CHAPITRE V
QUAND nous arrivâmes à la prison dq Boutirky, incommodés par le volume et par le poids de nos ballots informes, les geôliers nous ordonnèrent de nous ranger deux par deux et nous attendîmes longtemps debout dans le sombre hall du rez-de-chaussée. On ne nous ferait pas monter à la chambre qui nous était attribuée tant que les ougolovni, les détenus de droit commun qui l'avaient occupée jusqu'alors, ne l'auraient pas évacuée.
Jamais une semblable agitation n'avait eiûpli le pénitencier; jamais un tel bouleversement ne s'y était produit; voleurs et assassins en sortaient par longues files, tandis que nous, les « politiques », nous arrivions en sems inverse, formant des files parallèles aux lema. Près de deux heures, nous restâmes ainsi, regardant s'écouler, à côté de nous, le flot des malfaiteurs. Ces malheureux étaient, comme ceux de Tagannka, vêtus de souquenilles grises; les geôliers les manipulaient littéralement comme des objets, ils les tiraient ou les poussaient comme des choses, nous vîmes bientôt que l'habitude de tenir en respect des criminels avait fait la plupart de ces agents de l'État des brutes à face humaine. Les gardiens de Tagannka, plus accoutumés, semblait-il, à vivre au contact des prisonniers politiques, nous avaient montré, quand ils l'avaient pu, certains égards. Mais ceux de Boutirky, dès notre apparition, nous tutoyèrent et nous bousculèrent. Si. quelques-uns de ces individus comprenaient que nous n'étions point des gens pareils à
leurs pensionnaires habituels, ils se méfiaient d'en rien laisser paraître. La Commission extraordinaire venait justement de signifier que, pour mieux observer les détenus politiques, elle installait, à la prison de Boutirky, où elle rassemblait ceux-ci, ses propres agents, tirés des phalanges bolcheviki. Aussi, les anciens surveillants, craignant pour leur place,* sinon pour leur vie, croyaient prouver leur zèle en nous assourdissant de leurs vociférations. Un ridicule nabot, aux yeux de poisson, que j'avais aperçu en juillet, à la Commission extraordinaire, venait d'être nommé Kommendente de Boutirky. Il était là, dans le vaste vestibule, gesticulant, donnant des ordres et terrorisant tous ceux qui faisaient partie du personnel habituel de cette maison de détention. Un Balte, jparmi nous, reconnut fort bien ce fantoche : un ci-devant concierge du collège de Riga. Le hall où notre attente se prolongeait était délabré, ses plâtres éraillés formaient des croûtes verdâtres et suintaient; tout ce que nous voyions était imprégné de misère et de saleté; Boutirky, décidément, méritait bien sa réputation sinistre. Quant à moi, ma résignation m'avait abandonné, je contenais difficilement la rage qui m'agitait. Après deux mois de captivité, au cours desquels tout espoir d'une libération prochaine s'était évanoui, je me demandais pour combien de temps je pénétrais dans ce nouveau bagne. Et les ougolovni^ toujours, déguerpissaient devant nous, ricanant parfois de voir tant d'hommes honnêtes venir s'installer à leur place. Loques flasques, êtres jaunes au regard louvoyant, ils paraissaient tous semblables les uns aux autres dans l'espèce de costume de Pierrot dont ils étaient affublés. Enfin, l'on noud fit gravir trois étages, suivre de longs corridors et vingt-cinq d'entre nous, au hasard, s'engouffrèrent dans une chambre qui, se trouvant ainsi au complet, fut aussitôt refermée. C'était* un réduit voûté où nous pouvions à peine faire quelques pas en nous, coudoyant. Les lits, relevés verticalement contre le mur,
pendant la journée, se touchaient presque, et, quand le soir on les rabattait horizontalement, ils couvraient les trois quarts de la superficie de la pièce dont Je reste était occupé par une table graisseuse. Sous nos pieds s'étendait non point un parquet, mais du ciment où suppurait une fange que nous ne pûmes jamais faire disparaître. Les murs pustuleux étaient zébrés de maculatures où s inscrivait l'histoire crapuleuse de nos prédécesseurs. Dans un certain angle, où reposait un grand cylindre de tôle, une odeur nauséabonde se livrait à de perpétuelles offensives. Les créateurs d'un monde idéal nous précipitaient ainsi, sans que nous eussions été ni jugés ni condamnés, dans un cachot où avaient vécu, quelques minutes avant notre entrée, vingt-cinq forçats. Sans qu'aucune désinfection eût été faite, sans qu'aucun nettoyage, même rudimentaire, eût été tenté, nous nous installions dans la crasse, dans la sueur, dans les déjections de ces misérables et leurs parasites pompaient déjà notre sang. Encore faut-il dire que lorsque nous prîmes possession de notre nouvel habitacle, aucun malfaiteur n'y restait plus et, en cela, notre groupe bénéficia d'une chance exceptionnelle.
