en taxi..., d s parents, une marraine, des amis, du plaisir..., de l'émotion... les même<s récits vingt fois recommencés... des questions naïves..., des demandes touchantes..., des. réponses hâtives..., des sourires de femmes...

Et de la joie..., du bonheur, beaucoup de bonheur de revoir ceux qu'on aime... et qui vous aiment davantage de pouvoir vous perdre... Puis, une nuit complète dans un nouveau rapide...

Je me trouve bien loin du front désormais. Tandis que le train m'emporte confortablement vers le Midi, où j'entrevois déjà des horizons reposants, je songe aux camarades qui, là-bas, près de la frontière, sur le plateau aride, dorment sur leurs étroits lits de camp ; le vent d'Est secoue la bicoque, mais n'arrive pas à troubler leur sommeil de vingt ans.

Dans la forêt de pins, il est une petite maison blanche aux volets verts. Des mimosas

s'appuient contre elle, et la caressent avec de grands gestes parfumés...

C'est ma demeure pendant mon séjour à X... Ah ! ce n'est pas un centre d'aviation comme Pau ou~Avord !... Deux hangars, trois officiers, une trentaine d'hommes, mais on y peut travailler dans le calme, à l'abri des indiscrets.

Après de brèves présentations, le directeur me montre ce qui reste de l'appareil de L...; des débris informes, des poutrelles, des carcasses, des lambeaux de toile, des montants d'acier, d'aluminium entremêlés...

Et c'est le récit banal de l'accident d'aviation :

«L'avion volait très normalement... Brusquement, on l'a vu piquer... glisser sur l'aile., s'effondrer... Oh ! il n'a certainement pas souffert !... Le visage très calme... Les yeux grands ouverts!... On l'a enterré ce matin... »

Voici le nouvel oiseau, frère de celui-là, tout pimpant, tout neuf...

« Il n'y en a que deux de sortis des usines... On attend le résultat de vos essais pour commencer la fabrication en série... », me dit l'ingénieur qui a établi les plans, un petit homme qui serait quelconque, insignifiant même, s'il n'avait des yeux étranges, où brille par instants la flamme du génie.

Le temps est beau..., l'air favorable... Allons-y !...

Les mécaniciens poussent l'appareil sur la piste... L'ingénieur me fournit les explications nécessaires... Je m'installe dans la carlingue... C'est le moment !... J'éprouve alors une sensation bizarre ; ce n'est pas la peur, mais une sorte d'alanguissement, d'anesthésie de tout mon être, comme en ont les fumeurs d'opium... Pour la première fois, je me sens possédé par la hantise de l'accident, de la mort possible. Le souvenir de L... rôde autour de moi, obsédant, tenace... Il faut que j'aie la volonté de partir tout de suite, sans cela, jamais plus je ne pourrai voler...

« Quand vous voudrez !... »

Les mécanos lancent les hélices, les deux moteurs ronflent...

Tout à Coup j'entends un énorme brouhaha derrière moi, et que vois-je?... V..., un sac de voyage à la main, qui arrive en gesticulant.

« Oui, mon vieux !... C'est moi... Sa pomme ! Soi-même en personne naturelle. J'ai tellement barbé le capitaine qu'il a fini par m'envoyer faire f... !... c'est-à-dire te rejoindre... J'ai bondi dans le premier train... Me voilà !... je te servirai de mécano... de tout ce que tu voudras... L'essentiel est que nous soyons ensemble ! Toi essayer un coucou sans moi, j'en aurais fait une maladie !... Pas mal ce ^mc-là !... J'ai idée que ça va gazer /... »

Et il saute à côté de moi, après avoir jeté son sac à la tête d'un mécanicien ahuri, avec un geste de clown.

« Ah ! c'est chic !... On est à son aise !...

Tout à fait pépère... En avant !... » ... C'est fini !... Plus de hantise ; nous décollons magistralement.

« Ça... c'est un appareil !

— Il paraît assez maniable...

— On va le juger dans le virage !... »

Je pousse prudemment le palonnier en gauchissant légèrement...

( Il obéit comme un enfant sage ! .

— Tu sais?,.. On file au moins à 130 à l'heure et vent de travers. »

... Nous montons terriblement vite..

« Il grimpe comme un monoplan !... Les 2 000 sont atteints !

— Assez pour aujourd'hui... Ne te fatigue pas !... D'autant que j'ai une de ces faims !... Figure-toi que ce wagon-restaurant était atroce... Descendons... »

Je tourne en piquant, de plus en plus à l'aise à chaque nouveau virage. Quelle doit être l'angoisse du petit groupe formé par l'ingénieur, les officiers et les mécanos

qui surveillent anxieusement notre vol !

Ce brave V... Comme il est venu à point stimuler mon courage, calmer ma nervosité, réveiller mon sang-froid.

« Hop !... et voilà... En douce !... Dans les roses!... C'est comme ça que nous sommes !...» crie V... au moment où nous touchons le sol.

... Félicitations... compliments... On calcule les vitesses : linéaire et ascensionnelle. Les yeux de l'ingénieur pétillent de joie.

... Nous voici dans le cimetière du village, dans le petit cimetière tranquille où L... repose au milieu d'inconnus, loin de son pays, loin des siens.

Je pense à sa mère, jadis si fière de son « grand », à sa pauvre maman, frappée à mort, dont la vie est désormais finie, car dans le cœur d'une mère, il n'y a pas de recommencement.

