CHAPITRE IV
NOUS éprouvâmes de violentes secousses, des heurts pr cipités; nous devinâmes que 1q voiture cellulaire pr cédait à de rapides virages, nous entôndîmes de lourdi portes jouer successivement sur leur chambranle avec d< bruits de verrous remués. Puis, notre véhicule s'ouvrit e comme des matériaux qui dégringolent d'un tombereai nous jaillîmes sur les pavés d'une cour fermée de tous côté par des bâtiments de brique rouge, aux fenêtres grillées Je croyais que l'on allait nous envoyer directement au; locaux qui nous seraient assignés. Mais non. On noui retint pendant près de deux heures à une sorte de greffe oi il fallut, encore une fois, recommencer toutes les forma lités de paperasseries si chères aux Russes, sous tous le.^ régimes : « Votre nom? vos prénoms? votre âge? le lieu de votre naissance? » Et puis ce furent toutes les interminables minuties bureaucratiques, relatives au dépôt des fonds et objets de valeur. Beaucoup d'entre nous avaient déjà été complètement dépouillés à la Commission extraordinaire. Moi, j'étais de ceux auxquels on avait jusqu'alors laissé leur montre. Une ceinture que je portais sous mes vêtements n'avait pas été aperçue ; elle renfermait une somme assez importante. Plusieurs de mes compagnons de misère me représentèrent vivement le danger où chacun de nous se trouvait d'être volé, dans la promiscuité qui nous attendait, et je ne cherchai point à dissimuler plus longtemps moû argent. Après en avoir caché une petite fraction
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dans ma cravate, je m'empressai d'obtempérer au règlement et un reçu en bonne et du0 forme me fut donné par une sorte de caissier, d'aspect relativement respectable.
Dès notre arrivée, il nous fut aisé de remarquer quel profond contraste existait entre la racaille préposée à la garde de la Commission extr^iordinaire et les geôliers de la prison de Tagannka. Ceux-ci étaient presque tous des serviteurs du régime déchu, d'anciens militaires restés disciplinés et ponctuels et que la révolution n'avait pas encore chassés de leur poste. Ils exécutaient, docilement, sans mot dire, les ordres donnés par les maîtres du jour mais tout, dans leurs allures, dans leur manière de parler; indiquait clairement Yju'ils étaient capables de faire une différence entre ces détenus politiques qu'on leur amenait en foule chaque après-midi et les malfaiteurs de droit commun qui avaient formé jusqu'alors la plus grande partie de leur clientèle. Car, il n'y avait pas à se le dissimuler, c'était bien dans une prison construite pour les voleurs et les assassins' que ces messieurs du Soviett, me faisaient écrouer, mêlé d'ailleurs aux membres de l'élite intellectuelle de Russie. Cependant, je compris que j'avais été affecté à la chambre numéro 5 et, sans me faire aucuqe idée de l'endroit où je me rendais, je partis sous la conduite d'un gçôlier. Quatre autres voyageurs du panier à salade avaient reçu la même destination et marchaient à côté de moi. Des grilles grincèrent et se refermèrent, nous suivîmes de longs couloirs, nous traversâmes une immense galerie rectangulaire où, à droite et à gauche, avec une rectitude géométrique, trois étages de cellules se superposaient montrant leurs petites portes blanches qui, uniformément, s'ouvraient sur une sorte de long balcon où circulaient les gardiens.
Nous gravîmes un escalier, nous longeâmes beaucoup de baies où, derrière les barres de fer, nous guettaient des têtes curieuses et blafardes, celles de détenus de droit com-
mun, reconnaissables à leur souquenille blanche, et t< coup nous passâmes, avec ahurissement, devant quatre lages plus hauls et plus grands que ceux que j'avais ils fermaient une vaste salle où je vis confusément s'a toute une foule qui se serrait contre les barreaux et < chait évidemment à se rendre compte de la proven des nouvea^ux venus. Toute une foule, oui. Ah! incroyable ce qu'il peut y avoir de monde dans une pri Et soudain, à ma profonde surprise, j'entendis deux voix ; françaises me crier: c Eh ! Monsieur Naudeau !» Je chercl m'approcher de ceux qui m'avaient interpellé et tout d'al je les reconnus difficilement; ils étaient, à cause d chaleur torride, vêtus simplement rf'une chemise et ( pantalon et j'étais d'ailleurs dans un état de stupeur qu contribuait pas à fortifier ni mes facultés d'attention ma mémoire. J>îon seulement je ne les identifiai pas du j mier coup d'œil,mais je fus victime, au sujet de l'un d'e d'une singulière erreur car je crus voir en lui le comn dant français B. que je savais fort bien avoir été mêlé à affaires politiques particulièrement scabreuses. J'étais j suadé que je ^m'étais trouvé en présence de B. et je disais : c Puisqu'il s'est fait surprendre et qu'on l'a ami ici, décidément, il est dans de mauvais draps et moi au probablement ».
Une quarantaine de pas encore et nous arrivâmes à chambre numéro 5. Ah ça! je serais donc partout en pj de connaissance dans cette prison de Tagannka. A pei la porte de la chambre numéro 5 avait-elle été verrouilL à peine avais-je fait quelques pas dans l'atmosphère so bre et indistincte de ce réduit où vivaient environ vie captifs, quand un jeune homme à barbe noire me tendit main.
« Ah vous voilà ! Nous avions entendu dire que vo aviez été arrêté et déjà nous savions que vous étiez à Commission extraordinaire. Soyez le bienvenu parmi nou
D'ailleurs je suis le Starchi de cette salle et je m'efforcerai de rendre votre séjour ici aussi peu désagréable que possible. Mais je vois que vous ne me remettez pas très bien. La barbe que j'ai laissé pousser vous déconcerte. Voyons! Vilennkine, l'officier d'ordonnance du général Gourko au front du Nord, à Dvinsk. > L'apparition de Vilennkine éveillait en moi un tourbillonne souvenirs. En môme temps que je le reconnaissais, c'était toute l'ancienne Russie militaire que son aspect évoquait devant moi. Je me rappelais mes aventures sur les rives de la Dwina. Je revoyais un émouvant départ de troupes russes pour le front français, auquel j'avais assisté, et aussi je songeais à ce brillant concours hippique de Dvinsk, au printemps de 1916, à l'organisation duquel Vilennkine avait pris une part si active. Qui eût pu, dans ce temps, prévoir que.... Mais le capitaine continuait :
€ Six de nos camarades qui habitaient cette chambre, jusqu'à ce jour, viennent précisément de/ partir tout à l'heure. Le même panier à salade qui vous a portés jusqu'ici était venu vers trois heures les prendre pour les conduire dans une caserne où ils seront très probablement fusillés demain matin. Six jeunes officiers magnifiques, Télite vraiment de ce qui restait de l'armée russe! L'un d'eux a combattu au front français. Outre la croix de Saint- Georges, il a reçu la Légion d'honneur, la croix de guerre française et une médaille militaire anglaise. C'est le brave des braves. On massacre ainsi les éléments énergiques qui eussent pu essayer, eh de meilleures circonstances, de sauver la Russie. Nous avons été dans cette chambre numéro 5 jusqu'à quinze membres de l'ancienne « Ligue pour le salut d^ la patrie russe > . Il n'en reste plus en ce moment que trois dont je suis. Les autres ont été passés par les armes ou vont l'être. Si l'on doit nous détruire tous, que ne le fait-on en une seule fois ; à quoi bon nous infliger cette angoisse de tous les instants que nous subissons ici?
Chaque fois que s'approche un geôlier, chacun de no demande si cet homme n'a pas été eùvoyé pour le Con< au véhicule qui le transportera jusqu'au poteau d'exécu Chaque appel nous fait tressaillir. C'est mourir mille qUe de vivre ainsi dans la prévision toujours plus in diûte d'utie exécution qui, logiquement, devra se prodi Ptiisqu'on a tué nos camarades, pourquoi ne iious tue on pas, nous qui avons fait ce qu'ils ont fait? Si sëulend pouï^suivit pensivement Vilennkine, on était sûr d' fusillé proprement, cela consolerait! Mais voilà! li y i des malheureux qui, atteints seulement aux jambes et bas-venlre, ont râlé sur le terrain, pendant des heui avant qu'on songeât à les achever d'un coup de revor Tout cela n'est pas gai, certes!... Mais, malgré tout, c dut Vilennkine, nous subsistons avec une sage philosopl C'est sans doute la vie au front qui nous a préparés à si porter, sans trop noué laisser abattre, notre existence vé tative, dans cette salle ténébreuse, dans cet espace réd où nous pouvons à peine remuer, lugubre antichambre cimetière. Vous constaterez que nous ne nous démoralise pas. T>
Etl effet, un groupe de sept ou huit officiers, jeun hommes d'un beau développement physique, s'étaient mis exécuter, avec une rare méticulosité, des mouvements gymnastique suédoise. Leurs membres musclés s'éte daient avec harmonie. Ceux qui s'exerçaient à ces gest rythmiques s'y appliquaient avec gravité, comme s'il se f agi pour eux dé se préparer une longévité de cent année J'ai souvent sotigé, par la suite, dans tnes heures de capl vite, à l'entraînement minutieux accompli par ces jeun< gens destinés, de la manière la plus évidente, à un trépf prématuré. N'y avait-il pas dans cette agitation coordonna et si attentive comme une forme inconsciente de la lutli de la déffense de soi-même, oui, une sorte de manifestatio de l'instinct de conservation? Ce qui les animait, ces jeune
gens, n'était-ce point un vague désir de se rendre plus sains et plus forts puisque les êtres sains et forts, d'après le cours normal des choses, sont ceux qui sont destinés à survivre? Hélas! de tous ces stoïques captifs qui m'entouraient et qui s'adonnaient avec tant de grâce à des jeux cadencés, la plupart auraient, avant qu'il fût loiigtemps, rendu leur dernier soupir. Ils le savaient, mais ils faisaient comme s'ils ne l'eussent point su, et ils ne cessèrent pas un seul instant de sourire^ Vilennkine et ses amis insistèrent pour que je partageasse les vivres dont ils disposaient. Ils me firent les h(^nneurs de leur repas avec une bonne grâce aussi parfaite que si nous nous étions trouvés dans la propriété de l'un d'eux, au temps de l'ancien régime. Ils avaient reçu de leurs parents et de leurs amis quelques œufs et un peu de viande fraîche. C'est ainsi que nous dînâmes, et chacun d'eux, tout en mangeant, exalta l'élégante attitude des six officiers qui, quelques heures auparavant, avaient quitté, pour ne jamais plus y revenir, la chambre où j'étais venu occuper une couchette laissée libre depuis qu'ils étaient partis. On les avait vus se lever impassibles quand leur nom avait été prononcé par le gardien et, soucieux de laisser un bel exemple à ceux qui allaient bientôt les suivre, ils s'étaient éloignés avec désinvolture, marchant vers le supplice comme vers un devoir. Tout en dînant, j'appris enfin, d'une manière exacte, quels étaient ces deux Français qui, à travers les barreaux de la chambre numéro J, m'avaient hélé lors de mon arrivée. Je m'étais décidémeht mépris en croyant reconnaître le capitaine B, car ces deux captifs s'appelaient : l'un, l'adjudant Guillon ; l'autre, le chauffeur Dubuis, tons deux delà Mission militaire française. Mes deux compatriotes avaient été arrêtés soudainement xers le 1«^ juillet, au moment où ils installai^int dans un train environ cinquante Polonais et vingt Tchèques qui étaient désireux de se rendre au front français, par la voie de Mourmane, afin d'y combattre nos ennemis. Je me
