‹ En prison sous la terreur russeChapitre 16 sur 22 · ET MISE EN LIBERTÉ · texte numérisé non relu

ET MISE EN LIBERTÉ

UN après-midi, vers cinq heures, comme nous devisions paisiblement, le major Fraser et moi, un gardien accourut précipitamment, cria mon nom, et me donna Tordre d'empaqueter en hâte tout ce qu'il me conviendrait d'emporter, car j'allais, disait-il, être conduit à la Commis* sion extraordinaire. J'avais séjourné quatre mois et demi en prison, je possédais naturellement une foule d'objets que je ne devais pas songer à abandonner car, sans quelques attirails dont il puisse-disposer, le sort d'un détenu est infiniment pitoyable. Et le geôlier était là qui ne cessait de vociférer : « Vite ! vite ! on vous attend en bas ; partez tout de suite ». Que me voulaient donc les satrapes de la Commission? Quelle nécessité y avait-il à ce que je comparusse si instantanément devant eux? Toute conversation avec ces énergumènes est redoutable, tout contact avec eux est odieux et, en définitive, je ne savais pas du tout qu'elle allait être ma destinée. L'adoucissement de mon régime m'avait* fait trouver mon existence à Boutirky assez tolérable et ce n'était pas sans alarmes que je m'enfonçais dans l'inconnu. Je partis donc puisqu'il le fallait, je partis surchargé de ballots, de sacs et de couvertures. Mais quoi! un homme n'a que deux bras. L'un de mes colis dégringola dans le corridor au moment où une grille se refermait sur moi. Malédiction! C'était toute ma suprême réserve de vivres qui s'aplatissait sur le parquet avec un tintamarre de

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boîte» de conserves entre-choquées. « Vite! vite! » continuait à grommeler le gardien en me poussant. On eût dit queTavenir du monde ou, en tout cas, celui de la révolution russe entière dépendait, à cet instant-là, du plus ou moins de célérité de mes mouvemtents. Impossible de retourner en arrière. Mon sac était perdu! On me faisait marcher parmi les couloirs, les préaux, avec une vélocité qui ne cessait d'augmenter. Je m'attendais à être jeté en vrac dans l'effroyable voiture cellulaire où j'avais déjà tant souffert. Mais non, je pris place avec deux autres prisonniers et des soldats dans une automobile découverte qui aussitôt s'élançait à toute allure vers la Bolshaïa Lioubianka. Je revivais exactement mes sensations de la fin de juillet. C'était bien la peine que j'eusse passé quatre mois et demi à Tagannka et à Boutirky pour me voir ainsi ramener à mon point de départ! Qu'allait-il désormais advenir de moi? Où allait-on cette fois m'envoyer? L'élan de l'automobile à travers l'air glacé me causait une griserie et je constatais avec étonnement que la ville, dans ses aspects généraux, était restée telle qu'autrefois. Il m'avait paru, au fond de mon oubliette, que des transformations multiples et singulières avaient dû se produire dans Moscou. Parce que j'avais été une sorte de momie, j'avais voulu supposer que la capitale entière, elle aussi, avait dû tomber dans la torpeur. Mais non ! La vie tant bien que mal avait continué ; les gens, comme par le passé, vaquaient à leurs occupations; quelques détails superficiels étaient peut-être nouveaux, mais rien de fondamental n'avait changé. Tous les vivants décidément n'avaient pas été mis en prison, cela déconcertait la représentation que je m'étais faite du monde extérieur, car nous souffrons de cette faiblesse de rapporter tout à nous-mêmes.

A la Commission extraordinaire, je fus introduit dans cette même salle carrée où j'avais passé à la fin de juillet

les premières heures de ma captivité- Je retroavai là un tableau absolument identique à celui dont j'avais gardé le souvenir. C'était la môme cohue de prisonniers de toutes les conditions sociales et de tous les âges. Une seule innovation me frappa. J'ai déjà décrit, au début de ce récit, la vaste plate-forme de bois blajAc établie tout autour de la pièce et en son milieu, à cinquante centimètres au-dessus du sol, et sur laquelle nous dormions pêle-mêle. Depuis juillet, une seconde plate-forme, parallèle à la première et exactement semblable à elle, avait été établie à 2 mètres de hauteur. Ceux qui n'avaient pas obtenu de place à l'étage inférieur se hissaient à l'aide d'une petite échelle sur cette construction de sapin. Comme j'avais perdu mon sac de vivres, je fus encore bien heureux de m'insinuer dans un cercle distingué qui se formait sur l'un de ces échafaudages et, ' ramant alors avec une cuillère de bois, dans le chaudron omnibus, d'y manger, ainsi perché, la soupe communiste dont la composition n'avait pas été modifiée depuis quatre mois et demi.

