scène l'honnête Djerjinsky; il remplissait sa mission bien
activement et bien modestement à la bonne franquette, en
homme désireux d'abattre de la besogne et de faire aboutir
les affaires. JDe ce chuchotement, de cette conversation susurrée au coin du corridor d'une prison, le résultat, pour quelques personnes, allait être le feu du peloton. Vers le soir, le tranquille citoyen Djerjinsky voulut bien donner Tordre qu'on lui ouvrît la grille de notre cage et il y entra, toujours suivi de ses aides; il parcourut les groupes, écoula paternellement les réclamations de ceux qui affirmaient avoir été arrêtés injustement. Il prit des notes, recueillit quelques zaïavlenie, puis il se retira, conscient du devoir accompli, car ce fort bon président, certainement, ne voulait que travailler à édifier le bonheur des humains en punissant les méchants. L'un de ceux qui avaient été aux prises avec Djerjinsky me dit après son départ :
« En tout cas, il a forme humaine celui-là, on peut se faire écouter de lui, son aspect ne dénote pas une exceptionnelle inintelligence. Mais vous ne sauriez vous imaginer à quelles brutes abjectes, sous le régime bolchevik, on attribue les fonctions de juges d'instruction. Ce sont, pour la plupart, des jeunes gens sans aucune culture et qui ne se font pas la moindre idée de ce que peut être le droit. L'un de ces sauvages m'a questionné le revolver au poing, menaçant, à tous moments, de me brûler la cervelle et me hurlant à la face d'horribles injures. Ses interrogations et ses objections étaient empreintes d'une' telle sottise que je dus prendre le parti de ne plus rien lui répondre, au risque de ma vie. Ma foi, oui, j'aime encore mieux Djerjinsky! »
Le capitaine Vilennkine, dont j'ai parlé précédemment, avait été l'un des interlocuteurs de Djerjinsky; j'avais éprouvé de l'angoisse à le voir s'approcher de la petite table où était assis le président de la Commission. Très touché par le bon accueil qu'il m'avait fait, quand j'étais arrivé à la chambre numéro 5, je m'intéressais particulièrement à lui. Je le vis se retirer Jtrès pâle et le lendemain nous apprîmes qu'il avait été envoyé en cellule. D'affreuses péripéties marquèrent, pour Vilennkine, les journées qui
suivirent. A noire grande surprise, nous entendîmes d qu'il avait été subitement mis en liberté, maiâ ce n'éi sans doute là qu'un stratagème de ses ennemis. 'Cguh voulaient par ce moyen découvrir quelles personnes avafe avec lui, (ians Moscou, des attaches. Bientôt ils allèrent < nouveau s'emparer de lui; il fut ramené à la chambre traîné d'interrogatoires en interrogatoires, d'épreuves e épreuves, et malgré sa rare énergie ce ne fut bientôt plu qu'une épave. Un soir nous le vîmes passer, pitoyable cari cature de ce qu'il avait été, lui, le brillant officier. Ses yeux trop ouverts, ses yeux dilatés, dans son visage d'un gris de cendre, ne regardaient plus rien, il frôla nos grilles en titubant, mais il ne tourna tnôme pas la tête vers nous. Ce malheureux, soumis à une abominable torture morale et à qui on essayait sans doute d'arracher quelque sensationnelle révélation, aurait déjàsouffertcent fois la inort quand sonnerait enfin pour lui l'heure de l'éternel oubli. Cette heure allait bientôt venir.
La fin du mois d'août fut sinistre pour les anciens commissaires de police et les anciens officiers de gendarmerie, détenus à Tagannka, dans les chambres 2, 5 et 4. C'étaient, pour la plupart, des hommes d'âge mûr et d'aspect réfléchi, leur tournure était celle de militaires en civil. Cruelle avait été leur attente, car ils avaient toujours deViné qu'on ne leur ferait jamais grâce : leur salut n'eût pu résulter que d'un rapide coup de force survenant dans Moscou el qui eût renversé le régime bolchevik. Quelles méditations pour ceux qui avaient été les gardiens de l'ordre! Au temps de Nicolas II n'avaient-ils pas, par simple obligation professionnelle, capt^aré et fait incarcérer dans ces mômes geôles des milliers d'individus dont tous n'étaient peut-être pas des coupables? Ils savaient bien, ils sentaient bien, ces agents du régime disparu, qu'ils seraient victimes de l'esprit de représailles et que, inévitablement, leur vie serait donnée en holocauste pour que fussent ven-
gées les pendaisons et les fusillades de 1907, toutes les répressions du temps de Slolypine. Ils comprenaient presque qu'il dût en être ainsi; ils admettaient tout ce qu'il y avait d'inéluctable dans cette fatalité puisque, dans ces affreuses commotions sociales, ceux qui sont momentanément les plus forts, quels qu'ils soient, croient devoir marquer leur triomphe en massacrant des ennemis par lesquels ils eussent été eux-mêmes mis à mort, dans le cas où la victoire eût tourné en sens inverse.
