CHAPITRE VI
QUE me préparait-on? De la salle commune avec ses tumultes, ses cris, ses coudoiements, on m'avait fait silencieusement glisser jusqu'à la solitude d'un tombeau. Sinistre escamotage d'un homme! L'ordre de me placer au régime de l'isolement rigoureux, avait murmuré à mon oreille le gardien, était formel et il émanait directement de la Commission extraordinaire. Mais à cause de quoi? Dans quel but? Sans explication, sans même un prétexte, on me soumettait à la réclusion complète, c'est-à-dire à cette lente torture contre laquelle les révolutionnaires russes euxmêmes, au temps de l'ancien régime, n'avaient jamais cessé de protester en des termea pathétiques. Cela évidemment devait avoir un sens, mais lequel? A l'instant même où les autres détenus prisonniers français étaient élargis, on me confinait, moi, en cellule, voilà qui ne pouvait pas me paraître de bon augure. Je me laissai tomber sur mon grabat et j'y demeurai longtemps songeur sans manger et sans dormir; je-'passai la nuit ainsi, dans une méditation entrecoupée de somnolences. Quand vint le petit jour, un geôlier que, jusqu'alors, je n'avais pas entendu marcher, se traîna lentement vers ma porte et s'y arrêta ; le cliquetis d'un trousseau de clefs, agité machinalement par ses doigts, me révéla qu'il stationnait à deux ou trois mètres de moi, comme s'il voulait être prêt à me faire sortir au premier signal. Est-ce qu'il s'imaginait, ce rustre-là, qu'on m'avait mis tout seul dans ce cabanon afin de pouvoir m'en extraire
108 JB"^ PRISOiV SOUS LA TERREUR RUSSE,
commodément et sans esclandre aussitôt que Taurore poindrait? Combien de temps encore allait-il rester, là, immobile, aux aguets? J'écoutais, j'essayais d'interpréter tous les bruits du corridor et je tressaillais quand je croyais que des pas s'approchaient de ma loge. Mais, peu à peu, une grande rumeur emplissait la maison de détention; des appels, des exclamations retentissaient; des gens passaient en sifflotant et, à mesure que le grand jour s'épanouissait, je reprenais confiance et je me disais qu'après tout ma dernière heure n'était pas encore sonnée. Un soupirail grillé, à deux mètres aunlessus du sol, éclairait faiblement mon réduit. Grimpant sur nion ballot j'aperçus des cours intérieures où veillaient des sentinelles. Au lointain jaunissaient des futaies sous le vent d'automne.
Je redescendis. La^porle épaisse et toujours close de ma cellule montrait en sa partie médiane une sorte d'étroit guichet fermé par un vantail de bois. Un grincement m'avertit que quelqu'un, àU dehors, faisait jouer Un pêne et alors le vantail s'abattit tout à coup, extérieurement, formant, à anglô droit, une sorte de tablette. Et presque aussitôt, par le guichet ainsi ouvert, quelqu'un me cria Kipiatokl (esiXL bouillante!)^ mais avec une intonation si cocasse que, machinalement, je me penchai pour découvrir rhomme qui avait prononcé ce mot. Et alors, ébahi, j^ distinguai, dans le corridor, quatre marins anglais qui transportaient un énorme chaudron de cuivre d'où s'élevait de la vapeur. Des marins anglais! Comment cela? Des marins anglais! Leur aspect me causait uh soulagement inexprimable*} il- me semblait, à moi, vieux Boulonnais^/que la terre natale venait soudainement de se rapprocher de moi^ et une vision instantanée me montra les flots verts du Pas de Calais, les criques et les sables d'Equihen, les grands paquebots gris^ les chalutiers trapus, les lougrcë aux voiles brunes, les joyeux rayons du soleil sur l'indépendatice folle de la vague et de l'écume, sur l'éternelle majesté du flux et
du reflux. la mer! la mefl Revoir la merl De nouveau, j'étais en pays de connaissance et, tout au moins, on M pourrait pas venir meiaire un mauvais parti quelque jour, sans que cela se sût, sans qu'il y eût des témoins! Mais estrce que je ne me trompais pas? Des marins anglais? Pourquoi eussent-ils donc vécu dans la prison de Boutirky? % Halloo Jack! How are you? criai-je en appliquant mon visage à Touverture de mon guichet. C'étaient bien là des enfants d'Albion qui, tout comme s'ils eussent été des pri- Ronniers russes, se soumettaient à leur tour à la corvée. Ils me contèrent qu'ils étaient tombés dans une embuscade, à la fin de juillet, dans les parages d'Arkbangel, alors que, débarqués d'une chaloupe, ils observaient le jrivage. Ils étaient là six homimes et un officier : le capitaine Mac Brid^. Eux, les matelots, habitaient deuK cellules en face de la mienne. Leur officier en occupait une autre,' non loin de là. Ab, mais alors, il y aura tout de même moyen de vivre ici, songeai-je. Mais je n'allais pas tardera me convaincre qu'il y a toutes sortes de manières d' t être en prison >. On peut se trouver fort près de certains autres détenus et être obligé de supporter un régime extrêmement différent du leur. Vers dix heures du matin, les gardiens crièrent dans le corridor : Nd, progoullkou (A la promenade!) Il y eut des bruits de portes qui s'ouvraient, des piétinements nombreux et des lambeaux de conversation me parvinrent; j'entendis une foule s'éloigner. Puis plus rien! Ah! mais est-ce qu'on m'oubliait? Mais oui! Une demiheure plus tard mes voisins revinrent. Dans une grande rumeur sourde et confuse il y eut encore une fois des paroles hachées, des phrases entrecoupées, les pas d'une bande d'hommes, puis le claquement des portes qu'on refermait et le grincement des verrous. Ma foi oui, on m'a oublié. C'est drôle! Mais quelqu'un vint faire jouer ma serrure; un geôlier se montra et me dit, à moi aussi ; Na progoullkou! Je vis dans le corridor que j'étais seul. Le gardien
i 10 ES PRrsoy sous la terreur russe.
que je questionnai me répondit : c Voyez donc ce qu'il y a d'écrit sur votre porte : Strogaïa adinotchka. Gela veut dire que vous devez vivre dans la solitude, ne parler à personne et aller seul à la promenade. Que voulez-vous! Votre cas est sans doute mauvais! On vous en veut! Ah çà, c'est clair, on vous en veut ! »
En effet, j'arrivai dans nne cour entourée de tous côtés par de lugubres bâtiments de briques rouges où se découpaient de longues files de fenêtres grillées. Pendant vingt minutes je marchai automatiquement sur un cercle de ciment. Personne autour de moi. Au centre d'une prison où vivaient des milliers d'hommes, on avait institué, momentanément, à mon usage, un désert. Seul le geôlier, dans un coin, m'attendait. Il fit un geste et nous remontâmes. La porte de ma cellule se rabattit sur moi avec un bruit de gonds et de pônes. Et je me retrouvai dans mon compartiment formé de quatre murs blanchis à la chaux. Je commençais à me former une idée de ce qu'allait être mon existence. Alors que la plupart des autres prisonniers vivaient dans les cellules par petites communautés de deux ou trois personnes, et que les distributions de vivres, le nettoyage, le service de la bibliothèque ou le travail à l'atelier leur fournissaient constamment des prétextes à réclamer l'ouverture de leur porte et à circuler dans les divers quartiers de la prison, |e devrais rester, moi, tout le jour, comme un ours enfermé dans sa fosse et sans contact avec aucun humain. Ma distraction unique serait, dans chaque laps de 24 heures, d'arpenter seul, pendant 20 minutes, le trottoir d'une cour vide. Encore une fois, pourquoi m'infligeait-on cela, à moi plutôt qu'à un autre, sans explication, sans accusation, sans prétexte, sans fixation préalable d'un terme, sans jugement? Quelqu'un évidemment avait fait donner cet ordre dont j'étais la victime ; quelqu'un avait désigné mon nom, mais, ce quelqu'un, qui donc était-il et que préméditait-il? Pour si pénible que soit ce régime du
EN CELLULE DE RIGUEUR, A BOUTIRKY. lll
secret on s'y résignerait cependant pendant un certain temps, et on le supporterait si Ton savait du moins à cause de quoi il vous a été appliaué et quand il prendra fin. Mais se trouver ainsi séquestré, subir un traitement d'exception sans entrevoir le moment où Ton pourra tenter quelque chose pour sa propre défense, il y a là vraiment de quoi faire vaciller une intelligence. Quand rendu à la vie normale on évoque, par la suite, ces instants de malheur, on constate avec étonnement qu'après tout, ils ont tenu peu de place, occupé peu de durée dans la totalité d'une. existence. Si je veux en concevoir une idée adéquate aujourd'hui, il faut déjà que je m'impose un effort pour me représenter cette époque où je ne comptais pas les mois ou les semaines ni même les journées, mais les heures, et où, dominé par une perpétuelle obsession, incapable d'aucun effort intellectuel, je demeurais assis sur mon grabat et prostré dans un interminable songe. Car, que faire en un gîte à moins que l'on ne songe? Et à quoi songe-t-on quand on est devenu l'esclave d'une horde à laquelle un événement soudain, un revers, une discussion soulevée tout à coup, une crise imprévue peuvent inspirer de'sangtkntes frénésies? Le grand réconfort d'un prisonnier c'est de se trouver au contact d'un certain nombre de ses congénères parmi lesquels il pérore, plastronne, gouaille, persifle, brocarde. Il se crée, dans cette intimité, comme une atmosphère de bravoure collective et de bonne humeur qui soutient chaque individu et l'empêche de retomber à sa hantise. Mais le solitaire, dans son cachot, ne peut que penser à soi-même, ipéditer, et s'il parvient quelquefois à se procurer quelque consolation, c'est précisément en abandonnant toute énergie, toute volonté de puissance et d'action; c'est en voulant mépriser tout ce qui fait la joie de vivre; en se représentant la précarité des affaires humaines, la puérilité de nos plus belles combinaisons, la vanité de nos ambitions et de nos rêves, l'impossibilité
du bonheur, le perpétuel écoulemeat, rincessapte méta^ morphose de tout ce qui nous entoure et de tput ce qui nous forme et qui doit fatalement se perdre dans l'implacable éternité de la nature. Se consoler? Oui, mais par rabêtissement, par le renoncement! Se consoler? Oui, mais en se répétant, à chaque instant,, comme Tanachorète : Frère, il faut mourir.
Pendant quelques jours une tolérance, ou plus probablement une négligence de mes gardiens, me permit, le matin et le soir, de sortir de mon alvéole pqiir me rendre au lavabo. Là du moins, pendant sept ou huit minutes, j'avais ce répit de me sentir mêlé à un certain nombre de prison* niers. Nous prolongions autant que nous le pouvions nos séjours dans ce lieu qui n'avait pourtant rien de paradisiaque, mais où cependant des conversations rapides étaient possibles en dépit des vociférations des geôliers et des obliques regards des espions embusqués partout. J'avais ou la joie de retrouver parmi les pensionnaires de mon étage les deux éminents Tchèques, MM. Tchermak et Maxa ; ils habitaient ensemble une cellule peu éloignée de la mienne. La misérable condition à laquelle ils me voyaient réduit les attristait. Maintes fois ils s'efforcèrent d'imaginer quelque subterfuge pour obtenir qu'un compagnon me fût donné et que mon régime devînt purement et simplement celui de la plupart des prisonniers. Mais qui donc eût osé transgresser les ordres de la Commission extraordinaire à une époque où ses agents et ses mouchards circulaient à chaque instant dans la prison? En tout cas, MM. Tchern[iak et Maxa, que certaines fonctions amenaient souvent à quitter leur chambre, ne manquaient pas, lorsqu'ils remarquaient que le guichet de ma porte était ouvert, de venir, à la dérobée, échanger quelques mots avec moi ; leur sollicitude me fut un grand réconfort.
Il est de ces sujets que leur trivialité- proscrit et il est convenu qu'un écrivain soucieux des convenances doit les
EN V^liLUL^ DE f^IGUEUn, A nOUTIBKY. 113
écarter, Mais, pour se soumettre à cetta étiquette faui'il aller jusqu'à supprimer dans un tablQdu la couleur qi|i doit y dominer si l'on tient à ce qu'il soit une représentation exacte de la réalité? Si je dépeins la mer, force m'est de dessiner des flots, Si je n'accorde pas, dans ces souvenirs, une très grande place WK lavabos de Boutirky, je modifierai par cela rpôme Tune ^es plus fortes impressions que ma captivité m'a laissées, et ainsi je fausserai une descrip* tion dont la sincérité devrait faire le principal mérite. Et, quand j'emploie la dénomination euphémique de lavabo, vous entendez bien que j'applique à un tout le nom de l'uire de ses parties.