A l'improviste, je rencontrai, allongés là sur cette surface de planches, et fumant philosophiquement des pipes, le capitaine Vacquier et le lieutenant Baret de la Mission militaire française, dont j'ai raconté Farrivée à la prison de Boufirky vers le début de novembre. Mes deux compatriotes avaient été transférés depuis quelques jours déjà à la Commission pour y subir ceHains interrogatoires: Mais après un vague entretien avec un sbire chevelu ils avaient été, à ce qu'il semblait, purement et simplement oubliés et ils ne savaient pas du tout ce qu'on allait faire d'eux. On pouvait les reconduire à Boutirky, les mettre en liberté, ou bien les supprimer et, pour qui connaissait l'histoire de la Commission, l'une de ces hypothèses n'était ni plus ni moins vraisemblable que l'autre. L'exemple de ce qui survenait à Baret et à Vacquier me disait que, selon toute probalité, je pouvais me préparer à me morfondre, moi aussi.

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pendant plusieurs jours dans la tanière de Peters et de Djerjinsky, quand, à ma grande stupéfaction, un gardien me héla et je compris que j'allais immédiatement comparaître! Mais quoi ! Baret et Vaquier l'avaient été, eux aussi, interrogés et pourtant ils attendaient toujours que leur sort se décidât. Telle allait être sans doute ma situation.

Un soldat portant un fusil me fit suivre des corridors, gravir des escaliers et traverser une sorte de cuisine où des citoyennes manipulaient des chaudrons. Ainsi, au siège de cette Commission extraordinaire dont le seul nom faisait peur, je découvrais des coinï^ d'intifaaité presque familiale où une odeur fade et rance évoquait une idée d'ustensiles mal lavés. Il n'y avait guère de limite entre les bureaux et le département des marmites. J'aperçus des marins vautrés et je me demandai s'ils figuraient là comme matadors, comme scribes ou comme éplucheurs de choux. Est-ce que, vraiment, c'était de cette officine graillonneuse que tant de condamnations à mort étaient parties? Et je fus étonné de voir le redQutable AntonofT qui passait superbe et débonnaire dans ce réduit où se trituraient les pitances des prisonniers. Je pénétrai dans une pièce encombrée d'un fouillis indescriptible de paperasses amoncelées sur les tables et sur les chaises. Deux ou trois individus y péroraient et il y en avait un autre assis dans un coin : ilparaissait m'attendre car dès que j'entrai il m'interpella. C'était un jeune homme blond, aux longs cheveux frisés et au visage rasé, il parlait très couramment le français mais avec une intonation particulière à ceux dont le russe est la langue maternelle. Je n'eus pas de peine à reconnaître dans ce personnage l'une des étoiles de la Commission, un aventurier d'origine française quoique né en Russie et dont le nom bien connu était de la Farre, et même, m'a-t-on dit, c le comte de la Farre » ! Point une seule fois ce représentant des hautes sphères du bolchevisme ne leva les yeux sur moi. Je jugeai par là qu'il lui restait encore quelque vergogne, qu'il n'avait pas toute

honte bue et qu'il n'était point sans éprouver une certaine confusion en songeant aux étranges conditions qu'il était obligé de me poser :

« Écoutez, me dit-il en français, n'examinons pas le fond de votre affaire, ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour l'instant. Vous avez eu récemment, n'est-ce pas, un entretien avec Sadoul. Eh bien j'ai à vous dire ceci : Vous allez être mis en liberté provisoire pour trois semaines au maximum. Si à l'expiration de ces trois semaines, à compter du moment présent, vous ne nous avez pas donné satisfaction, vous serez de nouveau arrêté. Vous jouissez donc de trois semaines pour prendre en toute tranquillité un parti. Vous allez me signer un engagement d'honneur de ne pas chercher à vous enfuir de Moscou pendant ce laps, d'habiter le refuge français et de vous conformer à ce qui a été dit dans votre conversation avec Sadoul. Acceptez-vous? »