Encore une fois, le c corbeau » promena gaiement l'effroi de ses appels dans notre corridor et, à travers le monur mental et dramatique décor de nos vastes grilles, nous vîmes partir les Commissaires de , police vers l'aboutissement de leur destinée. Personne n'eût deviné que ces gens-là s'acheminaient vers l'éternité; tout se passait de la manière la plus ordinaire et la plus banale : des visages déjà pâlis étaient un peu plus pâles, des larmes vite contenues mettaient leur luisance à la frange des paupières, car il était tout de même bien poignant, bien tenaillant, le souvenir des femmes et des enfants qu'il ne fallait plus songer à revoir. Souvent, les captifs qui étaient extraits à cet instant funèbre des différentes salles, devaient s'arrêter en face de nos barreaux de fer en attendant que le convoi définitif fût formé. Nous ne leur demandions pas où ils allaient, nous évitions de les interroger; nous comprenions trop quel remous de tous les sentiments dissimulait leur impassibilité. Mais bientôt le léger corbeau lançait son sempiternel « En avant ! » comme s'il eût conduit' un cortège de noce ou de baptême; les lourdes grilles du corridor s'ouvraient et se refermaient et c'était tout pour toujours.
Chaque fois qu'un convoi de morts vivants avait ainsi défilé devant nos baies, l'émotion causée par ce spectacle se manifestait parmi nous par des signes caractéristiques. Il y avait, dans la chambre numéro i, nombre d'hommes qui se trouvaient en butte aux mêmes accusations à cause
desquelles ceux qu'on avait vus pour la dernière fois s le corridor étaient partis à la rencontre de la mort. I coup de nos codétenus savaient que certains de leurs tendus complices avaient déjà été exécutés et que quement, à moins qu'on ne les oubliât, leur tour de venir. Chaque fournée de victimes réveillait à son pas leurs anxiétés. Les uns tombaient prostrés sur leui paraissant dormir, les autres marchaient à grands pas < bout à l'autre de la salle, raides comme des autom£ l'œil dans le vague et ils vivaient déjà, dans leur imag tion, toutes les circonstances du drame qu'ils anticipai Et l'on devinait que chacun se disait : « Demain sans de viendra mon tour». Mais bientôt le général brouhaha rumeur bourdonnante de cette salle toujours comble d nait une impression synthétique de vitalité et de turbulei qui rendait moins évidentes les défaillances particulier Tel qui s'était senti mollir pendant quelques minutes dont les ongles avaient, un instant, entamé la paume c mains, se reprenait et affectait d'être gouailleur et joye parce qu'il sentait la nécessité de se mettre au diapason la bonne humeur ambiante. Chaque soir, des chambres q étaient les plus voisines de la nôtre nous parvenaient d rumeurs de déclamations, des lambeaux de chansons qi suivaient des salves nourries d'applaudissements. Parfoj le nombre des habitants de ces salles avait le jour mêq diminué : on savait comment et pourquoi ; mais ceux qi restaient n'en recommençaient pas moins leur concei A la chambre numéro 1, nous n'avions pas organisé c ces divertissements artistiques; nous étions essentiellemeij des gens de discussion et parce que la montre d'un prisa nier avait été volée par un autre prisonnier, nous délib rions pendant plusieurs séances avec motions prémonitoin questions préjudicielles, répliques et contre-répliques. U; fois, des injures ayant été échangées entre un offîcierrus et un soldat polonais, nous jugeâmes le conflit avec U0
subtilité digne des plus habiles casuistes, et les délinquants furent condamnés à se faire des excuses réciproques suivant un cérémonial minutieusement réglé.
