CHEZ LENINE, AU KREMLIN (4 FÉVRIER
Je visais deicx buts, alors que -je demandais à être reçu par M. Lénine pendant les derniers instants de mon séjour à Moscou, Le premier était^ je ne le cache pas, de faciliter ma propre sortie du territoire ncsse et de me protéger contre une récidive, toujours à craindre, des rancunes qui m'avaient déjà fait passer près, de cinq mois en' prison. Le jour où le réformateur aura vu en moi, songeais-je, le dépositaire de sa pensée, il sera le premier à désirer que j'arrive en France^ où mon râle de publiciste sera de la révéler. Mon second but, que comprendront tous les journalistes de carrière, était de ne point quitter le pays de la révolution sans avoir vu de tout près, en tête à tête, l'homme étrange et mystérieux qui a eu sur son temps une influence si extraordinaire. Certes, l'artisan principal de cette paix de Brest'Litovsk, dont la France a failli mourir, ne pourra jamais être à nos yeux qu'un détestable sire et, à cet égard,
curieux de comparer cette conversation du 30 avril 191 8 à la déclaration publiée dans les pages suivantes et qui m'a été faite par Lénine le 4 février 1919.
Ludovic Naudeau. 13
Af. Lénine est jugé. M^ii ne m'e^êtril pas arrivé n^ainies fois y dans fna vie cCinfornH^teur, d'observer avec ^ne intpnse curiosité des céléb.rités dont ma conscience Qondamjiait les actes ? De même que le savant goûte du plaisir à étudier une maladie encore peu connue^ l'amateur d'àmes se d^électe au contact d'intelligmces anQrm<^is^ 9u mqn^fr^^i^ds. Quel écrivain refuserait d'interviewer luoifer? i|/. Lénine d poursuivi des fins que nous répvoupons^ fftais il les çk poursuivies avec une force sans pareille^ et c'esi cettp, forcerlà^ cette énergie herculéenne dont on aimerait à découvrir les sources. Aucun homme d'action n'est parti de si bas pour bouleverser, de manière si com^plète, la société de son époque et pour mettre à l'essai tant de conceptions nouvelles. M. Lénine n'est point un orateuf d'une particulière envolée^ mais il a su, avec une astuce qui confinait au gér^ie^ prendre pour auxiliaires les ignorances, les crédulités, toutes les particularités psychologiques du peuple russe^ et, (failleure,^ sa, vie privée, voisine de l'ascétisme^ devait naturellen^f\t en imposer à ses catéchumènes. Sa conception mondic^le et mf^sianique du communisme se mêle à une singulière application aux détails^ à une singulière intuition des tactiques la^ plus opportunes : quoi qu'il adviennci le noni de cet, hofnme qui nous a fait tant de mal marquera inmitableme;^^ dqns l'histoire du XX^ siècle.
Ce aoir-Ià, ayant obtenu un rende^-vQus préfiisj et^ muni d'un laissez-passer du commissaire des Affaire^ étrangères, je franchis sans difficulté Ipa successives portes du ICremliu. La faplasmagorie d'un hiémal cpucHer de, gqlei) agonisiait sur les vieux créneaux de brique; leg neiges acpui^ulées avaient des reflets de carmin ; des clochers roses elL blancs dominaient des campaniles couleiir de rouille et de yert-degris; les tours antiques et les bulbes d'or flamboyaient dans une symphoaie en rouge* gt je i^e troHvaî, chei^inant péniblement, dans des cours intérieijires pleines de g^ace et
imUX Sr(T RETIENS ffiSTOfi^QU^S, 1^7