J'hésitai une seconde. Allais'-je refuser le répit de trois semaines qui, de toute manière, s'offrait à moi? Puisque 21 jours s'écouleraient, quoi que je décidasse, avant que je dusse adopter une attitude quelconque» j'aurais certainement été un extraordinaire Don Quichotte en me drapant plus longtemps dans le manteau de ma dignité. Quatre mois et demi de prison avaient d'ailleurs solidement confirmé en moi cette opinion que, vis-à-vis de gens comme les boicheviki, accoutumés à employer le chantage et le meurtre comme des adjuvants de leur propagande, c'eût été pur enfantillage que de m'embarrasser d'un scrupule. Tel était le point de vue de beaucoup de Russes respectables que j'avais coudoyés dans ma geôle. Pour donner le change à des gens de cette sorte on signe, quand il le faut, n'importe quoi et cela n'a point la moindre importance.

€ Mais, objectai-je cependant, qui me dit que si j'obtempère et si je vous remets l'article que vous réclamez je ne serai pas ensuite reconduit à Boutirky, sous un prétexte quelconque?

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— Non, dit de la Farre ayec magnanimité, les circonstances politiques qui avaient amené votre incarcération se sont imodifiées et je puis vous garantir que si nous tombons d'accord vous ne serez plus inquiété. »

A quelle modification Taristocratique homme d'État du Soviett faisait-il donc allusion ? Il n'y avait point à en douter. J'avais été capturé à Tinstant même où l'intervention de» Alliés paraissait devoir se produire imminente et décisive. Maïs en décembre, au contraire, tout prouvait que l'idée de cette opération était abandonnée ou ajournée. En juillet et eu août le ton de la presse des bolcheviki avait été furibond à notre égard, tandis que pendant le dernier mois de l'année il s'était singulièrement adouci, au point môme de devenir mielleux. Déjà se préparait cette tentative de conciliation qui trouverait son expression la plus significative dansla déclaration que Lénine allait me faire le 4 février 1919 et que je publie dans une autre partie du présent volume.

Quoi qu'il en fût, que devais-je faire? Jouer le rôle du séquestré volontaire était véritablement au-dessus de mes forces. Je signai donc, avec la plus jésuitique des restrictions mentales*, et quelques instants plus tard j'étais libre et dans la rue. Je me demandais si je ne rêvais pas et en même temps je marchais de l'allure la plus naturelle du monde, tout étonné de sentir que je me* réadaptais instantanément à la vie- J'arrivai une demi-heure après au refuge

1. Récapitulons bien : !• Les*6oicAcm7a avaient violé la parole donnée, en m'arrètant subitement, et sans avertissement préalable, quelques jours après m'avoir accordé de nouveau Tautorisation officielle de publier mon journal; S"* Ils m'avaient soumis, en prison, à un chantage. Ils m'avaient rais au secret, • cuisiné * et menacé d'une détention sans fin. Dès lors ils avaient agi à mon égard avec une insigne duplicité et je ne faisais que me 1>éfendr£ en mettant en jeu une duplicité supérieure. Ce sera toujours avec le plus grand plaisir que je mystifierai un fourbe. Il ne s'agit point ici d'opinion politique, mais de morale. J'adjure nos socialistes de bien voir cela. Je me suis « débrouillé »> je m'en frotte les mains et ne serai blâmé que par des Tartufes.

français où plusieurs de nos compatriotes qui m'avaient naguère vu bien des fois ne me reconnurent pas.