J'ai déjà dépeint, dans le récit de mon séjour à Tagannka, l'horreur des < commodités » de cette geôle. Ma destinée à Boutirky allait être de devoir trouver fort aimable un semblable endroit et de m'y plaire comme en un lieu d'asile parce qu'aucun mal n'est comparable à une perpé> tuelle solitude et que le désir d'apprendre quelque nouvelle l'emportait de beaucoup en moi sur des dégoûts depuis longtemps émoussés. Maintes fois, certes, je me demandai en quoi il importait à l'harmonie du monde futur que, pour échapper pendant une seconde à la tristesse d'une oubliette, je n'eusse d'autre ressource que de me dissimuler dans une latrine. Celle-ci d'ailleurs n'attendait pas qu'on allât ver» elle; elle s'imposait à la prison entière, elle la tyrannisait de ses souffles; elle l'opprimait, la possédait, la saturait, l'imprégnait, s'assimilait à elle et devenaij. sa caractéristique, comme le sel est la caractéristique de l'eau de mer. Un jour, le Kamendante bolchevik de la prison s'avisa qu'il lui convenait de marquer son administration par une grande réforme ; il décida d'entreprendre la réfec-? tion des installations « hygiéniques » de Boutirky. Il y a, dans ce pénitencier, trois étages de cellules et chaque étage est n^uni de lavabos. Un ingénieur du bon vieux temps, un esprit rétrogade eût, sans aucun doute, opéré par étapes et
laissé subsister au moins l'un de ces trois locaux en attendant que les deux autres fussent remis à neuf. Ainsi, pen— dant la période de transformation, les habitants de la totalité des cellules eussent pu se servir de celle des organisations sanitaires demeurée momentanément intacte. Mais le Kamendante, fidèle à la méthode de réalisation immédiate et intégrale préconisée par le Soviett, fit d'un seul coup démolir l'ensemble de ces agencements spéciaux. Il fit arracher les carrelages, enlever les tuyautages, démonter les siphons et conduites et instantanément tout parut avoir été ravagé par un cataclysme. Des chutes d'eau, des cascades, des infiltrations, des suintements se produisirent d'un étage à l'autre, emplissant tout d'un relent méphitique. Cependant, il 's'avérait, dès le premier jour, que le fonctionnement d'un semblable organisme était, dans une prison surpeuplée, absolument indispensable. Le Kamendante y avait pensé trop tard et il trancha la question en la dédaignant. Il fut un temps de leur captivité où les hauts politiciens, les dignitaires de l'église, les professeurs, les savants, les banquiers, les anciens propriétaires détenus à Boutirky se virent astreints à une manutention, à une manipulation, à un charroi qui les mettaient au-dessous de l'homme des bois, car celui-ci, par cette raison môme qu'il est dans les bois, n'a pas besoin d'y songer.
Environ douze jours s'étaient écoulés depuis que j'étais isolé dans ma cellule, douze jours pendant lesquels je n'avais pas cessé une seule minute de faire des conjectures quant aux causes du traitement qui m'était infligé. Pourquoi étais-je le seul étranger mis au secret ? A quel moment aurais-je le mot de cette énigme? J'étais plongé dans mon interminable méditation quand j'entendis dans le corridor quelques mots prononcés en français. Des portes s'ouvrirent et se refermèrent; je devinai que de nouveaux détenus étaient écroués et que parmi eux il devait y avoir au moins un de mes compatriotes. Le soir même, les distributeurs de
soupe m'informaient à travers mon guichet que, jugte en face de moi, avait été enfermé un consul honoraire français amené de Tsaritsine, M. Charbaut, e^ que, immédiatement à côté de moi, un consul américain, venu également de Tsaritsine, avait pris place. Dès le lendemain, j'eus le plaisir de rencontrer ces Messieurs au lavabo et j'appris avec une indicible joie qu'ils étaient, tout comme moi, soumis au régime de l'isolement de rigueur. Hé bien! oui, je veux être franc, et confesser à quel lâcjjje égoYsme la souffrance peut réduire un homme. Je ne déplorai pas du tout le sort des deux" < nouveaux » ; je me félicitai au contraire qu'ils fussent logés à la même enseigne que moi. J'éprouvai un soulagement à me dire que mon cas ne constituait plus une exception et que, par conséquent, rien n'indiquait que je fusse particulièrement menacé.
Les deux consuls étaient d'ailleurs des hommes charmants et je respirais plus librement chaque fois que, trompant la vigilance des gardes, j'avais pu m'entretenir pendant quelques secondes avec eux. C'était encore la période où les geôliers négligeaient d'appliquer à la lettre le règlement en ce qui nous concernait. Deux foi« ils ouvrirent nos portes comme celles des autres détenus au moment du service religieux, et nous ne pûmes nous empêcher de rire, nous les dangereux suspects tenus à l'état d' < isolement absolu >, quand nous nous trouvâmes ensemble à l'église, mêlés à la masse des prisonniers des autres cellules. Mais nous ne rîmes pa& lorsque nous pénétrâmes pour la seconde fois dans ce lieu de prières. De douloureux sanglots, des lamentations, des cris y retentissaient et nous vîmes prosternés devant une icône tout un groupe enchevêtré de femmes et d'enfants, comme des familles de naufragés au pied d'un crucifix. Évidemment quelque affreux drame s'était encore déroulé. Des prisonniers russes nous expliquèrent ce qu'il avait été. Sous nos yeux gémissaient les veuves et la progéniture de huit gardiens qui, le même
jour, avaient été fusillés parce qu'ils avaient été surpris» transportant en ville la correspondance de eertaitis détenus. Comme les geôliers mis à mort avalent eu leur logement dans la prison, leurs femmes et leurs enfants, ati comble de TafQiction, s'étaient réfugiés dans le sanctuaire. Le service commença cependant que bien des paupières se mouillaient devant cette scène de désolation. La présence, parmi les détenus, d'un grand nombre d'ecclésiastiques qui chantaient en chœur, donnait à la messe une rare solennité, et, plus d'une fois, le désespoir de ceux qui portaient le deuil des suppliciés môla ses invocations, ses clameurs à l'harmonie des hymnep liturgiques. Ainsi toujours la mort planait autour de nous, elle nous frôlait et il nous était impossible de jouir d'un instant de détente sans que nous sentissions le vent de son aile.
Remonté dans ma case, je songeai [pendant de longues heures à la saignante, à la hurlante souffrance de ces tout petits. La nuit était venue; toutes les portes des cellules étaient Jermées. On n'entendait que le pas des gardeschiourme sur le ciment du corridor. Soudain, dans la cour une harmonie s'éleva, très douce, et je reconnus qu'elle était faite de voix féminines. Toute une foule de femmes avait entonné des chansons populaires russes. Je me hissai jusqu'à mon soupirail et je vis, à plusieurs autres fenêtres, des détenus silencieux et absorbés qui, eux aussi, essayaient de se pencher v^rs le lieu d'où partaient ces miisiques. Mais d'où exactement partaient-elles? Cela, dans mon esprit, demeurait indéterminé et mystérieux. El dire que*, deux ou trois ans auparavant, certains de ces reclus, que j'apercevais courbés-derrière leurs barreaux, avaient peutêtre rencontré dans les salons, sous le feu des lustres, quel» ques-unes des recluses qui chantaient dans la salle commune des prisonnières politiques? Et dire que, dans cette chambrée des dames, s'étiolaient sans doute de la jeunesse, de la beauté, de l'intelligence subtile! quel sinistre lieu
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de rendez-vous pour rancîenne élite intellectuelle russe que la vieille geôle à forçats. Et comme ces accents mélancoliques, dans le silence de la nuit, éveillent de poignants échos dans mon cœur !
Vers le 15 octobre, mon voisin, le jeune consul des États- Unis, fut subitement mis en liberté, et il reçut aussi Tautorisation de franchir la frontière. Il avait été capturé à Tsaritsine exactement pour les mêmes motifs que Charbautj mais Fun était Français et l'autre était Américain. Le Français fut conservé sous les verrous tandis que le Yankee retournait dans son pays. Ainsi donc, et encore une foi«, les bolcheviki usaient de. ménagements à l'égard de la grande République qu'ils croyaient être moins disposée que les autres alliés à une intervention en Russie. Un seul sujet américain demeurait prisonnier des bolcheviki, c'était Kolomatiano, impliqué dans l'affaire Lockhart, mais je ne l'avais pas encore vu.
Sans doute, les quelques licences que nous avions tout d'abord prises, Charbaut et moi, à l'endroit du règlement et les adoucissements que nous avions trouvés dans de furtivcs sorties avaient offusqué les mouchards des réformateurs. Vers le 18 octobre, il nous fut intimé, au hom des inquisiteurs de la Commission extraordinaire, que nous ne quitterions jamais pluà notre cellule, sauf pour notre promenade solitaire de vingt minutes pendant chaque journée. Nous ne serions môme plus admis à nous rendre, le matin et le soir, pendant quelques minutes au lavabo, et il nous fut expliqué que nous aurions à nous accommoder, pour tous les détails de notre toilette, des primitifs accessoires que contenait notre case. Afin qu'aucun prétexte ne nous pei'mît de nous absenter de notre cabanon, un détenu de droit commun fut affecté au soin de venir chercher, une fois par jour, et de nous rapporter ces ustensiles. En môme temps, les geôliers reçurent l'ordre de veiller h ce qiie le guichet de notre, porte fût constamment fermé et d'empô-
118 EN PRISON SOUlS LÀ TEBREUR RUSSE,
cher qu'aucun des prisonniers qui circulaient dans le coii— loir ne vînt échanger quelques paroles avec nous. Il est probable môme que, dans un but d'intimidation, certaines allusions et certaines menaces furent faites et que, pour me priver de la plus petite distraction, on me représenta comme un personnage particulièrement compromettant et dangereux. Toujours est-il que, à partir de ce jour-là, bon nombre de prisonniers russes qui, auparavant, risquaient de me dire en passant quelques mots, évitèrent soigneusement de s'approcher de mon huis. Môme les matelots anglais, dont le bavardage m'avait bien des fois soutenu, parurent redouter de se solidariser davantage avec un individu aussi jnal noté que je semblais l'être, et, détournant les yeux, ils se faufilaient rapidement devant ma bauge, jugeant prudent de ne point me voir.
Si un être compatissant bravait cette proscription, quelque sbire aposté accourait pour le chasser et l'invectiver. On ne peut s'imaginer à quel point se surexcite la sensibilité d'un homme soumis à un pareil régime. A force d'observer, j'avais fini par m'apercevoir que le ressort de la serrure qui maintenait relevée la tablette de mon guichet était usé. Il suffisait d'un choc porté en un certain endroit, et suivant un certain angle, pour amener une sorte de déclenchement à la suite de quoi le vantail s'abattait et découvrait la petite baie. Cet infime rectangle, haut peut-être de 25 centimètres et large de 20, c'était mon unique moyen de communication avec la vie, c'était mon belvédère d'où, après m'être mis à genoux sur le ciment, je scrutais constamment, comme si j'y eusse vu un lied de délices, le corridor de la geôle. Dans ce sombre passage, il y avait des humains qui allaient et venaient; des détenus balayaient, frottaient des rampes d'escalier, d'autres portaient des marmites et s'acquittaient de corvées quotidiennes. Ah! les heureuses gens! Ah! le bonheur qu'ils avaient de n'être point, comme moi, emboîtés dans une
toute petite prison à l*intérieur de la grande prison, et de pouvoir sortir au moins quelquefois de leur cellule. Je m'ingéniais à savoir bien ouvrir mon guichet, le refermant dès que je croyais entendre s'approcher un geôlier, et puis le rouvrant et restant là aux aguets, pendant des heures, le visage collé à l'encad'rement de bois, épiant les mouvements de tous ceux qui se montraient, cherchant à surprendre les conversations et espérant toujours découvrir quelque nouvelle. C'est en vain que j'essaierais de faire comprendre à des personnes qui n'ont pas vécu en prison l'importance que peut avoir, pour un reclus, la mobilité possible ou, au contraire, la fixité implacable du guichet pratiqué dans sa porte. Sa dimension pourtant est si infime que la tête d'un homme n'y passe que très difficilement. Mais si ce pertuis est béant, ou du moins si son volet peut être de temps en temps entre-bâillé, alors le regard y circule et, par ce regard, le captif se sent encore vaguement rattaché à l'existence. Si, au contraire, il est maintenu clos, il mure un homme hors du monde, comme le couvercle d'un cercueil retombé sur un cadavre.