Je pense à la fine silhouette du médaillon qu'il portait au poignet, suspendu à une gourmette d'or : une Parisienne, profil mutin

ûes yeux rieurs, un peu cruels! Celle-ci oubliera vite.

Le soleil à l'agonie incendie les pins, et le -sable fraîchement remué de la tombe de notre ami paraît teinté de sang.

De la terre attiédie monte comme d'une cassolette des senteurs de résine, de bruyère et de violette... des violettes qu'il aimait tant!... et le vent du large nous apporte, avec le mugissement de la mer, un peu du grand souffle de l'Au delà...

« Ça gaze ?

— Ça gaze... Je viens de nettoyer toutes les bougies... J'ai réglé le stabilo... Fin prêt ton coucou, m'annonce le premier mécano, qui, un pinceau d'essence à la main, achève de débarbouiller le moteur.

— On fait un tour, hein, mon vieux? me coule V... avec un clin d'œil qui en dit long.

— Si tu veux !... »

.. Les essais de notre nouveau biplan se poursuivent normalement. Me voilà bien loin de la hantise du premier décollage ; j'ai

confiance en lui, en moi, et dans deux jours je le conduirai au front, pour reprendre notre poste de combat.

« Oh ! Ce soleil !... Pas croyable en mars !... C'est le printemps !... Le printemps chante !...

— Et à Nancy il neige...

— Ah ! les copains doivent nous envier de faire la sieste sous les mimosas, tandis qu'eux se réchauffent en se battant aux boules de neige...

— Quatre heures... Si on fait la balade... Il faut filer...

■ — En avant !... » -^

... Cent mètres..., en haut, quelques petits nuages pâles s'effeuillent sur un ciel d'un bleu profond comme s'il reflétait la mer ; en bas, la lande, la ligne géométrique d'un canal; un vieux moulin avec sa roue, la trace blanche de son écluse ; çà et là, des petites boîtes blanches aux couvercles rouges que sont les maisons avec leurs toitures de tuile.

« Tout de même rigolo de partir sans

bombes... sans mitrailleuse... sans carabine..,

— Ça change !

— N'y a pas à tortiller... ça c'est un appareil !... »

Et V..., l'oreille tendue, éprouve une jouissance infinie à écouter le battement régulier du moteur...

« Vivement qu'on aille chez les Boches leur montrer le dernier joujou de l'année..,

— En attendant où va-t-on?

— Droit devant... »

... Une tache grise... une grande ville... la capitale du Midi...

« Tu tiens à te montrer sur Bordeaux?

— Oui... J'y ai des copains... je leur dois une visite... Et puis, ils voient rarement des coucous... Ça leur fera plaisir à ces genslà !... ))

... J'obéis tout en gagnant de la hauteur ; en cas de panne, c'est plus prudent !

... La tache s'élargit... Nous encaissons quelques coups durs au-dessus du fleuve que

UNE BORDÊB d03

nous descenaons, en laissant loin derrière nous les remorqueurs poussifs et les chalands à la traîne.

« Tu demandes si on les sème ! » s'esclafïe V... en me les désignant. »

... Nous sommes au-dessus de la ville, dont le panorama en relief défile ; nous reconnaissons ses églises, ses quais, ses places, son théâtre, ses cafés.

« Montre-leur ce que "c'est qu'un oiseau !...

— Tu y. tiens !... »

... Nous entamons une série de virages très serrés, à la verticale, qui font pousser à V... des hourras retentissants. Dans les rues, des groupes se forment :

« Vas-y d'un retournement sur l'aile... »

... Je réduis les gaz... je pique à fond... palonnier à gauche... manche à balai à droite...

... L'appareil tout entier vibre, frémit, penche sur un côté jusqu'à l'extrême limite, puis, brusquement, se redresse.

« En ce moment des milliers de per-

sonnes ont le nez en l'air à cause de nous !...

— On va leur fiche la frousse !... »

... 600 tours... je pousse le manche... Notre avion descend terriblement vite... Ceux qui nous regardent doivent avoir l'impression d'une chute effroyable... L'air siffle dans les radiateurs... V... fait corps avec moi pour se préserver du vent... A 20 mètres, alors que l'appareil paraît devoir s'écraser sur le sol, je remets les gaz... .je tire le manche... d'un seul bond, nous remontons à 100 mètres..

« Ils vont nous prendre pour des cherreurs.

— Tu crois?... On retourne?...

— Oui... Mais allons jusqu'à l'Océan... On reviendra en longeant la côte... »

... Bordeaux est déjà loin derrière nous, et nous volons à la rencontre d'un énorme ballon rouge qui descend peu à peu sur l'horizon.

Quand nous arrivons à la mer, le soleil s'y noie lentement... Le vent du soir caresse amoureusement la croupe des vagues qui

s'étirent avec des gestes harmonieux, comme des sirènes enroulées dans le drap d'or du couchant.

... L'air' salé nous pénètre... Déjà loin de la côte qui semble nous fermer la retraite avec une barre d'un violet sombre, nous nous sentons emportés en avant, malgré nous... La machine nous entraîne vers l'inconnu ; nous faisons tellement corps avec elle, que son organisme, plus fort que le nôtre de par son insensibilité, nous dirige, nous conduit; son cœur triomphe de notre cerveau, et c'est la victoire du métal sur la chair, de la matière sur l'esprit.