Mais le scandale des scandales fut soulevé parmi nous par la nouvelle indubitable que six de nos soldats polonais, las de leur captivité et de leurs jeûnes, avaient, par une supplique adressée au Soviett, proposé de s'enrôler incontinent dans Tarmée rouge. Ces néophytes, persuadés qu'ils allaient être très vite incorporés, prenaient déjà, vis-à-vis de nous, des allures indépendantes. Cependant aucune réponse ne leur parvenait. Ils écrivirent encore une fois à là Commission et ils osèrent même interpeller directement un commissaire alors que celui-ci déambulait devant nos grilles. Le commissaire leur répondit :
€ Taisez-vous, tristes individus, hommes à vendre! La Révolution n'a pas confiance dans des gens comme vous qui sont prêts à servir indistinctement tous les régimes. Hier vous vouliez aller soutenir la cause des impérialistes français; aujourd'hui vous offrez de marcher avec nos cohortes. Mais vous êtes en prison et vous y resterez! »
L'un de nos codétenus partit cependant pour aller servir dans Tarmée rouge. C'était un officier tchèque brave et expérimenté et dont la conviction communiste était, m'assura-t-on, absolument sincère. Plusieurs de ses compatriotes qui étaient bien loin de partager ses opinions politiques l'embrassèrent néanmoins avant qu'il franchît la grille, et ainsi nous vérifiâmes une fois de plus que le sentiment national chez les Tchèques l'emportait sur les contentions des partis. Tous ces incidents se ihêlaient confusément aux détails les plus trivials de notre vie. Pendant que certains prisonniers jouaient un rôle dans les scènes que je viens de dire, d'autres allongés à plat ventre sculptaient patiemment de petites boîtes de bois, indifférents à tout ce qui n'était pas cette infime besogne. L'homme devient extraordinairement ingénieux en prison; toutes
Ludovic Naudsau. 6
sortes de traditions s'y perpétuent à travers les success générations de détenus. J'appris à couper très aisén une bouteille avec une simple ficelle, ce qui permet de f de son fond un gobelet. Je sus fabriquer une lame de c teau avec un débris de fer, et, cette lame, on me moi comment ij convenait de la rendre tranchante et l'emmancher dans un fragment de bols.... ^
Vers le 1«^ septembre, un jour que nous descendions bureau de la prison pour y chercher, comme de coutui les vivres de la Mission française, nous eûmes la surpi de reconnaître, parmi les soldats qui nous les avaient apf tés, le général Lavergne .en personne. Naturellement était, comme eux, habillé en civil et coiffé d'une démoc tique casquette de chauffeur. Pour ne pas attirer l'attenti des çbires nous ne lui parlâmes qu'en affectant la plus co plète indifférence. Ainsi, au ne? et à la barbe des bolchevi le propre chef de la Mission française et moi, tous de jouant le rôle sans gloire de l'obscur porteur de marmit nous pûmes converser à la dérobée, pendant environ ( minutes. Le général Lavergne n'avait pas l'autorisation pénétrer dans la prison, et moi je n'avais pas celle de d( cendre au parloir, ce qui ne nous ertipêcha pas de no entretenir dans le parloir de la prison. Le général Lavergn en recourant à ce subterfuge pour réconforter les prise niers français, s'exposait, et je ne sais trop ce qui aurait j lui advenir si quelque surprise eût révélé son identit Quand nous dûmes nous séparer, le général Lavergi paraissait ému, et nous, reconnaissants de cette marqi d'intérêt, nous remontâmes vers notre cage, très pensifs.
Certes, nous avions bien deviné que le général avait u peu d'espoir dans certaines commotions qui pourraient, Moscou, modifier radicalement la situation ; mais je dev( nais.de plus en plus sceptique à cet égard. Nous compn nions que, si l'on raisonnait d'une manière froide et pos tive %l si l'on écartait les inutiles chimères, rien ne faisai
prévoir notre libération prochaine. Nous nous sentions sans défense, sans appui, nos nerfs étaient à vif, aussi la moindre manifestation de sympathie nous touchait à Textrôme. Une fois, les vivres ne parvinrent à aucun de nous, bien que nous sussions que la file des donateurs s'était morfondue à la porte de la prison. Une subite perquisition pratiquée de la façon la plus grossière et la plus cynique dans les vêtements mêmes des gens qui venaient ravitailler les prisonniers avait motivé ce désordre. En l'apprenant, nous éprouvâmes un vif sentiment de gratitude envers Mme Dubuis et Mlle C«trlier. Celles-ci, en elîet, après de longues heures d'attente, avaient dû subir les goujateries d'une bande de gardes rouges convoqués pour cet exploit !