• rappelai aussitôt très clairement les détails de celte toire où Ton avait senti se manifester rinfluence oc< des policiers allemands, qui, pendant tout Télé de i pullulèrent' à Moscou. Assagi par ma propre infortuné songeai que, dès le début de juillet, des esprits c voyants eussent dû déceler, dans l'arrestation de Guillo de Dubuis, le signe évident et définitif, le signe ulti après tant d'autres, que nous nous trouvions, décidera dans un pays ennemi ou, pour parler plus exactement, ci un pays soumis à une direction qui était notre enner Puisque d'une part nous né voulions pas, nous ne pouvi pas reconnaître cette direction ni négocier ouvertem avec elle et que, d'autre part, nos forces armées pro daient sur les côtes de la Russie à des débai*quements, m avions montré, nous qui nous nous attardions en Russie, la légèreté, en nous imaginant que nous aurions licence demeurer et d'y conduire, comme bon nous semblera notre propre politique. Mais nous nous étions grisés uns et les autres de paroles optimistes et, le J4 juillet, i assurances les plus réconfortantes avaient été d'aillei données à la colonie française de Moscou : « le secou allait arriver! » Nous étions persuadés en juillet 1918 qi bientôt, d'une façon ou d'une autre, l'intervention se pr duirait triomphale et que les drapeaux des Alliés flottéraien à bref délai, sur le Kremlin. Celui qui nous eût dit alo que, pendant de nombreux mois, on ne constaterait encoi aucun signe de cette opération, eût été accueilli par de huées. Les colossaux préparatifs des Alliés à Vladivostok, Mourmane et ceux qui allaient, disait-on, s'effectuer à Ai kangel, avaient été l'objet de nos incessants commentaires L'apparente témérité dont nous fîmes tous preuve à Moscoi en 1918 s'explique parla foi que nous eûmes dans des asser tions qui nous promettaient un secours imminent. Elles étaient, on le voit bien aujourd'hui, présomptueuses, leur inconsistance devait nous exposer tous aux plus grands
dangers. Mais, en définitive, c'était précisément notre rôle, à presque tous, que d'être au danger. Nous voyions et nous allions de, plus en plus voir les inconvénients de nos temporisations à Moscou, mais les événements eussent pu, très aisément, prendre un tout autre cours que celui qu'on leur a laissé prendre. Dans certaines éventualités nullement invraisemblables, la présence à Moscou, au moment opportun, des hommes d'action que nous étions, chacun dans sa spécialité, se fût transmuée en valeur. Une partie avait été jouée et perdue; cela ne nous empêchait pas de savoir qu'elle aurait pu être gagnée. Voilà pourquoi je coEserve le sentiment que les autorités françaises de Russie ont agi de leur mieux et, au mieux, dans une situation extraordinairement difficile, une situation à laquelle l'histoire ne présentait aucun précédent. Une défaite, parfois, amène le sacrifice d'une arrière-garde ; nous qui avons appartenu à Taurrière-garde de Moscou, nous reconnaissons que nos chefs n'étaient guère^en état d'agir autrement qu'ils l'ont fait. Le pays s'est servi de nous comme il a cru devoir en décider; toutes les combinaisons ne sont pas également couronnées de succès et chaque effort comporte sa part de risques. #
Tout en méditant sur les hasards de ma situation, je m'allongeai sur le grabat qui m'avait été destiné, simple cadre de bois surmonté d'une paillasse. Le sommeil est le meilleur des refuges contre les pei'plexités oiseuses, oui sans doute, mais je n'écartai ces perplexités qu'à grand'peine, obsédé par l'image que je me formais de l'infortuné qui m'avait précédé dans ce lit et qui, de la manière la plus probable, n'aurait sans doute p}us, dès que l'aurore poindrait, que quelques minutes à vivre. Je le voyais, arrivant au poteau et tombant bientôt sous la salve. Une question aussi me harcelait : pourquoi donc avait-on choisi de m'incarcérer précisément dans cette chambre d'où l'on ne sortait guère que pour marcher au supplice? La sinistre excla-
.4 ,rr .\RrsoN -or? la j-eerecr rc^iset.
rrwtinn lu -îOlilnt ï posté i !a porte * lu iocai le la Z • :i -înn ^Ttraorrlinairp, m momerit )u "«-n tait ^K>rti. i mon -«oiivAnir. Sst-tre mon ivait. oui ou non, ."n.*!] •t/* -n<* i:«*r .lun nis-^i .' ^I :ii -^tLiu .mDosriîbie «te m -n r-\ '*omnte. > ne -avais pas «le 'Uioi ^ttais accusé, -H ^e i i *^f<^ .nJerrotré lar ner^oime. 'jiieiies sap positions^ po^i-'j faim? <>Ptains «le mes '^ompasmons ie Taptivîte :i chambrf* numéro r». Insistaieut .-ui-tném.es*nie ma mm:*^ i pas «iii 4frf* oarmietix. Pourquoi u 'essaierais- je point i' \,r^nM'(*rf^ i .a ^nambre numéro 1 ou. «iu moins, â e i*^' rr^îer •*« prisoru la ''otiabitation avec ieux le mes :*jïi] friotps me *ernit nu récom'ort:^ Et précisément, --^^m rfu'irt mois «le détention a^ait déjà initiés aux r'is-H rietours qu on le^it imaginer dans une sembiabie j^'^i avaient penflé spontanément a nne '!omi3maison de<:e jc^n ils -^Viif^n^. mettant à oroiit la bonne volonté des irini:»^ obtenu la «iéi^imbie mutation ^t, be 1 août, «^ans «pie ;'^v:i rif^n î^it pour y parvenir, je tus. soudainement, tix^.r-i.z la ch^inibre numéro 5 et conduit à la ciiambre nuinei":! où [e ^nis dire qu'une chaleureuse réception m'était ti pnrA^.. Kù '^tTet, outre Tadjudant Guillon et le chaii*^ Dnbuis, en qui j'ailai.s trouver Les camarades les r. HAvCïMh. !î» ctiambre numéro 1. la plus vaste, à ce qu,' <^rO]<^, de tout<* la prison, renfermait les vingt Tchèques les q^ip^^r^ri\f^ Polonais arrr^tés en même temps qu'eux à pffire, Ton«* ce^ jeunes officiers et soldats étaient. p>is c moHtn, fia conrf»nlt déjà de mon arrestation puispie h journ^oix An f> ibilnjent les détails et ils eurent à cceur. d\ mon ^pp^»rition, de me témoigner leur sympathie. L ^'hf}ffi\trf^ niïméro i contenait aussi une vingtaine de Russei A fout finj^ftfDtr tout honneur : on me signala, non sarj qu^lquf! r-ifroi, un homme trapu, chauve, au regard à Ii foifl fti^M ftt fuyant. Il iDarchait à larges enjambées, lei «îourril.q froncé», la physionomie chargée d'inquiétude (/f''(«it un comniiftHaire bolchevik accusé de malversation
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Il airait bien Jraiàon de s'alarmer, ce taciturne, car les réformateurs fusillaient fort allègrement ceux des leurs qu'on avait conTaincus de tels méfaits. On baissait la voix quand s'approchait cet être équivoque; on redoutait qu'il ne voulût ^e i^éhabiliter par des délations.
Plusieurs membres des partis socialistes russes, que persécutaient les usurpateurs bolcheviki, vivaient parmi nous. Le plus remarquable de ces Russes s'appelait Kogan : un Israélite adipeux et dôué, malgré cela, d'une force herculéenne. Ce jeune homme, d'une intelligence supérieure, était l'un des chefs du groupe socialisie révolutionnaire de Toula. Kogan avait déjà été eitiprisonné, pendant plusieurs années, sous l'ancien régime; il avait, par la suite, vécu en exil, en France d'abord, puis en Suisse et, quand la Révolution de 1917 avait éclaté, il était revenu, à travers l'Allemagne, précisément pat* le convoi dont Lénine était l'homme le plus en Vue. Quelques mois d'opposition au bolchevisme l'avaient ramené aux cachots de Tagannka. Kogan prévoyait généralement qUe si une intervention des Alliés se produisait en Russie, elle aurait pour résultat probable de rendre le pouvoir à un régime de réaction. Et ce régime, disait-il, bien loin de vider les geôles, les remplirait. Toute rénergîe des conservateurs S'appliquerait d'abord à mettre en prison ou à y détenir des révolutionnaires comme lui, le pauvre Kogan. Telle était la bizarre alternative que beaucoup de prisonniers socialistes considéraient comme inévitable. Captifs des bolcheviki, ils s'attendaient à être aussi molestés par le parti qui vaincrait les bolcheviki et voilà pourquoi l'intervention leur était^ malgré tout, suspecte.
Nombreuses vraiment étaient, dans cette salle numéro 1, les personnalités intéressantes que la J)olice des tsars, naguère, eût traquées, jugeant leurs idées subversives. Pourtant ces gens paraissaient louches à la Commission extraordinaire qui les accusait de menées contre-révolutionnaires. Il y avait là le docteur Halperine, socialiste
notoire, certains chefs de syndicats ouvriers, un mécani des chemins de fer, accusé de modérantisme, et '. d'autres encore dont aucun certes ne pouvait être un enc du peuple. Quand tous ces braves gens m'eurent con tulé et serré la main, une délibération, que mon arr avait interrompue, fut reprise : toute la chambre numéi discutait, avec une grande solennité, différents problèi d'ordre intérieur, tels que la marche à suivre poui désignation quotidienne des hommes de corvée char de la distribution des vivres et du nettoyage de la sa L'enfantine manie de parlementarisme, qui s'était abat sur toute la Russie, sévissait, en d'interminables discou jusqu'au plus profond des prisons. La séance à laqut j assistais était, m'expliqua-t-on, la cinquième ou la sixiè dans laquelle les sujets mis à l'ordre du jour avaient < envisagés sans que, cependant, aucune décision eût encore être adoptée. Sous la direction d'un président d'un bureau, les motions succédaient aux motions, ] contre-propositions aux contre-propositions, les votes ai votes; ceux qui prenaient part à ces joutes y appliquaie des méthodes qui n'eussent pas été déplacées à Westminst ou au Palais-Bourbon — mais sans cependant parvenir conclure. Les prisonniers, assis en rangs au bord des lit écoutaient patiemment ces amplifications oratoires ; final ment, la séance, ce jour-là, fut levée sans qu'aucun par eût été pris. Que des hommes, dont presque tous devaiei se considérer comme exposés à un imminent danger, troi vassent la force de participer à ces débats enfantins, voil ce dont il n'y avait point lieu de s'étonner, car, très vite pour les infortunés qui y végètent, la prison devient u monde, un monde circonscrit, restreint, mais un monde ci toutes les caractéristiques particulières à chaque être hu maia continuent à se manifester, où le bavard pérore, ci l'organisateur tend à organiser et où le voleur persiste { voler.
