CHAPITRE m
J'ÉTAIS donc arrivé à l'antre de la fameuse < Commission extraordinaire > dont le seul nom épouvantait Moscou. Le gros immeuble quadrangulaire où elle était installée avait servi de siège à l'administration centrale d'une compagnie d'assurances, au temps de, Nicolas. Désormais, c'était un lieu de terreur devant lequel le passant, jetant un regard oblique, hâtait le pas avec effroi. L'automobile qui me portait avait traversé une cour ihtérieure encombrée de véhicules en désordre, de mitrailleuses, de pièces de canon et de chaudières à soupe. Des marins décolletés jusqu'à l'ombilic, des soldats dont les accroche-cœur touchaient les sourcils y circulaient; toutes les issues étaient gardées par des sentinelles attentives. Évidemment, il devait être beaucoup plus facile de pénétrer dans ce repaire que d'en sortir. En suivant des couloirs poussiéreux on m'introduisit jusqu'à une sorte d'antichambre où un adolescent de moins de vingt ans, un petit blondin méfiant et sournois, s'empara des papiers et des documents dont j'étais muni, saisit ma canne et mon couteau et, distraitement, se mit à m'interroger cependant que deux ou trois matelots, au crâne en noix de coco, m'observaient en ricanant. Tant qu'il ne s'agit que de mon âge et de ma profession tout alla sans encombres, mais quand mon interlocuteur insista pour savoir à quel parti politique j'appartenais dans mon pays, un malentendu s'éleva :
« Citoyen, dis-je, voyageant constamment à Tétranger je
n'ai point le loioir de m'occuper de la politique intérieure française. Aussi bien je suis un journaliste dont le rôle est d'observpr, je note objectivement les aspects des choses, je cherche à démêler ce qu'il peut y avoir de bon et de mauvais dans le^s événements dont je suis le témoin, je ne me sentirais pas à Taise dans les cadres étroits d*aucun parti.
— Assez de conversation. Tout homme doit appartenir à un parti. Vous n'allez pas me faire croire qu'il n'y a point de partis en France ; je sais fort bien, moi, qu'il y en a. Donc, faites connaître auquel de ces partis vous êtes affilié. Car, si vous voulez cacher le nom de votre parti c'est que ce parti est malfaisant! C'^est clair!
— Je suis un citoyen républicain, dis-je. Inscrivez : Parti républicain.
— Parti républicain? fit le jeune terroriste en me considérant. Hé bien j'écris « parti républicain ». Et il traça lentement respoublikanelz. Les matelots discutaient entre eux, quelque peu interloqués. « Respoublikanetz ?» Si je m'étais déclaré radical-sociahste ou socialiste, ils eussent vu en moi l'un de ces faux frères qu'on incarcérait par milliers dans toute la Russie, mais la majesté du titre de citoyen républicain avait quelque chose d'inattendu jqui les rendait songeurs.