Lors de sa visite, le général Lavergnè nous avait exhortés à prendre patience ; il en fallait certes pour supporter les péripéties de notre vie, car chaque jour faisait surgir de ^ nouvelles causes d'alarme. Tous ceux qui recevaient les vivres de la Mission ou que ^le dévouement de leurs amis pourvoyait de suffisantes denrées, ceux-là subsistaient et attendaient. Mais, dans notre salle môme, il y avait nombre d'hommes qui, ne se nourrissant que du misérable ordinaire de Tagannka, dépérissaient. Dans toutes les autres parties de la geôle, plus de la moitié des prisonniers politiques et l(îs trois quarts des prisonniers de droit commun n'étaient soutenus par personne et n'avaient d'autres menus que les deux soupes aux choux quotidiennes. Or, il advint pendant plusieurs jours, à cause de la disette générale, que notre ration de pain fut abaissée à deux cent dix grammes ; à cause de cela, une grande fureur souleva les captifs. Une conspiration s'étendit à toute la prison; les chambrées délibérèrent et il fut question, pour protester contre la faim, de proclamer la grève de la faim. Parce que les prisonniers mangeaient très mal, ils proposèrent de ne plus manger du tout. Mais on avait cru remarquer que les
hommes les plus ardents à préconiser celte terrible sion étaient précisément ceux qu'on avait ûé'ikj en d'à circonstances,^ suspectés d'être des agents pr<>yocat On gavait que la grève de la faim amènerait inéyitabie dés désordres; le bruit courut que cette agitation inspirée par les bolcheviki eux-mêmes, parce qu'ils éU désireux, sous le prétexte d'une répression indispens; de procéder à un massacre en masse des conlre-ré\ tionnaires. Pendant deux ou trois jours notre alarme vive car, dans l'impossibilité où nous étions de conti toutes les rumeurs, ' chacune d'elles prenait dans n esprit une importance démesurée. Allions-nous voir sui quelque nuit, des hommes armés qui nous fusilleraie travers les grilles comme des animaux qu'on abal ?
Parler rétrospectivement de ce que furent de U menaces quand l'expérience a démontré leur inanitd qu'on en sourit, c'est une chose très différente de ce qi endurait quand on y songeait sans avoir aucun mo d'évaluer leur vraisemblance. Toutes sortes de récits tueries nous étaient répétés. Une atmosphère de sang de mort nous entourait et nous vivions à peu près coin vivraient des Européens enlevés par une bande de féro nègres du Congo. Heureusement, d'autres incidents s vinrent et changèrent le cours de nos préoccupations, grève de la faim fut oubliée.
Toute une bande d'individus de mauvaise mîtie surgit matin dans la prison. Ils étaient, pour la plupart, vêtus cuir noir, suivant la coutume à peu près invariable ( hommes d'action, des hommes « de main > du parti pouvoir. Presque tous portaient à la ceinture de grar pistolets automatiques du type Mauser, et leur aspe quoique nous fussions en plein jour, suggérait des id< d'agression nocturne. Cette séquelle dévala devant chambre n° 1 sans s'y arrêter, et nous renteadîmes (j s'enfonçait dans les profondeurs de la prison. Bientôt n
A LA PRISOJSi DE TAOANNKA. 77
gardiens chuchotèrent aux grilles qu'une perquisition générale s'opérait. Aussitôt ce fut à qui, parmi nous, anéantirait * les papiers, les lettres, les documents qui lui étaient parvenus et qui auraient pu le compromettre. C'est dans le quartier des cellules que le raid se porta soudainement et avec une incroyable rigueur. Tous ceux que renfermait cette partie de l'établissement pénitentiaire furent surpris avant même d'avoir pu songer à prendre la moindre précaution. A la prison de Tagannka où, comme je l'ai dît précédemment, les habitudes de l'ancien régime avaient été cbtiservées, bien que les bolcheviki fussent au pouvoir, tous ceux des prisoimiers qui étaient encore riches, bien pourvus de mets qu'on leur envoyait de l'extérieur, tous ceux que la promiscuité des chambres communes avait choqués, tous ceux-là s'étaient efforcés de se faire loger dans les cellules où ils vivaient par petits groupes de deux ou de trois personnes. La vénalité de certains gardiens et leur antipathie envers les bolcheviki, leur inspiraient des tolérances et des connivences, comme celle de faciliter les apports clahdestins de lettres et de paquets, ou bien de laisser ouvertes tout le jour les portes des cellules, ce qui permettait aux détenus d'échanger des visites et de se réunir au gré de leurs affinités. En août et en septembre, à Tagannka, le quartier des cellules formait, en quelque sorte, une région aristocratique où, dans un bien-être relatif, se dorlotaient les raffinés, tandis que la plèbe végétait dans les chambres communes. La perquisition s'abattit comme un coup de foudre parmi tous ces sybarites. Dans plus d'une case on trouva du cognac et du vin qui, sans la complicité des geôliers, n'eussent pas pu y être introduits. L'un des prisonniers, un « spekoulante » (spéculateur), alors que tout Moscou manquait de sucre, avait accumulé chez lui ime cinquantaine de livres de cette denrée î
Les émissaires de la Commission extraordinaire fouillèrent tout avec un zèle de fanatiques. D'abord, ils exi-