La salle numéro 1, comme toutes celles qui formaient cette partie d^ la prison, était attenante au long corridor ' par lequel j'étais arrivé, le 31 juillet.. Ce passage était une véritable galerie dont les fenêtres grillées, au-dessus de cours intérieures et de murs d'enceinte, s'ouvraient comme une rangée d'veux sinistres, braqués, de haut et de loin, sur tout un faubourg de Moscou. Quatre monumentales baies cintrées, obstruées par des barreaux de fer, à l'aspect desquels les plus redoutables fauves eussent senti leur impuissance, permettaient aux habitants de la chambre numéro 1 de parcourir du regard une certaine étendue de ce couloir dont les ouvertures que je viens de décrire nous laissaient apercevoir des jardins où travaillaient des cultivateurs et des voituriers; puis des dépôts de bois, des maisons éparses, des terrains vagues et, parmi des frondaisons verdoyantes, tout le décor polychrome d'un antique monastère aux bulbes d'or et aux tours élevées, où carillonnaient des cloches. Le contraste, vraiment, était poignant entre ces horizons ensoleillés, où vibraient les radieuses lumières de Tété, et les hideurs de la cage où nous étions enfermés. C'était une salle grise et poussiéreuse et, comme toutes les autres geôles russes où j'allai ensuite séjourner, elle portait, en guise de plancher, une couche de macadam. 11 y avait là, en longs alignements serrés, quatre-vingt-dix ou cent grabats faits.d'un bois crevassé, propice à la multiplication des punaises; toute leur garniture se composait d'une paillasse où les poux folâtraient.
Très souvent, la grille bâillait et malgré que la population de notre salle fût réglementairement au complet, plusieurs nouveaux captifs étaient, à l'improviste, introduits parmi nous. Ceux-là couchaient sur la table destinée aux repas, sur des bancs ou sur le bitume. La promiscuité et la malpropreté infligées aux prisonniers étaient tout ce qu'on peut imaginer de plus lamentable. Beaucoup, quand j'arrivai, n'avaient pas pu changer de linge depuis plusieurs
semaines et tel était d'ailleurs le sort qui m'attendait. La chaleur, la poussière et rinsuffisànce de Talimeotation alanguissaient les corps. Maints captifs restaient p^pétuellement allongés sur leur lit, les uns à côté des autres, dans une somnolence ininterrompue. Aussitôt qu'une épidémie se déclarerait, il serait fatal qu'un grand nombre d'entre nous succombassent. Par un hasard providentiel, cette épidémie, que nous sentions inévitable, commença seulement quand nous fûmes déjà transférés à la prison de Bontirky et la moitié de ceux qui nous remplacèrent à Tagannka moururent, les uns sur les autres, en véritables piles.
Chaque matin, alternativement, c'était le tour de l'une des chambrées dépendantes de ce corridor de se lever la première, en pleine nuit, et elle allait çccuper le lavabo et le local spécial qui y était contigu. Rien ne peut dépeindre l'humiliation et le dégoût qu'éprouvaient tout d'abord la plupart des prisonniers, aux heures qui suivaient immédiatement leur arrivée, quand ils se voyaient astreints, de la manière la plus inéluctable, à remonter aux mœurs primitives du sauvage, sans les possibilités d'isolement que le sauvage trouve, au moins, dans l'immensité de la nature. Là, en prison, c'était dans une pièce de quelques mètres carrés qu'une foule, confondue de sa propre ignominie, se serrait, faisait la queue et, dans son attente avilie, touchait littéralement les genoux de ceux dont l'accroupissement d'un i]^ment obstruait des endroits dont tout reclus, à son toi^r, devait conquérir l'usage. Et pendant que cette agglomération humaine s'écoulait lentement, s'égrenait en cet étrange calvaire, une manutention tout aussi répugnante s'opérait, près de nous, dans cette même pièce exiguë, car les hommes de corvée venaient déverser, avec quels éclaboussements, le contenu des boîtes à ordures et des cylindres de fer-blanc dont chaque chambrée était munie. Trois fois par jour, durant un quart d'heure, s'accomplissait ce pèlerinage; le dernier avait lieu vers huit heures du
8oir, après quoi los grilles des chambres étaient inexorablement cadenassées. L'imaginatiop de celui qui lira ces lignes suppléera très aisément' aux inutiles détails qu'on me saura gré de ne pas accumuler. Mais, Tétre humain s'adapte vite aux tribulations et aux incongruités et, môme dans les postures les plus grotesques et les plus dégradantes, le philosophe découvre toujours un sujet de méditation! Aussi, ces misères cessaient vite de causer de grandes douleurs à notre sensibilité émoussée. Après les premiers instants d'indignation et de révolte, une douce indifférence commençait à régner dans les esprits les plus susceptibles et, ^ cette indifférence, succédaient même ces gouailleries rabelaisiennes desquelles des Français, encore moins que tous les autres prisonniers, étaient disposés à s'abstenir. Il a décidément exprimé une idée très profonde celui qui a exalté % une certaine gaîté confite en mépris des choses fortuites ». Combien de fois, en effet, dans la détresse où nous nous trouvions, la raillerie n'étouffa-t-elle pas en nous le sanglot prêt à monter! C'était par des éclats de rire que nous comprimions et disciplinions notre tristesse, mais, bien souvent, dans le désœuvrement de ces longues heures, je me suis demandé en quoi il importait au progrès social et à la rénovation du monde que je fusse englouti tout vivant dans une sentine où l'excrément et la déjection opprimaient tous nos sens. Qu'on feignît de me considérer comme un ennemi du peuple, comme un aérateur, comme un contre-révolutionnaire, cela révoltait oejà suffisamment ma conscience! Qu'on examinât si, oui ou non, il convenait de me mettre à mort, j'eusse considéré ce soin cpmme une exagération regrettable, encore que compréhensible et adéquate aux frénésies d'une telle époque. Mais en quoi des hommes qui prétendaient améliorer le sort de l'univers et créer une humanité plus heureuse, pouvaient-ils croire y réussir en nous plongeant tout vifs dans un abîme dHmmondices, oui, en nous rivant littéralement à
la matière en décomposition? Voilà ce que je ne parvenais pas à démêler. S'il fallait que je décrive, avec une parfaite exactitude, toutes les hideurs que nous infligèrent les réformateurs de la société, cela m'obligerait à des précisions et à des crudités de langage qui seraient des données véridiquès mais où d'aucuns s'imagineraient voir les signes d'une monomanîe singulière. Le vrai, quoi qu'on en croie, n'est pas toujours possible à exprimer; les délicatesses de ceux qui n'ont pas soufifert comme nous s'alarmeraient d'explications qui ne seraient pourtant que la reconstitution authentique d'un milieu.
Dans le désœuvrement de ces heures, comptées, soupesées, hélas! une par une, la lecture des journaux était notre essentielle distraction. Les deux organes officiels des bolcheviki, les Jzvestia et la Pravda, que nous recevions régulièrement, étaient attendus, chaque matin, avec impatience. Il se formait dans notre salle différents groupes au centre desquels l'un des prisonniers déclamait, à haute voix, d'un bout à l'autre, les diatribes des fougueux novateurs. Or, dès le premier jour de mon arrivée dans la chambre 5, il fut souvent question de moi dans ces élucubrations et d'un tel style que mon énervement ne pouvait que s'en accroître. En effet, c'était seulement depuis que j'étais sous les verrous que j'existais pour les polémistes des Izvestia et de la Pravda. Ces deux organes m'avaient peu attaqué au temps où je circulais en liberté. Il est vrai que l'article de la Pravda du 28 juillet avait été antérieur à mon arrestation mais, réquisitoire tout plein de dénonciations injustes, il en avait été, de la manière la plus précise, Tavant-coureur, la cause directe. Mon incarcération ayant résulté de ce rapport de police, les plumitifs qui rédigeaient les deux journaux du parti au pouvoir eussent pu, après cet exploit, m'ignorer. Mais ces gens de peu de droiture senU^Iaient au contraire avoir attendu que je fusse bâillonné et que je ne disposasse d'aucun moyen de me dé-
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fendre pour proférer, contre moi, toute l'extravagance de leurs menaces. Un jour, un article des Izvestia jne représentait comme un l\Q]fnme perdu de hontes et de crimes, un agent de la rnon^rchie; le lendemain, c'était la Pravda qui, avec une tactique jésuitique, me prenait à-parti véhémentement comme si j'eusse encore été, à ce moment- là, libre de tous mps n^puvenaents. Alors que j'étais déjà enfermé dans }a cage de Tagannka, la Pravda citait des tronçons de mes vieux articles, et cela si artiftcieusemeqt qu'un lecteur non initié devait supposer leur publication toute récente. Et la Pravda terpiinait s4 longue malédiction par cette phrase significative : « Mais ne va-t-il pas vous arriver quelque chose de fâcheux, M. Naudeau. Prenez garde! Prenez garde 1 )) Désormais, ce n'était plus le chétif Journal de Hus$ie qui déchaînait les fureurs des bolchevik!, c'était surtout le rédacteur du Temps^ « le suppôt de la haute finance », que l'o^ invectivait férocement. Or, chaque fois que nous parvenait cette prose injurieuse, elle soulevait, parfni mes codéteaus, une curiosité compréhensible. Au milieu des groupes, plus d'un orateur en articulait les mots avec une bruyante emphase et j'entendais, dans les quatre coins de la salle, comme up écho plusieurs fois répété :
f Prc.nez gar...de, monsieur Nau...deau, pre...nez... gar...del >
Ce fait que j'étais personnellement en butte aux violences de la presse des bolcheviki me valait, parmi mes compagnons, une considération dont je me serais volontiers passé. Pendant quelques jours je fus Thommo en vue de notre chambrée; pi^is ce flot d'outrages, m'accablant à un moment où je me trouvais sans aucun moyen de riposter ni de discuter, avait sur mes nerfs une influence singulièrement déprimante. Plus d'une fois, je demeurai prostré sur mon grabat ayant à peine la force d'absorber quelque nourriture. Le cas de mes deux compatriotes Guillon et Dubuis était Infiniment plus simple que le mien ; ils avaient
LupoviG Naudeau. 4
été arrêtés comme militaires, en service commandé; ils pouvaient donc toujours, dans les interrogatoires qu'on leur ferait subir, exciper de la nécessité où ils s'étaient vus d'exécuter passivement les ordres émanant de leurs supérieurs. Il en était autrement en ce qui me concernait. Le ton des articles de la Pravda et dés Izvestia indiquait que j'étais l'objet d'une haine particulière, peut-être d'une vengeance personnelle dont il était difficile de se représenter à l'avance ce que serait son ultime limite. Il m'eût été impossible d'attribuer à aucune autre personne qu'à moi-même la responsabilité des articles que j'avais signés; je n'avais pas à songer à me défendre en me retranchant derrière l'antorité d'un chef et à prétendre que je n'étais pas initié à la politique, puisqu'il était notoire que mon métier était précisément de la connaître. Il fallait que je me préparasse à lutter seul, sans appui, sans protecteur, sans conseils. Mon désarroi s'augmentait de ce fait que je ne savais pas si oui ou non des perquisitions avaient eu lieu à mon domicile privé. Je n'avais pas eu le temps, cela se conçoit, d'anéantir tous mes papiers. Si une certaine documentation fût tombée entre les mains des bolcheviki, mon 6as se fût trouvé compliqué au delà de ce qu'il est possible de se représenter, car des affirmations n'eussent pu être efficaces de ma part que si mes ennemis n'eussent point possédé déjà la preuve du contraire. Mais, cette preuve, l'avaient-ils? Dans i'ignorance complète où j'étais des diverses accusations qui pourraient être portées contre moi, il fallait que j'envisageasse toutes les hypothèses concevables et que je préparasse des réponses aux questions les pjus inattendues : telle était la raison de mon accablement dans la prison de Tagannka pendant les premiers jours d'août. Je ne m'étais pas exagéré la portée des réquisitoires publiés contre moi par la Pravda et par les Izvestia, En eflTet, lors de ma mise eiï liberté, au mois de décembre, nombre de Russes qui les avaient lus, dès leur insertion, me contèrent comment ils
perdirent, à ce moment-là, beaucoup de l'espérance qu'ils avaient eue de me revoir jamais.