Nombre de nos camarades furent moins favorisés par les circonstances. Ils ejatrèrent dans des salles où la moitié des places étaient encore occupées par des prisonniers de droit commun, l'évacuation de ceux-ci ne s'effectuant pas aussi rapidement que l'administration l'avait prévu. Quelques Tchèques subirent l'outrage de cette promiscuité; aussi furent-ils, dès les premières heures, complètement détroussés. Dans un autre cabanon, Dubuis avait à faire face, toute une nuit, à une bande de sacripants, et il devait rester éveillé pour les empêcher de s'emparer des dernières provisions dont il se trouvait muni. Aussi bien, la prison de Boutirky n'allait pas être débarrassée entièrçment des prisonniers de droit commun. A notre étage, la plupart des chambrées avoisinant la nôtre étaient encore pleines de ces
Ludovic Naudeau. 7
gens de sac et de corde et, trois fois par jour, nous les rencontrioas aux lavabos où leurs rangs et le^ nôtres se confondaient. Ceux d'entre nous qui étaient de corvée, et dont la mission était de descendre aux cuisines pour y chercher d'énormes chaudrons de soupe, avaient à livrer de véritables batailles à des groupes compacts de ces bandits. Ceux-ci se considéraient comme les premiers occupants de la prison, nous étions à leurs yeux des amateurs ridicules, des usurpateurs, des badernes,, et ils ne laissaient jam^s passer une occasion de nous faire du mal. Les même3 gardiens nous surveillaient eux et nous ; ils employaient le même langage quand ils avaient des ordres à, donner aux ougolovni ou à nous. Rien n'était plus pénible ^ supporter que les incessantes clameurs de ces grossiers gardeschiourme dans le long couloir oii un écho les amplifiait encore, cependant que les malfaiteurs poussaient des glapissements démoniaques. Mais quoi, le « politique », asservi aux règles qui dirigent Texistence de Vougolovniy finit par éprouver pour celui-ci une commisération où vient se mêler im sentiment de confraternité.
Est-ce que dans plusieurs capitales de TEurope, me disais-je, je n'ai pas coudoyé, tous les jours, et môme honoré oslensiblement, des hommes aussi coupables que mes codétenus? Tou^ les brigands ne sont pai^ en prison! Ah non certes! Là-dessus point de doute! Tous les brigands no sont pas en prison et il est patent que les plus redoutables, les plus malfaisants d'entre eux réussissent assez aisément à se soustraire à l'action de la justice. Quel travailleur, quel homme obligé de gagner son pain à la sueur de son front, n'a pas dû, à un instant de sa vie, plier, s'humilier devant des Messieurs d'allure élégante dont tout le monde savait très bien qu'ils avaient mérité d'aller au bagne? Combien d'honnêtes pauvres ont été exploités, dupés, frustrés, amoindris, sans possibilité de se défendre, sans même échapper à la burlesque nécessité de manifester
du contenteûleni, chaque fois qu'ils avaient supporté une humiliation ou subi un dommage? Alors» puisqu'il en est ainsi et puisque nous sommes très souvent contraints de filer doux devant les plus dangereux scélérate, devant les plus abominables dégénérés, dôvant les plus respectables voleurs, quand nous les rencontrons en liberté et que la boue de leur automobile nous éclabousse, est-ce que nous n'agirions pas comme des pleutres en accablant d'un facile mépris leurs confrères, s'il nous advient, à l'instant où, précisément ils expient, eux, leurs crimes, de nous trouver mis en leur compagnie? Il y a aussi que Villon, Verlaine, Oscar Wilde ont été de ces ougùlovni tant honnis ; je préfère malgré tout des pécheurs de cette sorte, à tant de prétendus c honorables » qui pratiquaient impunément leurs mauvais coups pendant que ceux que je viens de dire se repentaient et gémissaient sous les verrous :
Quels rêves épouvantés^ Vous grands murs blancs!
Que de sanglots répétés^ Fous ou dolents!
Ah dans ces piteux retraits Les Toujours sont lès Jamais!
Et puis qui sait si parmi tous ces malfaiteurs, il n'y a paa^ outre un certain nombre d'innocents, beaucoup de victimes des fatalités sociales? A l'horreur que m'avaient inspirée tout d'abord les malfaiteurs, succédait une pitié sentimentale et il me semblait qu'en leur montrant de l'animosité, on faisait preuve de vulgarité. C'est ainsi qu'il suffit de circonstances nouvelles, où il est brusquement plongé, pour donn^ à n'importe lequel d'entre nous des rêveries qu'il n'avait pas du tout prévues.