78 EN PmSON SOUS LA TERREUR RUSSE.
gèrenlque les habitants des cellules, sans aucune excej se rangeassent, nus, dans le couloir, et qi^'ils y resta immobiles. Alors, les perquisitionneurs commencèrent j tieusement leurs recherches, flairant tout, palpant décousant jusqu'à la doublure des vêtements et faisant basse indistinctement sur tout, saisissant tout, empo tout, volant tout. Ils prirent stupidement, pêle-mêle, les 1 les plus anodins et jusqu'à ceux qui sortaient des mai d'édition du Soviett et les journaux que le règlement, ] tant, permettait de vendre aux détenus. Ils prirent tou papiers, toutes les lettres et même celles qui portaie cachet de la censure de la prison. Les notes, les manusi des mémoires que certains prisonniers avaient essaya rédiger, les portraits des épouses et des enfants, tout entassé en vrac et confisqué. Comme le règlement déi que les prisonnière disposent à la fois de plus de roubles, toutes les sommes, k)us les objets de valeur fui subtilisés sans qu'aucune quittance restât aux mains propriétaires, en souvenir de cette grande pillerie. Il r demeura pas moins que nombre de personnes avaient leur cas considérablement aggravé par les découvertes < avaient été faites dans leur réduit. L'un des sbires, en ai vant à la chambre 5, avait aperçu un homme qui en sort précipitamment. Celui-ci, pénétrant dans le local où déposaient les immondices de notre étage, avait paru ch( cher à dissimuler un objet parmi les ordures contenu dans un grand baquet de fer. Or, cet homme était mi malheureux ami Vilennkine, et l'objet caché par lui étî un revolver. Je ne sus jamais comment cette arme éU parvenue au capitaine, ni à quel usage illa destinait. C me <îonta par la suite qu'un projet d'évasion ayant é traîné, Vilennkine avait voulu se mettre en état de parer toute éventualité.
La nuit tombait quand les limiers de la Commissio extraordinaire, fatigués de leurs longues investigations
repassèrent devant la chambre u^ 1 ; leurs yeux haineux nous observèrfnt un certain temps à travers les grilles. Mais, soit qu'ils supposassent que, avertis depuis le matin, nous avions eu le temps de faire disparaître ce qui nous gênait, soit que la présence dans notre chambre d'une forte proportion d'étrangers, malgré tout, les troublât, ils se retirèrent sans avoir étendu chez nous leurs ravages. Ceux des habitants des cellules qui y avaient naguère possédé toute une agglomération d'ustensiles et de denrées, par quoi ils adoucissaient leur sort, ne trouvèrent plus, en y rentrÊtnt, que quatre murs nus autour de leur grabat. Spontanément, le régime de ce quartier de la prison fut ramené à toute la rigueur d'un règlement qui, lorsqu'on l'appliquait à la lettre, était des plus stricts. Quant à Vilennkine, deux jours plus tard, l'effarant clown que nous avions baptisé le « Corbeau » venait, encore une fois, pousser, à la porte de la chambre 5, son cri lugubre. Le lendemain matin, le capitaine Vilennkine était passé par les armes. Ainsi finit la c Ligue po\jr le salut de la patrie russe >.