« Il serait temps d'aller voir si le hangar est toujours à la même place ! »

... Je m'apprête à virer, quand je m'aperçois que les commandes ne répondent plus...

Geste d'efîarement !...

« Qu'est-ce qu'il y a?... me crie V.

— Regarde?... »

Malgré tous mes efforts, le manche reste immobile...

dt)6 EN PLEIN VOL

« II est coincé !... Il est coincé ! !.,'

" — Que faire? !...

— Aide-moi à pousser !... »

... Nos quatre mains crispées au manche,, nous essayons de le faire bouger... Rien... Le biplan, privé de stabilisation et de gauchissement, entame une série de pirouettes qui, en s'amplifiant, vont devenir dangereuses... de plus, nous descendons rapidement ; heureusement, le vent nous pousse vers la terre !... Maintenant, V..., à plat ventre dans le fuselage, essave de découvrir les causes de l'accident.

Nous descendons toujours... la côte est à un kilomètre... Nous n'arriverons jamais ! Ce n'est pas à nos vies que nous pensons, mais à l'appareil, un nouvel appareil qui nous a été confié et que nous allons briser par notre faute, car nous n'avions nuliement besoin d'entreprendre cette équipée... Nous glissons sur une aile... Ça va être très rapide...

UNE BORDÉE i 07

« V... ! Eh bien !... Vois-tu quelque chose?... Réponds-moi... N... de D... »

Je le sens derrière moi en train de vérifier nerveusement les câbles...

Tout à coup, le manche redevient libre ; je cabre à fond et V... se redresse en brandissant une clef anglaise;

« Voilà la coupable !... »

... Cette clef, échappée de la trousse à outils, était venue faire coin sur les poulies, immobilisant ainsi les câbles.

La tension nerveuse a été telle, que j'ai juste la force d'atterrir sur une petite plage ; depuis cinq minutes, mes yeux étaient fixés sur elle, et je croyais bien ne jamais l'atteindre !...

... La nuit se fait... Quelques mouettcb viennent tourner autour de nous, puis s'envolent vers le large... Personne... Au loin, un phare s'allume, en même temps que la première étoile...

« Ah ! ben mon vieux !... bcn mon vieux!...

i08 EN PLEIN VOL

murmure V... Si jamais j'écris mes mémoires je n'oublierai pas cette page-là !... »

... Nous passons la nuit dans une cabane en planches, rongée par l'humidité, où les pêcheurs serrent leurs agrès.

Notre avion, sous le suaire de la lune, apparaît comme une bête de l'Apocalypse qui serait sortie de la mer, dont la berceuse triste vient engourdir notre pensée...

Au petit jour, l'oreille basse, nous partons et atterrissons sans encombre...

« Vous en faites de belles !... nous crie l'ingénieur qui n'ose trop nous gronder, le biplan étant indemne... On vous croyait perdus !... Ah !... vous en avez tiré une bordée !... Ce que vous avez dû vous amuser !...

— Follement, cher monsieur !... Il ne manquait que vous à la fête!... » répond V..., qui a l'ironie facile.

Depuis plusieurs jours, de G..., notre grand chef popoiier, le gérant magistral de cette chose infiniment délicate et complexe qu'est une popote, ne s'appartient plus ; de fréquentes conférences avec le cuisinier le retiennent. Crayon et bloc-notes en mains, il aligne des chiffres, hoche la tête, et un pli soucieux barre son front ; puis il commande un tracteur et se rue à une allure vertigineuse vers une direction inconnue...

De grands événements se préparent. V..., le sympathique V..., mon observateur fidèle, reçoit tout à l'heure la Croix de guerre avec

palme et ce soir, dans l'intimité, « entre nous », nous nous proposons de fêter dignement le nouveau décoré.

C'est pourquoi de G..., grand organisateur de ces réjouissances, mène une existence si agitée. Il veut que ce soit très bien..., que rien ne cloche, et les moyens dont il dispose sont restreints...

... Quatre heures de l'après-midi... Sur le terrain, d'un côté les mécaniciens en bleus de travail, de l'autre le personnel navigant.., Un peu en avant, V..., seul.

Le capitaine arrive ; un « Garde à vous ! » discret ; nous rectifions à peine la position... On est en famille !... et la voix douce de notre chef s'élève :

«Mes chers amis, je vous ai réunis pour vous faire part d'une bonne nouvelle... Voici la dépêche qu'on m'a transmise du Grand Quartier Général :

« Citation à l'ordre du jour des armées. •« V... (Jean), observateur bombardier à l'esca-

LE PlftATË Ml

« drille ro... Depuis la formation des groupes « de bombardements, n'a cessé de se signaler « par son courage et son mépris le plus absolu « du danger. A pris part à tous les grands raids. « Le 20 décembre, quoique malade à la cham- « bre, a tenu à accompagner son pilote dans « une mission spéciale, faisant ainsi preuve de « la plus grande abnégation et du plus patrio- « tique dévouement. »

«V...,aunomdu Président de la République, eten vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous décorons de la Croix de guerre. »

Cette cérémonie, sans drapeau, sans musique, sans défilé, est infiniment poignante dans sa simplicité.