Tout dans la polémique unilatérale des journaux bolcheviki à mon égard avait senti la préparatiow et la justification éventuelle d'un c mauvais coup ». Si ce mauvais coup ne fut point perpétré, du moins j'eus, quelque temps, le désagrément de subodorer qu'on y songeait. Et, pour ne point montrer trop de faiblesse dans le cas où les choses en viendraient au pire, je m'appliquai à me détacher graduellement de toute préoccupation terrestre. Puisque j'étais déjà incapable de communiquer avec ma famille, avec mes proches et mes amis, je m'interdis de penser davantage à eux. Je voulus oublier tous mes anciens projets, mes anciennes ambitions, m'absorber dans la méditation métaphysique et me perdre dans l'infini. Qu'importerait ma mise à mort, songeais-je, si déjà, par l'envol de mes idées, je m'étais, à l'avance, évadé de ce monde de contestations et de brutahtés?
Et pourtant, il n'empêche que, vers le 7 août, quand je fus soudainement appelé au bureau de la prison, je poussai un cri de joie en reconnaissant le Vice-Consul français M. Labonne, flanqué d'un gros homme, M. Morel, qui avait rempli simultanément les fonctions de comptable du Journal de Russie et celles de Chancelier du Consulat. Je crus tout d'abord que M. Labonne, ayant obtenu ma libération, était venu me chercher, mais je fus vite déçu ; un représentant de la Commission extraordinaire accompagnait mes deux visiteurs et il nous déclara que, si nous nous exprimions un seul instant dans un autre langage que le russe, il interromprait immédiatement notre conversation. Nous nous mîmes donc à nous entretenir, M. Labonne et moi, dans le parler de feu Tolstoï; M. Morel, quV)ique plus versé encore dans cette langue que mon interlocuteur et que moi-môme, évita de se compromettre en prononçant un seul mot; toutefois quand il était bien sûr que l'agent de la Commis-
Vi EN PBISON SOUS LA TERREUR RUSSE.
sioa ne le voyait pas, il m'adressait de rusés clins d'œil que, dans mon véhément désir de me raccrocher à quelque espoir, je m'efforçais de trouver des plus significatifs! M. Labonnc me consola par des phrases desquelles je conclus avec tristesse qu'il ne pouvait pas grand'chose pour pioi, mais j'appris cependant de lui, pour la première fois, ayec une satisfaction profonde, que les événements du front français paraissaient entrer dans une phase nouvelle : une grande?, victoire en vue-! Mais était-ce bien vrai? Tant di5 fois déjà on s'était, à la légère, bercé de oetesppir! C'était, avant tout, le sentiment^de l'intérêt national qui motivait mon allégresse, mais il s'y mêlait aussi, d'une ma nière vague et pour ainsi dire inconsciente; — oserai-je l'avouer? — une sorte d'appétence égoïste qu'inspirait J'instinct de ma conservation personnelle.
Il n'était pas indifférent aux captifs frapçais, même s'ils ne considéraient que le point de vue mesquin de leur stlrelé individuelle, que la France fût à ce moment-là victorieuse QU abattue. En effet, tous ceux qui ont attentivement observé les chefs du mouvement bolchevik les ont toujours vus extrêmement respectueux de la force. Il serait donc très douteux qu'on osât se livrer aux pires violences contre des Français à l'heure où la France serait triomphante sur les champ? de bataille. Au contraire, si les armées françaises eussent succombé, il est fort vraisemblable qu'un certain nombre de nos compatriotes eussent été sacrifiés en holocauste aux mânes du comle Mirbach.
Les Allemands n'avaient jamais cessé de croire, ou d'affecter de croire, que les menées des Alliés n'avaient pas été étrang^ères au trépas de leur ambassadeur. S'ils eussent été victorienx, et par conséquent tout-puissants et irrésistibles, bien des membres de la Commission extraordinaire eussent jugé expédient de se concilier les bonnes grâces des hauts fonctionnaires allemands en abattant à leurs pieds la dépouille de quelques Français. Quand on corn-
À LÀ^PmSON DE TÀGANNKÀ. 45
pare bien toutes les clrconstances.de celte époque, on volt que notre ejùstehcé fiit sauvée, indirtectement, paf les succès des Alliés et telle fut, après coup, Topinion d'un bon nombre de Russes auxquels j'en parlai lors de ma libération et qui s'étaietit, de leur mieux, tenus, pendant la terreur, au courant des événements de chaque jour.
Mon transiei-t de la chambre n° 5 à la chambre n<* 1, outre qii'il me tirait de l'endroit le plus lugubre de la prison, aValt eu aussi pour moi cet avantage qii'il ni'avait permis de bénéficier des distributions de vivres faites, trois fdiè pèH* semaine, aux soldats français, tchèques et polonais par les soins excellents et louables de la Mission militaire française. En août et en septembre, la Mission se trouvait en présence 4'une tâche ardue puisque, dans la seule chambre n" 1, ô Tagannka, elle fournissait des alimeiits à soixante Polonais, vingt Tchèques et trois Français. Aussi Ton conroit ûifeénient que les portions ne pouvaient pas être, pour chaque prisonnier, très volumineuses et si elles nous arrivaient trois jours sur sept, quatre autres jours de la semaine n'en demeuraient pas moins à passer sans une autre tiDurriture que celle fournie par la prison. Or cette nourritiire était un mythe, c'était une odeur plutôt qu'une substance. Elle consistait, principalement, en un morceau de pain noir. On nous donnait, à midi, une soupe aux choux où s'apercevaient des traces de poisson fumé, soupe suivie quelquefois d'un peu de purée et, à six heures du soir, une autre soupe de même composition mais plus claire, liquide d'où montaient des gaz puants, nous coulait dans les intestins, (l'était là tout le menu sur lequel tious pussions compter. Cette alimentation nauséabonde à laquelle un Occidental, en temps normal, n'eût point voulu toucher et qu'il eût jugée bonne pour la basse-cour, était pourtant tout ce qui restait à notre disposition les jours où les provisions de la Mission n'étaient pas attendues. Dubuis devait à la présence de sa femme à Moscou de recevoir des envois copieux et
succulents ; Guillon, lui aussi, outre les vivres de la Mission, attendait les paquets que lui faisait parvenir un ami dévoué. Sans la prévenance de ces deux camaradesi^je me serais vu, dès Fabord, dans une situation très douloureuse. J*étais stupéfait de n'être pas pourvu régulièrement de ce qui était nécessaire à ma subsistance par ceux qui, à ce qu'il me semblait, eussent dû sentir où était leur devoir. Aucun Français habitant Moscou ne pouvait ignorer que les envois de la Mission et ceux de Mme Dubuis à son mari pénétraient dans le pénitencier. Dè8< lors, il eût suffi d'un peu de décision, à des amis bien intentionnés, pour m'éviter de souffrir de la faim. Mais je ne récrimine point, car à cette époque tous nos compatriotes restés à Moscou étaient eux-mêmes soumis à des persécutions et Ton conçoit que plus d'un ait pu craindre d'aggraver son propre cas en paraissant témoigner des sympathies envers un prisonnier particulièrement menacé. Ce sujet importe d'ailleurs peu à l'histoire et c'est tout ce que je veux en dire. Il me sera tout de même permis d'envisager avec effroi cette rétrospective hypothèse que le hasard aurait pu me faire affecter à une partie de la prison où je n'aurais pas rencontré mes deux compatriotes et où n'aurait pas fonctionné le service de distribution dos vivres de la Mission. Dans ce cas-là, mon sort eût été vraiment pitoyable. D'ailleurs cette même tâche charitable oubliée par certains qui eussent dû l'assumer, cette même tâche, des femmes dont ce n'était en rien le rôle, des femmes étrangères d'ailleurs à toute politique et qui ne me devaient rien, s'en chargèrent spontanément, sans que personne eût songé à le leur conseiller. Mme Hélène Ducamp fut la première à s'occuper de moi. Puis Mme Victor Giraud qui se trouvait en relations avec Mme Dubuis, et qui était au courant de ses visites à la prison, eut la générosité de remettre à celle-ci, non pas une fois, mais deux ou trois fois par semaine, un envoi à mon adresse et c'est grâce à elle que je pus supporter plus philosophiquement la pre-
mière phase de ma captivité. Le bon cœur de Mme Victor Giraud, le courage de Mme Dubuis qui circulait constamment parmi les sbires de la Commission extraordinaire et de la prison, avec un sang-froid que lui inspirait son amour envers son mari, firent pour moi ee qu'il fallait.
Trois fois par semaine, l'arrivée des ravitailleurs de la Mission était, dans notre monde d'oisiveté et de perplexité, — et pour moi en particulier — un événement important. En effet, tant que je comptai parmi les détenus de Tagannka, il ne me fut jamais permis de recevoir aucune visite et celle de Labonne n'avait été qu'une exception d'un jour.