— Enfin, dit le blondin, vous êtes un contre-révolutionnaire et c'est assez. » Il fit un signe. Des soldats m'emmenèrent et bientôt, un huis s'étant refermé derrière moi, je me trouvai définitivement séparé du monde de la raison. Je me rappelle avoir suivi un corridor bordé, à^ droite et à gauche, d'une rangée de cellules improvisées, dont les portes de sapin étaient neuves et sans peinture. Au milieu de chacune d'elles, un rectangle se découpait, juste assez grand pour que s'y encadrât exactement, une face humaine. Deux files de reclus, de leurs yeux enfiévrés, me regardèrent ainsi, pendant que' mes pas se traînaient vers l'inconnu, et je distinguai la pâleur de beaux visages peu-
sifs. La plupart me parurent être ceux de jeunes officiers de marine ; je n'eus pas le temps d'en épier davantage ni de réfléchir plus avant : je pénétrais, tout éveillé, dans le décor d'un cauchemar. Une angoisse m'étreignit violemment. Pour la première fois, une sorte d'exclamation intérieure àecoua tout mon être. « Où suis-je tombé? Comment sorlirai-je de cet abîme? Il m'eût été si facile de m'éclipser, en juillet, avant que la crise atteignît son paroxysme 1 Ah pourquoi ne l'ai-je pas fait ? »
Une porte s'ouvrit. Ce que je vis d'abord ce fut une foule, une foule qu'on eût cru composée de lunatiques, une foule comprimée entre les quatre murs d'une vaste pièce carrée. C'était comme la salle d'attente de quelque gare fantastique d'où tout trafic se serait retiré et où les trains n'eussent jamais plus passé ; une salle d'attente où s'élevaient vers le plafond des colonnes de fer et dont les larges fenêtres étaient grillées. « Ah! que de monde et pourquoi tout ce monde? Il y avait là des bourgeois au linge sale, mais qui gardaient, néanmoins, encore une certaine apparence de respectabilité ; il y avait là des soldats, des ouvriers, des popes à crinière, de vieilles dames éperdues, des adolescents ahuris, des vieux au chef branlant. Quel mystère agglomérait ces gens disparates? Qu'attendaient-ils donc ? Et moi qu'allais-je attendre ? Pourquoi m'incorporaittron à ce ramassis de possédés? Je ne le discernai qu'un peu plus tard, car il était impossible de comprendre, du premier coup, que tous ces hommes hâves et dépenaillés, que ces femmes échevelëes, trépidantes d'angoisse, constituaient une masse de co-détenus qui végétaient tous ensemble, les uns depuis plusieurs jours, les autres depuis plusieurs semaines.
Des clameurs, soudain, me firent tressaillir. Un vieillard atteint de folie mystique improvisait des cantilènes en l'honneur des saints, ou bien il composait des satires vaguement rimées dans lesquelles il exposait les vices des membres du
Sovietl. On s'écarlait avec effroi du dangereux bonhomme, chacun redoutait les conséquences de ses inconscientes audaces. Mais lui continuait, hurlant à tue-téte. Quelquefois, des gardiens venaient le sommer de se taire ; ils le menaçaient de l'enfermer en cellule puis, tout à coup, ils se retiraient, décontenancés par la furie inspirée qui, lui faisant ignorer la peur, faisait peur. Une femme, folle d'épouvante, sanglotait dans un coin, et, à côté d'elle, un groupe d'hommes graves, réunis en cercle, discutaient avec flegme les nouvelles du jour.
Tout autour de la salle et en son milieu avait été établie, avec des planches de sapin blanc, à cinquante centimètres du sol, une sorte de plate-forme ininterrompue : c'est là que les captifs des deux sexes, entassés pêle-mêle, s'allongeaient quand ils voulaient essayer de dormir. Des gens se pressaient curieusement autour de moi, m'interrogeant : < Qui étaîs-je? Pourquoi avais-je été arrêté? » 0uand ils apprenaient que j'étais un Français, le correspondant d'un des grands journaux de Paris, ceux qui me questionnaient hochaient tristement la tête : Est-ce que tout cela ne finirait donc jamais? Est-ce que les alliés n'interviendraient donc pas bientôt pour sauver la Russie? Que savais-je au sujet de l'intervention qui se préparait? Je répondais par des paroles sans signification, n'.osant pas trop préciser; je devinais que dans cjd chaos humain devaient se trouver beaucoup d agents provocateurs et je ne me souciais guère d'aggraver ma situation. Et puis, que pouvais-je dire? De quoi, en définitive, étais-je sûr? Sans doute, des hommes que j'avais eu tout lieu de croire exactement renseignés nous avaient, le 14 juillet, de leur propre mouvement, et sans que rien les y obligeât, donné, au sujet de l'intervention, des assurances formelles. < Le secours était en marche, il allait venir!... » Ces assurances, je les avais moi-même prises au sérieux et elles n'avaient pas peu contribué à déterminer mon attitude. J'avais, en définitive, les meilleures raisons de croire