Après avoir agrafé sur sa poitrine la croix de bronze, le capitaine met sur ses joues deux bons gros baisers sonores ; pour la première fois V... est ému ; au léger tremblement de ses lèvres, à la crispation involontaire de ses mains, on sent que cet éternel gouailleur au sourire ironique, qui se plaît à afficher un

scepticisme de bon ton, est touché profondément.

Je me remémore le courage tranquille don» ce délicieux garçon a fait preuve en maintes circonstances ; je le revois sifflotant son « Ragtime » favori dans le crapouillage des obus, me réconfortant d'une bourrade amicale après un coup dur, conjurant le mauvais sort par un coq-à-l'âne, et saluant les balles d'une galipette !...

Et le capitaine ajoute :

« Cette distinction m'est particulièrement chère ; avec la citation de V..., tout le personnel navigant de l'escadrille se trouve maintenant décoré ; la gloire qui en rejaillit sur moi, c'est vous qui me l'avez gagnée, et vous resterez toujours la plus belle escadrille que j'aie eu l'honneur de commander. »

Après quoi, V... passe de mains en mains et finalement nous le portons en triomphe.

... La salle à manger est somptueusement

LE PIRATB H3

décorée ; dans les angles, des branches liées par des rubans tricolores... Sur la table — un drap de paysans, raide, au grain dur — des fleurs de Nice... des fleurs frileuses (c'est l'une des surprisses de G...) jaillissent des vases primitifs que sont des douilles de 75.

Nous sommes réunis ; au centre, le capitaine en tenue de gala, avec sa brochette de décorations ; en face de lui, V..., le héros de la soirée, inaugure — noblesse oblige — un uniforme « gris souris », qui laisse loin derrière lui les kakis des Tommies high life !

Pêle-mêle, au gré des sympathies, les « anciens », les survivants de treize mois de bombardements et de grands raids ; le lieutenant de M..., un des jolis noms de la vieille France, dont l'avion porte les couleurs de son écurie de courses ; le lieutenant H..., son père est le banquier aux faillites légendaires ; la Légioi) d'honneur du fils rachète

un peu les... erreurs du papa ; P..., immense, jovial et bon garçon, le revuiste aux revues centenaires ; T..., médaillé du Salon, l'un des espoirs de la jeune peinture, qui traça les différentes phases de la vie de l'escadrille en fresques lumineuses qui ornent notre home ; de G..., déjà présenté, ingénieur, directeur d'une importante verrerie ; puis, les nouveaux, les jeunes pilotes ou observateurs, qui sont venus de l'arrière combler les vides, remplacer de Losques, descendu par un aviatik ; Niox, prisonnier en revenant de Trêves ; Jacquillard, Levillain, Guilloteaux, victimes d'accidents mortels au cours de vols d'essai ; le capitaine Féquant, dont on connaît la mort glorieuse..., d'autres encore !... Ils sont venus à nous, modestes et confiants, les gosses, lès « bleuets » de l'aviation, mais, tous cités, ce sont des vieux maintenant ; ils fument la pipe anglaise bourrée de tabac jaune, et leurs leggings sont culottés !... Et l'on cause, on plaisante, on blague,

raillant gentiment les travers ae chacun...

« Dis donc, P... Après la guerre, tu nous inviteras à ta première revue?

- Ma première revue sera une opérette... son titre est secret... La Fille de l'Air... Très aviation !... Qu'en pensez-vous?...

— Mes enfants, insinue de M..., je vais vous donner un bon tuyau;.. Quand vous fréquenterez à nouveau le turf, vous pourrez jouer les yeux fermés les produits de Mandoline III et de Rataplan !...

■ — Tu fais de la réclame pourta casaque!...»

On commente le dernier dessin de Forain, la férocité du « Tigre », la baisse du mark, lesscènes de la « dernière » de Rip ; jamais, sous peine d'amende, on ne fait allusion au mélier.

Le capitaine, ancien officier de spahi?, nous conte des histoires d'Afrique, chaudes, colorées et tendres ; nous revivons les pages de Loti et de Myriam Ilarry embaumées de mimosa...

Dans le feu des conversations, sous Tim-

pression résolument optimiste que crée une table abondamment servie, nous oublions la guerre, notre présence au front... Les dangers courus, le grand X de l'avenir...

... La sonnerie du téléphone dans le bureau contigu rompt brusquement le charme ; silence... anxiété... le secrétaire entre, affairé:

« On entend un bruit de moteurs du côté de la forêt de Champenoux... »

Le capitaine donne quelques ordres.

« Sans doute une erreur des postes de signalisation... avec la brume qui règne... les Boches doivent rester pénards !... »

... La sonnerie retentit à nouveau ; le capitaine se précipite, nous le suivons...

«Allô !... Oui... capitaine commandant l'escadrille de garde... Ah !... Bien... merci... »

Il raccroche froidement le récepteur et nous entraîne vers notre salle de réunion.

« Messieurs, un zeppelin est signalé se dirigeant de Moncel sur Nancy... Les Boches sont vraiment des trouble-fête,., Nous allons

leur faire payer chèrement le désagrément qu'ils nous causent, et levant une coupe :

« A votre santé, messieurs !... et à nos succès !.,. Je bois aux Médailles militaires que vous allez essayer de gagner cette nuit... »

Le Champagne pétille, les verres tintent..

Dehors, il fait doux... presque lourd ; à 1000 mètres, la brume cache la moindre étoile...