Un jour un violent conflit s'éleva dans un couloir entre un détenu de droit commun et l'un de nos camarades politiques. Celui-ci interpella le gardien,le priant de le soustraire
au contact infamant d'un ougolovni. Le malfaiteur se tiiit tout à coup, il pâlit tragiquement; deux grosses larmes de rage et de désespoir roulèrent dans ses yeux et if s'écrîâ avec un inexprimable accent de douleur :
« Hé bien oui ougolovni! ougolovnil Je suis un ougolovni, c'est vrai. Mais est-ce que je ne suis pas un homme comme toi? Qui sait si ce n'est pas toi, ou ton père, ou ton grandpère qui m'a obligé à devenir un ougolovnil Qui sait ce que tu aurais fait, toi, s'il t'avait fallu vivre comme j'ai vécu? »
Le gardien, lui, trancha le débat, mais d'une manière inattendue et dont j'ai longtemps, par la suife, essayé de scruter la profondeur :
€ Ouï, dit-il, les ougolovni vous valent bien et même ils valent mieux que vous peut-être. D'ailleurs, quand tant d'hommes de toutes sortes s'entremêlent, il est bien difficile de rechercher quels sont ceux qui recèlent la plus grande somme de canaillerie.... »
Dans notre chambre de Boutirky, nous étions vingtcinq hommes seulement, mais le hasard avait réuni là de très remarquables échantillons di^ monde russe. Je couchais entre un colonel vétéran de maintes grandes batailles et un contre-maître d'une usine métallurgique. Il y avait parmi nous l'un des principaux avocats de Pétrograd, un jeune marin, membre du parti S. R. de gauche, accusé d'être l'un des assassins de Mirbach, un capitaine que je n'avais pas tout d'abord reconnu mais qui se trouva être l'un de mes amis de la Mandchourie. Nous avions aussi avec nous deux grands propriétaires Vuraux, un pope, un ancien brasseur d'affaires de Pétrograd, des paysans. Mais surtout notre compagnie était remarquable par la variété des socialistes russes qu'elle renfermait. Depuis les S. R. de gauche, qui ont été naguère les associés du gouvernement de Lénine,
jusqu'aux maximalistes (que Ton confond à tort, en France, avec les bolcheviki), depuis les S. R. de droite jusqu'aux mencheviki, toutes les teintes du socialisme russe étaient représentées dans Tétroit cube qui nous contenait. Bonne occasion pour m'instruire, songeai-je, et je provoquai à la discussion ces hommes doctes, leur demandant des renseignements sur la question agraire et surtout les priant de me faire comprendre en quoi leurs programmes discordaient. Aussitôt une controverse subtile s'engagea. Mes interlocuteurs, avec des arguties de casuistes, se réduisirent les uns les autres a quia et cherchèrent, réciproquement, à se tourner en ridicule. Tous péroraient avec assurance, se perdaient en d'interminables développements, où se mourait toute lumière.
Chicanes de théologiens ! contentions oiseuses ! De même que, aux yeux de l'incroyant, le janséniste et le jésuite étant en définitive d'accord sur les origines du monde et les principaux fondements de la foi sont, de part et d'autre, des dévots dont les disputes ne portent que sur des distinctions infinitésimales, ainsi tous ces socialistes russes me paraissaient des gens de même farine, différant les uns des autres par des nuances à peine perceptibles et moins importantes que la question de la grâce, de la prédestination ou du congruisme; leurs principes étaient semblables, leurs buts étaient identiques, mais des susceptibilités d'école, des vanités personnelles, des variations de tactique, des tours de main particuliers à chaque groupe suffisaient à changer ces coreligionnaires en frères ennemis, incapables de se faire des concessions et d'adopter une politique commune. Et, après ce palabre, comme après ceux auxquels j'avais déjà assisté, j'en revins à cette conclusion qu'il est bien difficile d'obtenir des données précises et de se former une conception claire de la question sociale dans ce pays où elle se métamorphose à l'infini, suivant que l'on parle de l'une ou de l'autre région de l'immense et nébuleuse
Russie. Le jeune marin du parti S. R. de gauche, lui, terminait toutes ses phrases par ces mots :
Spiridonowa a dit : t Nous répondrons à la terreur par la terreur, eh bien voilà tout, comprenez-vous, voilà tout! »
Et les S. R. de droite, souriant dédaigneusement, recommençaient :
c Permettez, camarade, permettez. Il faut prendre en considération qup.... >
Le vieux polonel, mon voisin, proférait : « Quant à moi, la politique est le dernier de n^es soucis. Je me suis battu contre les Japonais, je me suis battu quatre ans conti^e les Allemands et les Autrichiens. Quatre ans dans la tranchée, c*est dur! Je me disais : Après la paix tu te reposeras. La révolution arrive, on me flanque en prison. Pourquoi? Je n'en sais rien. En ce qui me concerne, je pense qu'au point où en sont les affaires, le parti que nous devons servir, nous militaires, c'est tout simplement le parti le plus fort, quel qu'il soit. Oui le parti le plus fort, si notre adhésion le rend encore plus fort, pourra gouverner, c'est-à-dire : s'imposer, supprimer les dissidences et faire régner l'ordre, un ordre quelconque, son ordre à lui. Avant tout, |1 faut ramener la paix intérieure, mettre un terme à la guerre civile. Seul y parviendra le parti le plus foft à condition que sa prédominance devienne écrasante, irrésistible. »