J'avais eu certes assez de temps disponible en prison pour considérer ma situation sous toutes ses faces et pour concevoir des plans qui pussent s'appliquer à toutes les hypothèses même les plus invraisemblables. Voilà pourquoi, dès le lendemain de mon élargissement, j'avais déterminé la manière dont il me conviendrait de me conduire. Tout d'abord j'imaginai un moyen rapide et parfaitement sûr d'avertir, à Paris, les autorités françaises de la situation exacte où végétaient tous nos prisonniers et je représentais l'absolue nécessité d'un échange qui devrait s'effecluer aussi vite que possible. Je prévenais en outre ces autorités que je me verrais probablement dans l'obligation d'envoyer à Paris un article sur la question de Tinlervention, içais que, rédigeant cet article sous une abominable contrainte, je le désavouais à l'avance. J'énumêrais aussi quelles précautions minutieuses seraient à prendre afin qu'en aucun cas il ne pût pas être inséré.

Je ne savais cependant pas quel parti adopter et comme il m'importait cependant d'en choisir un je résolus de me ranger à celui que me conseilleraient mes propres compatriotes. Je les fis juges! Le Comité français de Moscou (dont tous les membres sont actuellement rentrés en France) se ï'éunit secrètement sur ma prière et chacun des •assistants s'engagea au préalable sur, l'honneur à ne communiquer à personne l'objet de notre débat. J'exposai alors au Comité dans quel traquenard je me débattais, et comment se présentait le chantage auquel j'étais soumis. La question qui se posait était premièrement de déterminer si, en refusant d'écrire l'article qu'on me demandait, et en me condamnant moi-même à retourner en prison, je servirais au

moins une cause française. J'étais tout prêt à më sacrifier si ce sacrifice eût paru devoir être véritablement utile. Mais le serait-il? Que savions-nous en définitive des intentions du gouvernement français? Devrais-je, par amourpropre professionnel, m'obstiner à demeurer le champion de la cause de Tiiitervention et me désigner ainsi aux fureurs des bolcheviki, à un moment où la mère-patrie était peut-être d'un avis entièrement opposé à un tel dessein? Il fallait aussi bien considérer que nombre de Français se morfondaient encore sous les verrous. Quelques-uns des membres de la Mission militaire française en particulier s'étaient attiré les haines des usurpateurs et ceux-ci quelquefois parlaient d'exercer sur eux des vengeances. Il fut admis que si un sujet d'irritation était encore une fois fourni aux\bolcheviki cet acte motiverait 'peut-être des représailles. Or, ces représailles n'atteindraient-elles pas, outre moi-même, certains de nos compatriotes? Le vieil adage suivant lequel il ne faut jamais exciter les fous à faire des folies s'imposait à nos raisonnements. Je priai le Comité de délibérer et de prendre à ma place une décision qui me tirât d^une affreuse perplexité. A l'unanimité le Comité déclara que je devais avant tout manœuvrer de telle manière que je n'eusse pas à subir une nouvelle captivité puisque, quelle que fût Thypothèse envisagée, ce surcroît de souffrances que je m'imposerais ne serait utile ni à la France ni aux Français de Moscou. La question de l'intervention était du ressort du gouvernement français et non du nôtre. Sans communications avec la France et réduits à une situation scabreuse, dans une capitale où ne nous représentait aucun agent diplomatique ou consulaire, nous n'avions les uns et les autres qu'à essayer de nous évader de l'impasse où nous étions enfermés. La totalité des membres du Comité m'accordait donc pleine liberté quant au choix des moyens à l'aide desquels je m'efforcerais d'assurer ma sécurité.

Les deux actes préliminaires que je viens de dire une fois accomplis je m'occupai de rédiger l'article qui devait être la rançon de ma résurrection. Rien d'exorbitant n'y avait été introduit et cette composition, en déGnitive, renfermait beaucoup de données qui étaient exactes. Mais, ce qui est également indéniable c'est que beaucoup d^autres données tout aussi véridiques n'y étaient point consignées et n'y eussent pas trouvé place puisque, si je les y eusse intercalées je me serais fait renvoyer immédiatement en prison. Les affaires humaines ne sont point simples; leur complexité, leur relativité sont au contraire infinies. Un certain nombre de faits peuvent être vrais, d'une vérité partielle, et cependant être conlredits, oblitérés, par une autre série de faits tout aussi incontestables. Si, traçant le portrait d'une femme, je dis qu'elle a le front intelligent et les sourcils bien arqués, ce sont là des traits qui peuvent être conformes à la nature mais dont on déduirait une conclusion absolument fausse si le droit m'était refusé de dire aussi qu'elle louche et que son nez est dévoré par un ulcère. Tel était exactement mon cas et, puisque j'écrivais un article de convention, destiné à procurer de la satisfaction à la censure des bolcheviki, je devais inévitablement garder le silence sur tout ce qui leur eût déplu. L'article terminé, je le conservai quelques jours par devers moi. Malgré tout j'étais encore indécis et j'éprouvais une humiliation profonde à ridée de devoir céder à cette machination. Dans le désarroi de ma conscience j'en vins, le croirait-on, à regretter les heures d'apathie que j'avais vécues en prison, alors que^ je ne m'appartenais pas et que je n'avais nulle décision à prendre. J'avais bien dormi dans ma cellule et voilà que,' au refuge français, je passais des nuits sans sommeil. Mais un événement survint qui, soudain, dissipa mes perplexités. Les journaux reproduisirent documentairement une déclaration faite par M. Pichon à Ta Chambre française. Le Ministre exposait clairement que le Gouvernement n'enten-