16 EN PB f SOU SOUS M TJ^BREfJfi RUSSE.
que rinierventioa ne igrdierait pas à se produire, m^îs je ne jugeais point nécessaire d'en délibiérer avise mes nouvea^ix camarades*
Dix minutes à peine s'étaient écoulées, depuis mon entrée dans ce lieu d'abJQction, quand un individu, qui portait un pi^quet, s'approcha de moi et me déposa, entre les doigts, un assez gros inorceau de sucr^. Comment! Pu sucre? I)é bien oui, le hasard a de ces facéties, j'étefe arrivé ^ la « Comn^ission » h Tinstant précis où allait avoir lieu une distribution de cette substance précieuse. Pendant jnes dernières journées de liberté j'ftvais totalement manqué de cp produit, devenu 1res rare à Moscou. Je considérais, dans le creux de ma main, le petit bloc bl^UQ et luisant, moi son propriétaire ahuri et je songeais à Tironia d'une destinée qui me faisait trouver, dès le premier moment de ma captivité. Une denrée de luxe qu'un citoyen libre et bien muni de roubles se procurait si difficilement dans la ville.
pans un coin de la salle, un jeune homme hirsute et beau parleur, assis devant une table, remuait des registres, prenait des notes, dressait des listes, tenait toute une comptabilité compliquée. Lui aussi me demanda mon nom, mon ftge et le motif de mon arrestation. Je pris d'abord ce scribe pour un fonctionnaire de la couimission extraordinaire, mais bientôt j'appris que c'était là, 'simplenient, un prisonnier comme moi, mais qui remplissait, dans la salle, malgré son âge peu avancé, les fonctions de Starchiy c'est-à-dire de doyen ou de n^oniteur* Lie Starchi, avec un grand air d'autorité, me remit une rustique cuiller de bois et je "vis que tous les autres détenus commençaient à préparer un semblable instrument. Des messieurs respectables et sans fauxcol qui, sans doute, appartenaient à l'élite intellectuelle de Moscou, s'informèrent, très poliment en français, si, pour manger la soupe, je voudrais, oui ou non, faire partie de leur équipe. Une équipe pour manger la soupe? Des baquets furent apportés; chacun de ces récipients contenait la
a2a commission extraordinaire. 17
nourriture destipée 4 huit personnes. Nous plongions à tour de rôle notre écope dans un fade liquide où putridaient des feuilles de choux et des détritus de poisson fumé; presque tous ceux qui m'entouraient consommaient avec avidité cette pitance où peu à peu se mêlaient nos sajives. Des affamés s'efforçaient de ramener les cuillerées les plus avantageuses : celles [qui contenaient surtout des substances solides. Les arêtes de poissons et les trognons de^choux, après avoir été sucés, étaient jetés pêle-mêle sur la table et surie parquet où s'étala, bientôt, unp litière de débris gluants. Ainsi, presque instantanément, j'étais passé de la vie civilisée à une atmosphère de dégradation. Le matin du 30 juillet j'étais encore un homme ayant le sentiment de sa dignité, l'après-midi du même jour je n'étais déjà plus qu'une bête humaine, condamnée à disputer à d'autres bêtes humaines, dans une auge communC) des bribes d'une nourriture nauséabonde. Un peu de kasha, c'est-à-dire de gruau d'orge, termina notre misérable repas, mais certains détenus qui avaient reçu quelques provisions du dehors^ m'offrirent un verre de thé. Le fou mystique, en dépit des exhortations de ses voisins, continuait ses lugubres cantilènes. Des gens effrayés l'avertissaient qu'il allait se faire fusiller; il s'arrêtait un instant, mais bientôt sa voix stridente recommençait à retentir. Â chaque instant, des sanglots montaient; des infortunés étaient, soudainement, pris de crises de désespoir ; à côté de moi, une femme se lamentait, racontait les circonstances de son arrestation dans une gare, alors que, au terme d'un voyage, elle arrivait à Moscou avec son vieux père et ses enfants. Qu'allaient devenir ces malheureux, sans ressources ! Quand elle serait remise en liberté, comment )es découvrirait-elle dans l'énorme ville? A côté de ces ôtres déprimés, d'autres étonnaient par leur calme. Quelques prisonniers qui s'étaient fait du café le sirotaient tranquillement, autour d'une caisse transformée en table;
18 EN PRISON SOUS LA TERRE Cm RUSSE,
d'autres, allongés sur leur grabat, paraissaient y goûter un sommeil paisible.