L'avocat de Pétrograd était en furie. Ce grand et bel homme glabre, au visage d'intellectuel et de raffiné essayaitde marcher à larges enjambées dans notre étroit cachot. Depuis la perquisition qui avait eu lieu à Tagannka et dont il avait été la victime, une sorte d'exaltation le secouait. On lui avait pris le portrait de sa femme, ses objets de toilette, le couvert avec lequel il mangeait et jusqu^à un recueil de tous lés décrets du Soviett. Il était, comme jious tous, sans col et affublé d'une chemise sale, il n'avait pas pu sp raser depuis plusieurs jpurs, il était blafard et poussiéreux; toute cette misère contrastait avec ce qui subsistait
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encore de traces d'éiégànce dans les autres parties de son vêtement. Il clamait :
« Le droit! Donnez-moi la définition du droit. Qu'est-ce que le droit? Si vous répondez clairement à cette question, vous ferez une critique accablante de tout ce qui se passe en Russie. Je suis arrêté depuis ôinq semaines, je n'ai pas' encore vu un acte d'accusation ni subi un interrogatoire. Nous qui ne sommes ni condamnés, ni jugés, on nous applique, dans une prison de forçats, le régime des forçats. Quelle sinistre parodie de la justice! »
Le brasseur d'affaires de Pétrograd, petit homme simiesque, me dit tout en léchant le fond de sa dernière boîte de conserve :
« Hein, mon pauvre Monsieur! OU est^il le Nord-Express? Car je suppose que vous avez souvent pris, comme moi, le Nord-Express. De Paris à Saint-Pétersbourg en quarantehuit heures! On était bien, là-dedans. Vous rappelez-vous les corridors d'acajou luisant, les garçons en livrée, les longues conversations dans le wagon-restaurant? Ah nous en sommes loin du Nord-Express, mon cher Monsieur! Dans quel trou sommes-nous tombés! Ah la la la la ! »
Et pendant ces discussions prolongées, les grands propriétaires ruraux dodelinaient de la tête, tout à fait ahuris et soucieux avant tout de ne déplaire à personne. Le caprice ou l'incohérence des bolcheviki avait enfermé ces anciens privilégiés pêle-mêle avec une bande de socialistes militants qui, tout bien considéré, étaient, théoriquement du moins, des ennemis du capitalisme aussi acharnés que la secte installée au pouvoir. Aussi nos camarades, les riches dépossédés, pour ne point se rendre suspect, devaient-ils faire semblant d^être vivement intéressés et même enchantés quand ils écoutaient les débats approfondis où il n'était parlé que de leur défii^itive disparition. Il fallait voir la tête de ces hommes respectables, de ces < piliers de la société », quand les citoyens socialistes racontaient leurs captivités
antérieures, comparaient leurs impressions, leurs souvenirs, et faisaient des parallèles entre les diverses priions russes, françaises, anglaises ou allemandes dans lesquelles certains d'entre eux avaient passé de longs laps! Tous ces lutteurs évoquaient leurs souffrances ; ils s'en faisaient des titres do gloire, cependant que les dignes bourgeois interloqués, tantôt écarquillant de gros yeux effarés et tantôt abaissant pudiquement leurs paupières pour ne pas laisser deviner leur réprobation, songeaient que décidément ils étaient tombés dans un drôle de monde. Parfois à la dérobée, ilis se jetaient en zigzag un regard effarouché qui disait : € Ah ça, il n'est question que de notre mort là-dedans! »
Notre transfert de Tagannka à Boutirky avait désorienté les parents et les amis qui s'étaient jusqu'alors occupés de notre ravitaillement. La Croix-Rouge internationale qui se formait en était encore aux tâtonnements. Notre installation dans la nouvelle prison avait abouti à un tel désordre^ que, pendant plusieurs jours, les auteurs eux-mêmes de cette modification ignorèrent ce qu'ils avaient fait de nous. Toutes les fois qu'un captif était appelé au bureau, les gardiens affolés erraient de chambre en chambre, criant son nom, ou plutôt essayant de le crier, car, très souvent, ils le' déformaient et alors il survenait des quiproquos, les uns burlesques, les autres funèbres. Dans ce bouleversement, les vivres cessèrent totalement de nous arriver. Nous fûmes tous réduits à l'ordinaire de la prison, c'est-à-dire que dans chaque durée de vingt-quatre heures, nous absorbions trois • cents grammes de pain et deux soupes aux choux puisées au baquet communiste avec la cuiller (iebois. J'avais encore deux ou trois boîtes de conserves dont le contenu, ménagé jalousement et consommé en cachette, m'aida à calmer un peu les souffrances de la faim. Tous nous fûmes ainsi en proie à la plus e?:trôme privation. Trop faibles pour remuer, nous restions assis sur l'étroit coffre mobile qui chaque nuit servait de support au pied de notre couchette. Dès le point
du jour, cette couchette, simple rectangle de fer, tendu d'une toile à voile, était relevée verticalement par l'un de ses bouts et s'appliquait au mur. Le coflfre alors, de par le règlement, devait être placé exactement sous la charnière où le lit avait pivoté. Tout le jour nous étions là recroquevillés sur notre caisse de bois, basse et exiguë : en écoutant les grondements de notre estomac, nous devisions.