Sous le prétexte que je n'avais pas encore subi d'interrogatoire, on me tenait, dans cette geôle, absolument isolé du monde extérieur, tandis que Guillon et Dubuis, comme beaucoup d'autres prisonniers, étaient fréquemment appelés à des entretiens au parloir. Nombre de personnes qui sollicitèrent la permission de me voir se heurtèrent à des refus catégoriques. 11 fut bientôt notoire qu'il ne fallait point songer à y parvenir. Mais il était indispensable que les pesantes marmites, déposées au bureau par les soldats français, fussent transportées jusqu'à nous et, dès lors, une équipe de prisonniers delà chambre n® 1 devait être affectée à cette besogne. Ces prisonniers n'étaient pas désignés par leur nom. Le geôlier criait : « Quatre hommes! » et c'était tout. Or, j'étais un homme, et un homme en vaut un autre! Il va sans dire que, presque toujours, je faisais partie de l'équipe qui descendait ainsi au-devant de nos victuailles. Des entretiens qu'il m'eût étéimpossible d'obtenir, si j'eusse été moi-même, je les avais comme humble portefaix sans nom, sans personnalité, sans relief. C'est de cette manière que je rencontrai, à plusieurs reprises, au bureau de la prison, non seulement nos soldats, mais aussi Mme Dubuis et qu'un jour même j'eus le plaisir de remercier personnellement Mme Victor Giraud qui, pour réconforter les prisonniers français, n'avait pas hésité à accompagner Mme Dubuis
48 ^-A' PRISON SOUS LA TERRE Uh RUSSE.
SOUS le prétexte de l'assister à la maûuteiitîdti de.éfes produits alimentaires. A la Commission extraordinaire, toutes ^ les fois que des démarches étaient tentées à mon bénéfice,
le sauvage microcéphale Pelers ou le sinistre Djerjinaky répondaient d'un air menaçant que je ne devais avoir aucune communication avec des visiteurs î pendant ce temps, à leur insu, moi, vague individu anonyme et sans physionomie, humblement accroché à l'anse d'une marmite, je recevais, de ceux qui venaient noua ravitailler, les dernières nouvelles de la journée? Ainfei tout en édietant, à mon sujet, des mesures de rigueur, la Commission extraordinaire ne trouvait pas le moyen d'en assurer l'exécution. Il est vrai, hélas ! qu'avec notre transfert à Boutirky le jour viendrait où nous ne jouirions plus de ces commodités.
Lors de la première descente à la kontora^ dans le but alimentaire que je viens de dire, je croisai un journaliste russe qui avait été rédacteur à une gazette bourgeoise.
« Ah çà, lui dis-^je, sommes-nous encore pour Jongtemps dans cette prison?
— Pour un mois environ, précisa-t-il avec assurance. Nous allons rester ici jusqu'au grand coup d'État qui nous délivrera^ tous. Car vous pensez bien que tout cela ne va pas durer. Attendez patiemment le coup d'État. D'ailleurs les Allemands vont s'en mêler ! » chuchota-t-il d'un air entendu. 11 n'y en avait plus que pour un mois et les bolcheviki, comme par magie, allaient s'effondrer, s'émietter, se vaporiser, disparaître dans l'infini, sans y laisser aucune trace. Voilà ce qUe la plupart des prisonniers russes ne cessaient de répéter de confiance, sans savoir pourquoi.
Une autre fois, dans le bureau directorial, je rencontrai quatre ou cinq des jeunes officiers russes dont j'avais été pendant deux jours le camarade à là sinistre chambre numéro 5. C'étaient vraiment de beaux jeunes gens è la carrure vigoureuse, à la démarche courtoise et pleine de franchise. Le fait qu'on les eût autorisés à recevoir ainsi,
À LA PRISOA DE tAaANNKÀ. 49
directement, leul^s proches sans môme, leur imposer de parler à ces affreux guichets où deux treillis de fil de fer, distahts Tun dé l'autre d'un mètre, ôéparefit leâ interlocuteurs, ce fait me jhâssura d abord en ce qui concernait leur sort futur. Deux d'entre eux, avec ce laiâSèr-aller et cette in^oilciaiice si patticuUërià aiix Russes quand une passion les ànithe, tenaient étroitement enlacée dans leuVg bras leur fiancée et j'appris que l'une de ces jeunes filles, dont le chàrmë me frappa, s'appelait la princesse Turkeslana. Ces couples amoureux grisés, malgré tout^ d'une espérance née au plus profond du désespoir, s'efforçaient de viyi'e, dans lé bref délai d'un rendez-vous de prison, toute l'éternité d'une félicité rêvée. Les outres officiers s'entretenaient avec de vieux parents ou biëtl ils s'occupaient de réunir les paquets de vivres qui léUr étaient destinés. Tout parlait de paix, de détente, d'abandon ; iF fallait se remémorer les détails sàtiglants defe journées écoulées pour croire que la mort pût planer encore sur cette idylle.
Avec mes camarades de corvée, je remontai, songeur, les escaliers qui conduisaient à l'étage de la prison que nous habitions. A l'angle droit fornlé par le couloir, j'aperçus, dans le chaud crépuscule, la vaste coupole d'or de la cathédrale de la Résurrection qui flamboyait et rougeoyait; c'était tout l'immense et populeux Moscou qui sous ses bulbes bariolés s'étendait dans cette direction, sur l'autre rive de la Moskva. Combien de fois n'avais-je point parcouru ces quartiers lorsque j'étais libre et que je ne savourais pas ma liberté, lorsque j'étais heureux et que je n'avais pas conscience de mon bonheur? Combien de temps faudraitil encore marcher ainsi, vague automate, attentif seulement à la voix du garde-chiourme, combien de temps se prolongeraiC cette existence de cloporte dans un monde de puanteur et de vermine? J'étais à peine rentré dans la chambre numéro 1 quand nous entendîmes, au loinlain,.des hurlements. D'oti partait cette rumeur infernale? Celait donc
vrai qu'on torturait dans ces geôles? Les plus anciens habitants de notre chambre m'avertirent que nous n'avions pas à nous émouvoir de ces cris. Les détenus de droit commun, dans les salles où ils étaient entassés, non loin de la nôtre, se livraient fréquemment, à propos du partage des vivres, de féroces batailles. Ces infortunés, dont la plupart ne recevaifent jamais aucun envoi du dehors, étaient parvenus au dernier degré de la famine. Ils étaient retournés graduellement à une complète animalité. Les plus grands, les plus lourds, le^ plus forts s'ingurgitaient avidement la ration des plus faibles ; les plus faibles essayaient de résister et cédaient, seulement, quand ils étaient assommés ou étranglés. Privés de tout aliment et roués de coups, ils succombaient, ils tombaient morts. Les gardiens de la grille nous contaient parfois ces horreurs avec des haussements d'épaules et de gros rires : « On retire les cadavres quand on a le temps, d'ailleurs que pourrions-nous faire? Nous n'avons ici ni hôpital, ni médicaments, ni vivres et puis, du train dont vont les choses, c'est la population entière de la Russie qui va mourir. Que faire? Non, mais dites-nous, s'il vous plaît, que peut-on faire? » En dépit de cette philosophie résignée, plusieurs d'entre nous, longtemps après que les grilles eurent été fermées définitivement pour la nuit, demeurèrent sous l'impression de ces épouvantables clameurs. Encore une fois, où donc étions-nous tombés et quand tout cela finirait-il? Et puis, n'était-il pas effrayant de penser qu'il eût suffi de troubles un peu prolongés dans Moscou ou d'un simple caprice des bolcheviki pour empêcher tout ravitaillement de nous parvenir et pour nous réduire à la situation de ces malfaiteurs, obligés de s'entredévorer! Et les soirs étaient longs et mornes quand, après le dernier repas, il fallait attendre et toujours attendre sans savoir ce que l'on attendait et si le terme à ces heures fastidieuse» ne serait pas celui qui avait déjà effacé de l'existence tant des habitants de ces geôles. Presque tous,
allongés sur nos lits, nous songions, certains lisaient, beaucoup s'obstinaient, machinalement, à l'étude de quelque langue étrangère. D'autres, assis sur leur séant, le torse nu sous la lumière électrique, le visage penché sur leurs haillons tenus dans une main, y cherchaient attentivement, de rindex tendu, des poux. Pour la plupart nous n'avions pas de draps. Tant que je fus à Tagannka, je dus coucher à demi-vêtu entre ma paillasse crasseuse et ma couverture. Mais à vrai dire, peu m'importaient les incommodités et les privations, j'étais obsédé seulement par l'idée de réussir à sortir de ce bagne.
Comme je ne recevais aucune nouvelle, aucune indication, aucun conseil de la part de ceux qui (fussent pu, sans doute assez aisément m'en faire parvenir, je ne cessais de me demander quand et de quelle manière prendrait fin l'aventure où je me sentais enlisé. Et pourtant, malgré ces anxiétés qu'éprouvaient, à un degré à peu près égal, la plupart de mes camarades de misère, nous dormions tous profondément dès que la nuit était venue et seul l'avertissement du geôlier nous réveillait à l'aurore. Déjà les hommes de corvée commençaient leurs récurages et leurs transports de récipients, puis c'était la routine de chaque jour, la station aux lavabos et l'appel alors que des gardiens-chefs venaient nous compter minutieusement un par un.
A la prison de Tagannka, les réformateurs n'avaient pas encore eu le temps de rien modifier aux règlements pénitentiaires de l'ancien régime. Après chaque appel du matin, comme après chaque appel du soir, sur un ton péremptoire et militaire l'injonction nous était criée par des gardiens de « prier Dieu » ! Et alors, dans chaque chambre, devant une icône, montaient des chœurs lents et majestueux comme des lamentations mortuaires. C'étaient vraiment des prières, au sens propre du mot, et non de vains simulacres, que ces incantations entonnées par tant d'hommes, dont beaucoup savaient être en danger de mort. Leurs accents poi-
52 EN PRISON SOUS LA f ERREUR RUSSE.
gnants éveillaient, dans le cœur de Tincroyant lui-tnême, comme un douloureux écho des litanies psalmodiées dans son enfance, une sorte de nostalgie de la foi consolatrice et dos espoirs merveilleux. Nous étions en majorité, dans la chambre 5, des catholiques français et polonais, il y avait \tx ôussi de nombreux Israélites, des luthériens, uti musulman. Tous debout, coude à coude, nous faisions notre partie dans là magnifique chorale orthodoxe et, par ordre supérieur, notis invoquions là clémence de Dièji, tout comme l'avaient implorée avant noUs, au temps des tsars, les générations de criminels qui noua avaient précédés dans cet ergastule. Quand nous pensions à Tirréligioii fondamentale el chaque jour proclamée des membres du Soviett, c'était pour nous un sujet d'ahurissement perpétuel que d'avoir à faire nos dévotions, matin et soir, d'après le commandement de leurs subordonnés. Puisque nous avions reçu l'appellation de « contre-révolutionnaires-», il était bizarre que notre châtiment comportât précisément des pratiques auxquelles se fussent surtout complud lefe zélés partisans de l'ancien régime.