d^ YQrglf^s. J'arrivai à uii v^sj.^ palai$ 4^^^!^^ (equçl 3opt eptaesé^ les canpi^^ nstppIéQnienai ^ps panpf^^ 4e 18i2. Quelqu'un mp (liti nap montrant, pu face de ces trjstes reliques, une ppfte : « C'esl là. » Des espfi^liers jsombres, de Ippga poulpirs diserts, et, baïonnette au canon, des sentinpUeis it^quiétes épel^^t^ ^ypc l^ésit^tion mo^ sauf-conduit. Je revois lqvL% cel^, Je finis p^r d^boucl^er dans \}n petit burefiu pû, au lieu d'un huissier, il y avait une demoisellp du téléphone i^:^slallép devant un çipp^reil qui devait être une sorte dft % ceutraj n dp^^^rvî^nt tout le Krpïnlift. Elle épputa m^ te^^H& Pt aussitôt la cpmiuuniqua à celui que je vouWs voir» Et J'ou qu'introduisit daus une pièce assez exiguë p Jé^ porte de laquelle j'eus 1q temps de lire cette affiche, imprimée en gros paractères :
« lues visiteurs spnt prié^ de prendre en considération qu'ils vont parle^;* à un hpu^me dopt les occupations sont iâuprmes, Par copaéquent, \l leur est deîuandé d'exposer claireïuept et brièvement le but d^ leu?* démarche. »
Le cabinet, dap^ lequel je venajs de pénétrer, était meublé (somipairement, paps aucupe recherche pi affcctatipp. Quelques rayqps de livres derrière }e fauteuil et, ftu mur, juste , devapt le bureau, un gigantesque portrait de Karl IVÎarx, eprubauué d'éparjate. C'était tout. AuPUP autre prnement que l'image de ce Mahomet, doptLeniue prétend connaître, mieux que pen^onge au luonde, le Coran.
Jq restai deu^ ou trois minutes seul d^us ce lieu, attendant mon pélèbre ipterlocuteur et évoquant la prodigieuse destinée de celui qu'op pourrait fort justenaent appeler le mauvais gépie de la révolution fus^p. Certps, j'avais vu CQPt foie I-enipe daps de^ réunions politique^, mais je n'avais jamais pu l'approcher, car, fidèle jusqu'alors à uue^ discipliue débordais périmée, il p'avait jamais voulu recevoir, aux fins d*un eptretien pour aipsi dire officiel, un jpurnalistQ dit € bourgepif »• Or, ce jour-là, j'allais 0tre accueilli p»r l0 W^ 4u cominnni^Pûe, au cœur w0me du IÇremlin,
alors que je me présentais ouvertement, sans aucun subterfuge, comme collaborateur de ce- Temps^ hier encore si honni, si violemment attaqué dans la presse des maîtres du jour. Pour qui a observé, depuis la première heure, les mœurs des initiateurs du bolc^evisme, il y avait dans ce seul fait la marque d'une évolution significative et, disons-le, l'esquisse de tout un programme. J'étais d'ailleurs préparé à ce qu'il allait se passer par les propos délicieusement amènes que m'avaient tenus, quelques jours auparavant, des personnages aussi considérables que Kharakhane, commissaire adjoint des Affaires étrangères, et Steklof, le fougueux directeur des Izvestia. Évidemment, une tactique et un mot d'ordre avaient été adoptés, tout au moins momentanément, par le comité central exécutif.
Aussi bien, il n'y avait point à douter qu'il fût ainsi. Le fameux manifeste de Tchitcherine, daté du 4 février et adressé aux grandes puissances, venait de paraître. Sans aucun doute, Lénine ne' ferait que le confirmer et le commenter. Mais dans quels termes? La porte s'ouvrit. Le « Réformateur » se montra, plutôt court que grand, brave homme au delà de l'imaginable, ondoyant, doux et le visage éclairé par un sourire. Mais il n'est pas du tout terrible, celui dont les discours et les décrets l'ont été souvent et à un degré qui nous semblait extravagant! Il avait le torse enveloppé d'un de ces gilets de laine ou de prétendu poil de chameau, qui se prolongent d'un col de même matière, un de ces gilets qu'on appelle en Angleterre des « sweaters ». M. Lénine me parut très pâli et amaign et il avait le nez rouge des gens enchifrenés. JTai maintes fois décrit ce personnage énigmatique au gros crâne chauve, aux petits yeux obliques, si typiques chez les Grands Russiens.