Vers cinq heures, dans la cour,' des soldats, à la mine abrutie, s'approchèrent des barreaux de nos fenêtres et jugèrent plaisant de nous coucher en joue. Ils finirent cependant par se retirer sans nous avoir fait de mal. Un petit homme gras, débraillé et au menton duquel une barbe de huit jours mettait des plaques brunes, se faufila près de moi :
« Monsieur, vous la voyez, dit-il, la révolution russe. Elle est splendide, n'est-ce pas? Ce qui se passe ici c'est de la folie pure, c'est un monstrueux cauchemar. Tous les hommes honnêtes, instruits, sont en prison cependant que les malfaiteurs gouvernent. Hé bien, ce thalheur était à prévoir. Le peuple russe n'est pas capable de compreôdre encore l'idée de liberté. Ce qu'il lui faut^ au peuple russe, c'est ceci, fit-il, en brandissant^ le poing. Je sais ce qu'il est, moi, le peuple russe, ajouta-t-il, je suis un commissaire de police, j'ai été arrêté à Riga, Dieu sait pourquoi, mais rien ne m'empêchera d'affirmer que le peuple russe a surtout besoin de coups de trique! Et dire, conclut le commissaire, d'une manière inattendue, que tout cela est parti de chez vous. Mais oui, Liberté! Égalité! Fraternité! la Révolution! le Socialisme! ces mots à effet viennent de France! Ah! Ah! des coups de trique, monsieur, des coups de trique! »
J'avais lié conversation avec des captifs qui, écroués depuis plusieurs semaines, envoyés de la commission extraordinaire aux prisons, puis ramenés des prisons à la commission pour y subir des interrogatoires, connaissaient toute la chronique de ce lieu de misère. Ils y avaient, de leurs yeux, vu en juin, m'affirmèrent-ils, deux officiers allemands en uniformes, deux ulhans empoignés dans le Sud et amenés à Moscou. Ces cavaliers avaient été capturés et inculpés d'espionnage, alors qu'ils s'avançaient pacifiquement, chargés, expliquaient-ils, de venir discuter comme des parle-
mentaires. Les deux Allemands avaient, pendant plusieurs jours, mangé la- soupe au baquet commun, en dépit de leurs mines dégoûtées qui étaient, m'assuraient mes interlocuteurs, vraiment 'comiques! Mais, le plus déconcertant c'était que, accusé d*être un contre-révolutionnaire, le propre neveu du comte Mirbach, ambassadeur allemand, avait, lui aussi, passé un certain laps dans Tantre de la commission et il n'avait été délivré que grâce aux démarches réitérées de son oncle. Ces étonnantes assertions m'ayant été confirmées formellement par plusieurs personnes, force me fut de les tenir pour exactes. Mais ne montraient-elles pas tout ce qu'il y avait d'abracadabrant et d'incompréhensible dans ce monde du tohu-bohu où aucune logique ne pouvait jamais être aperçue? Quelquefois, pendant que nous nous entretenions, un sbire improvisé apparaissait, déchiffrant avec difficulté un document, et tout le monde se taisait. Il clamait un nom de famille suivi d'un prénom, après quoi il proférait, par surcroît, suivant la coutume russe, le prénom du père de l'intéressé. Le plus souvent, c'était pour aller subir l'un de ces interrogatoires, à la fois terribles et burlesques, dont tant de péri péties avaient été déjà commentées dans tout Moscou, que l'un des prisonniers était ainsi appelé. Alors, on voyait se lever et partir quelque malheureux, le visage pâle, la tête courbée. Les bohèmes funèbres, les hères ignorants qui avaient accepté de devenir les enquêteurs, les juges d'instruction de la commission étaient, pour la plupart, des individus bornés et pleins de méchanceté. Étrangers aux principes les plus élémentaires de droit, incapâbles^presque toujours, de comprendre les questions qu'ils étaient chargés d'élucider,. ils accablaient le prévenu de vociférations et d'injures, et c'était parfois en le couchant en joue avec leur revolver, qu'ils le sommaient d'avouer et de dénoncer ses complices. Où allait le prisonnier qui se trouvait ainsi convoqué par l'un d'eux? A la mort, peut-être. Combien
étaient déjà partis après un semblable appel et qu*on n'avait jjai^ais revus! Mais quelquefois aussi — oh! très rarement — retentissait, après renonciation d!un nom, l'expression ; Na svobodou! (en liberté) et alors des explosions de joie uiontaient, des mains se serraient, des congratulations cbabureuses saluaiefit celui qui allait avoir la chaupe de s'évader du cloaque.