Nous vivions donc à Tagannka dans une atmosphère de religiosité qui, Comparativement à la rudesse de toi\t ce qili nous entourait, avait des séductions. Des messes hebdomadaires, à la chapelle de la prison, nous faisaient goûter de belles musiques et l'odeur de rencens, cependant que l'archevêque Vàrnava, qui se trouvait parmi les captifs, s'avançait pour nous bénir et nous embrasser. Tous les Russes avaient gardé le souvenir de son amitié avec feu Raspoutine. Des légendes se propageaient sur le compte de ce saint homme et l'on ne savait trop si son sourire énigmalique était un reflet du ciel où une grimace de l'enfer. Très souvent, en dehors des services réguliers, la cloche de l'église se mettait à tinter. A son glas, tous les prisonniers orthodoxes reconnaissaient qu'une panikJdda^ c'est-à-dire une messe do requiem^ allait être célébrée. Un certain
4 LA PRrSO^ DE TAGANmA. 53
groupe avait fait une collecte afin qu'un service funèbre eût lieu pour le repos de l'âme de quelque ami tombé la veille au poteau d'exécution.
Notre unique instant de récréation véritable était celui de la promenade. Chaque chambrée descendait, pendant trente minutes, dans une cour intérieure; nous marchions en rond, sur un cercle de ciment dont nous suivions sans trêve Iq circonférence. Au centre du cercle s'élevait un portique de gymnastique où ceux des prisonniers qui n'étaient pas trop torturés par la faim s'efforçaient de retrouver un peu de leur vigueur d'autrefois. Les Tchèques, très entraînés à ces ^xcrciGes, nous étonnaient toujours par leur agiljfé. D'autres de nps camarades commençaient à courir ^ toute vitesse autour de la piste, comme s'ils eussent voulu se livrer à un intensif entraînement; mais bientôt, s'arrêtât brusquement, ils songeaient! Aux fenêtres qui s'ouvraient sur cette cour, les hommes entassés dans les autres chambrées nous observaient en silepce. Parfois retentissait une détonation : c'était le coup de feu tiré par i^np sentinelle sur quelque prisonnier qqi, contrairement au règlement, s'était pernais de pos^r ses mains sur les barreaux de fer derriôire lesquels il regardait dans la cour. C'est ainsi qu'au n)ois d'août, un malheureux, non informé sans doute de cette défense, fut grièvement blessé d'une balle à la tête....
Dès que les trente miniites qui nous étaient accordées étaient écoulées, nous remontions, moutons dociles, et le gardien nousenfermait de nouveau pour vingt-quatre heures. Aipsi, notre vie s'écoulait morne, avec ses journées identiques, avec son ennui pesant que pourtant — c'est étrange! — Ton redoutait presque de voir s'interrompre, par crainte d'autre chose qui eût pu être plus irrémédiable.
Le lendemain du jour où j'avais rencontré au bureau de la pn^n le groupe des jeunes officiers dont j'ai parlé précédeipment, nqus vîmes, dans le corridor, passer devant les baies grillées de la cellule n<^ 1, le lugubre geôlier dont la
vue nous causait à tous un tressaillement. Quand cet homme de malheur apparaissait vers le spir, tenant à la main une feuille de papier, c'était presque toujours pour venir héler ceux qui, dès le lendemain matin, se trouveraient les mains derrière le dos et le dos contre un mur. Ce personnage dégingandé avait de gros yeux verts qui luisaient dans un visage couleur de poussière, un visage enveloppé d'un gralid rectangle de barbe acajou soigneusement peigné et huilé. Il portait, avec une certaine coquetterie, Tuniforme des gardiens de la prison. II aTait toujours quelque chose de particulièrement alerte et de primesautier quand il arrivait à larges enjambées, cependant que son grand sabre lui battait les mollets. Un rictus mettait une jocosité sinistre sur la face de ce hère et c'était avec une parfaite bonne humeur qu'il préparait à ses contemporains les voies de l'éternité. Les habitants de la chambre n° 1 avaient surnommé ce frelampier « le corbeau » et nous apprîmes plus lard que d'autres groupes de prisonniers l'avaient baptisé, les uns « le fossoyeur » et les autres « le chacal ». — Ce jour-là, le corbeau passa devant la chambre n° i sans s'y arrêter et nous respirâmes. Quelques minutes plus tard il revint désinvolte et affairé, toujours preste, toujours svelte' et heureux de vivre. Derrière lui marchaient, pâles mais très fermes, les quatre jeunes officiers de la chambre n° 5 que le hasard d'une rencontre m'avait fait observer, la veille, dans des détails touchants de leur existence intime. Je les revois bien souvent, défilant l'un derrière l'autre, pour la dernière fois, devant le théâtral décor que formaient les vastes grilles de la chambre n^ 1. Quoi, était-ce possible? Tout ce que ces jeunes gens représentaient d'espérance, de capacité et d'amour allait-il donc être ainsi stupidement détruit? Je frissonnai. Un grand silence s'était fait dans notre chambrée et ce silence se prolongea jusqu'à l'heure de notre sommeil. Je m'imaginais ce que devaient être les pensées de ces victimes, attendant l'aurore fatale :
je me réveillai quand s'allumèrent les premières lueurs orientales et nous sûmes, deux jours plus tard, que ce matin-là, ce matin même, elles avaient été fusillées sous les frondaisons du parc Petrowsky.
Rares étaient les jours où legoyeux flambard ne déambulait point dans notre corridor et où il ne disparaissait pas entraînant avec lui des proies. Quelque temps après la mort des prisonniers de la chambre 5, nous le vîmes surgir et il fit halte devant noire habitacle, toujours de belle humeur, comme un homme dont la conscience ne souffre d'aucun remords. On sentait qu'une idée véritablement joviale hantait l'esprit de ce drille; il préparait quelque plaisanterie et elle serait, sans contestation possible, du meilleur goût. Nous nous taisions tous. Lequel d'entre nous allait être appelé? Le loustic prenait son temps, compulsant sa liste ; puis il cria le nom du Caucasien de laroslav qui avait été amené à Tagannka en même temps que moi, dans la voiture cellulaire. Tous les gardiens connaissaient déjà ce musulman ingénu, et comme il parlait la langue russe avec des intonations et des tournures non ordinaires, il leur paraissait comique. Le prisonnier interpellé s'était avancé et ses yeux noirs s'ouvraient hagards sur sa face soudainement devenue pâle : — « Allons viens, dousha moia, viens mon âme, viens mon pigeon, susurra très gentiment le corbeau, viens l Tu es mis en liberté, en liberté, entends-tu? Tu es libre ! viens vite ! » L'ancien combattant de laroslav se mit à gambader, il serrait les mains de tous ceux qui l'entouraientj il était fou de joie. Moi-même je le congratulais car j'avais pris en affection cet esprit simple qui, fréquemment, quand il m'avait vu abattu, s'était approché de moi, plein du désir charitable de me réconforter, et pour y parvenir invoquait le bon Dieu dans son mauvais russe. Combien de fois ne l'avions-nous pas vu faire pieusement ses dévotions dans la cour de la prison, cet honnête mahométan! Ses prières avaient donc été exau-
céos 1 Tous ceux qui étaient au courant de son passé geaient qu*il était bien heureux de s'en tirer à si corapte. Lui-raôiTie, avec une verve intarissable, saiu méfier des espions qui vivaient parmi nous, il nous a souvent, trop souvent, raconté comment il avsiit fait le c de feu à laroslav contre les bolcheviki. Son frère, tué à c de lui, pendant la bataille qui avait ensanglanté cette vi il le dépeignait comme un héros! Ce brave hpname él sauv^. Tant mieux! songeais-je. La grille s'était vite en baillée pour se refermer aussitôt derrière lui. Cependan corbeau s'était éloigné pour aller chercher dans les sal voisines d'autres prisonniers. Le Caucasien était toiijour? dans le corridor, attendant qu'on le rendît à la liberté. M. le faraud finissait par reparaître, .traînant derrijère lui moisson et, de l'autre côté des barreaux, nous tous qui ce.ssions d'avoir les yeux tournés vers celui qu'on élargi sait, nous devinâmes, nous comprîmes qi|'il venait d'a^ prendre quelque affreuse nouvelle : sa face était soudain ment devenue contractée et verdâtre, nous vîpies qu voulait nous adresser quelques mots dont le son ne dépasg point ses lèvres. Le corbeau, lui, toujours coptent, rassen blait sa petite caravane : « Allons, en avant) dousha moia { cria-t-il allègrement. Tous partirent et déjà nous nous déç^ lions de ce que notre camarade, bien loin d'être remis e liberté, fût appelé à la Commission extraordinaire. j
On savait co que cela voulait dire, au mois d'août, aloij que la Terreur était à son paroxysme ! Une sorte de tribun| composé de trois ou quatre énergumènes anonymes, sai^ mandat, sans responsabilité, vous jugeait en hâte, pour forme, au cours de la nuit et, au petit jour, quelque fou gon automobile vous conduisait au champ d'exécutio Voilà précisément ce qui arriva au prisonnier de laroslav Il fut passé par les armes quelques heures après nous avoi^ quittés, et le corbeau estima plaisante la bonne farco qu' avait combinée pour lui. -
A LA PJRISON DE TAGANNKA. 57
Cependant, à mesure que certains habitants de la chambre n» 1 étaient, les uns exécutés, les autres transférés en d'autres geôles ou mis en liberté, des nouveaux venus s'installaient à leur place. Nous furent adjoints deux jeunes gens d'origine française, quoique nés en Russie, M. Simon, ingénieur dans }ine usine anglaise, et M. Quéru,un étudiant de vingt ans, qui suivait des cours pour devenir officier au moment où la révolution avait commencé. Le premier, que nous avions baptisé « Simon, dit Biscuit », en souvenir du bandit célèbre, nous révéla immédiatement, avec un fin sourire, qu'il comptait obtenir sa relaxation en adhérant, sans restriction, à la « plate-forme », c'est-à-dire en déclarant être un sincère coreligionnaire des bolcheviki. En effet, des personnes demeurées en liberté s'agitèrent en sa faveur, ses anciens ouvriers attestèrent qu'il était un pur, et l'heureux Biscuit, devenu l'homme de la « plate-forme », fut délivré vers le quinzième jour de sa captivité. Le jeune Quéru, arrêté à Vologda et transféré de cette ville à Moscou, rédigea, dès son arrivée à la prison de Tagannka, une longue zaifavlenie, c'est-à-dire une déclaration adressée au président de la Commission extraordinaire. « Vous allez vous faire fusiller, Quéru, lui disioiis-nous, n'écrivez jamais »; mais Quéru, dodelinant de la tête, paraissait savoir ce qu'il faisait; il écrivait toujours, et son mémoire, long de plusieurs pages, fut remis au gardien-chef. Cette défense de soi-même par la zaïavlenie, imposée pour ainsi dire à uu inculpé qu'on détient sans l'interroger, voilà encore un trait caractéristique de la Terreur en Russie. Le verbe zaïavliatt veut dire : déclarer, déposer. La Commission extraordinaire ne questionne les gens mis sous les verrous qu'autant que cela lui convient. Aux autres, elle laisse le soin de démontrer, de prouver qu'ils sont innocents. Ceux-ci y tâchent en rédigeant un mémoire où la Commission espère trouver certaines révélations, certaines délations, certains aveux, certains engagements, certaines capitulations. Cette pra-
LuDOvic Naodeau. 5
tique de la déclaration était devenue tellement coura que les détenus eux-mêmes avaient fini par la croire b naturelle. Les divers agents de la Commission enco gèrent toujours ce procédé de défense. Qu'avait c déclaré Quéru? nous n*en sûmes rien; mais le fait est rheureux mortel fut, un beau matin, tout comme Bis( élargi. Maintes fois, dès le début de ma captivité, hommes assez suspects me suggérèrent de recourir, aussi, à un tel plaidoyer. D'ailleurs, au mois d'août, Pe faisait répondre à une personne qui intercédait en
faveur :
€ Si Naudeau veut être délivré, il n'a qu'à nous éc qu'il n'a jamais agi que par ordre du Consul de Franc Mais, précisément, c'était ce à quoi, sous aucune mem je n'aurais consenti. Là-dessus, mon parti fut pris une pour toutes et ne changea jamais.