Qu'y a-t-il dans cet être? Une foi mystique, une monomanie ardente qui le rend insensible aux scrupules? Et avec cela, symptôme contradictoire pourtant, une rare habileté manœuvrière, une açtuce qui pétille souvent à l'étroit
guichet de §es paupières bridées^ Oui, sans doute, mais il n'empêche que je me sens devant un sujet impénétrable, indéfinissable, et j'éprouve un malaise. Décidément, ils avaient raison, ceux qui m'avaient prévenu que cet Attila, quand on l'approche dans la vie privée, a l'air d'un petit bourgeois tranquille et raisonnable.
Parler du manifeste de Tchitcherine était une manière commode de commencer l'entretien. Je le fis. Lénine me répondit en excellent français :
< Eh bien, oui, nous voulons tenter le plus sérieux effort pour nous adapter aux circonstances, dans la période de transition que traverse l'Europe. Un État communiste comme le nôtre peut-il exister, entouré^, ainsi que nous le sommes, d'États capitalistes ? Ma foi, pourquoi pas? Nous reconnaissons sans ambages qu'il est très difficile à un peuple jeune et peu développé, comme le peuple russe, de subsister sans de nombreux rapports avec les nations plus avancées qui l'avoisinent. Nous avons besoin de techniciens, de savants et de toutes les innombrables œuvres de l'industrie universelle. Aujourd'hui surtout, que les forces productrices de la Russie sont détruites, il est clair que nous sommes incapables de développer, par nos seuls moyens, les inunenses ressources de ce pays. Dans ces conditions, et bien que cela ne ^us soit pas agréable, il nous faut admettre que nos principes, valables actuellement à l'intérieur de nos frontières, doivent, hors de nos frontières, faire place à des accords politiques qui nous permettent de vivre. Ainsi donc, nous proposons très sincèrement de recounaître que nous devons payer les intérêts des emprunts extérieurs, et, faute de numéraire, nous les payerons avec du blé, du pétrole et toutes sortes de matières premières, qui, certes, ne nous feront pas défaut dès que nous pourrons travailler à peu près normalement. »
J'écoutais, fort édifié, les propos du maître du Kremlin, car, six mois auparavant, j'avais été traîné en prison, et
m EN PRISON sous LÀ TËHRËVR MUSSE.
durôillent tenu en récliision de rigueur pour avoir ëorit que les Russes finiraient par être obligés de témunérer leurs emprunts extérieum. Je me rappelalai ausfei tels meetings de l'été de ldi7 où Fagitetetir Lénine annonçait l'imminettee d'une révolution unlrerfeelle et préconisait l'annulation de tous leiS ettiprunts. Je revoyais ce drame révoltant : la dissolution de la Constituante, accusée par la minorité bolcheviste de vouloir faire des eoUdessions aux Alliés.
« Nous sommes décjdés aussi, moyennant des arrangements qu'il faudrait préalablement discuter^ à accorder de$ concesëiofts forestières et minières à des citoyens defe puissances de l'Entente, à la condition, toutefois, que les principes esi^entiels de la I\Ussie sdviétl^te soient respectés. Bien pluâ, nou§ irions jusqu'à consentir, sans plaisir^ il est Vrai, îhaih avec résignation, à des cessions de i6rritoii*es de rancien empire de Russie ft certaines puissances de TEntente. Nous savons que des capitalistes anglaisj^ japonais et américains désirent vivement de telles eesSionSi En ce qui concerne la France, nous ne savons pas. 11 semble qu'il y ait en France, à notre endroit, deux courants opposés.