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dait pas du tout préparer une intervention en Russie. Dans ces conditions pourquoi donc choisir de me montrer plus royaliste que le roi? Aussi bien une autre considération me poussait à en finir. Depuis la chute de TÂllemagne et depuis l'Armistice, la guerre était terminée, aucun scrupule patriotique ne me retenait plus ; la question russe désormais ne pouvait avoir d'action ni pour, ni contre le salut de la France. De quelque manière qu'on la considérât elle ne mettait plus en cause notre sentiment national. Il n'y avait plus à la prendre au tragique. Abandonnant toute hésitation je présentai mon article à Sadoul. Nous tombâmes facilement d'accord et mon interlocuteur me garantit que ma mise en liberté était définitive. Sadoul poussait même la sollicitude jusqu'à s'informer des ressources matérielles dont je disposais et il insistait pour me procurer une situation dans une université soviettique ! Je n'avais mérité ni cet excès d'honneur, ni cette indignité!

« Ah ! non, merci^ lui répondis-je, je n'en use pas l » D'ailleurs un imbroglio vraiment comique me permit de donner une apparente satisfaction aux dictateurs de Moscou en ce qui concernait mon article, sans cependant risquer de dépêcher au public français un exposé où ma pensée ne se fût pas exprimée dans toute son intégrité. Sadoul s'avisa bien de conserver le manuscrit que je lui avais porté mais aucun des janissaires du Soviett ne s'occupa de contrôler si j'expédiais oui ou non à Paris, comme je m'y étais engagé, Tautre copie de cet article qui passait pour être destinée au Temps. Les moyens de communications entre Moscou et Paris étaient à ce moment-là extrêmement rares et précaires et il eût fallu déployer un grand zèle pour assurer la transmission jusqu'à la rue des Italiens de cette œuvre à laquelle mon amour-propre était bien loin d'être attaché. Ce zèle, je m'abstins de le déployer et, finalement, j'eus ce bonheur que l'article, dont la rédaction m'avait été si pénible, demeurât finalement au fond de ma poche où je

finis par le retrouver lors de mon propre retour à Paris** Je croyais raffaire oubliée et, comme la copie dont Sadoul était le possesseur n'était insérée dans aucun des journaux bolcheviki je me félicitais déjà que les maîtres du jour se fussent purement et simplement désintéressés de mon cas. Mais j'avais compté sans l'obstination et l'astuce de ces politiciens. Le A février, la veille môme du départ du groupe français dont je faisais partie et qui allait être échangé à la frontière finlandaise contre un certain nombre de prisonniers russes, les Jzvestia publiaient, tout à coup, une sorte de résumé du texte que j'avais remis à Sadoul vers le 28 décembre. C'était là une analyse qui témoignait de la plus insigne mauvaise foi parce que tout ce que j'avais écrit moi-même était tronqué, dénaturé et présenté dans un sens absolument tendancieux. Ainsi, non seulement on m'avait contraint à écrire un article, mais encore, alors que je n'avais nulle possibilité de protester, on abusait de ma signature pour donner au public russe une idée inexacte de cette élucubration. Or, cette citation déloyale était signée de ce môme Niourine dont la dénonciation imprimée dans la Pravda à la fin de juillet avait été le point de départ des mesures de rigueur prises contre moi. Décidément, Nce M. Niourine que je n'avais pourtant pas l'honneur de con-