Deux fois par jour, je voyais la masse des autres prisonniers se rendre au lavabo et ils me paraissaient, à cause de cette courte excursion, jouir d'une félicité presque équivalente à l'usage d'une entière liberté. Mes compatriotes, le capitaine Charpentier et le caporal Margouliès étaient, à mon sens, les plus fortunés des hommes : ils résidaient ensemble, ils se mêlaient aux autres prisonniers, ils descendaient trois fois par semaine au bureau pour y recevoir les vivres destinés aux Français; enfin, le matin, je les guettais quand ils se dirigeaient, avec toute \ine équipe, vers l'atelier de la prison où ils fabriquaient des boîtes et toutes sortes de menus objets. Pourquoi donc Charbaut et moi ne partagions-nous pas le destin de ces heureux mortels ? Car il nous semblait qu'on était un heureux quand on avait la latitude de se mouvoir dans l'enceinte de la prison.
Quiconque bénéficiait d'un tel avantage avait, nous figurions-nous, peu de choses à désirer. Ce furent des journées d'accablenaent, des journées d'un ennui lancinant qui abolissait en moi toute volonté. Les heures s'écoulaient lentes, oh ! affreusement lentes et monotones dans mon tombeau. J'étais quelquefois pris de la peur de me sentir soudainement en proie à quelque irrésistible accès de furéuf et de ne pouvoir m'empôcher de me ruer à coups de poings, à coups de pied, à coups de tête, q^and cela serait possible, sur Fun des sauvages qui me gardaient confiné dans ce cachot. Oh ! broyer Tun de ces abrutis ! Mais après? Et puis, quoi t Les vrais coupables n'étaient pas les malheureux gardiens de la prison, sortes de gendarmes esclaves eux-mêmes d'une consigne et qui faisaient leur triste métier pour manger. Les vrais coupables étaient les haineux scélérats qui dirigeaient la Commission extraordinaire, et ceux-là on ne les voyait pas. Oh I depuis le réveil, alors que l'aurore n'avait pas encore paru, jusqu'à la nuit suivante, quelles longues heures abominablement semblables les unes aux autres dane le silence, dans le perpétuel rêve, dans la hantise accablante ! Aht comme c'est long un jour^ comme c'est long une semaine quand, sans interruption, il faut rester eh face de soi-même et, toujours aussi impuissant à démêler les mêmes énigmes, continuer un interminable soliloque.
Dans les quelques tnètres carrés d'où je ne sortais plus, je ne cessais de m'efforcer de me tenir, malgré tout, en contact avec le monde extérieur. Si j'entendais une rumeur dans la cour, je me précipitais automatiquement vers le soupirail ; je me haussais pour apercevoir quelque groupe de prisonniers en promenade. Si uti bruit me parvenait du corridor, je courais à mon guichet et je Tentr'ouvrais avec précaution. C'était, perpétuellement, le va-et-vient machinal de l'animal tenu enfermé et qui court d'un angle à un autre de sa cage, sans savoir ppurquoi. Si je n'avais point reçu chaque jour les gasettes de Moscou et si je n'avais point
disposé d'un certain nombre de livres français, anglais et russes, les uns obtenus de la bibliothèque de la prison, les autres envoyés peu à peu de la ville par Mlle Carlier, évidemment j'eusse frôlé de très près Taliénation mentale. Je me rappelle avoir relu, pêle-mêle, la Nouvelle Héloïse^ le Théâtre de Racine, Rabelais, des contes d'Edgar Poë et de Maupassant, les Mémoires de l'infatigable Casanova, la Guerre et la Paix de Tolstoï et les Frères Karamazoff de Dostoievsky. Je consacrais mes soirées à réapprendre ma grammaire allemande et je tirai beaucoup de divertissement d'une Iphigénie de Gœlhe, dont on m'avait fait parvenir le texte original avec sa traduction juxtalinéaire en langue russe. Les journaux russes, je les lisais attentivement de la première ligne jusqu'à la dernière ligne; les communiqués français et allemands me montraient chaque jour davantage plus irrémédiable l'effondrement des Empires du Centre, et c'était la suprême consolation, la magnifique compensation de nos malheurs, à nous chétifs, isolés chez les barbares blancs.
Mais toujours, invinciblement, lâchement, nous étions ramenés à nous-mêmes et obsédés par l'idée de prévoir le terme de notre captivité. Nous interprétions à ce point de vue spécial toutes les nouvelles, non seulement de la Russie, mais de l'Europe. Nous attachions de la signification aux moindres détails, nous jugions symptoma tiques et révélateurs des petits faits dont l'avenir j^allait démontrer l'inanité. A l'aide de billets que faisaient circuler entre nous les porteurs de soupe, nous commentions, Charbaut et moi, tous les détails de la politique mondiale. Dans notre désœuvrement, nous en tirions des déductions dont, invariablement, nous croyions n'avoir qu'à nous féliciter. Comme nous prenions toujours nos désirs pour des réalités, tout, en définitive, nous paraissait annoncer qu*à bref délai des événements, qui amèneraient notre libération, ne sauraient tarder à se produire. Telle était du moins l'atlitude
Ludovic Naudeau. 9
d'optimisme que nous choisissions, les uns vis-à-vis des autres. Mais quand je songeais, d'.une manière positive, aux réalités de notre situation, je ne voyais point que nous pussions avoir avant longtemps grand'chose à espérer. Aux quatre points cardinaux, les forces qui eussent dû se proposer comme objectif de délivi'er Moscou se trouvaient encore à des distances énormes de cette ville. Aucune de ces forces, d'après ce qu'on en connaissait, n'était d'ailleurs assez importante pour venir facilement à bout de ces armées rouges, dont M. Maxa (qui avait reçu diverses communications secrètes des Tchéco-Slovaques de Sibérie) affirmait qu'il serait absurde de trop les mésestimer. Nous avions beau essayer de nous leurrer, notre- relaxation, si elle avait lieu, serait le résultat de négociations et non d'un coup de force. Nous sortirions de prison si le principe d'un échange de prisonniers français et russes était non seulement admis, mais en voie de réalisation. Or, y songeait-on à Paris l Acquiesçait-on à cette idée ? Nous n'en savions rien et nous ne pouvions pas juger si, dans le cas où la France se résoudrait à ce troc, les bolcheviki mettraient beaucoup d'empressement à le rendre possible.
Pensait-on encore à nous, quelquefois, dans cette France enivrée, à si juste titre, par sa grandiose victoire et qui allait avoir encore tant de colossaux problèmes à résoudre? Tel était l'objet de ma perplexité quand, chaque jour, je marchais à longues enjambées, pendant vingt minutes, dans la cour déserte. M'évader? Oui, mais je n'étais entouré que d'immenses blocs de maçonnerie et de murailles hautes comme quatre ou cinq hommes superposés. Des grilles qui eussent arrêté un troupeau de lions, des portes massives et bardées de fer étaient gardées par des sentinelles aripées ! Et dire pourtant que, de cette cour, je percevais nettement, quand je cessais de déambuler, le bruissement et les sonneries des tramways sur une grande voie qui devait se trouver toute proche ! Être si près du
monde el en être si loin ! Il faut peu de chose pour transformer le sort d'un être ! Quelques pierres verticales ! Quelques fers entre-croisés ! Quelgues individus stupides ! Dans un angle de la cour étroite où je me promenais, une petite porte, s'ouvrant dans les murs vétustés, donnait accès à un antique rempart à créneaux et à une grosse tour de briques où l'on prétendait qu'avait été enfermé, en 1775, juste avant sa décapitation, l'imposteur et le massacreur Emelian Pougatchev qui, en essayant de se faire passer pour le tsar Pierre III, avait ravagé une partie de la Russie. Une sorte de prédécesseur de Lénine, en définitive, ce Pougatchev, qui faisait pendre les barines, donnait les terres aux paysans et voulait habiter le Kremlin ! L'idée que ce vieil édifice était encore là debout, tout comme avaient dû le voir, trente-sept ans seulement après l'exécution de Pougatchev, les grognards de Napoléon, cette idée m'absorbait, m'amenait à des rapprochements insolites. C'est égal, songeais-je, s'il pouvait renaître et m'apercevoir ce Félix Faure, à la suite duquel je suis venu pour la première fois en Russie, en 1897, il se dirait, en me voyant tout seul dans cette cour de prison, que c'est là un singulier aboutissement de Talliance qui fii souffler tant de fois à nos orchestres le Uoje Tsaria Kranil Ah! si, par miracle, se reproduisait aujourd'hui quelque nouvelle retraite de la Grande Armée et qu'on en connût d'avance les immenses périls, comme ' je m'y joindrais pourtant avec enthousiasme et comme je partirais avec elle, à travers les hautes neiges, plutôt que de demeurer une seule heure de plus dans mon oubliette! Quelquefois aussi, observant au ciel la coursé des nuages, je me prenais à rôveV de quelque aéroplane qui descendrait dans la cour, puis m'enlèverait. Oh! avec n'importe quel pilote, avec un fou, un enfant môme, m'en voler, partir! C'est surtout d'après ce souvenir très précis que je parviens aujourd'hui à jauger la somme de tout ce que j'ai souffert, ear Je sais fort bien que, pour tenter de m'enfuir, les plus
extraordinaires risques m'eussent alors paru insignifiants.
Pendant Tun des derniers jours du mois d'octobre, alors que je rêvais dans ma cellule, j'entendis qu'on faisait jouer la serrure de ma porte. Cinq ou six personnes se montrèrent subitement et je reconnus avec soulagement de$ physionomies occidentales. Ces nouveaux venus avaient des allures d'êtres oultivés et normaux qui rassuraient. C'étaient des membres de la Légation danoise : ils venaient comme représentants de la Croix-Rouge internationale constater de visu l'état des otages étrangers. Je les priai de considérer la situation lamentable dans laquelle je croupissais et je leur demandai de s'efforcer d'obtenir que je fusse traité comme les autres prisonniers et non plus soumis au régime de l'isolement de rigueur. C'est alors que je vis, mêlé aux agents danois^ un homme de taille moyenne, replet, blond avec une barbiche au menton et des yeux d'un bleu faïence dans lesquels il y avait une expression de sournoiserie et de cruauté. Je reconnus le camarade Antonofî qui dirigeait la visite des membres de la Croix-Rouge. Ce personnage bolchevik, rendu célèbre par les divers commandements de 'armée rouge qu'il avait exercés, était l'un des piliers de la Commission extraordinaire. Il avait cru devoir, pour accompagner les membres de la Légation danoise, s'affubler d'un costume tout à fait bourgeois. Une jaquette noire très cossue et une riche épingle de cravate l'assimilaient à un sous-préfet qui aurait fait un beau mariage. Aussitôt que je le vis, je l'interpellai en russe, lui exposant combien il était inhumain de me tenir ainsi au secret. Il joua la surprise, la désapprobation même et partit en affirmant qu'il allait s'informer de mon cas. Il revint quelques minutes après, disant, d'un ton flûte et très" conciliateur, à mes visiteurs :
« Do dopross! Do dopross! ^ « Jusqu'à l'interrogatoire! ». J'objectai en vam au terrible Antonoff qu'un séjour de deux mois dans diverses chambres communes, antérieurement à
ma mise en cellule, m'avait permis d'avoir des conversations avec une foule de personnes, et que dès lors il était illogique et inexplicable qu'on prît d'aussi sévères précautions à mon endroit. Antonoffse contenta de susurrer : « Do dopross! Do dopross! » Mais quand aurait lieu ce dopross? Antonoff n'en savait rien et il est probable que personne n'en sût jamais davantage. Je fis remarquer à Antonoff que j'avais été subitement arrêté alors que l'autorisation de faire reparaître mon journal m'avait été renouvelée officiellement quelques jours auparavant. « Je n'ai reçu, dis-je, aucun avertissement; on est venu se saisir de moi à l'improviste. » Le récit de cette déloyauté eut le don de dilater la rate du foudre de guerre. « Vous pensez bien, me dit-il, que quand on a certaines intentions de ce genre à l'égard d'un adversaire, on ne commence point par Pen prévenir. Non! On s'assure d'abord de sa personne. Ah! Ah! » Et très fier d'avoir imaginé cette explication vraiment péremptoire et avec laquelle on pourrait justifier tous les guelsapens, AntoaofT se retira comme il était venu, sans que je fusse en rien plus avancé.
Peu de temps s'était écoulé depuis mon entrevue avec le guerrier rouge, quand, de la manière la plus inattendue, je fus, une après*midi, appelé à me rendre au rez-de-chaussée de la prison avec le capitaine Charpentier et le caporal Margoulies pour y recevoir les vivres qui nous étaient apportés. Le fait était tellement nouveau, tellement exceptionnel que je ne savais comment m'expliquer cette faveur, et je me demandais môme si elle n'était pas le résultat de quelque confusion. Au parloir, je rencontrai, outre Charpentier et Margoulies avec lesquels j'étais descendu, mes compatriotes et amis MM. Darcy et Mazon que je savais avoir été incarcérés depuis quelque temps et qui habitaient une chambre commune. Je dis à Darcy que je connaissais bien :
c Nous voici donc tous logés aux frais de nos alliés. C'est égal, c'est un sale coup pour la fanfare ! »
Darcy me regarda et un sourire erra sur son visage mélancolique. Mon tour de phrase Tavait étonné. Il la répéta » en rampUfiant pour ainsi dire par l'intonation particuliëre qu'il y mit :
« Oui, un sale coup pour la fanfare! »
Ce fut la dernière parole que j'entendis de lui, car je ne le vis jamais plus et deux mois plus tard, sans être sorti de prison, il allait être délivré pour toujours des agitations de la terre.