[En somme, il s'écrit de$ choses exoellentes en France, c'est incontestable» Ainsi, tenesi! Avei-vous lu Le Féu^ par Henri Barbusse? Voilà Une œuvre qui a ëU un très grand
succès, qui a été goûtée par un vaste public. Hé bien, mais c'est du bolchevisme, cela J NOUS, n'avons jamais dit autre chofee!*] Quoi qu'il étt soit, ajouta M» Lénine, en poussant, pour la première fois, un de ces petits éclats de rire étouffés, qui, lorsqu'il est à la tribune, font partie, pourrait-on croire, de ses procédés oratoires, si l'on nous présente des demandées raisonnables, nous y obtempérerons pour obtenir la paix. Si Ton veut exiger de nous trop de choses, nous lutterons, nous nous défendrons. Les puissances occiden-
1. Le passage qui figure ici entre crochets .avait été omis dans notre pretniet rétli dé notre entretien^
DBÙÏ ÈtftàÈTIÈNS ÉlSfOmUÈS. 19t
talés commetiôent â s'ôjpércetoit» qu'il n'est p&s du tout si facile de nous vaincre qu'on avait d'abord Voulu se l'imagiildr. Une paix sincère Serait ce qu'il y aurait de mieux pour toiit le monde.
Nous nous déclarons absolument prêts â transiger, et même, dans ce but, à nous rendre, s'il le faut, à l'île des Princes ! Ah ! ah ! Quoique, disons-lé franchement, il y ait là vraiment utte drôle d'idée. L'île des Princes 1 Ah f ah ! Pourquoi l'île des Princes ? Mais il n'y a personne à l'île des Princes ! *
M. Lénine fait encore entendre Un éclat de rire guttural, puis il continue :
• Une Caractéristique démotiétràtlon de nos intentions, c'est la concession t|Uë nous aVôns accordée à utte société internationale, concernant là constiruction du Veliki Severni Pout, c'est-à-dire du grand chemin de fer du Nord. Eh avez-vous entendu parler? Il s'agit de cette voie ferrée d'environ 8000 Verstefe qui, de Soroka, station qui se trouve vers le milieu de la ligne de Pétrogrâd k Mourmansk, près du golfe d'Onega, doit, par Kotlass, franchir l'Oural et aboutir aU confluent de l'Obi et de l'Irtifch. Des forêts immenses et véritabletoent vierges, des forêts dont l'étendue fabuleuse atteint huit millions d'hectares et toutes sortes de mines inexploitées tomberont dans le domaine de la compagnie constructrice. Eh bien, mais puisque nous ne sommes pas en état de mettre nous-mêmes en valeur tout ce nouveau monde, quel mal y aurait-il donc, en définitive, à oe que nous eu chargions une compagnie étrangère? Il s'agit d'une propriété de l'État cédée pOur Un certain laps, probablement quatre-vingts années, et avec le droit de rachat. Nous n'exigerons de la société rien de draconien. Que les lois du Soviett, comme par exemple l'observation de la journée de huit heures, sous le contrôle des organisations ouvrières, soient respectées, et cela nous suffira. Évi- . i
demmeut, cette combinaison s'écarte singulièrement du '^
pur communisme ; tout cela ne correspond pas à notre idéal, et il faut dire que cette question du Veliki Severni Pout a ^oulevé de trègË vives controverses dans nos journaux du Soviett. Mais, en dernier ressort, * nous avons décidé d'accepter ce que Tépoque de transition que nous traversons rend nécessaire.
— Croyez-vous donc, dis-je, qu'après les périls courus ici par les capitaux étrangers, périls qui ne semblent pas écartés, et dont on peut craindre d'un instant à Fautre l'aggravation, il se trouverait des financiers assez audacieux pour venir engloutir en Russie de nouveaux trésors ? Ils ne commenceraient, sans doute, un tel travail que sous la protection d'une force armée, venue de leur propre pays. Consentiriez- vous à une pareille occupation?
— Elle serait tout à fait superflue, car le gouvernement bolcheviste observerait fidèlement ce qu'il aurait signé, mais tout point de vue peut être envisagé. »
J'attirai alors mon interlocuteur vers la discussion des questions générales. Il dit :
« L'avenir du monde? Je ne suis pas prophète. Mais ce qui est sûr, c'est que l'État des capitalistes et du free tradCy comme par exemple l'était naguère TAngleterre, cet État se meurt. L'État futur monopolisera tout, achètera tout, vendra tout^ L'évolution du monde le conduit inévitable-
1. On lisait dans les journaux de Paris, du 17 septembre 1919, ^cette iriformation:
« M. Petitjean, député de la Seine, vient de déposer une proposition de loi tendant à faire baisser immédiatement le prix de la vie par la suppression des intermédiaires inutiles.