4. Certains de mes amis* maintenant, me disent : « C'est un grand bonheur tout de même qu'un tel article n'ait point paru en France car il aurait pu, dans son temps, avoii* une influence déplorable. » Ils m'accordent là beaucoup d'importance ! Aussi bien, depuis ma sortie de prison et jusqu'à la date où est édité ce livre, Ibs gouvernements alliés ont répété à l'envi et avec une énergie croissante qu'ils ne voulaient point intervenir en Russie. Et, voici le comble : ces mêmes amis, dont je parle, me déclarent qu'ils sont, eux aussi, opposés à l'efTusion du sang et hostiles à ridée de l'intervention. Dès lors, cet article qui n'a pas paru, quel mal eût-il donc fait, en définitive, s'il eût paru? Devais-je, au fond de ma cellule, et n'ayant pour arme qu'un certain cylindre de tôle, demeurer l'unique champion de l'intervention quand à Londres et à Paris, Lloyd George et Pichon, qui commandent à cent mille légions, n'en veulent pas?

naître, se cramponnait à moi comme un acarus sillonne la peau d'un pauvre homme. Cet individu paraissait décidément s'être arrogé pour mission de contrôler tout ce qui se rapportait à ma personne. Que j'entrasse en prison ou bien que j'en sortisse il me, fallait toujours trouver sur mon chemin cet olibrius. Cet attachement énigmatique et l'opiniâtreté avec laquelle ce drôle se soudait à mon derme et commentait mes faits et gestes m'eussent laissé bien indifférent si je n'avais pas été mis au courant d'une coïncidence surprenante. Le môme Niourine, dont la délation policière avait servi de prétexte à mon incarcération en juillet, le même Niourine, qui avait publié en février 1919 une analyse inexacte de mon article, ce môme Niourine-là était précisément la cheville ouvrière du journal la Troisième internationale édité en langue française par Sadoul, Pascal et quelques autres, et dont le premier numéro avait été imprimé immédiatement après la suppression du Journal de RtÀSsie. Il y avait là une particularité qui me rendait songeur et dont, aujourd'hui encore, je ne parviens pas à discerner toute la portée.

Si j'en juge d'après les notions claires et précises qui sont tombées sous mon observation depuis le mois de juillet, il me semble que je dois de la reconnaissance à Sadoul et je veux croire, je le répète, qu'il a simplement cherché à me rendre un service, quand il s'est fait l'instrument d'un chantage dont je suis persuadé qu'il n'avait pas été l'inspirateur. Mais, d'autre part, l'amitié qui lie Sadoul et Niourine est un fait, et ce fait me parait difficilement justifiable puisque Niourine, en me dénonçant de la manière que j'ai dite en juillet 1918, a commis un acte que toute personne loyale eût dû sentir l'obligation de réprouver. Je le sais bien, aucun des étrangers que leur mauvais sort attarde dans le sillage tourmenté des illuminés bolcheviki ne conserve le moyen de se conduire exactement et en toute circonstance suivant l'inspiration de sa propre conscience. Aucun d'eux ne jouit

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pleinement de sa liberté. La volonté diabolique des commissaires s'impose à eux, comme à tous, En outre, du 50 juillet au 15 décembre je n'ai naturellement pu apprendre qu'une faible partie de tout ce qui se passait, de tout ce qui se tramait à l'extérieur des prisons. Pour ces raisons, je ne me sens pas capable de conclure.

Je plains plus encore que je ne condamne des Français comme Sadoul et comme Pascal, parce que, malgré Tab- ' surdité de leur attitude, ces hommes cultivés et sincères demeurent sympathiques par plus d'un côté. Je les crois naïfs, crédules, inffénus beaucoup plus que malfaisants. Ces êtres impressionnables n'ont pas pu résister à lînlluence du milieu où les circonstances les avaient plongés; Sadoul, ardent socialiste, est tombé du côté où déjà il penchait. Mais s'il est vrai que cet avocat à la cour appartienne à une famille riche, considérez tout ce qu'il perd actuellement à mener la vie du proscrit dans un pays en folie où