Des phares sont allumés... des feux courent sur le champ... des ombres s'agitent. V.. et moi, nous grimpons hâtivement dans la carlingue.

« Tu y es? crie mon premier mécano.

— Quand tu voudras ! »

Un tour de manivelle... le moteur crache... s'essouffle... renifle... puis s'étabht à un régime régulier...

Nous l'écoutons anxieusement ; je suis ses pulsations au comptife-tours éclairé par une petite amnoule électrique.

Le moteur !... C'est lui qui décidera de notre sort cette nuit ; même le jour, la panne de moteur entraînant un atterrissage en campagne est toujours une chose délicate ; de nuit, c'est la mort.

« Il tourne rond... »

... Le capitaine, en tenue de vol, s'approche. « Vous connaissez la direction du zeppelin? Je ne puis vous en dire davantage... Liberté de manœuvre... Ne le poursuivez pas en territoire ennemi... Soyez prudents... Bonne chance !... »

Nous le'saluons... Je pense à ÏAve Cœsar... Cette chevauchée nocturne, le contraste du « tout à l'heure » et de « l'à-présent » ne manquent pas d'une certaine grandeur tragique, et la fusée de départ qui projette vers le ciel sa brillante étoile nous fait penser à la nôtre, à la bonne étoile qui nous protégera !.., « Enlève les cales !... »

... Plein moteur... Nous roulons sur la piste éclairée... On décolle...

« Drôle de fête !...

— Plutôt !... Charmante soirée !... »

Au-dessus de Nancy ; une grande cuvette noire (l'ennemi signalé, les précautions ont été prises) ; les projecteurs balaient le ciel, s'évertuant à trouer le plafond de nuages qui le bouche.

... Nous "montons rapidement suivant la direction indiquée... Onze cents mètres... Le zeppelin n'a pas été repéré, car les projecteurs tournent inlassablement sans se fixer sur aucun point. Je regarde une dernière fois les feux de position du terrain d'atterrissage. J'aperçois les avions de nos camarades qui prennent leur hauteur.

« On y va?

- — En douce ! Ah les cochons qui nous ont fait avaler du Champagne comme du pinard !»

... Nous pénétrons dans le royaume des ombres... Tension de tous les nerfs poussée à l'extrême... Les yeux scrutent en vain la brume, cherchant la lueur, l'indice qui décè-

lera le pirate ; [es oreilles recueillent, angoissées, le son du moteur, battements du cœur de notre oiseau...

Nous montons. ..Rien!.. L'humiditénous pénètre...Le froid nous gagne... Le vent, assezrapide jusqu'à 1 000 mètres, est insignifiantplus haut^ ce qui explique la tentative de nos ennemis.

« Écoute !... Il y a quelque chose..

■ — Non... Rien...

■ — Réduis les gaz pour mieux entendre... >:

Je ramène la manette en arrière avec quelque appréhension... Si le moteur allait ne pas reprendre, nous plaquer.

900... 800 tours... En effet, V... a raison. Un bruit de moteur s'entend très nettement, couvrant presque le ralenti du nôtre l

Nous sommes près de lui, il n'y a aucun doute ; V..., fiévreusement, prépare sa mitrailleuse et ses fléchettes incendiaires... Rien., toujours le noir... Cette chasse à l'aveuglette est extrêmement prenante... Je louvoie, cherchant la direction où le vrombissement s'am-

LE PIRATE \2i

plifiera... Nous sentons l'ennemi proche... Nous voudrions nous colleter avec le monstre dans une lutte implacable, et nous ne pouvons que tourner inlassablement dans la nuit muette, tendus désespérément vers un but qui se dérobe...

... Le bruit faiblit, s'éteint ; le zeppelin a dû monter ou descendre brusquement de plusieurs centaines de mètres.

« Grimpons !... »

... Le froid ... l'horrible froid nous griffe, nous mord, nous tenaille...

«T'as de la veine d'être rasé! j'ai des glaçons plein ma moustache ! »

... Nos yeux pleurent...

« Dix-huit au-dessous, annonce V... flegmatique, après avoir consulté le thermomètre...

— Ah !.;. la Riviera !... »

... Nous sortons des nuages... Toutes les étoiles scintillent dans l'air pur des hautes sphères ; le monstre est toujours invisible... Les heures passent dans une ronde décc-

vante ; chaque minute, le froid nous saisit davantage, nous imprègne un peu plus ; les mains et les pieds, démesurément lourds, douloureux à remuer, obéissent mal auji sollicitations.

Plus qu'une heure d'essence?

— Il faut rentrer...

— Il nous échappe !

— Les copains auront été plus heureux.

— On n'est pas veinards !...

— Oui... Quelle poisse !... »

La couche de nuages est retraversée... Plus de projecteurs, mais les feux de position sont visibles... Une rapide spirale nous mène audessus... et nous atterrissons sans difficulté...

« Enfin !... C'est vous !... Seul le capitaine n'est pas encore rentré...

— Le zeppelin?

— P... seulement l'a aperçu quelques minutes... de loin... Il regagnait la frontière... le brouillard, de plus en plus épais, l'effrayait sans doute !»

Le capitaine ne rentre toujours pas !... Il est parti le second, avec le caporal R... comme observateur.

Des groupes se forment... on parle bas...

« Il avait cinq heures d'essence... voilà bientôt six heures qu'il a décollé », annonce le sergent mécanicien.