« Aux termes de cette proposition, il serait institué à Paris, sous la direction du Ministère du Ravitaillement, un Office central de ravitaillement ouvert seulement aux marchands en gros et chargé de répartir entre eux les denrées périssables. Les négociants en gros pourraient faire partie de l'Offlce sans avoir à verser de cotisation, à condition de s'engager à ne revendre. aux détaillants qu'aux prix normaux.
« Tout négociant en gros qui n'adhérerait pas à l'Office se trouve-
ment versi le socialisme, à travers diverses formes transitoires, diverses variantes, diverses phases d'une évolution qui tend vers un but unique. Qui eût cru, il y a quelques années, que la nationalisation des chemins de fer, en Amérique, fût possible? Et j)ourtant c'est un fait accompli, de même qu'on a vu cette République acheter tout le blé du pays pour en faire l'usage le plu» favorable à l'État. La Ligue des Nations sera extrêmement difficile à constituer, mais, de ces tâtonnements, une forme nouvelle de la civilisation finira par sortir. L'expérience communiste entreprise chez nous n'a pas encore une valeur décisive, c'est clair. La Russie est un peuple à part, dont le degré de culture intellectuelle ne correspond point du tout à la culture occideijjitale. La question de la terre pose ici des problèmes* qu'on ignore chez vous. Songez donc que la petite propriété rurale n'a guère été créée qu'il y a quelques années par Stolypine, En Russie, dès que l'archaïque gouvernement autocratique s'est effondré, il n'y avait aucune force qui pût s'opposer à l'explosion de la révolution sociale. En Allemagne et en France, où les armatures anciennes sont énormément plud solides qu'elles de l'étaient chez nous, une révolution est beaucoup plus ardue à commencer que ce ne fut le cas en Russie. Mais, en revanche, si un régime socialiste s'établissait en France ou en Allemagne, il serait bien plus facile que chez nous de le perpétuer dans ces pays. C'est que le socialisme trouverait spontanément en Occident des cadres, des capacités, des organismes, toutes sortes d'auxiliaires ini^ellectuels et matériels qui nous font défaut ici. Jusqu'à présent, le caractère de la révolution allemande n'apparaît pas clairement. Je ne peux pas encore me prononcer, il faut attendre. Mais aussi, entre Jes condi-
raît, d'après certaines dispositions du projet, dans l'impossibilité de continuer ses affaires.
« M. Petitjean estime que si ce système était appliqué il en résulterait du jour au lendemain une baisse de 50 pour 100. »
194 EN PRISON SOUS LÀ tÈBhBUR RUSSE.
lions sociales de rAUemagûe et celles dé la Russie, antérieurement à la Chiite de la mond^eh^e, dans ces deux pays, quelle Colossale différence! En MsuÉaé, jfe tous le dis, l'expérience semble p^ouvë^ que chaque gt'oupefnent hiimain s'achemine vers le socialisme pat» ses Voies particulières. C'est aliilsi, par eîtemple, que chez les Lettotis, bien que ceux-ci aietit naguèt'e fait partie de l'empire des tsarâ, la révolutioh ne suit paë exactement la même marche que chez nous. Une grande vérité apparaît éclatante : le vieux monde ne pourM plus lôhgteiiips ekister. La situation éeohomiqUe engendrée par la guei*i'é va inexorableméhl précipiter soii eftondrement. Tout ce qû*ôn ft pu dire, tout ce qu'on peut dlt*e contre T État- patron h'ô rien empêché et ù'a point retat-dé une évolution qui se ftiit d'elle-itiÔrHe. Pour remédier dui imperfections que des fcritlt[ues, d'ailleurs impuîssàtits, attribuent à rÉtat-palt*oh, il ftudi'a créer, imaginer de nouveaux moyens de botttrôle et de coei*cition. Mais, quant â essayer d'empéchet» l'État de devenir le patron, il n'y à rien à tenter dans ce