Au parloir nous avions trouvé la vaillante Mlle Cartier qui déployait toujours pour nous ravitailler un courage et une énergie exemplaires. Nous la pressions de questions. Que savait-elle? Un échange des prisonniers était-il toujours projeté? Avant tout, voilà ce que nous voulions apprendre. Les nouvelles, à ce sujet, demeuraient vagues et n'inspiraient que des doutes. L'énervement de plus en plus nous gagnait. C'est alors que l'un des soldats de la Mission française, chargé du transport des marmites, me prit à part et m'informa que le capitaine Sadoul l'avait prié de porter à ma connaissance qu'il avait l'intention de venir à très breé délai me visiter dans la prison.
Je mentirais si je disais que je ne reçus pas cette communication avec satisfaction. Pour un patient confiné dans une cellule, c'est déjà un grand bonheur que de pouvoir parler à quelqu'un, s'expliquer, discuter, argumenter, voir un homme, cet homme lui fût-il même hostile? A mes yeux, qui était Sadoul? C'était avant tout un Français. De longue date je l'avais vu souvent servir d'intermédiaire entre les bolcheviki et plusieurs de nos chefs. Quels que fussent ses opinions politiques, ses engouements et ses erreurs bizarres, j'étais convaincu que, s'il ne pouvait pas ou s'il ne voulait pas me faire du bien, en to|it cas il ne songerait jamais à me faire du mal. Un journaliste d'information et d'observation, dans sa recherche d'une vérité objective qui naît souvent du choc des idées les plus contradictoires, est
habitué à fréquenter des hommes appartenant aux partis les plus divers et à ne point s'offusquer de leurs outrances. Il n'est inféodé à aucun d'eux, mais il n'a pas non plus aucun d'eux pour ennemi. Et voilà pourquoi je croyais fermement que Sadoul ne me serait pas foncièrement opposé, car il savait que je n'ai, moi, de haine pour aucun individu et que tout mon plaisir est uniquement de comprendre les mobiles qui animent ceux qui s'agitent sur le théâtre du monde. Aussi bien j'avais assez fréquemment conversé avec Sadoul avant le 25 juillet pour être persuadé que, si ses convictions socialistes étaient très sincères, du moins elles ne l'aveuglaient pas assez pour l'empêcher de se rendre compte de tout ce qu'il y a de frénétique et de spécifiquement russe dans la dictature des bolcheviki. Mais n'était-il pas prisonnier jusqu'à un certain point, lui aussi, du milieu où les circonstances l'avaient plongé? Une intuition me disait qu'il sentait peut-être quelquefois l'obligation de donner des gages à ses redoutables amis, afin de dissiper certaines méfiances latentes qui, autrement, se fussent très vite manifestées à son endroit. C'est, je crois, le 50 octobre, qu'un geôlier vint m'intimer de descendre au bureau de la prison et que bientôt je me trouvai en tête-àtête avec le capitaine Sadoul. Il me parut ^ sincèrement peioé de me voir dans la triste condition où j'étais réduit. Il me dit que pendant trois mois il lui avait été réellement impossible de rien faire pour me secourir, mais que du moins il s'était efforcé de bien expliquer aux journalistes du Soviett quelle était ma situation dans la presse de Paris et comment, si je perdais d'une manière quelconque la vie dans cette aventure, une partie de l'opinion française ne manquerait pas de s'indigner. « Je suis allé jusqu'à leur remettre un petit mémoire à votre sujet t, me dit Sadoul. « C'était même un peu imprudent, en ce qui concernait ma propre sécurité, mais je l'ai fait. » Comme je lui disais que cette époque de captivité était la plus douloureuse de
ioules les époques de ma vie, Sadoul me répondit : < Je le comprends fort bien. Mais quand vous serez, sorti de là, vous aurez beaucoup de choses à écrire. » Là-dessus, Sadoul me demanda s'il était vrai, comme certains détenus libérés le lui avaient affirmé, que mes idées sur Tintervention se fussent modifiées. < Elles se sont modifiées, lui répondis-je, en tant que la situation stratégique générale s'est elle-même modifiée. Au moment où j*ai été' arrêté, l'Allemagne procédait encore à des offensives redoutables. Tout était alors en question. Le sort des armes n'avait rien décidé. On devait craindre que la guerre ne se prolongeât indéfiniment. 11 pouvait nous importer extrêmement, à nous Français, qu'un front russe se trouvât recpnstitué 'grâce à l'intervention d'éléments japonais, tchéco-slovaques et américains. C'est dans cet esprit, vous le savez, que nous avons toujours préconisé l'intervention; il s'agissait d'une opération anti germanique à laquelle nous invitions même les bolcheviki à prendre part. Or, aujourd'hui, l'Allemagne s'est effondrée si complètement qu'une diversion contre elle, au front russe, ne saurait plus avoir pour nous la moindre utilité. Voilà ce qui me fait dire que l'intervention ne s'impose plus. Quant à une intervention qui s'opérerait en Russie uniquement pour que les Alliés exerçassent une pression sur les affaires intérieures russes, c'est là un sujet sur lequel je me sens incompétent, car précisément j'ai toujours déclaré que seule la continuation de la guerre contre l'Allemagne nous intéressait, mais que nous n'avions pas à nous occuper du régime politique de la Russie. Avant d'adopter un parti quant à l'opportunité d'une intervention politique des Alliés en Russie, il serait nécessaire que je connusse l'état de l'opinion publique en France et que je fusse capable d'examiner si notre gouvernement a oui ou non la volonté et la possibilité de se livrer à une telle entreprise.
— Écoutez, me dit Sadoul, j'ai parlé de vous tout récem-
ment à Peters. Il m'a répondu que votre élargissement est absolument .inadmissible. Mais toutefois il m'a chargé de vous dire que, au cas où vous consentiriez à lui faire parvenir une déclaration dans laquelle vous vous prononceriez sans ambages contre l'intervention, alors seulement vous pourriez être mis en liberté.... Donnant, donnant! Et puis il faudrait aussi, dans le même document, destiné à être publié dans les Izvestia^ que vous fissiez adhésion à tous les principes du Soviett.
— Ah! mais, m'écriai-je indigné, voilà qui ressemble fort à un chantage !
— Oui, évidemment, me répondit Sadoul en baissant la voix. Et voilà pourquoi c'est sans aucun enthousiasme que j'ai accepté de faire une semblable copimission. Mais, d'autre part, j'ai songé qu'il fallait essayer de vous tirer de là et amorcer une discussion ! Enfin, vous apprécierez, vous verrez ce à quoi vous pourriez vous résoudre.
— Je ne saurais consentir, dis-je, à exercer ma profession en prison. Actuellement, je suis un captif et je ne suis par conséquent pas un journaliste. Je n'écrirai rien tant que je demeurerai confiné dans une cellule. Je suis citoyen français : j'ai été arrêté injustement, j'attendrai que la France vienne me délivrer.
— Alors vous attendrez longtemps, croyez-moi, réfléchissez-y bien ! Vous vous êtes fait des illusions, soyez-en persuadé, et vous vous êtes énormément exagéré la force de pénétration des Alliés en Russie. Il leur faudrait une armée immense pour avancer jusqu'à Moscou. Et où voulez- vous qu'ils la prennent quand les peuples sont las de guerroyer? Jamais les Alliés ne viendront ici. Enfin, en résumé, Peters a dit que vous resteriez en prison, et que vous n'en sortiriez pas si vous ne cédiez pas. Évidemment votre situation est triste. Je comprends vos scrupules. Mais quant à moi je ne puis rien faire, ni rien dire de plus.... »
Sur ces mots Sadoul se retira et le gardien me ramena
dans ma case. Je ne savais point mauvais gré, à Sadoul lui-même^ des exigences qu'il venait de me transmettre. S*il s'était fait, pour me renseigner sur la capitulation qu'on exigeait de moi, Tinstrument d'un chantage, du moins j'étais persuadé qu'il n'en avait été nullement l'instigateur. Mon parti était pris. En aucun cas et sous aucune forme je n'accepterais d'adhérer aux principes du Soviett — car toute tyrannie m'est odieuse. Je ne consentirais pas non plus à sanctionner l'avilissant système des zaïavlenie en. rédigeant quoi que ce fût, de mon propre mouvement, tant que je serais retenu dans la geôle. Cependant, après cette conversation, j'éprouvais malgré tout une sorte de soulagement. Les sommations du hideux Peters étaient inacceptables mais enfin, désormais, je les connaissais. Je possédais une certaine base de raisonnement : Sachant ce qu'on me voulait je pouvais savoir aussi ce que je ne voulais pas.
Ainsi le quatrième mois de ma détention commençait en modifiant le cours de mes préoccupations. Les bandits des Abruzzes naguère obligeaient le pâle voyageur assailli à leur signer un chèque, et pour le décider, ils lui posaient sur la tempe un pistolet. De môme, les bolcheviki entendaient mettre à profit mon affaiblissement graduel et m'extorquer une espèce d'abjuration. Telle était l'explication du régime d'isolement rigoureux que je devais endurer : les réformateurs des mœurs comptaient ainsi m'amener à résipiscence. C'est d'ailleurs grâce à l'emploi de moyens de persuasion de cette sorte que les bolcheviki se sont imposés à la Russie, et nombre des conversions marquantes, des adhésions inattendues, signalées depuis un'an, n'ont point eu d'autre origine. Voilà l'une des principales accusations' qu'on puisse porter contre le régime bolchevik : il ignore la dignité humaine et ne fait aucun cas de l'honneur. Tous les procédés lui sont bons : il est, dans son essence, bas et, disons le mot, canaille, dans ce sens qu'aucun scrupule
n*est valable pour lui quand il s'agit de la cause sacrée du communisme qui prime toute autre considération.
C'est à peu près vers Ja même date que j'appris l'arrestation et l'arrivée à la prison de presque tous les derniers membres de la Mission militaire française qui se trouvaient encore à Moscou. Les commandaiits Guibert et Chapouilly, les capitaines Vacquier et Fauxpas, le lieutenant Barré, les sous-lieutenants Iliaker et Foissy, l'adjudant Janeaud étaient au nombre des nouveaux captifs. Leur avenir paraissait incertain. Ils devraient être jugés, prétendait-on, dans un grand procès qui se déroulerait devant le tribunal révolutionnaire. Fidèles à leurs procédés d'intimidation, les bolchevik! avaient donné à entendre que plusieurs d'entre eux pourraient bien être fusillés. Seuls un adjudant, M. Puissant, et quelques soldats français étaient restés, en liberté. Mais, comme les fonctions de ceux-ci avaient exclusivement trait à l'achat des vivres et denrées, grâce à quoi nous serions approvisionnés, on peut vraiment dire que le choix des bolcheviki avait été bien judicieux*. En effet, comme tout le rendait évident, il n'y avait plus la moindre place depuis plusieurs mois, en Russie, pour une Mission militaire française^ mais, par contre, aussi longtemps que ses débris demeureraient en prison, l'utilité de zélés ravitailleurs qui les nourriraient serait manifeste. Pendant un laps, nous n'avions plus reçu les colis de ces braves gens, mais, tout à coup, grâce aux eQbrts de Puissant et de ses collaborateurs, ils recommencèrent à nous parvenir exactement trois fois par semaine. La Mission ayant abandonné les points de vue stratégiques s'adonnait uniquement, sous la direction de l'adjudant, aux problèmes culinaires. Et ce seul fait qu'elle nous sustentait prouvait, premièrement que n
malgré tout, et sous une forme très'réduite, elle continuait 1
à exister. Le môme fait prouvait, secondement, qu'aucun J
obstacle n'était mis aux mouvements de ses envoyés. Â part certaines interruptions dont j'étais mal placé pour
132 EN PmSON SOUS LA TEBBEUR ROSSE,
approfondir la cause, ses soldats, habillés il est vrai ea civil, purent aux trois jours réglementaires se présenter au bureau des deux pénitenciers et y déposer pour nous des sportules qui nous furent le plus souvent remises.