Les journaux bolcheviki du samedi 31 août nous apportèrent de graves informations. A Moscou, le 50, un attentat avait été commis contre Léiiine et l'on ne savait pas s'il y survivrait. A Pétrograd, le môme jour, Ouritzky, commissaire aux Affaires Intérieures de la commune du Nord, avait été tué. Les Izvestia et la Pravda manifestaient une sombre fureur et consÊ|,craient des pages entières à des menaces horribles et à des idées de représailles. Si Lénine mourait, une Saint-Barthélémy infligerait à tous les ennemis du peuple une expiation mémorable. Les impérialistes occidentaux n'étaient pas épargnés dans cette prose de feu et de sang. Point d'article qui ne se terminât par une diatribe contre les agitateurs à la solde de la France et de l'Angleterre. Ceux qui, comme moi, étaient classés au nombre de ces agitateurs, vécurent alors des journées de grande inquiétude. Presque aussitôt, d'ailleurs, cette in-
quiétude pril un caractère encore plus précis, car, d 5 septembre, les Izvestia commençaient à publier premières réTélations sur « Taffàire Lockhart » . Ainâ moment même où Lénine avait failli succomber sou coups d'une nouvelle Charlotte Corday^ il devenait im sible, si Ton voulait en croire les organes du Sovieii nier que les agents diplomatiques de TEntenie eus tenté, depuis le milieu d'août, de soulever les conting* lettons, c'est-à-dire Télite de Tarmée rouge, contre les u pateurs bolcheviki. Les Izvestia du 4 septembre rac taient comment TagejE^t diplomatique officieux angl M. Lockhart, avait offert dix millions de roubles à Berzi commandant de la première division lettone, pour l'ii resser à un plan qui consistait à constituer une pairie 1^ indépendante, cette même patrie que les bolcheviki avaii livrée aux Allemands. Le chef letton, feignant d'ent dans les vues de M. Lockhart et d'être prêt à faire ceri et emprisonner les cqmmissaires, comme Tagent brits nique le lui demandait, avait déjà reçu de celui i 200 000 roubles. Mais, aussitôt, Berzine avait été remeU cette somme à la Commission extraordinaire en lui révéla tous les détails du complot. Le ton général de la près bolchevik était que les véritables assassins de Lénine et ( Ouritzky devaient être cherchés dans les ambassades et h consulats de l'Angleterre et de la France. Aussi bien, 1 31 août, à Pétrograd, un drame sanglant s'était déroulé l'ambassade anglaise et, à la même . date, à Moscoi M. Lockhart avait été arrêté et enfermé au Kremlin'
i. Cette affaire eut son épilogue le 28 novembre quand, après ui débat de six jours, le tribunal révolutionnaire condamnait à mor MM. Lockhart, Grenard, consul général de France, Reilly, Kalaraa tiano, sujet américain, et Fride, sujet russe. On lisait à ce propos dans les journaux bolcheviki, que Lockhart, Grenard et Reilly ayant réussi à disparaître, avaient été jugés par contumace. £n réalité les trois diplomates avaient, depuis quelques semaines déjà, quitté la Russie avec Tassentiment complet du commissariat qui
Pour commencer à venger le prolétariat de Tattentat contre Lénine, la Commission extraordinaire faisait extraire de la prison de Boutirkjr et ifusiller, le 5 septembre, un groupe de 29 contre-révolutionnaires, parmi lesquels se trouvaient Kvostof, ancien Ministre de l'Intérieur, et Tancien Ministre adjoint audit département, Bieletzky. Le ci-devant Ministre de la Justice, Cheglovitof, un dignitaire du clergé et des hauts fonctionnaires de la police étaient aussi tués. Presque dans le môme temps, il s'avérait que six cents officiers avaient été fusillés à.Pétrograd, en représailles de Tassassinat d'Ouritzky. Tel était le chiffre publié par les Izvestia elles-mêmes. La terreur rouge battait son plein, la tension était arrivée à son paroxysme et ceux des sujets alliés qui pâtissaient alors dans les prisons pouvaient, à tout moment, redouter qu'une troupe d'énergumènes ne tînt à prouver son zèle en venant les exterminer.
La machination qu'on a appelée en Russie « l'affaire • Lookhart » Qvait été conçue dans un excellent but et, sans doute, son succès eût donné, d'un seul coup, un résultat merveilleux puisqu'il n'eût correspondu à rien moins qu'à l'anéantissement instantané du régime bolchevik. Mais, jugeant d'après les éléments qui étaient à notre portée, il nous apparut à tous que les représentants des Alliés avaient, dans cette affaire, singulièrement méconnu l'esprit de ruse et de dissimulation que des siècles de tyrannie ont rendu héréditaire dans tout ce qui touche au monde russe. Croyant être machiavéliques, ils eurent affaire à trop forte partie, tombèrent dans un piège et^ furent bernés. Quant à nous, pauvres prisonniers, nous sentions notre situation devenir plus mauvaise que jamais : une bataille d'importance décisive pour nous venait d'être livrée et elle avait été perdue.
avait lui-même organisé leur voyage. On a là un exemple frappant du parfait sans-gène avec lequel • les commissaires, après avoir supprime la liberté de la presse, « truquent » la vérité dans leurs organes. ~
En outre, nous apprenions, vers le 10 septembre, Tarmée fchéco-slovaque, bien loin d'a'vancer, avait reculer au delà de la Volga et abandonner Kazan aux cheviki, dont les journaux étaient ardents à crier vict Il fallait renoncer à tout espoir d'un salut rapide ; au< intervention, en 1918 du moins, ne viendrait nous secoi c'était clair. Du côté de l'Est, il n'y fallait guère son puisque les Tchéco-Slovaques étaient en retraite. Quan côté du Nord, comme la saison déjà s*avançait, rien faisait prévoir des opérations sérieuses dans les directi de Mourmane et d'Arkhangel. Alors quoi? Que se passa donc et au nom de quoi nous avait-on promis, dès 14 juillet, une aide que jamais nous ne recevrions ?