sens. L'inévitable s'accomplit et il s'accomplira pour ainsi dire par son propre 3oids. Dites tout ce (}ue voUs voudrez, par exemple, cdntfe es tartes à la crème, Cela n'ëiftpôehera pias cJUe leUr goût savoureux n'ait besoih d'aucune démonstration, càt suivant le proverbe anglais (M. Lénine cite uU proverbe qUe je ne Connais pas) : * La meilleure preuve Que lés tërtes à la crème sont bonfaes, C'est qUè tout le tUoUde les mange.... » Touë lés peuples mangettî et mangeroht, de plus en plufe, la tarte socialiste.... D'ailleurs, proféra le réforni&teur d'une Voix lente dont l'accent aVait soudâihemetit Changé, si nous Vivons encore Un peu... noUfe Verrons dès choses formidables, des choses aUpi*ès desquelles tout ce que nous avons vu jusqu'à présent n'aura été qu'un jeu d'enfant. L'inévitable s'accomplirsl. »
L'œil du pape bolchevik flamboyait; le véritable Lénine venait de se motitrer ; le loUp âVàit laissé apparËîti^e sa ter-
rible ttiflobôifô aoudainement surgie à travers la peau d'àgneati qui Tàvàii dife^siiiiuléd utx inâtaût. Bt cette dernière phraëe nous révélait toute la tactique de l'homme redoutable, eii préseflCe duquel je me IrouvalB; A tout prix pro: longer VfdXhiétïCë d'utie Russie eommufiiste et (suivatit son expression pereoiinelle si fréquemment répétée), pour y parvenir, lamtovaH^ louvoyer^ au besoin ruser, ront'onner, faire patte de vdours auic puissances étrangères; adopter le classique jeu turd ! e'est-à-dire opposer les uns aUx autres les intérêts des grandes nations. Sacrifier^ en cas de nécessité extrême, des tronçons de ce qui fut Tempire afin de protéger, contre toute intrusion, l'admirable oasis où doit être maintenue^ dans toute sa pureté, la doctrine sacrée exprimée par les décrets de M. Lénine.
Cet exemplaire modèle des sociétés nouvelles doit être conservé pour être le sanctuaire de la justice. Qu'importe à M. Lénine que, dans ce sanctuaire, des millions de créatures meurent de faim et qu'on n'y voie que spoliations et carnages! Tout cela est transitoire. M. Lénine ne vit pas dans le présent ; il rêve du monde nouveau dont il aura été l'apôtre et le précurseur. La caractéristique de cet homme qui vient de me parler si tranquillement, comme un ingénieur exposant, en des termes de vulgarisation, une affaire technique, est, décidément, d'avoir une prodigieuse confiance dans ses propres opinions, dans ses propres desseins. Aussi, pour les réaliser, on peut tout faire, tout simuler, tout oser, tout détruire. L'ancienne morale n'est qu'un leurre.
M. Lénine me considéra à la dérobée et, comme je ne lui avais fait aucune objection et que j'avais constamment dodeliné de la tête, il pensa, probablement, que je n'étais pas un criminel tout à fait aussi endurci qu'il se l'était d'abord imaginé; aussi voulut-il m'adresser un mot qui me concernât personnellement :
« Vous êtes sans doute venu en Russie il y a quelques mois? me demanda-t-il avec un aimable intérêt.
— Plus, beaucoup plus », me bornai-je à répondre l Que pouvais-je dire? Je possédais la preuve que M. Lénine, si occupé qu'il se fût toujours trouvé» était, depuis longtemps, au courant de ma présence en Russie et que rien de ce qui concernait mon incarcération et mon étrange libération conditionnelle ne lui était inconnu. Seulement, il jugeait plus convenable d'ignorer officiellement ce que j*avais dû subir; il s'informait courtoisement de moi comme de quelque étranger de passage envers lequel on tient à être poli. Il me regardait avec une parfaite innocence et il me serra fort cordialement la main avec la plus charmante hypocrisie, songeant sans doute que, lorsque Ton feint, il ne saurait y avoir de limite à la feinte.
Jtk