Vers six heures du soir, mon nom fut ainsi soudainement crié par l'un des gardiens. Quoi, était-ce donc ma mise en liberté qu'on allait déjà ipe notifier? Les démarches que le Consulat de France avait, saus doute, immédiatement entreprises en ma faveur, aboutissaient-elles si vite? On me donna seulenjent un paquet de conserves, un oreiller et une couverture qui m'étaient envoyés par mes collaborateurs du Journal de Russie, Déception! Mais, une idée me rasséréna. Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt? J'allais écrire à Tchitcherine, commissaire des Affaires étrangères; il me connaissait, il avait eu avec moi une conversation, peu de temps auparavant, comme je l'ai déjà dit; il savait, lui, que ma polémique avait toujours été menée loyalement, sans embûches ; lorsqme ce membre du gouvernement bolchevik serait au courant de mon aventure, il me ferait relâcher. Je remis donc au Starchi une lettre soigneusement rédigée; ce personnage, tous les soirs, réunissait la correspondance des prisonniers en les avertissant qu'il pouvait l'accepter seulement si elle était non cachetée. Ma lettre partit et parvint, à son adresse, c'est évident, mais M. Tchitcherine omit de me secourir ou plutôt ne le voulut pas.
Le soir vint, ramenant une hideuse vision d'êtres affamés qui, en cercle comme des Hurons, se penchaient sur des marmites d'où ils extrayaient avec toutes sortes de clapotis, d'aspirations et de glouglous, un liquide couvert de graisse de poisson. Ah point pour moi ! Je n'eus môme pas l'énergie d'ouvrir une boîte de conserve, je me bornai à mâchonner
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un biscuit et je m'ailotigeai sur un coin du grabat commun entre une fémrae soldat qui louchait et portait des lunettes et un vieux pope. Celui-ci, déjà, ronflait à poings fet*més insoucieux des poux et des punaises qui allaient toute la nuit s'opposer à notre sommeil, ie crois qu'il défvait être minuit quand des matelots armés parurent dans Fencâdrement de la porte et d'un ton impérieux proférèrent un nom. Beaucoup de têtes se dressèrent, subitement inquiètes. Un malheureux, au visage livide, se leva comme un fantôme. Il s'informait, la voix tremblante, s'il devait emporter avec lui les divers objets ddnt il était pourvu.
c Vous n'aurez pas besoin de vos affaires là où l'on va vous envoyer, lui répondit Une voix gouailleuse et sinistre ; laisse'z tout cela ici. »
L'homme qu'on venait chercher avait à péiué quitté la salle quand deux gardiens, qui se tenaient aux aguets, s'emparèrent des hardes et des bribes de nourriture qu'on avait obligé le partant à abandonner et j'aperçus, dans une sorte d'antichambre, par la porte restée ouverte, ces deux estafiers occupés déjà à se partager, sur une petite table, les pauvres dépouilles de celui qui ne reviendrait plus jamais.