L'incohérence, les contradictions qui caractérisèrent les soubresauts de la grande commotion russe ne m^ont jamais semblé mieux démontrées que par cette longévité du dernier embryon de notre Mission et par les facilités qui lui furent laissées d'assister les prisonniers français, même aux instants où survenaient les péripéties les plus menaçantes. Â côté des symptômes alarmants qui ne nous apparaissaient que trop nombreux, je vis dans cette tolérance, accordée par les bolcheviki à ceux qui étaient chargés de nous abecquer, le signe que, s'ils avaient le désir constant de nous faire peur, du moins la voix de la prudence prévalait finalement dans leurs conseils.
Cependant l'époque des festivités anniversaires de la Révolution dite < d'Octobre » approchait etquandvintcejour, le 6 novembre, quelqu'un, que je ne vis pas et qui ne me parla pas, ouvrit mon guichet et me tendit un assez grand cornet de bonbons. Leur marque indiquait qu'ils sortaient des usines de notre compatriote M. Siou et je supposais que le Soviett n'avait point dû les payer fort cher. Mais nonobstant, je jugeai assez délicat le procédé qui consistait à nous en faire une distribution. A peine avais-je goûté les sucreries du respectable M. Siou que mon guichet bâilla de nouveau et qu'on déposa dans ma main la moitié environ d'une livre de bon beurre. Notre ration de pain fut aussi, ce jour-là, triplée. Décidément c'était l'orgie! Une fois n'est pas coutume. La Commission extraordinaire essayant de séduire ses pensionnaires par la gourmandise, entendait que chaque contre^révolutionnaire fêtât copieusement la
date à laqueUe la minorité bolchevik avait usurpé le pouvoir. Elle les enverrait peut-être demain « ad patres » mais, en attendant, il convenait que, le 6 novembre, ils reçussent une leçon de choses et se rendissent compte par la pratique que le régime communiste peut offrir, même à ses victimes, des compensations.
Le mois de novembre paraissait marquer, à Moscou du moins, le déclin de'la terreur. Les excès de la Commission extraordinaire, ses exécutions incessantes, les innombrables arrestations arbitraires qu'elle avait ordonnées, la prétention qu'elle affichait de se mettre au-dessus de divers commissariats et de ne tenir aucun compte des avis émis par le commissaire de la Justice; tout cela soulevait contre elle beaucoup des membres du Comité central exécutif. Certains journalistes bolcheviki osaient critiquer violemment, jusque dans les colonnes des hvestia^ la justice par trop sommaire de Djerjînsky et de Peters. Une Commission spéciale chargée de contrôler leurs actes et composée d'hommes plus pondérés était enfin adjointe à ces deux sacripants. Et, en même temps que l'influence de la Commission extraordinaire diminuait, celfe du tribunal révolutionnaire ne cessait de grandir. Or ce tribunal était une institution moins grossièrement primitive, moins cynique que la Commission; ceux qui en faisaient partie étaient des hommes plus corrects, plus instruits et plus soucieux d'observer tout au moins les apparences d'une certaine légalité. Il fut édicté que la Commission extraordinaire n'aurait plus le droit de prononcer des condamnations à mort et qu'elle devrait déférer, au jugement du tribunal révolutionnaire, les inculpés qu'elle croirait avoir mérité cette peine*. Un décret fut aussi publié, d'après quoi une amnistie serait accordée à
i. Au courç de Tannée 1919, comme tous les télégrammes n*ont cessé de le montrer, la Commission extraordinaire a repris son sinistre empire et le sort des honnêtes gens a dépendu d'un caprice de Peters et de Djerjinsky.
134 EN PRISO^ SOUS LÀ TERRBUR RUSSE.
ceux des prisonniers qui, arrêtés depuis plus dé trois mois, n'avaient point encore été interrogés et contre lesquels pendant ce laps, aucune accusation nouvelle n'avait été portée. Je me trouvais, de la manière la plus évidente, dans ce cas. J'aurais donc à fort bon droit pu m'attendre à être très prochainement élargi. Mais je ne me faisais aucune illusion. Les hommes par ordre de qui j'étais enfermé n'abandonneraient rien de leurs exigences en ce qui me concernait. Ils l'avaient dit : je resterais en prison indéfiniment si je ne cédais pas à leurs injonctions. Et les journées continuaient à se dérouler accablantes dans l'abominable monotonie d'une vie où s'abolissait la notion de la durée, où les soirs étaient semblables aux matins, où les aujourd'hui se confondaient avec les hier et les demain, où les heures s'enchevêtraient dans les heures comme pour suspendre la marche du temps, et où tout se confondait dans une sorte de brume parmi laquelle mon intelligence errait à la dérive, sans boussole et sans but. J'étais malheureux et pourtant, à mon étage, un captif pâtissait encore plus que moi; c'était un jeune homme, un Ukranien s'il • fallait en croire le propos d'un geôlier. Celui-là était tenu comme moi au régime de l'isolement de rigueur mais avec cette aggravation qvie, jour et nuit, un gardien, assis devant sa porte, le regardait à trçivers son guichet perpétuellement ouvert. Des hommes spéciaux se relayaient pour cette besogne de torture, et quels que fussent les événements extérieurs, oui, si grandes que pussent être les complications de la politique, il y avait toujours un de ces sbires doAt les deux yeux étaient braqués sur l'infortuné. Sans un seul répit, l'habitant de cette cellule voyait un visage collé à l'encadrement du pertuis de la porte, un visage où luisait la stupidité de deux prunelles de gorille. Jamaisje ne connus le sens de cette mystérieuse surveillance dont l'idée n'avait pu naître que dans l'esprit d'un bourreau.
Cependant MM. Tchermak et Maxa, les leaders tchèques
dont j'ai déjà parlé, s'apitoyaient de ce que je fusse sans trêve, dans la situation d'un ours, d'un pauvre ours enfermé dans une fosse et cherchant désespérément à apercevoir par une étroite ouverture ce qui se passait hors de son compartiment. Vers le milieu de novembre ils réussirent à me procurer qudque adoucissement car, ayant gagné la bonne volonté de certains geôliers, ils me firent attribuer, comme par hasard, une cellule immédiatement voisine de la leur., Mon régime, cela va de soi, n'était en rien modifié, mais la proximité que je viens de dire présentait cependant de grands avantages. Mes deux amis, eux, circulaient assez libremen|t dans le corridor et dès que je fus leur voisin ils purent, chaque fois qu'une occasion s'en ofififait, venir m'adresser quelques paroles. Une difficulté imprévue faillit cependant tout compromettre. Le guichet de ma nouvelle loge, moins assoupli que celui dont, précédemment j'avais mis à profit l'affaiblissement, ne cédait à aucun des efforts exercés de l'intérieur pour l'amener à s'ouvrir et pendant deux jours je regrettai un transfert qui n'avait abouti qu'à rendre plus absolu encore ma claustration. Mais, une observation attentive me convainquit de ce fait que, si je parvenais à exercer une pression sur le rebord, taillé en biseau, d'un pêne que j'apercevais, logé verticalement, dans l^épaisseur de ma porte, alors il se trouverait refoulé et le vantail, probablement, s'abattrait. Pendant trois jours, à l'aide d'une pierre ramassée au cours d'une promenade je limai le manche d'une brosse à dents et je lui donnai avec une précision minutieuse la minceur, la forme et la courbe qu'il devait acquérir pour pénétrer dans un étroit interstice et y atteindre l'extrémité de ce pêne. Quand, après bien des tâtonnements, je sentis le verrou jouer, j'éprouvai une émotion qui devait être comparable à la joie d'une complète évasion. J'étais fier de l'instrument que j'avais façonné comme je l'eusse été d'une grande découverte; chaque fois que je l'employais je me redressais comme
136 Ey PRISON SOUS LA TERREUR RUSSE,
si j^eusse assuré le triomphe derintelligence sur la matière. J'avais communiqué à ceux de mes amis qui passaient par mon corridor un signal qu'ils m'adressaient par des coups légers frappés, suivant une cadence convenue, à mon huis. Aussitôt je faisais basculer la petite porte du guichet et je ne manquais pas de dire à mon interlocuteur, tout en brandissant ma brosse à dents : « Je vous ai ouvert avec ma clef! avec ma clef! »
Grâce à tous ces subterfuges, grâce à l'inlassable bonne volonté de MM. Tchermak et Maxa, il y eut dès lors quelques instants d'interruption à mon abominable isolement et de furtives conversations m'empêchèrent de tomber dans le plus extrême marasme.
C'est vers cette époque aussi que je fus enfin muni de mon « petit Pottier pour prisons ». M. Pottier était un jeune ingénieur français, arrêté en même temps que Charbaut, au sud de la Russie. Il jouissait de la faveur d'aller travailler à l'atelier de Boutirky ; il en profitait pour y fabriquer à ses instants perdus, et avec des débris de matériaux, les instruments les plus imprévus. Un jour son visage apparut à mon guichet. Pottier était grave. H me tendit en grande hâte un bizarre assemblage de tôle et de fils de fer ainsi qu'une poignée de bois et de copeaux. < Essayez ce poêle, murmura-t-il d'une voix caverneuse; c'est mon modèle perfectionné. Mais n'y employez jamais que des combustibles extrêmement secs! » Je ne sais comment le savant fumiste attitré des captifs français s'y était pris, mais le « petit Pottier pour prisons » fonctionnait sans guère produire de fumée et, plus d'une fois, accroupi devant mon fourneau, j'y réchauffai ma pitance.
Oes diversions assoupissaient un instant nos soucis, mais ne les écartaient pas. Nous ne savions rien. Nous n'apprenions rien. Nous ne voyions rien venir. Le mirage de l'intervention se perdait chaque jour davantage dans les complications de la politique européenne où tous les pro-
blêmes séculaires se posaient simultanément. Nous n'entendions rien dire au siijet du projet d'échange qui nous avait paru pourtant être notre unique planche de salut. Des agents du Consulat danois qui étaient venus visiter Charhaut avaient même tenu à cet égard des propos assez sceptiques et décourageants. Notre opinion dominante^ était que PariSypréoccupé de problèmes infiniment plus impoj'tants, certes, que le sort d'une poignée de Français, nous avait à peu près complètement oubliés. C'était légitime, c'était logique au point de vue général des choses, c'était conforme à la nature humaine, mais c'était aussi très fâcheux en ce qui concernait notre situation particulière.
Un matin de novembre nous perçûmes soudain dans tous les corridors et à tous les étages un grand brouhaha; beaucoup de portes étaient ouvertes et aussitôt fermées et verrouillées; tout témoignait qu'un nombre important de captifs était amené d'un seul coup dans diverses cases voisines des nôtres. Ces nouveaux venus étaient des Russes, et même des Russes qui paraissaient intimider nos geôliers car ils ne cessaient de pousser des vociférations et de s'interpeller à pleins poumons, d'une cellule à l'autre, sans que personne osât jamais leur intimer l'ordre de, se taire, ni venir clore leur guichet. J'appris bientôt que ces hurleurs composaient une bande d'une quinzaine de matelots, mais de matelots d'une espèce très intéressante, car ils avaient bel et bien jusqu'en ces derniers jours fait partie de la garde spéciale de la Commission extraordinaire. On devine ce que peuvent être de pareils escogriffes! Les individus qui se font les mamelucks de Djerjinsky etide Peters sont, par tempérament, dçs fusilleurs, des massacreurs, des tortionnaires, ils appartiennent aux éléments les plus barbares de la Marinent de l'Armée. Nous ne sûmes jamais très bien quel genre d'insubordination avaient commis ces hommes. Des gardiens nous assurèrent que leur férocité et leurs exactions avaient fini par effrayer jusqu'à la Commi»-
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sion elle-même. On nous dit aussi qu'ils avaient refusé d'aller à Pétrograd pour s'embarquer et combattre les croiseurs britanniques qui faisaient de fréquentes incursions dans le golfe de Finlande. Toujours est-il que Djerjinsky, Peters et leurs acolytes jugèrent nécessaire de se débarrasser de ces sacripants. Mais il n'était point commode de les capturer ouvertement; les bougres étaient toujours armés jusqu'aux dents et on les savait capables de se défendre à outrance. On leur tendit un piège, avec cette astuce si remarquable dans les chefs du bolchevisme et qui leur permet en fin de compte, à eux qui ne sont qu'une poignée d'hommes, mais résolus, de tyranniser toute la Russie. On les avertit à l'improviste, un matin, de se rendre à Boutirky où ils auraient à passer par les armes un certain nombre de contre-révolutionnaires qui avaient eu l'audace de se mutiner. Toute la meute partit donc, joyeuse, à la curée. Elle fut reçue à la prison d'une manière charmante : on la fit pénétrer dans une cour, puis dans une autre cour et encore dans une autre cour où l'exécution, leur déclaratron, allait bientôt avoir lieu. Pour aller chercher les condamnés, les autorités de la prison se retirèrent et personne ne constata tout de suite qu'en s'éclipsant elles cadenassaient rapidement les grilles derrière elles. Mais que se passait-il donc à plusieurs fenêtres qui dominaient la cour? Les matelots ahuris y voyaient apparaître des mitrailleuses. A d'autres croisées surgissaient des groupes de soldats : « Bas les armes ou vous êtes morts! » cria-t-onaux coquins, « vous êtes arrêtés par ordre du Soviett. » Les anciens janissaires de la Commission le savaient par expérience : au moindre mouvement de résistance les mitrailleuses les auraient fauchés. Tout penauds, ils déposèrent donc fusils et revolvers ; ces instruments une fois saisis on empoigna les mauvais sujets qui se laissèrent conduire docilement dans diverses cellules. Mais les gardiens de la prison, malgré tout, redoutaient de mécontenter ces individus que
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quelque péripétie soudaine eût pu, non seulement remettre en liberté mais ramener près du pouvoir. Ceux-ci le devinaient et, bien qu'ils fussent exactement réduits à la condition des autres captifs, néanmoins, ils prouvaient leur désinvolture en entretenant, sans repos, des conciliabules. D'une cellule à l'autre leurs clameurs ne cessaient point de retentir. A travers mon guichet entre-bâillé je les vis plusieurs fois se rendre à la promenade. Quelques-uns étaient des hommes à la physionomie bestiale, au front bas, au regard torve et, malgré tout, vaguement inquiet; rien çn somme ne les distinguait particulièrement de la plupart des énergumènes que des troubles sociaux font inévitablement surgir. Tout le monde a croisé, en Russie et ailleurs, de ces sauvages blancs que la Révolution de 1789 appelait déjà les « brigands », véritables primates qui sont les pires ennemis du prolétariat.