les plus puissants souffrent Un tel exil comporte bien

des sacrifices et, à supposer que M. Sadoul soit un ambitieux, — ce qu'on m'assure de plusieurs côtés, — il paie très cher, par des tribulations réelles, des rêveries qui ne verront peut-être jamais leur réalisation. Après une réflexion de quelques mois, je persiste à croire que Sadoul est un honnête homme et l'on ne saurait méconnaître que, pendant son séjour en Russie, il a rendu service à de nombreux Français. Si, par un singulier dévergondage d'esprit, il s'est trop épris des commissaires, il faut lui accorder le bénéfice de cette circonstance atténuante que longtemps son service, reconnu par ses chefs, consista à gagner la confiance de ces potentats, rôle périlleux à plus d'un titre*.

4. L'impression de cet ouvrage s'achève au moment où l'on annonce que Sadoul va décidément être jugé par contumace, le 6 novembre. D'après les journaux, les faits qui lui sont reprochés sont

Je possMe peu d'informations de première main sur M. Pascal. Au physique, il m'a donné l'impression d'un jeune homme doux, modeste, compatissant et réellement inoffensif. On me dit qu'il fut naguère un brillant élève de l'École normale supérieure et cela ne prouve rien ni pour lui ni contre lui. Plusieurs personnes qui l'ont bien connu et qui déplorent sa conduite témoignent néanmoins de sa droiture. L'un d'eux s'est écrié : « Pascal? C'est une vierge! » D'après tout ce que je sais il me semble que nous devons voir en M. Pascal un bolchevik par russomanie. Oui, Pascal a été de tout temps l'admirateur^ passionné et fasciné du monde russe, dans ses manifestations les plus diverses et les plus contradictoires. L'ampleur colossale de la révolution lui est apparue comme le signe du rôle mondial que le destin allait conférer à la Russie devenue l'initiatrice des peuples. Nombre de ses anciens caâiarades m'ont donné sur lui des témoignages concordants : ils l'ont vu, assurent-ils, monarchiste, impérialiste et dévot respectueux du trône, de l'autel, du tsarisme, de ses hauts dignitaires religieux et" de ses ministres à poigne. Un lieutenant français se trouvait en sa compagnie, avant la révolution, au grsmd état-major impérial et il remarqua que Pascal, usant d'une licence qui avait été accordée à nos officias (mais dont il fut le premier, et pendant quelque temps, le seul à se servir), avait arboré un uniforme russe. Or Nicolas II avait formé le dessein de décorer ce jour-là un officier anglais ; il s'approcha par erreur de Pascal dont le costume pouvait être confondu avec le khakhi britannique et il fixa sur sa poitrine la croix de Sainte-Anne, qu proquo à la suite duquel Pascal fut en proie à un accès de loyalisme et d'enthousiasme. Aujourd'hui, M. Pascal con-

tous postérieurs à la date à laquelle j'ai quitté la Russie et, naturellemenl, je ne saurais avoir d'opinion à leur égard.

sacre à Lénine le culte qu'il vouait naguère au petit père le Tsar. Il était de bonne foi avant 1917 comme il est maintenant sincère. C'est devant lemattre absolu delà Russie, c'est devant le principe d'autorité qu'il a fait hier et qu'il fait ^ aujourd'hui la révérence. Il brûle d'un amour mystique pour la sainte Russie, il la vénère, et même quand elle massacre l'ancien autocrate il voit en elle l'agçnt d'exécution des plans de rÉtemel. Si Sadoul a peu d'esprit critique, Pascal n*en a point du tout et nous trouvons en lui un exemple très frappant des lacunes singulières que peut présenter un esprit bien nourri de culture universitaire, mais où manquent la connaissance des hommes, l'instinct psychologique et le sentiment des réalités : le jugement. À ne développer que la mémoire chez l'étudiant on peut produire parfois de ces dérèglements. L'excuse de M* Pascal c'est d'être jeune, de n'avoir vécu que dans les livres et de ne savoir rien de la vie positive.

Je me méfie de la perspicacité de M. Pascal, je ne crois point à la bonne qualité de son discernement, mais je ne doute pas de ses sentiments altruistes et de son désintéressement et je ne saurais supposer qu'il soit un homme méchant.