Dormir, c'est oublier, c'est, pour uii instant, s'évader, mais qu'elle est poignante, comme elle vous crispe et vous tord la transition du sommeil à la vie quand, à l'ihstant où l'on ouvre Tes yeux et où l'on rentre dans la réalité, on se demande si l'on ne continue pas à suivre les fantasmagories d'une hfilllucinatioil ! Le matin du 51 juillet, quel sinistre réveil dans cette' ménagerie, toute saturée des émanations d'une humanité en sommeil ! Quel doute, quelle impossibilité, pendant plusieurs secondes, de comprendre si les images qui m'affectaient avaient ou non une substance! Qu'di-je de commun avec ces individus parmi lesquels je suis là, vautré? Pourquoi, en définitive, suis-je là dans cette maison de fous? Soudain, mes regards, louvoyant au hasard
yers les murs se portent sur une vaste affiche iinprim< je lis, avec stupéfaction, dans le langage le plus scientif des recommandations très précises, énumérani les pr< tions hygiéniques qu'il convient de prendre afin d'erap^ la propagation des épidémies. « Camarades, dit ce d ment, lavez-vous les mains, ne buvez jamais d'autre •que de l'eau bouillie, évitez soigneusement toute pro cuite! > Suit une liste dès nombreuses maladies contre quelles il est opportun de se faire vacciner aussi vite possible. La minutie de ces exhortations, faites d'ailL sur le ton le plus paternel et adressées à des victimes, i précisément, se trouvent, paf ordre du Soviett, exposée toutes les contaminations, à tous les empoisonnement toutes les vermines, à toutes les dégradations, sans pou^ envisager aucun moyen, môme rudimentaire, de s'en f munir, vraiment, voilà qui renferme une ironie trop b taie pour que je parvienne à m'en délecter autant qu'iJ faudrait. Les mêmes réformateurs de la société qui ne obligent à vivre comme des pourceaux, en attendant noi égorgement éventuel, nous donnent de précieux conse en ce qui concerne la conservation de notre sanlé. 0\ c'est évident, il doit y avoir dans tout ce qui s'étale grouille autour de nous un certain élément de mystificatic lugubre, confinant à l'aliénation mentale. Ou alors quoi? Pendant cette journée du 31 juillet, je passai à chaqi instant par des alternatives d'espérance et d'inquiétudi Selon toute vraisemblance le Consulat français avait con mencé des démarches afin d'obtenir ma libération. Mais apporte-t-il, songeais-je, la résolution qui conviendrait? E d'ailleurs, à supposer qu'elles fussent menées avec tout l'énergie désirable, leurs chances d'aboutir inspireraient en core des doutes! Un pç^ssentiment m'avertissait qu'il ne fallait pas être trop optimiste à cet égard. Je devinais bien que, si l'on avait décidé de venir m'arrôter dans le bureau de mon journal, malgré l'autorisation officielle dont j'él a is
A LA COMMISSION EXTRÀOBDJNÂIBE^ 7^
muni, e'étaîi là le résultat de quelque délibération secrète à la suite de laquelle il était fort peu probable qu'on acceptât de me remettre en liberté, dès le lendemain. Ce n'était point à la légère, ni par hasard, je le sentais, qu'on m'avait molesté. J'avais tout lieu de le redouter, les décisions qui seraient finalement prises à mon sujet seraient inspirées par un sournois esprit de ressentiment et de vengeance.
Vers quatre heures de l'après-midi, une agitation se produisit dans notre habitacle ,et le bruit se répandit que beaucoup d'entre nous allaient être envoyés aux prisons.
En effet, une sorte d'appel fut effectué et bientôt on me plaça dans une colonne qui fut dirigée, dans la cour où nous attendait, tout trépidant, un < panier à salade ». Encore une fois, avant de nous entasser dans ce véhicule, on s'assura de nos noms et c'est alors qu'un jeune soldat de l'armée du Soviett, un éphèbe rose au toupet bouclé qui paraissait jouer un rôle actif dans toute cette institution, avisa parmi nous un homme du Caucase au nez busqué, au visage de pain d'épice, aux yeux ardents et il lui dit : « Ah ! te voilà I toi, tu as tiré, le second jour de la bataille à Jaroslav, ton compte est bon ». Puis, fixant sur moi ses petites prunelles bleues où luisait une stupidité agressive, il dit haineu3ement en me montrant du doigt : « Ce Français-là va être fusillé dans deux ou trois jours ».