D'affreux pressentiments nous assaillent... Seigneur! Seigneur!... Si Votre volonté s'est accomplie, soyez clément à leurs âmes légères ; après avoir essayé tant de fois d'escalader le Ciel, ils sont enfin montés jusqu'à vous !..

Le lieutenant de M... qui, au téléphone, attend des nouvelles, arrive...

« Notre capitaine n'est plus... Ils sont morts tous deux... Ils ont capoté à l'atterrissage sur la forêt de Haye. »

Pas un mot... Nous nous regardons et les yeux interrogent : « A qui le tour? » Après des débuts heureux, notre escadrille a été durement éprouvée ; la liste des disparus s'allonge et de nouveaux feuillets viennent

grossir notre livre d'or dont de Losques peignit la couverture et écrivit de son sang la première page ! A qui le tour maintenant? Quel est celui dont les heures sont désormais comptées? Quel est le nom qui va s'ajouter à ceux composant l'humble légion anonyme des aiglons aux ailes mortes !,.. A qui le tour de faire pleurer des yeux aimés et d'arracher des larmes, même à ceux de ses ennemis !... A qui le tour?

... Nous sautons dans les autos qui nous emportent vers la petite. église où les corps de nos camarades reposent dans les plis d'un drapeau...

... Le soleil se lève, rose et blond... très pur, très calme... heureux de vivre... comme un enfant i

« Viens-tu essayer la nouvelle mitrailleuse?

— Si ça te chante !... »

... Dix heures... temps lourd... le soleil joue à cache-cache dans les nuages...

« On prend le vieux coucou ?

— Turellement... Je veux que le dernier modèle soit toujours prêt pour les raids... »

Nous décollons... l'air est mauvais porteur aujourd'hui...

— Il y a des trous », constate distraitement V... ; car il est en admiration devant la mitrailleuse : légère, bien proportionnée, avec

sa crosse vernie et son canon d'acier bruni c'est un vrai bijou, aussi ne cesse-t-il de la couver d'un regard où il y a du respect amical et de la camaraderie déférente...

... Nous prenons notre hauteur au-dessus de Nancy, puis nous nous dirigeons vers les carrières abandonnées où sont installées les cibles.

«Tu vas zieuter ce carton !...

— Tu te vantes !

■ — Avec ce joujou-là... je parie dégoier n'importe quel mitrailleur...

— Ainsi soit-il... »

... Nous descendons brusquement et V..., à chaque cassage devant les cibles^ envoie une T-afale...

... Tac... tac... tac... tac... tac... Ah ! la jolie cadence !... Comme il serait agréable d'avoir devant soi un avion ennemi à la place du modeste drap que mon mitrailleur s'évertue à transformer en passoire.

«Assez tiré !... Ça colle

— Rentrons en vitesse... On sautera en auto pour aller voir les résultats...

— Tu en seras épaté toi-même, mon vieux... Elle est aux pommes cette mitrailleuse !... Bien en mains !... Une ligne de mire extraordinaire... Pas besoin de colimaieur ! ))

... Nous piquons vers le plateau.

« Oh !... Une fusée !... »

... Du poste des signaleurs un jet blanc monte vers le ciel, s'épanouit...

« Dû Boche dans l'air !... »

... Nous virons, et V..., jumelles en mains, scrute l'horizon.

« Comment veux-tu y voir avec ces nuages ?

— // est certainement en vue... »

... En effet, nous distinguons à leurs pièces, les servants, de la batterie contre avions « Le voilà !...

— Il n'est pas loin !... »

... A 2 kilomètres environ, l'appareil ennemi sort d'un nuage et file directement sur Nancy.

Que faire?... Notre adversaire est un avion d'un modèle récent, un fokker ; évidemment plus rapide et mieux armé que nous, qui sommes sortis uniquement en vue d'un essai. De plus, nous ne sommes pas de garde, la simple prudence devrait nous faire retourner à notre atterrissage.

Pourquoi, malgré moi, ne puis-je me résoudre à cette solution? Pourquoi V... suitil anxieusement mes mouvements...

« Encore des balles?

— Oui... quatre bandes...

— Alors?...

— Il est à 1 800 de haut... Au train où il marche, il sera, sur Nancy dans cinq minutes, avant qu'un des appareils de chasse ait pu le rejoindre...

— Alors?...

— Alors, il ne sera pas dit que cet animallà ne trouvera personne pour lui barrer la route...

— Zou l,„ Il is a long way io Tipperary.., »

... Et nous piquons dans sa direction dans les éclatements des premiers obus que nos 75 tirent sur lui...

Bien que nous soyons un adversaire peu inquiétant, le Boche ne nous dédaigne pas et, au lieu de poursuivre directement sur la ville, il nous fait face. Le soleil apparaît nous faisant l'honneur d'assister au spectacle.

« Ça va barder !

— Plutôt ! Si tu ne le descends pas d'un peu loin... Nous sommes cuits !...

— T'en fais pas pour le chapeau de la gosse !... Pousse la voiture !... »

... Je fonce droit sur lui, mais il n'accepte pas le combat et vire de façon à nous prendre par derrière, si brusquement qu'il évite de justesse la première salve de mitrailleuse que V... lui envoie.

« Zut !