Parmi ces individus incultes et à qui on eût pu trouver une excuse dans la misère de leur naissance, on désignait avec étonnement un jeune homme habillé en matelot mais qu'on savait être un officier de marine. Celuilà, naturellement, avait reçu quelque culture ; il parlait certaines langues étrangères, pourianl il paraissait tout à fait à son aise parmi ces malfaiteurs et il répondait joyeusement à leurs facéties. Quelques jours plus tard, il fut porlé à ma connaissance que les geôliers de Boiitirky, si impassibles en apparence et si déférants à l'égard de ces redoutables mathurins, savaient cependant, grâce à une enquête secrètement * et patiemment menée par eux, que leurs huit collègues mis à mort, au début de novembre, avaient précisément été fusillés par ces mêmes malandrins qu'ils étaient chargés de garder en prison. Ils avaient découvert aussi que les cadavres de ces suppliciés montraient d'abominables mutilations. Aussi les geôliers survivants, tous de vieux soldats, souhaitaient-ils qu'une nouvelle com-^ motion sociale se produisit afin qu'ils pussent venger leurs
camarades en faisant un carnage de ces buveurs de sao^. Ainsi rhumaniié qui m*entourait dans cette geôle était d'une variété qui composait comme uùe représentation symbolique du monde russe secoué par un colossal remous. J'habitais dans le voisinage des tueurs qui, la veille encore, exécutaient les ordres de la Commission. Mais, tout aussi près de moi, il y avait un ci-devant ministre, un ex-officier d'ordonnance du général KornilofF, un professeur de TUniversité,de très nombreux dignitaires de FÉglise, le maréchal de la noblesse de Moscou et le propre frère de ce prince Lwow qui a été président du Conseil, du milieu de mars au milieu de mai 1917. M. Lwow quelquefois venait frapper à mon guichet suivant le rythme connu des initiés et alors il me répétait l'histoire de ses malheurs : < Us m'ont tout pris, me disait-il doucement, ils m'ont pris mes usines, mes navires, mes machines, mes chevaux. Et, aujourd'hui, ceux qui furent mes ouvriers me font savoir que tant que je ne leur aurai pas payé une indemnité de deux millions de roubles je ne sortirai pas de prison. Où veulent-ils donc que je me les procure ces deux millions? > Mais là où M. Lwow intéressait plus encore, c'était quand il racontait l'excursion qu'il avait faite, un matin, jusqu'au champ d'exécution. On était alors en pleine terreur. Des gardes étaient venus l'appeler pour le conduire au supplice ; il était parti résigné, il avait entendu des salves qui déjà abattaient de malheureuses victimes arrivées avant lui. Enfin, on l'empoigne, on lui lie les mains derrière le dos, et, pendant qu'il marche au poteau, il entrevoit déjà devant lui, comme dans un rêve, le peloton hérissé de fusils Mais un commissaire lit une sorte d'acte de condamnation, et . voilà que, tout à coup, celui qui va mourir, mais qui n'a pas pour cela perdu la tête, jette un grand cri et se met à proférer toutes sortes de phrases d'où il résulte qu'il n'est pas du tout le même Lwow que le document judiciaire ordonne d'occire. Car ce document indique, après le nom de Lwow, un prénom suivi
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d'un prénom paternel,'où le Lwow, qu'on se prépare à mettre à mort, ne reconnaît rien qui le concerne. Il s'appelle bien Lwow, sans doute, mais il y a Lwow et Lwow, comme il y a fagot et fagot. Le commissaire hésite, on vérifie les dires du récalcitrant, ils sont reconnus exacts; on le renvoie à sa cellule, et c'est t^yut au plus si on ne lui recommande pas de ne plus chercher, une autre fois, à se faire fusiller par erreur. Fusiller par erreur? Mais parfaitement! Tous ceux qui ont habité les prisons russes pendant le second semestre de 1918 sont convaincus que, dans l'inexprimable désordre de cette époque de fièvre, il est inévitable que bon nombre de citoyens aient été exécutés à la place d'autres inculpés avec lesquels on les avait confondus.
Ainsi se passait lentement le pénible novembre, et les heures continuaient à se dérouler avec une monotonie inexorable. Se déroulaient-elles seulement? Oui, s'il fallait en juger la daté des journaux. Mais souvent, dans mes longues méditations solitaires, j'avais l'impression que mon existence était engourdie et comme pétrifiée et que je végétais sans vivre. De même, un navire prisonnier d'un banc de sable peut paraître flotter encore et pourtant il n'avance plus; c'est encore un navire et c'est déjà une épave.
Quelquefois, à la tombée de la nuit, des accents assourdis, des voix sépulcrales sortaient des murailles ; on eût dit que les fondations elles-mêmes de la geôle s'étaient mises à vibrer. Des chants liturgiques montaient on ne savait d'où ; l'harmonie était partout et le chœur des exécutants n'élait réuni en aucun lieu. L'ergastule entier gémissait et priait. Les bolcheviki avaient, sans doute, supprimé les offices religieux célébrés à l'Église, car je ne voyais plus de détenus y des^ndre. Les ecclésiastiques, afin de suppléer à ces messes, entonnaient ensemble, à la môme heure, leurs hymnes. Quand l'un d'eux avait commencé ^ faire retentir les premières mesures, ceux qui l'entendaient des
cellules les moins éloignées joignaient leurs voix à la sienne, et bientôt les solennelles mélopées se propageaient, grandissaient et emplissaient d'une supplication pathétique la sinistre maison des morts-vivants.
Mais tous les bruits, toutes les rumeurs, tous les tintamarres du jour semblaient agoniser, mourir, se décomposer, s'eflondrer, s'enfoncer dans des profondeurs d'où ils ne sortiraient jamais plus. Un désert de silence enveloppait de sa léthargie la vaste prison, et, pour celui qui ne dormait pas, c'était l'instant des plus poignantes angoisses dans l'absolu de la solitude et de l'ennui, sous la dictature des ténèbres.
C'était tout au plus si, périodiquement, le pas de l'un des geôliers se traînait sur l'asphalte. Ces fonctionnaires, de par le règlement, devaient s'imposer de lutter contre le sommeil, et, souvent, au moment où l'aurore allait bientôt apparaître, ils sentaient un alanguissement irrésistible les gagner. Quelquefois ces minables bougres, pour ne pas succomber au besoin qui les courbait, se mettaient à lire à haute voix et môme à déclamer des vers. Ou bien, se réunissant à deux ou trois, ils se livraient, dans leur ingénuité d'enfants de la nature, à d'étranges concours. Pas ua son ne sortait de leur bouche et néanmoins ils s'appliquaient à des crépitations dont, par la suite, la variété et le volume leur tiraient de grands éclats de rire. Si l'un d'eux, après être longtemps demeuré seul dans son couloir, finissait par avoir une défaillance et par fermer les paupières, et si l'un de ses collègues l'apercevait écroulé sur une chaise, alors — comme il m'était aisé, de le reconstituer d'après les ronflements, chuchotements, exclamations et commentaires qui me parvenaient — alors, il s'approchait furtivement du délinquant, puis, lui tournant le dos, il s'efforçait de lui faire retentir dans les oreilles une diane que, du fond de mon réduit, j'entendis plus d'une fois sonner.... Et pourtant, songeais-je, les Réformateurs m'ont
confiné en cellule afin que je m'améliorasse. Quel lamentable exemple m'est, en ce lieu, donné !
Pendant que nous pâtissions, les événements, cependant, marchaient. On constatait décidément que le décret d'amnistie n'était point tout à fait un vain chifTon de papier, car, depuis quelque temps, des centaines de détenus, chaque semaine, étaient mis en liberté. Tous les soirs les gardes-chiourme appelaient des noms : le cri de « Na svobodou • (En liberté) retentissait joyeusement et Ton voyait filer avec prestesse dans les couloirs des détenus chargés de ballots. Nous autres, les étrangers, nous sentions bien que l'amnistie ne nous concernait pas puisque nous étions avant tout des otages. Néanmoins, cette rumeur nous agitait et ne faisait qu'accroître nos tristesses et nos regrets. Un jour, vers le 25 novembre, j'appris soudainement qu'un des niembres les plus influents de la Commission extraordinaire, un certain Skripniak, était arrivé à Boutirky et qu'il se livrait à une visite des cellules afin de vérifier, sur place, si des cas qui eussent pu relever de la loi d'amnistie n'avaient pas été omis. Je supposais que ce pontife ne prendrait même pas la peine de s'intéresser à moi, mais il allait de porte en porte ; la mienne fut ouverte à son tour. Je vis entrer un honmie grand, sec, roche, correct, noir et barbu : le type d'un croque-mort de petite sous-préfecture. C'était Skripniak. Il était entouré de cinq ou six jeunes gens afl'ublés de costumes vaguement militaires, ceux-ci portaient des documents et ils happaient, d'un air afl'airé, des notes. Skripniak mè posa des questions auxquelles j'avais déjà répondu dix ou douze fois depuis le début de ma détention. Comme il s'informait de ma profession je répondis « Journaliste » et aussitôt je vis le visage de c^ monsieur sévère se crisper. Journaliste ! Du moment que je
me trouvais en prison et quq j'étais journaliste, je ne pouvais ôtre qu'un ennemi njortel de la « plate-forme ». Journaliste! Ose-t-on être journaliste? J*essayai de prouver à rhomme noir que mon cas eût dû être tranché par l'application de la loi d'amnistie! Billevesées! Je perdais mon temps. Journaliste ! 11 fit un signe d'un air dégoûté ; toute la bande déguerpit, la porte se referma sur moi inexorablement et je compris que, décidément, je devais ôtre un grand misérable. Comment aussi, sous une république soviettique, peut-on avoir l'idée de se dire journaliste!
A peu près vers la même date, je reçus l'ordre de descendre au bureau afin d'y subir un interrogatoire. Après quatre mois de détention on sobgeait à s'occuper de moi, c'était vraiment anormal ! Vaguement inquiet je partis ; je rencontrai au parloir un jeune homme aux yeux bigles et qui paraissait fier de sa belle serviette de cuir; il était coiffé d'une casquette d'artilleur, toutefois il me sembla peu probable qu'il eût jamais manœuvré aucun canon. Lui aussi, sans se douter que bien d'autres estafiers, déjà, m'avaient posé les mêmes questions, me demanda mon nom, mon adresse, la date et les motifs de mon arrestation. J'essayai de multiplier les détails et de le convaincre que ma détention était absolument arbitraire. 11 me laissa parler, puis tout à coup il me dit : « N'écrivons pas tout cela, ces minuties ne serviraient à rien. Voyez-vous, votre histoire du Journal de Russie n'a en réalité aucune espèce d'importance. On a pris ce prétexte-là parce qu'il était le plus commode. Mais vous avez été arrêté pour une cause toute différente. On a visé en vous le journaliste en vue, vous êtes l'homme d'un grand journal de Paris, on a voulu vous tenir. »
Et après cette phrase énigmatique le jeune sliedovatiel (juge d'instruction) replia son portefeuille, puis il fila sang que je parvinsse à deviner pourquoi il s'était dérangé. Que préparaient toutes ces simagrées? Que se tramait-il ?