Ah, certes, nous étions bien plus malheureux que ne l'avaient été avant nous les criminels de droit commun incarcérés en ce lieu, sous l'ancien régime. Ceux-ci en effet, au bon vieux temps, recevaient trois livres de pain quotidiennement; de plus une portion de rata ou de légumes accompagnait leur soupe. En outre, il y avait alors dans la prison un petit magasin, une lavka^ où les détenus munis d'argent pouvaient aisément acheter toutes sortes de victuailles. Mais, en octobre 1919, la lavka, à cause de la disette, était constamment vide et notre portion administrative suffisait à peine à nous laisser la force de respirer. Nous étions des animaux entassés, des bêtes abjectes, apeurées, affamées, ayant tout juste gardé assez de sentiments humains pour continuer à loucher vers la porte, au moindre bruit, parce que nous nous rappelions que nos maîtres pourraient * toujours décider d'abattre les uns ou les autres d'entre nous. Enfermez vingt-cinq humains dans un .espace de 50 mètres carrés et ne les nourrissez pendant quelque jours qu'avec des feuilles de choux, tuez-en quelques-uns, examinez ensuite les survivants, vous verrez qu'à ce régime de clapier vos sujets auront pris toutes les allures effacées de l'humble lapin.
Quatre jours après notre installation, des paniers de vivres envoyés du dehors parvinrent cependant à quelques membres du parti S. R. et ceux-là, sans vergogne, se mirent à manger à belles dents. Tous les autres prisonniers se taisaient et détournaient la tête pour ne pas trop souffrir do leur bonheur. Par un coup du sort, c'étaient préci-
sèment tous les hummes habitués, sous Tancien régime, à une existence de large bien-être et même d'opulence qui n'avaipnt encore rien pu recevoir, tandis que plusieurs des contempteurs du capital et de rudes prolétaires venaient d'être liavitaillés. Or, l'odeur des victuailles provoqua la narine du Starchi que nous avions déjà élu depuis notre arrivée et qui se trouvait lui aussi réduit à un jeûci^ déplorable. Ge c doyen » avait trente ans à peine. C'était un poli* ticien de province, phraseur intarissable qui avait réussi, en manœuvrant astucieusement, à obtenir nos votes et à se faire confier ce$ fonctions qui lui plaisaient parce qu'elles le dispensaient des corvées pénibles et répugnantes auxquelles nous étions soumis à tour de rôle. Le Starcki se leva et proféra ces mots :
« Camarades, je vous propose de discuter séance tenante l'importante question de la socialisation des vivres. La majorité d'entre vous ne sera-t-elle pas d'avis que toutes les denrées expédiées de la ville et pénétrant dans cette chambre devraient être mises en commun, conformément à un sain collectivisme? »
Un silence se fît. Personne ne parla. On n'entendait que le bruit des mâchoires des citoyen^ S. R. qui remuaient de plus en plus vite. Cependant, l'un de ceux-ci se leva à son tour et dit d'une voix douce :
€ Évidemment, chefs coUègups, l'idée de la socialisation des vivres nous est sympathique entre toutes puisqu'elle découle en droite ligne de nos principes politiques. Cependant, réfléchissons bien! Avons-nous l'intention d'attenter à la liberté de conscience? Savez-vous bien ce que c'est que la liberté de conscience, mes chersi collègues? Datis cette salle, nombre de nos camarades ne partagent pas nos idées, ajputa l'orateur en montrant le vieux colonel afifemé, les anciens propriétaires ruraux qui avaient le ventre creux et le grand avocat de Moscou que l'inanition rendait fou furieqx. Allons-nous obliger ces Messieurs à devenir socia-
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listes malgré eux? Non, camarades, non, et je Taffirme, cette discussion doit être ajournée. »
Là-dessus l'orateur se hâta de donner de furieux coups de mandibules. Nous votâmes, Tajournement fut prononcé et personne, comme Tavait dit l'orateur, ne voulut contpaiûdre les faméliques bourgeois à devenir socialistes malgré eux, en mastiqujpint une partie des provisions détenues par les citoyens du parti S. t\. Ceux-ci avaient sauvé la liberté de conscience et le contenu de leurs cabas.