Que nos deux compatriotes n'aient point aperçu comment les frénésies qui se couvrent d'une prétendue dictature du prolétariat compromettent beaucoup plus qu'elles ne servent la cause des réformes sociales, voilà ce qui me parait improbable. Mais, partis à l'aventure et un peu follement avec une bande de loups, ils sont obligés, de hurler avec* les loups, sous peine d'être dévorés par eux, et ils sont leurs victimes peut-être plus encore que leurs complices.

Ce n'est pas de moi, en tout cas, qu'il faut attendre des paroles de violence à l'adresse de ces deux jeunes hommes, car, séparés désormais de leur pays, de leurs amis, de leur famille et de la culture française et se trouvant dans l'im possibilité d'expliquer clairement leur attitude, et — qui

sait? — péut-ôlre leurs arrière-pensées, ces égarés, enlisés dans les aberrations moscovites, inspirent la pitié plus que le ressentiment.

S'ils pouvaient, tout à coup, être ramenés sur la terre natale, goûter sa douceur, savourer sa civilisation, sa logique, son sentiment' de la mesure et devoir apprécier, de France, les attitudes qu'ils prenaient la veille en Russie, ces déracinés, soudainement contrits, seraient probablement enclins à faire sur eux-mêmes un grand retour. Des événemeipts prodigieux, une guerre suivie d'une révolution comme le monde n'en avait jamais subi une en aucun temps, ont engendré des circonstances si particulières et, dans leur explosion, anéantissant tout du passé, ont forgé dans le sein brut de la nature un milieu si neuf, si fantastique, que certains esprits ont pu s'affoler, chavirer sur la mer de lave enflamnàée où ils voguaient. Leur punition, leur punition terrible est aujourd'hui de ne plus pouvoir s'arracher à ces flots de poix et de soufre et à l'instant où leur pensée, malgré tout fidèle, s'attendrit au souvenir de la France, de se sentir entraînés par des courants en combustion, par des vagues de sang, vers un inconnu insondable, vers des océans inexplorés où souffle seulement l'infini de la terreur.

Pour moi, on le jugera singulier et j'en suis moi-même étonné, je sors sans haine et sans rancune de cette sombre aventure. Elle m'a fait souffrir, mais aussi elle m'a forcé à pénétrer dans des abîmes que l'on n'explore qu'à la condition de s'y trouver soi-môme englouti. Après tout, les bolcheviki eussent pu, sans danger immédiat pour euxmêmes, me tuer et je suis vivant ; ils eussent pu me conserver indéfiniment en prison et je suis en France ; il est vrai qu'ils m'ont fait chanter, mais j'en ris car la seule chose qui m'importe, à moi, c'est de pouvoir parler librement au

public de mon pays. Tout est pour le mieux dans le meil- \ leur des mondes. De môme qu'on ne déteste pas un tigre parce qu'il a failli vous dévorer, je n'en veux pas aux vindicatifs utopistes qui ont cru bien faire en me soumettant à ces épreuves. Mon détachement, mon indifférence indigneront peut-être ceux qui ont vu tomber dans cette tourmente sans pareille leurs frères ou leurs amis. Certes, je le sais bien que des crimes ont été commis et qu'il sera tôt ou tard répondu par de terribles châtiments à tant de forfaits exécrables. Mais c'est précisément parce que beaucoug de gens ne demanderont qu'à se charger de ces vengeances que je n'éprouve pas le besoin de les stimuler à une telle besogne. C'est l'esprit de représailles qui a inspiré les cruautés des bolcheviki. Or, les représailles engendrent inévitablement, et à l'infini, d'autres représailles. Il faudrait désespérer de l'esprit humain si, éternellement, les diverses classes sociales devaient s'infliger les unes aux autres et, à tour de rôle, la fatalité de l'assassinat. Quant à moi, j'essaie de devancer des temps encore barbares et de m'imaginer que je puis, si je le veux, agir autrement que ne le ferait un barbare. Lorsque je vois de quelle moisson de sensations et de sentiments ils m'ont rendu plus riche, je me demande si, en définitive, ce n'est pas moi qui suis le débiteur des funèbres monomanes de Moscou.

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