Depuis quelques jours, on assurait, parmi nous, que prisonniers politiques ne séjourneraient plus longtemp Tagannka ; on attribuait à ja Commission extraordina toutes sortes de projets. Les uns affirmaient que n( serions envoyés en province dans un camp de concent tion, les autres pensaient que nous allions être parqi dans un ancien monastère de Moscou. Quelque chose, é demment, se préparait; mais, avant -que nous fussio fixés sur notre sort, nous allions encore assister à nouveau drame. Parmi les prisonniers polonais, l'un d'eu M. loulsky, attirait plus particulièrement l'attention d bolcheviki. Il passait pour avoir été le recruteur de ce dél chement polonais qui avait été arrêté au moment où allait occuper, dans le train pour Arkkangel, les plac retenues pour lui à l'avance par Guillon et Dubui A maintes reprises, la Commission s'était efibrcée de i renseigner sur le rôle joué par loulsky et il importait celui-ci de ne point laisser découvrir qu'il avait naguèi vécu sous l'uniforme de l'officier russe. Notre impressio fut que, par des manœuvres de chantage et d'intim dation, les enquêteurs obtinrent, au sujet de ce jeun homme, des révélations de certains de ses codétenus
Immobilisé depuis plusieurs semaines sur son Ut 4)ar des rhumatismes qui le faisaient beaucoup souffrir, loulsky communiquait peu à qui que ce fût ses réflexions. Mais il se sentait menacé, et, d'ailleurs, un « juge d'instruction » lui avait dit crûment que sa vie était en jeu. Il attendait silencieusement, il espérait peut-être, comme tant d'autres, que son cas, dans le tourbillon des événements, s'oublierait. Vers la fin de septembre, sa santé s'était améliorée et il commençait à pouvoir sejtraîner lentement dans notre chambre commune, quand, un soir, le Corbeau fit halte devant notre grille et cria un seul nom « loulsky ! »
Celui-ci pâlit et ne répondit pas. Mais plusieurs voix spontanément crièrent : < Il est malade. loulsky est malade »
« loul&ky! Allons vite. Qu'est-ce que cela peut faire que vous soyez malade. Vivement, vivement!
— Je suis malade, me dit nerveusement loulsky, qui se trouvait à ce moment-là près de moi, je n'y vais pas, je ne puis pas y aller. >
Mais le Corbeau, à la grille, insistait :
a Allons vite, loulsky, dépêchez-vous, la voiture vous attend en bas. >
Nous lui serrâmes la main, sans trop oser le regarder. Je le vois encore aller péniblement jusqu'à la grille, coiffé du chapeau de paille qu'il portait quand il avait été capturé, et vêtu d'une capote française couleur kaki qui lui tenait lieu de pardessus. Jamais plus nous ne lui parlerions; deux jours plus tard, dans les Izvestia^ trois lignes banales, à la rubrique des exécutions, disaient que « loulsky, garde blanc convaincu d'affiliation à des groupes d'agents impérialistes étrangers, avait été fusillé ». Cette mention rendit, pendant quelques jours, songeur l'adjudant Guillon. Il murmurait : « L'agent impérialiste étranger dans l'espèce, c'est moi. Pourvu qu'on ne m'envoie pas rejoindre mon complice. > Mais bientôt, la bonne humeur française reprit le dessus et nous nous procurâmes l'oubli en faisant des
calembours. Cependant, il se précisait de plus en plus c nous allions être, à bref délai, extraits tous de la prison Tagannka et déjà Tordre nous était parvenu de rendre à bibliothèque les livres que nous lui avions empruntés. Ui note des hvestia avait dit que la Commission extraordinaij jugeait indispensable de réunir tous les détenus politique dans une prison unique, celle de Boutirky, établissemen .qu'elle tiendrait sous sa surveillance particulière au moyei de ses propres agents.
Nous considérions tous notre départ comme imminent el déjà, chaque matin, nous fermions nos ballots afin d'être prêts à toute éventualité. Nous étions de plus en plus mornes car la prison de Boutirky a une réputation sinistre. Combien de temps encore allions-nous être les jouets des monomanes entre les mains desquels nous étions tombés? Qu'allaient-ils, en fin de compte, décider à noire égard? L'un de nos camarades, en tout cas, était destiné à ne point faire partie de notre lugubre cortège. C'était un officier polonais : atteint de pneumonie, il restait prostré sur son lit, attendant des soins qui ne venaient jamais.