Vers la fin du même jour, les bruits du corridor nous avertirent que plusieurs prisonniers étaient ensemble introduits dans une chambre voisiné de la nôtre. Bientôt nous allions apprendre leur histoire. Les bolcheviki, obsédés par cette ifiée que toutes sortes de complots $e formaient pour les renverser, avaient lancé beaucoup de policiers improvisée à la rejchercjie des conspirateurs. Ces détectives amateurs, qui avaient sans doute pris trop au sérieux les tragiques imbroglios des drames de cinémas, attribuaient aux contre-révolutionnaires les travestissements les plus romanesques. Quelques-uns d'entre, ces Sherlock-Holmes de pacotille eurent vent qu'une bande de gardes blancs et de suppôts de la bourgeoisie devaient tenir un conciliabule dans une certaine rue et que, pour mieux détourner les soupçons des citoyens, les scélérats, affiliés à cette subversive intrigue, feraient pciine de s'être réunie en un cortège de noce. Pendant une semaine les éclaireurs du Soviett firent bonpe garde, mais, à leur grand désappointement, ils n'aperçurent rien de suspect. Enfin, un jour, alors qu'ils commençaient à désespérer, une noce déboucha; aussitôt des gardes rouges» aposté^, la cernèrent. Aucun des noceurs n'échappa! Tous ceux qui prenaient part à cette festivité étaient, sans tambour ni trompptte, mçnés^n prison, malgré leurs dénégations opiniâtres, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Nos nouveaux voisins formaient tout l'élément môle de la noce, le marié.
son père et les garçons d'honneur se morfondaient tous ensemble. Car il s'agissait d'une vraie noce, une noce qui, dans le vermineux cachot de Boutirky, n'était pas du tout ù. la noce. Comment finit cet imbroglio, je ne l'ai jamais su, car le lendemain, ayant trouvé l'occasion de me faire affecter à une autre chambre commune où j'avais appris que je rencontrerais Guillonet quelques-uns de nos anciens codétenus de Tagannka, je m'empressai d'en profiter.
Dans la chambre du deuxième 'étage où j'avais été transféré vivaient l'adjudant français Guillon, le Roumain Storey, arrêté comme courrier diplomatique français, et une vingtaine d'officiers et de soldats polonais. Ce local, tout à fait identique à celui que je venais de quitter au troisième étage, était plus humide et plus malpropre encore, et ses habitants, comme les prisonniers dont je me séparais, souffraient abominablement de la faim. Un envoi unique de la Croix-Rouge internationale était parvenu aux étrangers dans certaines salles, mais d'autres salles n'avaient été gratifiées de quoi que ce fût. L'administration de Boutirky^n complet désarroi continuait à ignorer tout ce qui concernait ses nouveaux pensionnaires. Une rumeur nous avertit que différents paquets de nos vivres avaient été enlevés, au bureau de la prison, par des gardes rouges qui allaient partir pour le front. Il y eut une période de plusieurs journées, dans ce début d'octobre, où tous assis lamentablement contre le mur, dans le silence et dans l'angoisse, nous n'osions môme plus envisager l'idée que notre misère pourrait avoir un terme. La Mission militaire française, elle ' non plus, ne paraissait pas avoir encore découvert le moyen de nous soulager depuis que nous étions à Boutirky; d'ailleurs nous avions tout lieu de croire qu'elle était entièrement dissoute et qu'il ne laudrait plus compter sur
ses bienfaits. Cependant, il advint que des aliments envoyés à Guillon et à moi, par nos amis personnels, nous furent remis, tandis que, pour des raisons que nous ne connûmes jamais, les provisions de la Croix-Rouge internationale ne nous étaient point départies. Or, les Polonais, n'ayant pas d'attaches à Moscou, devaient compter seulement sur les bonnes œuvres de Tinstit^tion que je viens de nommer. Nous nous vîmes donc, Guillon et moi, secourus tandis que nos camarades dq détention autour de nous défaillaient. Cette épreuve fut, po^ur nous, tout aussi cruelle que nos souffrances précédentes. Nous n'avions d'autre alternative que de consommer nous-mêmes nos vivres et d'infliger ainsi à nos compagnons un supplice de Tantale, pu bien de les partager entre vingt-cinq, personnes, ce qui réduisait chaque portion à une bribe infinitésimale. Nous remîmes à différentes reprises, au groupe de nos vingttrois camarades, une petite boîte de maquereaux à l'huile. Mais de quelle manière la « commune » absorberait-elle ce supplément? Après des discussions prolongées, une majorité se forma pour l'immersion et le broyage dans les baquets de soupe aux choux du contenu total de la boîte, afin que chaque homme fût certain de recevoir sa juste part d'huile et de maquereau. Cet avis prévalut sur celui de la minorité qui préconisait très énergiquement le partage des maquereaux à l'aide d'un couteau pour que tout intéressé se vît attribuer un morceau égal au quart environ d'une petite sardine! Nos codétenus supportaient courageusement leur jeûne à peine interrompu par les feuilles de choux du Soviett et ils trouvaient en eux-mêmes assez de stoïcisme pour ne point nous demander de leur distribuer notre chétive pitance, mais ils ne pouvaient endurer avec la même résignation le manque de tabac. Aussitôt qu'ils s'apercevaient que quelques cigarettes nous étaient parvenues, ils nous suppliaient de leur en donner une. Tel affamé qui n'eût point voulu mendier une croûte de pain
lot EN PBISON SOUS LA TERRÉUÉ RUSSJ^.
s'humiliait pour obtenir de quoi tlr^ quelque^ bouil Certains sollicitaient de nous, comme une précieuse fstvi de leur conseryer jusqu'aux bouts de cigarettes que n< rejetions et, de ces détritus déposés dans un coin de jo naly ils se fabriquaient lin rouleau dont la fumée le» délt tait.