■ — Ça va mal 1

— Ça pourrait aller mieux... »

... Je le suis dans son virage, mais grâce à sa rapidité et à sa maniabilité il arrive à se placer juste au-dessous de nous et à 20 mètres...

« Il nous a !...

— C'est perdu !... »

... A travers la glace du plancher de la carlingue, je le distingue nettement : le pilote cramponné à son volant : l'observateur, crispé à sa mitrailleuse dont le canon est braqué vers nous, attendant le moment favorable.

Ce n'est pas long !...

Des éclats de bois sautent : un coup de fouet sur la main droite... une vive cuisson... et de mon gant déchiré un peu de sang coule...

« Touché !..,

— Moi aussi !... La jambe ou la cheville... Je ne sais pas !...

— Alors... les grands moyens !... »

Perdus pour perdus, je préfère risquer de

nous tuer volontairement avec une chance de nous sauver que de nous laisser bêtement abattre comme une bête sans défense. Je cabre l'appareil à fond... L'avion boche emporté par sa rapidité nous dépasse, et dès que nous sommes en perte de vitesse, notre appareil glisse de 1000 mètres en quelques secondes.

« On se sauvera !...

— Chante pas encore !... »

... Les commandes répondent ; nous nous redressons. Le Boche ne nous suit pas, d'autant plus que notre diversion a permis aux appareils de chasse de s'élancer vers lui, et prudemment il retourne vers ses lignes, après avoir lâché ses bombes au hasard, mais certainement en dehors de Nancy.

Ma main désormais engourdie refuse tout service, aussi l'atterrissage « de la main gauche » s'en ressent...

Nos camarades, le capitaine en tête, accourent.

« Blessés?

— Oui, mon capitaine !

— Vivement à l'infirmerie... »

... Avec des soins délicats, il nous aide à gagner la tente de la Croix-Rouge, surtout V..., qui a une pâlie folle, comme il dit...

... L'infirmerie... brancards... bocaux... éther et iodoforme. Le caporal S..., notre dévoué « Toubib », s'empresse...

« Eh bien? demande nerveusement le capitaine après le premier examen.

— Rien de grave... une main traversée... V... plus sérieusement... mais le gras de la jambe... sans importance... Pas de bris d'os. Tout va bien !...

— Tant mieux... Ça va me permettre de vous eng... ! Êtes-vous complètement fous !... Vous porter au-devant d'un ennemi alors que vous étiez en essai !... et sur un appareil de bombardement ! Nos artilleurs ont été obligés d'arrêter leur tir de peur de vous descendre !... Oui..., vous êtes fou'=^ !... fous

à lier!... C'est le cabanon qui vous guette!... Je ne vous l'envoie pas dire !... D'abord, vous n'étiez pas de garde... vous n'aviez pas le droit de vous exposer ainsi... Infraction aux ordres reçus... Vous aurez chacun huit jours d'arrêts de rigueur avec un motif soigné... »

... Nous sourions...

« Et puis après je vous ferai citer à l'ordre du jour de l'armée... avec un motif carabiné... ça, je vous le jure ! »

... Nous pleurons...

C'était la maison grise... et c'est la maison blanche !

De par la guerre, l'École normale d'instituteurs est devenue l'hôpital auxiliaire n» ...

« Vous avez le crâne particulièrement dur, me dit le major, sans cela, vous auriez une bonne fracture, et je n'aurais pas ce matin le plaisir de vous soigner et de vous ordonner devons lever dès cet après-midi..., car ça va très bien... Je suis content,, .

— Enfin !.,.

— Chic!.,, manifeste V,.. On ira prendre l'air ! Ce n'est pas trop tôt !,., »

LA MAISON BLANCHE l^j

Et après quelques mots cordiaux, le médecin, suivi des sœurs blanches, s'en va vers d'autres douleurs.

... Voilà cinq jours, que mon camarade et moi faisons « partie de la maison », après la magistrale gaiifjre que nous avons ramassée. Oh ! la bûche banale, sans éclat, sans gloire ; au cours d'un vol de mise au point, le moteur a bafouillé au décollage ; pour revenir sur le terrain, j'ai viré trop bas, perte de vitesse, et « descendez... on vous d 'mande !... »

... Une chambre claire, au parquet méticuleusement ciré ; deux lits de cuivre, deux tables, l'une pour les médicaments, l'autre pour nous, deux chaises ripolinécs; au mur, la gravure de Scol t « Sous les Ailes » qu'une niain amie a placée.

Par la fenêtre ouverte, tout le jardin entre chez nous, tout le jardin fleuri qui, subissant la première ivresse du printemps, se grise de lumière et de chansons d'oiseaux.

«Ça pousse !... Ça pousse !... De mieux en mieux !... et de plus en plus beau !... Il y a un certain pommier qui ferait pâmer un peintre. Dire que d'un peu plus, on ne voyait pas tout ça !... Il était moins cinq..

— C'aurait été dommage !

— Tu parles !... »

... La porte s'ouvre si doucement que sœur • Marie-Madeleine apparaît plutôt qu'elle n'entre.

Sœur Marie-Madeleine est notre infirmière ; c'est elle que j'ai vue dans mon premier délire ; c'est elle qui, pendant les trois premières nuits, nous a veillés sans nous quitter une seule minute, renouvelant la glace des poches de caoutchouc placées sur ma tête, faisant des piqûres de morphine à V..., auquel la fracture d'une jambe arrachait des cris de souffrance.