Notre codétenu, le docteur Halperine, après une auscultation, déclarait son état critique et se hâtait de prévcDir Tadministration de la prison. Mais aucun médecin, aucun infirmier n'apparut jamais et aucune fiole de médicament ne nous fut envoyée. Un matin, nous vîmes que le malade était livide et déjà tout disait que son ,agonie était prochaine. Le docteur Halperine insista encore une fois, implora du secours, mais rien ne fut obtenu. Nous entendions les râles du moribond monter dans la chambrée et dominer le bourdonnement des conversations. Ses grands yeux enfiévrés s'ouvraient à peine dans un visage couvert d'ombres verdâtres. Il râla ainsi pendant trois jours au milieu de nous sans que nous pussions rien tenter pour le sauver. Nous le vîmes expirer à l'instant même où nous sortions de la salle n? 1 de la prison de Tagannka....
Les bolcheviki paraissaient s'être mis dans la tête de nous causer autant de tourments que cela serait réalisable. S'ils voulaient nous transporter à Boutîrky, il leur était facile de procéder à ce transfert en faisant transmigrer d'un seul coup chaque chambrée afin, de ne pas séparer, les uns des autres, des détenus qu'une captivité commune déjà longue avait liés. Mais nos maîtres avaient dressé, par ordre alphabétique, une liste comprenant la totalité des prisonniers politiques de toutes les salles et de toutes les cellules de Tagannka et ils chargèrent leurs voitures en suivant cet ordre. Dubuis, naturellement, devait appartenir à l'un des premiers convois et je ne quittai le chambre n** 1 que vingt-quatre heures après lui. On nous formait par groupes de cinquante hommes, tirés des diverses parties de la prison, nos bagages étaient jetés tous ensemble sur un camion automobile pendant que les soldats nous entassaient dans une voiture cellulaire.
« Montez donc, messieurs les bour jouis \ criait devant le marchepied, tout goguenard, un héros de l'armée rouge. Montez ! Vous serez ici itieux qu'en tramway et^ cela vous coûtera moins cher. »
On nous pressa dans le panier à salade au point que plusieurs d'entre nous se sentirent défaillir. Jamais tant de lassitude et d'amertume ne m'avaient accablé. Quand donc, encore une fois, finirait cette hideuse comédie? Combien de temps encore me verrais-je transformé en une marionnette entre les mains d'une bande de nègres blancs? J'étais de plus en plus hanté par cette idée que je me trouvais être le jouet d'une bande de Cafres*, grimés et déguisés en Euro-
1. Encore conviendrait-il de ne pas calomnier les Cafres. Je les ipetB ici en cause un peu à la légère. Un ancien missionnaire protestant au Sud de TAfrique, M. Fred. Ghristol, m'écrit à ce sujet :
• Vous dites qu'il vous semblait être chez les sauvages et le jouet d'une bande de Cafres, J'ai passé plus de vingt-cinq ans chez les sauvages du Sud de l'Afrique, au milieu des Cafres, mais je n'ai jamais rien vu qui approchât un peu de ce que vous avez vu et
péens. Qu'avait donc de commun, avec rapplication des principes d'un sain socialisme, la sinistre brimade qu'il me fallait endurer? A quoi servait-elle? Que connaissaient aux: problèmes économiques, ou à quoi que ce fût, les sauvages qui me traînaient ainsi de geôle en geôle? Les cahots du lourd véhicule nous faisaient peser, vaciller les uns sur les autres sans que nous pussions nous retenir, tant nos membres étaient comprimés. Nous n'étions plus littéralement que de la matière humaine charriée en vrac, en paquets de chair et d*os. Les haleines se mêlaient en une buée fétide dans le grand coffre hermétiquement clos où nous nous trouvions entrelacés, enchevêtrés les uns dans les autres. Horrible était notre état quand nous descendîmes enfin dans la cour de la prison de Boutirky. Je croyais avoir été déjà bien malheureux pendant les deux mois qui venaient de s'écouler. J'allais apprendre en des heures prochaines qu'un sort plus misérable encore m'était réservé, un sort en comparaison duquel le souvenir de notre captivité de Tagannka m'inspirerait des regrets. L'homme est un loup pour l'homme. Décidément, c'est bien vrai.
souffert.... Il y a une grande différence entre les Cafres, dont plus de 10000 étaient venus d'Afrique dans Tarmée anglaise comme travailleurs, et les dégénérés qui vous torturaient.... »
Jik