Mais bientôt, une grande conception humanitaire i sociale poussa dans la tête des réformateurs qui s^éiaiei attribué la direction de notre pHson. Cette idée, nous e avions déjà eu plusieurs fois connaissance à Tétat de yagut racontar, mais elle prit corps. Dorénavant, toutes les pro visions qui seraient apportées à Boutirky par des parents ou des amig de prisonniers, ou par des sociétés de bienfaisance, seraient mises en commun par Tadministratioti ellemême de rétablissemeiit et divisées également entre ^ous les captifs, quels qu'ils fussent, au nom des principes d'égalité et de fraternité. Ce projet, théoriquement, était soutenable et bien que j'eusse beaucoup plus à perdre qu'à gagner à l'adoption d'un semblable système, néanmoins j'avoue que cette innovation satisfit une vague asf»ration sentimentale vers la justice dont je serai délivré seulement quand je mourrai. Mais très vite, on eut la preuve, une fois de plus, que, acceptables en théorie, les idées coiiunbliistes trouvent justement leur pierre d'achoppement dans Tapplication pratique qu'on essaie d'en faire.
Dès la première e3:périence, tous les eoli^ saisis par la Directioti s^accumulèrent dans ses bureauic en un désordre irrémédiable et, ne sachant comment s'y prendre pour procéder au f^aetionnemeht de ces comestibles, les a^nts du Soviett réquisitionnèrent, en vue de ce, travail, des équipes de détenus de droit commun qui, aJQTamés, en dévorèrent sans plus attendre une bonne partie. La répartition ayant, finalement, dû ôtre remise au lendemain, les gardieds à leur tour, au cours de la nuit, consommèrent une autre quantité de ces aliments. U en fut qui, trop manipulés et
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coupés en fragments informes par des mains' inhabiles, se corrompirent et il ne parvint finalement à chacun des déténus qne des petits inorceaux d'un indéfinissable arlequin ! En même temps la nouvelle de cette socialisation des virrcHs a'étant répandue dans la ville y soulevait une grande indignation. Le plus souvent, c'était au prix des plus extraordinaires privations personnelles et d'efforts vraiment inouïs qu'une épouse, une jBllle, une sœhr ou un ami parvenait à réunir les quelques denrées nécessaires au i*avitaillement du prisonnier qui lui était cher. L'idée que ces provisions si péniblement amassées seraient distribuées également à tous les voleurs, à tous les assassins renfermés dans le pénitencier, révolta ceux qui s'étaieht imposé tant d'abnégation pour adoucir le sort lie ceux des captifs qu'ils aimaient. On vit des femmes d'ouvriers qui, apprenant à là porte de la maison d'arrêt où elles faisaient la queue la mise en force de ce régime communiste, s'exaspérèrent au point de piétiner et dé détruire l'humble ballot qu'elles avaieiit constitué avec tant de peine et après tant de sacrifices. Un mot d'ordre courut spontanément : tous ceux qui apportaient jusqu'alors des dons à la prison instituèrent Une espèce de grève et, du jour au lendemain, rien ne fut plus déposé aux soins de l'administration. Cependant, tandis que les réformateurs bolcheviki, d'une part, et nos amis de l'extérieur d'autre part procédaient à ces expériencea et à ces contire-expériences et tandis que la nature humaine réagissait contre les données théoriques du partage obligatoire, nous, les malheureux captifs, nous continuions à devoir nous contenter d'une ration de pain et de feuilles de choux à peine suffisante à l'alimentation d'un volatile de basse-cour. Oui Vraiment, je ne saurais m'émpêcher de le redire : dans notre étroit cageot, nous étions réduits à l'importance morale et physique des poules et des lapins sans guère plus de dignité ni de droits et redoutant le coup de couteau ou de matraque de nos c nourrisseurs ».