Nous vîmes un jour entrer dans notre chambre tout groupe de bourgeois de Vologda, saisis comme otages, plus intéressant d'entre eux était le principal marchand meubles de la ville, homme rougeaud et obèse, aux yeux goret : malgré la grande chaleur,- il ne se dévêtait jami en aucune circonstance et dans aucune posture, de i long pardessus.
Nôtre ami, le chauffeur Dubuis, ne manque pas de ver il interpellait en français l'honorable commerçant :
c Allons, vieux saligaud, te voilà encore venu au lan avec ta grande fringue. Veux-tu te dépêcher de retirer lévite, dégoûtant, tu vas la salir ! >
Et le marchand de meubles, ne comprenant rien â no langage, répondait aimablement : « Daf Daf Da! » Et U en inclinant son gros crâne couleur de brique et en essay; de se jucher sur un gluant perchoir où, à tour de rôle, t( le monde passait, il réunissait dans ses mains épaisse» plis retroussés de soïi lourd vêtement, qu'il semblait cou dérer comme Taccessoire indispensable de sa dignité.
Un officier d'âge assez mûr fut poussé dans notre salle un matin. Lui et moi, nous nous reconnûmes : c'était un colonel que j'avais approché naguère à l'état-major de la ?• armée, eu Galicic. Lui aussi, dès sa venue, il se mit à confectionner une zàïavlenie, car, assurait-il, son arrestation n'était que le résultat d'un malentendu ; pendant de nombreuses heures, nous le vîmes penché sur des feuilles. Mais, eh raison de lar place occupée par son nom dans l'ordre alphabétique de notre liste générale des pensionnaires de la chambre n° 1, le jour vint très vite où il dut, dès l'aurore, saisir le balai, coltiner les récipients à immondices, récurer les marmites de cuivre en les frottant avec de la brique pilée. Cet homme, qui avait commandé naguère à tout un monde d'ordonnances et qui n'avait eu; longtemps, qu'un geste à faire pour que ses moindres caprices fussent obéis, se trouvait réduit, pendant un laps de tetnps de vingt-quatre heures, à l'humble fonction du vidangeur. Combien d'anciens riches, qui toute leur vie avaient fait exécuter, d'un ordre bref, leurs volontés, combien d'anciens millionnaires, combien de raffinés et de dilettantes, combien d'êtres habitués à user et à abuser de leur puissance, ont pris, pour la premièi'e fois, contact, lors de leur introduction en prison, avec les triviales et répugnantes réalités de la vie. Lé malheur peut nous départir de justes pensées en nous obligeant à constater l'égalité fondamentale de tous les hommes. Combien ont reçu, dans la promiscuité de la geôle, une profitable leçon d'humilité et ont appris à se pencher sur la misère de leurs semblables, précisément parce qu'il leur fallait la partager, la subir et en gémir. Il est salutaire d'avoir été en prison.
Nous vîmes aussi entrer, un jour, dans notre vaste cage, un vieux, poilu comme un lapin et vêtu de hardes si prodigieusem^Ut dépenaillées, qu'on eût réellement pu se
60 EN PRISON SOUS LA TERHElfR RUSSE.
demander si le hasard seul et l'usure exorbitante av réussi à en composer les innombrables brèches et les lochures couleur de muraille et d'étoupe. Tout le baj du bonhomme tenait dans un journal lié avec une fie et, dès son apparition, il se mit à fureter dans la char avec une aisance qui témoignait indubitablement d longue expérience antérieure. Comme, Guillon et moi, i le considérions avec curiosité, échangeant sur lui nos flexions, le personnage nous interpella dans notre lar avec une facilité, une désinvolture qui ne pouvaient que le résultat d'un long séjour dans notre pays.
€ Ah ! ces messieurs sont Français, s'écria-t-il la bou en cœur, permettez-moi de me présenter; je suis le p< de^ BatignoUes ! Oui, messieurs, des Batignolles, car habité très longtemps les Batignolles. La France est seconde patrie; je suis né en Pologne. Il est très à regre que je n aie pas ici quelques-unes de mes œuvres, car v vous assureriez ainsi que je suis, authentiquemënt, le pc des Batignolles. Ainsi, nous voici en prison. Bagate] J'en suis, messieurs, à ma deux cent vingt-cinquième an tation. J'ai été arrêté, je puis le dire, dans tous les pays sous tous les régimes, et j'ai même acquis une assez cor dérable connaissance des prisons françaises. Que voul vous !. Tel est le sort de ceux qui ont l'esprit trop indépi dant. Mais, messieurs, avez-vous de quoi fumer? » vieux, avec une prestesse singulière, nous délesta d'u partie du tabac que nous économisions, puis, par une su d'insinuations captieuses et de lamentations auxquel il était impossible de demeurer insensible, il s'assura possession d'un morceau important de la grêle poule q nous venions de recevoir et dont nous comptions faire net repas. Tout en mangeant, il grommelait : c M'arrête moi ! Ils m'ont arrêté, quel enfantillage ! Mais ils vont c relâcher, ils ne pourront pas me garder; j'ai mes relation mes amis vont se remuer ! » Le poète des Batignolles alla
A LA PBISON DE TAGANNKA. 61
de lit en lit, parlant le polonais aux Polonais, le russe aux Russes, le français aux Français et soutirant à chacun quelque bribe. Avant le soir, le geôlier, à la grille, cria un Dom, ajoutant, d'une manière qui ne laissait subsister le moindre doute : c En liberté ! »
€ C'est moi ! » répondit solennellement le poète des BatignolIes,et alors que des centaines etdes milliers d'hommes appartenant à l'élite intellectuelle et morale de la Russie gémissaient, depuis de longues sen^aines, dans la sombre geôle et n'osaient pas chercher à prévoir quel serait leur sort ultime, le vieux trimardeur, le chemineau cynique, l'écomifleur qui proclamait,"Comme un titre de noblesse, le nombre inouï des arrestations qu'il avait subies, ce débris aux bardes de misère, sortait fièrement, la tête haute, de la prison de Tagannka et, quand nous le vîmes passer à l'extérieur de notre rangée de grilles, il nous adressa un petit sourire protecteur.
Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis mon installation dans la chambre numéro 1, quand la porte, un jour, s'ouvrit et trois ou quatre hommes entrèrent, parmi lesquels je vis un major américain qui déclara représenter la Croix-Rouge Internationale. Il était accompagné d'interprètes. Un membre important de la Commission extraordinaire surveillait ostensiblement ses faits et gestes. En laissant pénétrer ce major dans la prison, les bolcheviki, évidemment, essayaient, encore une fois, de ménager les États-Unis et de se concilier leur indulgence. Le major prenait des listes de noms, s'informait de notre pays d'origine ; il expliquait qu'il était chargé d'étudier la situation de tous les prisonniers étrangers, en vue de la création éventuelle d'une Croix-Rouge Internationale qui s'efforcerait de les ravitailler. Pour ma part, je connaissais déjà [un peu notre visiteur et je compris, dès les premiers mots qu'il m'adressa à la dérobée, qu'il était parfaitement au courant de ma situation. Comme je lui demandais, en
anglais, si quelque chose pourrait être tenté en vue d'ol ma libération, il me regarda avec une sorte de triste; de pitié et me donna à entendre que j'aurais lieu de me satisfait si mon sort ne changeait pas pour le pire. « ce qu'on a pu faire pour vous on Ta fait, murmura ra ment l'Américain, mais les bolcheviki ne veulent rien < ter : ils insistent que vous devez être jugé dans un g procès. Dès lors, le mieux est de vous résigner, de patie de ne rien dire et surtout de ne pas attirer rattentioi vous, car les circonstances sont susceptibles de changej nouveaux événements se produiront peut-être et s'il a naît qu'on perdit de vue votre affaire il faudrait s'en citer. » Ainsi, d'après le respectable officier, tout ce qu devais espérer de moins mauvais c'était de me faire oui en prison. C'était là une perspective dont s'accommo( mon interlocuteur parce que, après m'avoir tenu ces sa propos, 41 allait de nouveau franchir la grille et retourne son confortable domicile. Mais pour moi qui me seni exposé à pourrir indéfiniment dans cet abîme, son frater conseil n'était pas sans me causer de l'amertume.
c Les circonstances pourront changer », avait dit To cier américain. Oui, mais quand? Certes, nous l'espéric bien que les circonstances changeraient et tel était, matin au soir, le thème de nos conversations. Il sembl< étrange, à ceux qui liront en 1919 le présent récit, d'i prendre qu'au mois d'août 1918, à la prison de|Tagannl nous étions profondément persuadés que des actions dé sives ne sauraient tarder à tout bouleverser. D'une pai les dépêches publiées chaque jour par les journaux bolch viki eux-mêmes, au sujet de la rapide avance des Japona en Sibérie, et, d'autre part, la solidité des troupes tchéci slovaques, tout cela était le gage qu'avant qu'il fût Ion temps un coup de force nous délivrerait. Les rumeurs h plus extraordinaires nous parvenaient en foule, car m camarades tchéco-slovaques entretenaient d'incessante
communications avec Texlérieur et quelques-uns prétendaient avoir, jusque dans le s&in de la Commission extraordinaire elle-même, leurs émissaires! Tantôt c'était Trotsky qu'une subite révolte des masses ouvrières des usines de Sormovo avait réduit à une ignominieuse capitulation, tantôt le bruit courait que l'armée tchéco-slovaque s'était emparée de Ria?:an, ville située à une distance relativement peu étendue de Moscou. Bien plus, nous étions secrètement mais positivement informés ,què plusieurs centaines de Tchéco-Slovaques, sous des habits d'artisans et de paysans, s^étaient déjà faufilés dans la capitale et que, munis de bombes, ils se préparaient à entourer notre prison, au moment où la lutte approcherait de son terme, afin d'empêcher que les gardes rouges ne cédassent à la tentation qu'ils éprouveraient sans doute, à la dernière minute, de venir nous occire.