EN CELLULE DE RIGUEUB, A BOUTIRKY. 145
Le 28 novembre j'appris, par Maxa, que Sadoul nous avertissait qu'il viendrait nous voir, lui et moi, dès le lendemain. Sadoul ! Un mois déjà s'était écoulé depuis sa première visité et je ne comptais pluç sur son entremise puisque je n'avais répondu que |par le plus complet silence aux injonctions qu'il avait été chargé de me transmettre. Mais, puisque je veux être sincère je dois convenir que l'imminence d'un nouvel entretien avec Sadoul fut loin de me causer du déplaisir. J'étais depuis quatre mois incarcéré; j'étais sans protection, totalement désemparé et je n'entrevoyais aucun moyen de me faire libérer. Dès lors, tout en déplorant pour Sadoul lui-môme l'extrême intimité dans laquelle |il vivait avec les bolcheviki, cependant je ne pouvais ^m'empôcher de voir en- lui un Parisien, un homme cultivé : une conversation était toujours possible avec lui et je sentais instinctivement que j'aurais été bien naïf en n'essayant pas d'utiliser, de quelque manière, un concours qui s'offrait, le concours d'un homme qui, tout en ayant parfois de l'influence sur l'esprit des dictateurs, montrait à mon égard une certaine courtoisie. Le 29 novembre, un geôlier nous appela et nous descendîmes, Maxa et moi, au bureau. Maxa s'entretint le premier avec Sadoul et pendant que j'attendais mon tour dans une pièce voi^ne je serrai la main à l'Américain Kolomatiano : il venait précisément converser avec une sorte de défenseur en vue de son procès qui allait se dérouler très prochainement devant le tribunal révolutionnaire (et dont sa condamnation à mort allait résulter),
Maxa parti, Sadoul me dit :
c Je ne suis pas venu vous voir depuis tout un mois parce que je ne voulais pas vous faire concevoir des espérances vaines. Mais aujourd'hui, je crois qu'il y aurait peutêtre moyen de faire une nouvelle tentative en votre faveur. En définitive, ce qu'on vous reproche c'est d'avoir préconisé l'intervention et c'est pour cela que vous avez été
arrêté. Or, vous me disiez vous-même, il y a un mois, que la transformation complète de la situation stratégique depuis TefFondrement des Allemands, vous avait amené à modifier votre opinion sur cette question. Hé bien tenonsnous-en exclusivement à ce sujet. On ne vous demande pas du tout de vous convertir au bolchevisme, mais on attend de vous que vous exposiez par écrit votre pensée actuelle sur l'intervention. Envoyez une déclaration dans ce sens à Peters et, si elle est satisfaisante, je me porte garant que vous serez élargi.
— Je vous remercie, répondis-je, de vous être une seconde fois dérangé à mon intention et, en tout cas, ma reconnaissance vous est acquise. Mais vous savez que j'ai résolu de ne pas écrire une seule ligne en prison. Cette décision, j^ m'y tiendrai, car je ne puis admettre qu'après m'avoir sauvagement séquestré on prétende, par surcroît, me contraindre à faire mon métier tout comme si j'étais libre. Si le ^Soviett ordonnait ma mise en liberté provisoire, alors, après m'être promené au grand air, après avoir observé la situation et consulté mes amis j'adopterais une attitude ; je verrais si je puis ou non exprimer la pensée que vous dites.
— Il est fort douteux, objecta Sadoul, que je parvienne à obtenir ce que vous suggérez. Après tout, vous vous êtes mis dans votre tort ; vous avez fait de l'agitation dans ce pays et il vous faut maintenant en supporter les conséquences. Si vous ne voulez consentir à aucune concession, vous vous condamnez à rester e?n cellule indéfiniment.
— Mais on dit qu'un échange de prisonniers se négocie. Je finirai par être délivré de cette manière?
— Allons donc, c'est une fantasmagorie I Comment, d'ailleurs, cet échange s'effectuerait-il ; comment supposez-vous qu'on puisse seulement s'accorder sur le nombre des gens à délivrer de part et d'autre ?
— Alors ma situation est vraiment lamentable, dis-je, mais que faire? En tout cas je ne signerai pas \une ligne,
pas un mot, tant que je serai retenu captif, car on ne peut pas être à la fois un captif et un journaliste, notre profession ayant pour condition essentielle ce principe sacré qui s'appelle la liberté. »
Da suite dé notre entretieii se perdit dans des aperçus généraux où je remarquai que la mentalité de Sadoul avait singulièrement évolué depuis un mois. A la fin d'octobre il concédait encore vaguement que j'étais tombé dans une sorte de guet-apens ; il reconnaissait que j'étais à plaindre et il parlait comme un socialiste très avancé et^très convaincu, mais que les extravagances des bolcheviki n'aveuglaient pas. En somme j'avais connu alors un Sadoul raisonnable et il avait semblé, naguère, partager mon indignation lorsqu'il avait entendu de ma bouche le récit de ce crime qu'avait été la dissolution de l'Assemblée Constituante. Mais le Sadoul de la fin de novembre 1918 était tout autre. Spontanément ou contraint, il paraissait avoir brûlé ses vaisseaux, il louait désormais la dictature du prolétariat, à propos de laquelle il exprimait autrefois des réserves. Je n'étais plus pour lui qu'un coupable : les seules circonstances atténuantes que je pourrais invoquer seraient l'étourderie, l'inadvertance ou encore une pression exercée sur mon esprit par des autorités françaises. Sadoul s'était aigri et je l'entendis pour la première fois prononcer des paroles d'inimitié. Je sentis qu'on avait dû, de notre côté, lui faire tort, un tort qu'il estimait injuste. Lequel? Je n'en sais rien. Il faut dire que plusieurs de nos compatriotes qui se trouvaient, exactement comme moi, en péril quotidien d'être fusillés avaient eu l'imprudence d'énoncer des projets où il était parlé de la pendaison de Sadoul, « dès que les Alliés arriveraient à Moscou ». De tels caquets avaient été répétés; ils étaient peut-être parvenue à la connaissance d^ rintéressé et il est fréquent que la haine engendre la haine. Tel homme foncièrement inoffensif peut devenir méchant et songer à prendre les devants à l'égard d'adver-
saires qu'il croit le menacer lui-même d'implacables vengeances. Rien d^ailleurs ne m*auiorise à dire que Sadoul ait eu des intentions de cette sorte. Je me borne à noter que je le vis cette fois-là sombre et.contracté, lui que j'avais toujours connu souriant. Il faudrait extirper de nos démêlés Tesprit de représailles, mais il est difficile de changer Tâme humaine. Nous nous quittâmes le 30 novembre, Sadoul et moi, sans avoir rien conclu et nos propos réciproques étaient devenus aigre-doux.
Ainsi pour la seconde fois mon conciliabule avec Sadoul avait abouti à une rupture. Je rentrai dans ma cellule accablé par Talternative qui se présentait à moi. Je pou> vais conquérir ma liberté en écrivant la Zaiavlenie qu'on prétendait m'imposer, mais alors cette liberté serait achetée au prix d'une singulière dérogation à la dignité du journaliste. Donc je ne l'écrirais pas, ce qui voulait dire que je m'infligerais à moi-même la mortification de demeurer le pensionnaire de la geôle.
Un problème dominait tous les autres dans la perplexité de ma conscience. Quelle était en réalité mon opinion sur la question de l'intervention? Je parvenais difficilement à la démêler. Sans doute, comme je l'ai déjà dit, j'avais été sans réserve un partisan de l'intervention stratégique destinée à précipiter des forces japonaises, russes et tchécoslovaques sur le front oriental des Allemands ^ Maïs depuis juillet, les Allemands avaient été vaincus! J'avais toujours répété que nous nous désintéressions de la politique intérieure russe, et que seule la continuation de la guerre jusqu'à une suffisante victoire était l'objet de nos préoccupations. Dès lors, pouvais-je rester attaché à une formule que la débâcle de l'Allemagne rendait périmée et préconiser
1. Il n'est pas inopportun de rappeler que les Âméricaios euxmêmes, au début de leur participation à la guerre, balancèrent un instant s'ils enverraient ou non, à travers la Sibérie, une certaine partie de leurs forces au front russe, contre les Allemands.
ainsi notre ingérence dans les conflits qui opposaient les uns aux autres.les différents partis russes? L'intervention désormais ce serait cela ! Elle consisterait non plus à grouper des forces contre les Allemands, mais à nous immiscer dans les péripéties de la vie politique russe. Cette question était tellement complexe, elle apparaissait sous des aspects si multiples, si contradictoires que j'aboutissais à Timpossibilité d'adopter, à son endroit, un avis net. Réclamer riutervention c'eût été aller à rencontre du principe que nous avions nous-même affirmé. Mais, d'autre part, 'renoncer totalement à l'idée d'intervention c'était mentir à nos engagements, violer notre propre parole, trahir littéralement des gens que nos atermoiements, nos fausses manœuvres avaient déjà si souvent exposés à des massacres ; c*était abandonner presque toutes les couches de la population russe (et en particulier les couches les plus fidèles à notre alliance) à la tyrannie et aux sauvages persécutions d'une secte usurpatrice qui après s'être frauduleusement saisie du pouvoir ne le conservait que par la terreur. Tout le problème de l'intervention, quand on considérait tour à tour et le droit moral que nous aurions de la pratiquer et, par contre, le scrupule moral qui nous amènerait à nous en abstenir, s'énonçait en dernière analyse par l'interrogation qui suit : Les bolcheviki formaient-ils la majorité de la population russe ou tout au moins une forte fraction de* cette population? A cette question, ma conscience répondait, sans hésiter, par la négative. Les véritables bolcheviki, les bolcheviki non contraints à se dire tels, n'étaient dans la république de Russie qu'une minorité. Et cette minorité, par ses incessants coups de force, ses spoliations, ses frénésies, son incroyable soif de domination, entraînait tout le pays à des malheurs innombrables qui égalaient un cataclysme. Or, quand une grande calamité frappe une partie du monde, est-ce que les nations non éprouvées n'envoient pas vers elles des expéditions de secour*"
N avons-nous pas détaché des navires de guerre à Messine pour sauver les victimes du tremblement de terre? N avonsnous pas délégué des missions scientifiques dans de lointaines contrées où leur rôle devait être de lutter contre certaines maladies? Est•<^e que les grandes puissances en 1900, en Chine, ont hésité à s'opposer, par la force, aux ravages des Boxers qui pourtant, au point de vue purement chinois, pouvaient prétendre être des réformateurs? Tout cela est vrai, mais ma raison ne parvenait pas à mesurer, quelque grands qu'aient été les excès commis par les bolcheviki, dans quelle propoi*tion exacte il serait juste d'assimiler les bouleversements causés par ces extrémistes du socialisme au tremblement de terre, à la peste, ou aux déprédations des hordes chinoises. Le bolchevisme est un fléau. Voilà un point dont je suis sûr. Mais est-ce un fléau assez pernicieux et pernicieux d'une manière assez unanimement constatée pour que nous devions le traiter comme nous traiterions le choléra? De plus en plus, je me rendais compte que, dans J'étroitesse de ma compétence, il ne m'incombait point du tout d'en décider. Si la France et les puissances alliées voulaient intervenir en Russie, certes, les prétextes ne leur feraient pas défaut ni môme les justifications morales. La seule sauvegarde de nos immenses intérêts financiers en Russie, à bon droit, motiverait des actes énergiques de notre part. Mais aussi ces actes énergiques coûteraient la vie à beaucoup d'hommes. Or, on dit que plaie d'argent n'est pas mortelle. Faut-il, pour soigner une plaie qui n'est pas mortelle, faire infliger à certains de nos semblables des plaies mortelles? Quels trésors, quelles récupérations valent qu'on leur sacrifie des vies humaines? Un individu isolé n'a pas à se prononcer sur ces questions que seule peut trancher la volonté des nationp. Et ces nations, après quatre années de guerre, disposaient-elles encore d'armées assez fraîches pour entreprendre cette expédition? Comment eussé-je été capable d'en juger, moi
qui me trouvais depuis si longtemps en Russie et depuis quatre mois en captivité? Comment aurais-je deviné quelles étaient, à cet égard, les opinions dominantes dans le parlement français et dans les assemblées délibérantes de nos alliés? Est-ce que, seulement, une politique commune, en ce qui concernait les affaires russes, pourrait enfin être adoptée par les nations qui venaient de forcer TAUemagne à capituler? De plus en plus, je me convainquais que lldée de l'intervention, transformée radicalement par la chute du germanisme, dépendait d'éléments positifs, concrets et très complexes situés tout à fait hors de la portée d'un humble prisonnier.