Depuis que les beaux jours avaient pris fin, un nouveau fléau s'était abattu sur nous. C'était la chronicité de la puanteur. Tant que le soleil avait brillé, en août et septembre, les fenêtres de notre vaste chambre de Tagannka maintenues largement ouvertes nous avaient procuré une aération suffisante en somme à combattre Falcalin relent des tinettes, les émanations implacables des latrines et la putridité des haleines et des sueurs. Mais dès octobre, avec les premiers frimas, nos camarades, les soldats polonais, très semblables en cela aux Russes, s'étaient mis à manifester un effroi incoercible dès qu'ils croyaient sentir un courant d'air. La mort de leur officier à Tagannka, ils l'attribuaient à un refroidissement et ils en demeuraient impressionnés. Frileusement blottis au pied de leur lit, ces aérophobes frissonnaient dès que nous essayions de renouveler l'atmosphère nauséabonde de notre case. Ils. formaient la presque totalité des habitants de cette chambre ; leur avis l'emportait. L'homme, cette bête méchante, est aussi une bête puante. Le communisme des mauvaises odeurs est celui qui soit le plus spontanément réalisable. Nous dûmes nous résigner à mariner dans la pestilence comme des morceaux de viande dans une saumure. Et dès que le soir tombait, les punaises en grands tourbillons commençaient à battre l'estrade sur les plafonds et sur les murs de ce lieu d'infection. Il en sortait de partout. Les toiles tendues sur lesquelles nous couchions étaient vivantes de ces parasites; une grande crevasse du mur près de la tête de mon lit était comme un cratère où bouillonnait une lave de vermine. C'était en vain que tout le jour nous flambions avec des torches de papier les cloisons et tout le matériel de couchage. Il fallait naus résoudre, nous qui ne mangions pas, à nous laisser manger par ces myriades d'insectes qui avaient vécu sur la chair des forçats.
Les hommes de corvée, un matin, au lieu d'un grand chaudron d'eau bouillante n'en rapportèrent qu'un petit
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pot. Mal entretenue, la conduite qui alimetitait la prison avait crevé. Aux lavabos, les robinets se tarirent. Pendant plusieurs jours nous vécûmes « à sec », sans nous lavet et presque sans boit*e, cernés, pitoyables bousiers, par Tinévitable engorgement, Tocclusion dés autres tuyôutages de la geôle.
Pendant que lés inéapabléS, dont nous étions les jouets, tâtonnaient et vociféraient, des ingénieurs, des architectes, de» contre-maîtres expérimentés se morfondaient au nombre dôë captifs. O destin, quand tu suscites une révolution, tu as sans douté tes desseins, et ils sont insondables; l'avenir est dans tes mains, c'est vrai, mais pourquoi donc procèdes* tu d'abord en submergeant toute raison sous la bétîse et l'excrément? Certaines chambrées, exaspérées par le manque d'eau, hurièreilt. Alors on nous envoya des gardes rouges qui, le fusil au poing, circulèrent dans les corridors. C'étaient, pour la plupart, des jeunes gens imberbes recrutés tout récemment, et dé force, dans Moscou. Ces adolescents s'informaient à voix basse de l'existence â laquelle il nous fallait nous souinettre ; ils regardaient notre grouillement etitre nos grilles : alors, plus effrayés que nous, ils se taisaient tout pensifs.
t Et dire, songeftisrje, par une nuit de fièvre, quand, éécfeuré parla fétidité des 'déjections et des souffles de mes contemporains, et aussi exaspéré par l'assaut irrésistible des bêtes intiombrâbles et indestructibles, je me retournais sur mon grabat, et dire que c'est dans le but de faire une humanité plus heureuse et plus belle que des fanatiques entassent des milliers d'êtres intelligents dans ces pourrissoirs! »
Nous avions entendu dire que deux Français, MM. Houl-. gâte et Perpignani, auxiliaires à des titres divers du consulat, avaient été amenés à Boutirky mais presque aussitôt relâchés; nous étions aussi avertis que dans une autre partie de la prison se trouvaient le capitaine Charpentier et
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le caporal Margouliès arrêtés à la fin de juillet entre Arkhangel et Vologda. Y avait-il d'autres de nos compatriotes dans la vaste geôle? Nous ignorions cela comme tout le reste. Nous vivions dans la stupeur, dans une demiléthargie entrecoupée d'accès de désespoir. Désormais, nous n'avions plus à nous faire d'illusions. Le personnel du Consulat de France et le général Lavergne avaient dû s'éloigner de Moscou. Nous étions seuls, livrés à nous-mêmes, coupés de tout et il devenait de plus en plus douteux qu'aucun secours pourrait nous parvenir avant bien longtemps. Un jour, vers le 10 octobre, le gardien apparut et, par la porte entrebâillée, il héla Guillon lui intimant de quitter aussitôt la salle avec toutes ses affaires. Quelle était sa destination? Nous n'en savions rien. Guillon me serra la main en hâte et partit. J'allais apprendre un peu plus tard qu'il avait^ été mis en liberté de même que Dubuis. Une heure environ après avoir dit adieu à mon compatriote, je fus appelé par le geôlier et je reçus l'ordre, moi aussi, de faire mes paquets et de sortir incontinent de la chambre. Les Polonais se pressaient autour de moi, me prodiguaient leurs félicitations et me donnaient même des commissions à faire en ville. Mais un pressentiment m'empêchait de me réjouir. Le garde-chiourne m'^itratna parmi de longs corridors, je franchis des escaliers et de§ grilles, j'arrivai dans une partie de la prison que je ne connaissais pas, je marchai encore ; une porte me fut ouverte et soudain je me trouvai seul non point dans la rue, mais reclus dans une étroite cellule dont les verrous se refermèrent lourdement derrière moi.