Tout un complot dont, aujourd'hui, l'histoire sera jugée assez puérile et dont je n'ai pas encore le droit de publier les détails parce que je risquerais de mettre en péril les Russes qui y étaient affiliés, un complot, dis-je, avait été ourdi. Nous savions que, quand l'heure de vaincre ou de mourir aurait sonné, nous verrions se précipiter à nos grilles certains libérateurs qui nous auraient armés etemmenés avec eux au combat. Telles^étaient les chimères dont nôtre esprit se repaissait au mois d'août. Cette intervention qui nous arracherait à l'esclavage, nous l'appelions de tous nos vœux. Nous ne nous dissimulions pas qu'elle nous préparait des instants terribles. Quand les Alliés déboucheraient devant Moscou, alors combien précaire notre sort, exposés comme nous le serions à la rage des fanatiques l
« Ils deviendront de plus en plus furieux et intraitables à mesure que les armées étrangères menaceront cette ville », murmurait le docteur Halpérine. Et il ajoutait, tout pensif : c Voilà pourquoi je me demande lesquels d'entre nous jouiront encore de la vie dans six semaines I » Oui, ce danger, nous
en avions pleine conscience ! Mais il n'empêche que attendions fiévreusement Farrivée des troupes occident Quelquefois, à la promenade, deux ou trois dé nos coi gnons, soudain, s'arrêtaient, et, croyant déjà avoir enU au lointain la voix du canon, portaient la main à oreille. Certes j'avais toujours été et je demeurais abs ment sceptique quant à la possibilité d'un soulèvemen masse de la population^ de Moscou. J'étais convaincu nous n'avions rien à attendre d'une explosion intérieure, les victimes des bolcheviki, si elles étaientinfiniment j nombreuses que ces usurpateurs, se trouvaient désarma démoralisées, sans cohésion et sans force. Mais, par coni j'avais un profond espoir dans l'apparition d'une ara de Tchéco-Slovaques et de Japonais et je voulais la si poser très prochaine. Parmi les prisonniers tchéco-slo ques enfermés avec nous, il y avaitjdes hommes intelligen instruits et pondérés. Aucun d'entre eux ne doutait aie qu'une armée japonaise n'allait s'avancer très rapideme à la rescousse de ses compatriotes. La situation stratégiq était, à ce moment-là, extrêmement favorable à une inte vention. L'armée rouge était encore sans organisation sans gros effectifs. Les Tchéco-Slovaques occupaient ! majeure partie du chemin de fer sibérien. Par conséquei les Japonais, si telle eût été leur intention, eussent pu progresser très vite sans avoir à conquérir ni à reconstruir aucun tronçon de voie ferrée ni aucun ouvrage d'art. Tou ce que j'avais entendu dire en juillet dans les milieux où ji prenais mes informations quand j'étais encore libre me don nait à croire que les Alliés avaient décidé d'agir avec ensemble et décision. 11 est certain qu'au cours de l'automne une force japonaise, môme peu considérable) qui aurait franchi rOural avec résolution, serait vite arrivée avec les Tchéco-Slovaques jusqu'à Moscou.
Comment eussions-nous pu nous rendre compte que nos espoirs étaient vains quand il était de notoriété publique,
pendant le mois d'août 1918, que le Soviett lui-môme était en panique et se croyait perdu. Impressionné par les débarquements de Mourmane ^ d'Arkhangel dont il s'exagéra d'abord l'importance, effrayé par les mouvements des Japonais qui faisaient mine de pénétrer sans hésitation en Sibérie, le Soviett s'attendait à être prochainement débusqué de sa position centrale de Moscou et détruit. Nous savions de la manière la plus sûre (et d'ailleurs les journaux bolcheviki le disaient clairement) que dans le monde des usurpateurs deux conceptions opposées étaient aux prises. Beaucoup des chefs du bolchevisme étaient d'avis qu'on tentât d'amadouer, par des démarches de conciliation, les états-majors étrangers, quand ils s'approcheraient. Mais il existait un groupe important et redoutable de terroristes qui déclaraient n'accepter aucune idée de faiblesse. Ces indomptables expliquaient que, si les impérialisteis cernaient Moscou, alors les membres du Soviett s'enfermeraient dans le Kremlin après y avoir préalablement parqué tous les otages de la bourgeoisie russe et tous les agents de la politique des puissances alliées. Une explosion prodigieuse, un collectif autodafé, un [incendie monstrueux dont^l'horreur ferait oublier le nom de Rostopchine, engloutiraient au moment suprême le bolchevisme et ses victimes. Ainsi donc les usurpateurs, convaincus de leur fin prochaine, préparaient la pompe d'un suicide global.
On juge de leur soulagement quand ils réalisèrent leur situation exacte et on peut s'imaginer combien amères furent nos successives déconvenues quand, avec stupeur, nous lûmes dans les journaux que les Tchéco-Slovaques avaient dû reculer parce qu'ils n'avaient reçu aucune aide effective des Japonais. Ceux-ci, décidément, paraissaient ne point concevoir d'étendre leur action au delà des régions du Baïkal. Le jeu de ces insulaires était mystérieux à l'extrême et, encore aujourd'hui, on ne peut tenter de l'expliquer que par des hypothèses. Graduellement, il devint
clair à nos yeux, malgré le peu de' renseignements ment sûrs obtenus à Tagannka, que les Alliés ne réi saient point à adopter une politique commune en c concernait les problèmes russes. Les prisonniers ici slovaques, eu particulier, étaient dans une profonde cor nation. Ils redoutaient que le découragement ne se parmi leurs frères d'armes de Sibérie, quand ce constateraient que Taide promise par les Alliés se lin toujours à la puérilités d'articles de journaux et au | glou inefficace de déclarations et de discours.
C'est étonnant ce que cela retentit peu, en Moscovie, glose imprimée à Paris ou une harangue prononcée Angleterre. Les marchands de rhétorique, les phrasi des oVganes de publicité peuvent faire illusion, exploite naïveté inénarrable des foules et s'attribuer même le m^ des mémorables actions qui s'accomplissent dans 1 temps, mais c'est^ condition qu'il existe à côté d'eux hommes de fer : ceux-ci, indifférents aux vains propos, i clabauderies de la réclame, agissent, transforment, crée Il était naturel, il était indispensable que la France, en 19 sacrifiât tout à la nécessité d'abattre les agresseurs a mands. Voilà ce qui explique que les Alliés n'aient pu aL consacrer qu'une attention distraite aux affaires de Rus et n'y soient guère intervenus que par des dissertalioi Mais Joffre, Foch, Castelnau, Pétain, eux ne dissertaic pas quand, pendant les mêmes mois, ils repoussaient Te vahisseur, et, pour prendre un exemple concret, on form lerait contre nos généraux et nos ingénieurs une mon trueuse accusation d'incapacité si l'on osait grotesquerae prétendre qu'en pleine guerre, alors que se déroulait la pli éloquente, la plus démonstrative leçon de choses, ces che d'armées, ces techniciens, ces spécialistes, ces savants oi conçu ridée de doter la France de munitions et de grc canons parce que c'était écrit sur la gazette. On peut écrji sur la gazette de Paris tout ce que l'on veut concernant 1
Russie : Lénine et Trotzky, qui précisément ont supprimé les gazettes russes, s'obstinent à n'en faire qu'à leur tête!
Depuis quelque temps déjà, j'avais rencontré en prison les deux éminents leaders tchèques, MM. Tchermak et Maxa. Ceux-ci étaient arrêtés depuis le milieu de juin et se trouvaient retenus à Tagannka comme otages. Toutefois, en raison sans doute de tractations antérieures, ils y 'jouissaient de quelques égards particuliers; ils habitaient ensemble la môme cellule, ils pouvaient circuler assez librement à l'intérieur de la prison et on leur avait accordé le privilège d'aller travailler dans le jardin de cet établissement pénitentiaire. Fréquemment, ils parvenaient à se glisser jusqu'à notre corridor afin de s'entretenir avec leurs compatriotes enfermés dans la chambre numéro i . Dès ces journées d'août, j'avais apprécié la force de caractère et le solide moral de ces deux chefs. Malgré tout ce que les circonstances ambiantes présentaient souvent de menaçant, ils savaient invariablement ne montrer à la masse des hommes de leur pays qu'un visage souriant et une allure désinvolte. MM. Tchermak et Maxa, eux aussi, quand ils conversaient avec moi, ne me dissimulaient pas combien inquiétante était la situation de l'armée tchéco-slovaque en Sibérie puisque aucun secours effectif ne lui était donné. Nous tombions d'accord que sans doute quelque divergence de vue entre certains alliés avait dû causer, au dernier moment, cette fausse matiœuvre dont il fallait attendre de funestes conséquences.
Cependant la terreur continuait à étreindre Moscou. Les geôles, chaque jour, déversaient leur trop-plein à la fosse sanglante. Les journaux, quotidiennement, publiaient de longues listes de noms suivies d'une brève mention de deux ou trois lignes, ou de deux ou trois mots, indiquant pour
quel motif les victimes ainsi désignées avaient été envo^
au supplice. La Commission extraordinaire sentait ^u
besogne funèbre ne s*accomplissait pas assez vite. 1
d^allées et venues entre les prisons et là rue Lioubianka,
elle siégeait et où l'on ramenait les accusés, quand
jugeait bon de les interroger, ralentissaient le travail
exécuteurs. Elle dépêcha un jour son président, Djerjins
à la prison de Tagannka. Cet homme maigre et noir, à
moustache tombante, aux yeux fiévreux et comme striés
sang, apparut, un jour, à Tangle de notre corridor et
s'assit, de lair le plus naturel du monde, à une petite tal
qu'occupaient habituellement nos geôliers. Deux ou in
estafîers l'entouraient et lui tendaient de vagues paperass
qu'il compulsait. II y inscrivait, au crayon, des annotatio
tout en écoutant les réponses qui lui étaient faites, car
avait ordonné que lui fussent amenés de nombreux détenu
Ceux-ci se tenaient debout devant lui à la file indienn
attendant leur tour, comme des gens désireux d'acheL
une denrée. Observée à quelques mètres de distance, ceti