Sur ces entrefaites, j'eus une longue conve^rsation avec le chef tchèque, M. Maxa, dont j'avais déjà apprécié, en maintes occasions, la clairvoyance et la fermeté d'esprit. M. Maxa, à cause des accointances, qu'il entretenait dans la prison, obtenait fréquemment des informations du dehors et voilà pourquoi ses propos m'intéressaient. D'après tout ce qu'il croyait savoir, d'après tout ce qu'il entrevoyait, cette intervention qui nous avait paru si imminente quand nous devisions dans la prison de Tagannka et que nous nous grisions d'espérances perpétuellement déçues, cette intervention s'éloignait décidément de nous comme un mirage toujours entrevu et toujours inatteignable. Rien ne démontrait que les puissances eussent résolu d'en finir par la force avec les usurpateurs bolcheviki ; tout au contraire, on avait le sentiment que plusieurs cabinets hésitaient à adopter ce parti et que d'autres étaient hostiles à une telle idée. Tout demeurait nébuleux et vague. Si quelque opération de ce genre devait un jour être tentée, ce serait, dans un temps assez lointain. Or, la situation de l'Europe était mouvante à l'extrême, de nouveaux événements ne manqueraient sans doute pas de surgir qui accapareraient l'attention et occuperaient les forces des Alliés si bien que, d'atermoiements en atermoiements, oa
pouvait vraiment douter que Tintervention dût s'effectuer jamais. M. Maxa observait aussi avec beaucoup de force, et avec une compétence que lui donnaient des communications qu'il recevait des Tchéco-Slovaques. de Sibérie, que l'envoi de troupes occidentales en Russie n'irait point sans certains risques. Une contamination de ces troupes résulterait peut-être, disait-il, de l'incontestable habileté montrée par les bolcheviki dans toutes les entreprises de propagande. En un mot, mon interlocuteur exprimait le plus grand scepticisme en ce qui concernait la réalisation finale du programme d'intervention.
Mais alors, songeais-je, si décidément, aucun État ne veut se résoudre à pratiquer cette fameuse intervention, vais-je moi, qui suis, personnellement, tout à fait désintéressé dans la question, .m'obstiner à rester ici le ridicule champion d'une cause abandonnée? « Qui veut faire. l'ange fait la bête. » Qui veut faire le héros dans des circonstances qui ne le commandent point du tout aboutit simplement à recevoir des coups, ce qui donne bien à rire aux gens qui le regardent.
Quelques jours plus tard, comme j'étais plongé dans mon opiniâtre supputation des combinaisons, grâce à quoi je réussirais peut-être à recouvrer ma liberté, mon guichet s'ouvrit, un gardien m'ordonna de ranger une partie de mes affaires et de rendre disponible la moitié de ma bauge parce qu'up^ autre prisonnier allait immédiatement m'être adjoint. Cette notification me causa, en même temps que de la stupéfaction, une joie profonde. Un autre prisonnier î Un compagnon 1 Depuis les premières heures de ma séquestration dans cette cellule de rigueur je n'avais jamais cessé de réclamer qu'oiï fît habiter avec moi un autre détenu, quelles que fussent et sa nationalité et sa catégorie sociale. Mes demandes, mes supplications même n'avaient jamais été accueillies que par un dédaigneux silence et voilà que, sans que je susse pourquoi, on m'envoyait un camarade de
pénitence! Le gardien déjà, très bénévole, s'occupait d'effacer les mots sinistres Strogaia Adinotchka qui avaient figuré si longtemps sur ma porte. Point de doute! Le même gardien me confirmait qu'à l'avenir mon régime serait purement et simplement celui de tous les autres détenus. Que se passait-^il donc?
Presque aussitôt un grand et gros homme à la figure lie de vin apparut dans le corridor ; il était flanqué du capitaine anglais Mac Bride, qui semblait le piloter. Il me regarda à travers le guichet et, subitement inquiet, il murmura vers son compatriote :
< But this man looks like a lunatic ! I would not like to stay with him.
— Mais non, cher monsieur, je ne suis pas du tout fou, lui signifiai-je en anglais. Ma barbe et mes cheveux incultes me donnent un aspect étrange, mais je crois être en possession de la plus grande partie de ma raison. »
Le nouveau venu hésita, il ne paraissait pas très convaincu de la véracité de mon allégation, mais, en toul cas, il se faisait des illusions s'il se croyait le droit de choisir le lieu de sa résidence; le garde-chiourme ouvrit la porte et, après avoir poussé chez moi le grand et gros homme, il en referma, sans autre forme^de procès, les verrous.
« Major Fraser de l'armée britannique, me dit cérémonieusement celui qui venait d'entrer.
— Très honoré, répondis-je en déclinant mes titres et qualités.
— Ah! mais ceci est terrible, dit le major Fraser, imaf^inez-vous que je suis dans cette prison depuis un mois; j'ai habité jusqu'à présent une chambre commune avec mes six soldats anglais et deux ou trois Français très agréables. Je ne m'attendais à rien quand, ce matin, on m'a ordonné d'empaqueter immédiatement ce qui m'appartenait et sans la moindre explication on m'a emmené ici. Véritablement je vois maintenant que vous n'êtes pas du
Ludovic Naudeau. Il
tout fou, mais je crois que je le serai, moi, avant qu'il soit longtemps. Est-ce que vraiment nous allons vivre ainsi, tous les deux, dans ce petit réduit? C'est épouvantable!
— Tout est relatif, répondis-je, et votre présence ici me cause à moi un soulagement inexprimable, car je viens de croupir, pendant deux mois, dans un isolemeot ininter* rompu. »
Nous eûmes vite fait, le major Fraser et moi, de rompre la glace. Celui qui s'installait avec moi était un parfait gentleman et une complète intimité nous lia. Rien n'était plus amusant que de l'enteiidre raconter comment il avait été capturé avec ses quelques soldats dêlns les parages d'Arkhangel. Av^nt sa venue en Russie, on lui avait raconté que les Alliés n'auraient en réalité à faire qu'une promenade militaire du Nord au Sud, entre Arkhangel, Vologda, laroslav et Moscou. Ils seraient acclamés par les populations enthousiastes qui leur dresseraient des arcs de triomphe, cependant que les quelques contingents bolcheviki se rendraient immédiatement à merci. — Fort bien, se dit le major Fraser, en écoutant tout cela, allons-y! Mais quand, lui, l'excellent Fraser, il veut rejoindre l'état-major d'une petite colonne britannique qui opère dans lès parages d'Arkhangel il est subitement assailli, criblé de coups de /usil, traqué dans les forêts, pendant plusieurs jours, par une force ériormément supérieure à la sienne. Finalement, il doit se résoudre à capituler. Les bolcheviki l'enferment alors hermétiquement avec ses hommes dans un fourgoii à bestiaux : les Anglais sont là comme une bande de plantigrades, destinée à un jardin zoologique. Ce wagon, duquel les malheureux prisonniers ne sont pas autorisés une seule fois à sortir, est, tout doucement, dirigé vers Moscou. A plusieurs reprises, il stationne sur des voies de garage et il finit par arriver dans la capitale du Centre après une dizaine de jours de voyage. De cette pénible épreuve, le major Fraser avait gardé un souvenir qui le faisait frissonner*
C'était là sa première excursion en Russie, il n'avait qu'un regret c'était d'y être venu et intervenu; il n'avait qu'un désir, mais un désir opiniâtre, fiévreux, c'était d'en partir le plus vite possible et pour toujours. Le pays de Pierre le Grand n'avait décidément aucun charrme à sies yeux.
Pendant ces premiers jours de décembre, le régime de la prison s'était subitement adouci au point que, pour moi, si éprouvé par la solitude, la vie était devenue tout à fait supportable. Les gardiens, bénins comme des agneaux et toujours le sourire sur les lèvres, laissaient fréquemment ouvertes les portes de nos cellules et les occasions étaient nombreuses de nous réunir les uns chez les autres au moindre prétexte. C'était le plus souVent chez MM. Tchermak et Maxa que se tenaient nos meetings. Le capitaine Mac Bride, le major Fraser y représentaient l'élément britannique. Le capitaine Charpentier, le caporal Margoulies et moi nous y siégions au nom de l'élément français, car nos autres compatriotes se trouvaient dans des parties de la prison beaucoup trop éloignées de la cellule des Tchèques pour pouvoir s'y rendre. Pendant des heures nous analysions les moindres détails communiqués par les journaux, à propos des mouvements des Alliés en Russie et nous en tirions des déductions aussi interminables que contradictoires. Rien n'était plus comique que d'entendre Fraser et Mac Bride sp faire mutuellement le récit lamentable de leurs pérégrinations dans l'ancien empire moscovite. Bien que Fraser fût un fantassin et que Mac Bride fût un marin, leurs aventures avaient eu un caractère assez identique. A Mac Bride aussi on avait dit, avant son arrivée en Russie, qu'il serait reçu à bras ouverts et que lui et ses camarades s'avanceraient vers Moscou au milieu des.ovations de tout un peuple. Mais, à peine avait-il mis pied à terre suivi de ses matelots, qu'il avait été entouré par une véritable horde d'hommes armés jusqu'aux dents, contre lesquels toute résistance était impossible. Ces deux braves officiers, auxquels les souffrances
de la prison avaient doimé une manière de raisonner bien différente de ce qu'avait été sans doute naguère leur mentalité, s'exprimaient sur la question de Tintervention dans des termes qui eussent étonné sans doute plus d'un politique de Westminster. En général, les prisonniers anglais manifestaient quelque amertume car, chose singulière, et assez flatteuse d'ailleurs pour notre amour-propre, c'est surtout aux œuvres françaises qu'ils devaient de recevoir des vivres dans une proportion à peu près suffisante. Les distributions de la Croix-Rouge internationale, en effet, n'avaient lieu que trois fois par semaine et Von avait oublié de nous affecter des mâchoires de tigre destinées Sl déchirer les chairs qu'elle nous faisait parvenir et qui égalaient en impénétrabilité la peau d'un très vieux rhinocéros! Pour une fois la méthode et l'organisation anglaises, si louées et à si juste titre, se trouvaient en défaut. Rien ne paraissait avoir été prévu par l'autorité anglaise ou parles quelques Anglais qui pouvaient encore habiter Moscou^ afin dç soulager Tinfortune des prisonniers britanniques. Aussi Mac Bride et Fraser étaient-ils devenus plus que jamais des francophiles enthousiastes et avaient-ils voué à MJle Carlier une reconnaissance sans bornes.
Mais, ce qui préoccupait surtout les deux officiers britanniques c'était de constater que les bolcheviki tendaient de plus en plus à les séparer de leurs hommes. Ceux-ci, les marins et les soldats, avaient même été extraits de la prison, le commissariat les logeait superbement dans une certaine maison dite « internationale » ; il les choyait, il les nourrissait bien et leur donnait le divertissement de grandes promenades en automobile à travers Moscou. L'obstination avec laquelle le parti au pouvoir s'efforçait de conquérir le cœur de ces braves gens était manifeste. Outre qu'il leur faisait un sort relativement heureux il leur distribuait des tracts en languie anglaise. Des propagandistes qui avaient longtemps vécu aux Iles Britanniques étaient chargés de
les accompagner dans leurs sorties. C'est par de tels procédés, c'est-à-dire par la douceur, que le commissariat s'appliquait à obtenir des conversions. A ceux qui eussent résisté, aux récateitrants, la sombre geôle et une ration qu'on juge suffisante en France ou en Angleterre pour un poussin! Mais aux bons enfants, aux bons camarades, aux défenseurs du communisme, la vie large et joyeuse! Tu n'iras pas au cachot puisque tu es notre ami ! Mais sois notre ami! Dans la plupart des cas, Jack Tars et Tommies se bornaient à suivre, à se laisser bercer par le flot et à accepter passivement qu'on les dorlotât. D'autres, à ce que j'ai entendu dire, résistèrent et furent réincarcérés. Mais le fait est que plus tard, dans une officine des Affaires étrangères où se centralisaient les services affectés à la diflusio» de la doctrine communiste, j'ai vu, à côté des portraits de Sadoul, de Pascal et de bien d'autres étrangers gagnés plus ou moins complètement à la cause bolchevik, la photographie d'un marin anglais qui figurait là comme l'un des champions de la dictature du prolétariat.
Mais j'obéis au cri de ma conscience en avertissant les autorités alliées qu'il ne faut point porter de jugements téméraires sur des absents, sur des hommes qui ont pu se trouver pris dans les plus inextricables embûches et céder parfois à d'insidieux chantages. Quand les divers Occidentaux qui croupissent actuellement dans les coulisses du bolchevisme auront pu rentrer dans leur pays d'origine, répondre aux questions de leurs compatriotes et expliquer les véritables mobiles qui les ont fait agir, c'est alors seulement qu'on aura le droit d'adopter une opinion définitive à leur égard. Ne repoussez pas, ne condamnez jpas ceux que vous n'avez pas pu entendre*.