Ceux qui ont vu quelquefois, dans les rues de Paris, circuler une voiture cellulaire et qui ont supposé la présence possible, dans son coffre, de dix ou douze inculpés, ne sauraient se faire une idée de la façon dont les bolcheviki utilisent un tel véhicule. Le panier à salade de Moscou est d'une dimension semblable à celle qui a été adoptée pour la construction des nôtres, mais, il ne contient ni séparations, ni compartiments. Ce n'est qu'une grande caisse dans laquelle des Réformateurs bourrent de la chair humaine. L'expression de « bourrage » est la seule qui convienne à cette compression monstrueuse de quarante ou cinquante
24 EN PRÎSOff SOUS LA TERREUR RUSSE,
corps vivants ddtis une boîte où ne pénètrent plus, q elle est refermée, ni Tair ni la lumière. Oh nous press nous enfonça les uns contre les autres, debout, ddns voiture c(ui avait déjà traîné jusqu'au poteau d'exéc tant de victimes. Nous étions là, face à face, inôlanl respirations et nos sueurs. Nos membres, retenus au hè dans des enchevêtrements d'autres membres, étaient ] pables de se déplacer, mais se crispaient à chaque c cherchant, instinctivement, un point d'appui. Près de : sous mon bras gauche qui se trouvait étendu horizon ment, un adolescent, presque un enfant, pleurait à chai larmes et de manière si pitoyable que je souffrais di souffrance. Un vieil officier le gôUrmanda, lui représ< qu'après tout, ce qui pouvait lui arriver de pire c'étai mourir et que d'ailleurs cette éventualité n'était pas terrible, puisque, tôt ou tard, elle serait pour nous t inévitable. Mais l'enfant sanglotait toujours; ddns la débfl de sa volonté coniment eut-il tiré quelque réconfort de ce austère morale? L'homme du Caucase jugeant, sans don d'après l'expression de mon visage que j'éprouvais l'émotion voulut me consoler, et suivant Thabitude c gens de sa race, il me tutoya pendant qu'il m'apostropha en mauvais russe :
« Ce n'est rien, dousha moïa (mon âme), il ne faut p te tourmeUter. Et puis, Di.eu est là, Dieu nous protégera.
J'apercevais aussi, dans la pénombre, le visage de « bi dog » de l'ancien commissaire de police de Riga, avec s étfbits yeux bleus de plus en plus indignés et tout péti lants de fureur, mais d'une fureur que l'effroi assombri sait et empêchait de se manifester autrement que par d gros soupirs. Tous, il faut bien le dire, sauf le souriar Caucasien, dont chacun avait cependant étitendu dire qu'i était très particulièrement en danger, tous ftous étions ei proie à l'anxiété. Où nous conduisait-on et quel allait ôtr^ notre sort? Oh! quelle horrible sensation celle fie n'êtn
plus un homme, de ne plus jouir de ce libre arbitre qui fait la dignité de l'homme, mais de n'être plus qu'une chose que des brutes manipulent, malaxent, font aller et venir à leur çré et auraient licence d'abattre dans quelque coin, sans qu'il leur en coûtât ! Étrange, cette traversée de Moscou, dans cette caisse roulante bondée de viande humaine, dans cette caisse sombre empestée, d'où nous ne pouvions absolument rien voir au dehors. Je songeais, confusément, qu'il devait y avoir sur les trottoirs, en cette chaude aprèsmidi de juillet, des passants tranquilles, des promeneurs, de jolies femmes qui peut-être ne détourneraient pas les yeux vers le mouvant cercueil qui nous contenait, nous qui n'appartenions déjà plus à la vie. Encore une fois, où nous transportait-on? Deux ou trois d'entre nous, près de la paroi qui les séparait du siège du conducteur, clignaient de l'œil, à certaines fissures, obstinément. Ils crièrent enfin, ayant reconnu la route ou l'on nous charriait :
« Tagannka ! On nous mène à Tagannka ! » Là-dessus des voix s'élevèrent pour déclarer avec cet optimisme de circonstance propre aux gens qui se sont mis dans la tête de ne pas désespérer tout à fait :
« Tagannka! Mais c'est très bien Tagannka ! Nous avons de la chance : cette prison est beaucoup plus confortable que celledeBoulirky. Nous pouvons dire que nous sommes des veinards 1 »
Ludovic Naui>eau.