Sœur Marie-Madeleine !... De grands yeux violets, le nez très fin, la bouche rieuse,

la main parfaite; un portrait d'Infante... et religieuse dominicaine des Missions.

« Eh bien !... Vous le voyez... Ce n'est rien... Monsieur le jnajor est très satisfait !...

— Monsieur le major n'est pas difficile !... Je ne guéris pas vite, nia sœur... J'ai toujours un cylindre qui ne donne pas ! pleurniche V... le plus comiquement du monde.

— Un cylindre qui ne donne pas ! ! !...

— Ah ! ma sœur!... Vous n'apprenez pas vite l'argot de l'aviation... C'est très mal !...

— J'ai cependant d'excellents professeurs !...

— Un cylindre qui ne donne pas..., c'est ma jambe cassée..., ma patte qui est folle... si vous préférez... »

... Sœ.ur Marie-Madeleine sourit avec indulgence...

... Nos chaises longues sont placées à l'ombre légère d'un pin. Sur le sable, le soleil a jeté des confetti d'or... Devant nous, une pelouse verte, étoilée de pâquerettes,

descend en pente douce jusqu'à la charmille de tilleuls qui est actuellement pour nous la limite du monde ; la brise nous apporte tous les pétales roses du pêcher voisin, où les premières abeilles mènent leur ronde.

... Des blessés passent, la blancheur des pansements tranchant sur la grisaille de l'uniforme. Je songe à tous ces corps sans bras, à tous ces bras sans mains, à ces visages aux yeux morts, à ces moignons informes, à ces misères saignantes, sur lesquelles se penche ici la pâleur des silhouettes monacales, dans le beau jardin où la nature, heureuse de revivre, triomphe dans le printemps en fête...

« Écoute, me dit brusquement V... »

... Un ronron familier arrive jusqu'à nous... Nous levons la tête... des avions passent...

« Regarde... Tu les -reconnais?

— C'est notre escadrille !... »

... Nous les comptons ; ils sont neuf.

capitaine en tête... Nous seuls, ne sommes pas là.

« Ils vont en bombardement...

— Les veinards !... »

Maintenant, ils tournent autour de l'hôpital...

«C'est chic!... Ah! C'est chic!... Ils sont venus nous dire au revoir avant de partir !... »

... Leur tour fini, ils piquent droit vers l'Est, vers la frontière !.,.

... Spontanément nous nous sommes levés, et saluons militairement, jusqu'à ce qu'ils aient disparu à l'horizon ; près d'une vieille colonne brisée, où s'accroche le lierre, sœur Marie-Madeleine, les yeux levés au ciel, implore sa. protection pour les oiseaux de France, qui vont peut-être vers la mort, mais sûrement vers la gloire I...

... Les heures passent ; machinalement, nous feuilletons des magazines, mais notre esprit est ailleurs.

Il est là-bas « près d'eux », sur la forteresse ennemie, dans l'éclatement des obus !... « Pourvu qu'ils reviennent tous !...

— Oh oui !... Pourvu qu'ils reviennent !... » ... Nous ne tenons pas en repos ; V...,

appuyé sur sa béquille, ne peut rester • en place, au désespoir de sœur Marie-Madeleine qui s'efforce de le calmer.

... « Les voilà !... Les voilà !... »

Des points imperceptibles là-bas... au loin...

« Ce sont eux... J'en suis sûr ! »

Au bout de quelques minutes, ils se précisent ; ce sont bien nos biplans.

«Bravo!... crie V... Bravo!...»

Puis tout à coup s'arrêtant :

— Ils ne sont que huit !

— Huit?...

— Mais oui..., compte-les...; huit, je te dis... huit !... »

Nous nous regardons, puis très bas :

« Encore un qui y est resté !...

— Oui... Pauvres vieux !... Pauvres vieux !... »

... Une cloche voisine tinte, comme un glas...

La nuit descend ; sa robe bleuâtre traîne déjà dans les allées, et nous restons la, immobiles, comme à une veillée funèbre...

« Il faut rentrer, mes enfants...

— Non, ma sœur !

— Allons !... Allons !... Il n'est peut-être qu'en retard... Il se sera trompé de route... Le Bon Dieu l'aura protégé !... »

Elle nous pousse doucement... Tout à coup il nous semble entendre quelque chose ; nous nous arrêtons, oreilles tendues, avec angoisse. Le bruit s'amplifie, et très bas, un biplan, « le biplan », sort de la nue déjà sombre et pique sur nous. Sauvés !... Ils sont tous sauvés !... Ah ! l'inoubliable minute !...

Il passe si bas que ses passagers nous ont vus, et l'observateur agite son mouchoir...

De joie, V... me donne un formidable coup

de poing ; je réponds par une bourrade, et il essaye de danser malgré sa jambe malade

Nous sommes heureux, si pleinement heureux ! Nous voudrions être sur le terrain, pour fêter leur tardif atterrissage et entendre le capitaine dire :

« Mes enfants !... Ça a gazé !... Nous avons bien travaillé aujourd'hui... Maintenant, allez vous amuser ! »

... Tout à l'heure, dans notre petite chambre, au moment où sœur Marie-Madeleine s'agenouillera, en portant à ses lèvres son crucifix d'argent, sa prière ne montera pas solitaire dans le calme du soir ; la nôtre l'accompagnera !..,

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