CHAPITRE IX
... Ainsi, quoique la société policée derOccidenl, à cause de ses mœurs traditionnelles et de ses habitudes d'esprit, soit presque dans l'impossibilité d'en évoquer une suffisante image, il existe, présentement, une partie du monde où le < grand soir » communiste a substitué ses réalités aux réalités qui nous paraissent normales. La ville aux bulbes d'or,' Moscou, cité des empereurs, est le lieu d'élection où s'est accompli le cycle des réformes triomphales et des reconstructions décisives. Voici le printemps de 1919 qui commence ; les organisateurs du bonheur touchent à l'aboutissement de leur œuvre. Contemplons-là ! Promenons-nous parmi les merveilles surgies dans la cité des enchanteurs.
La création de l'Icarie moscovite, pendant les derniers mois de 1918, s'opéra très vite, et la capitale subit des changements, pour ainsi dire, instantanés. Celui qui se retrouva, soudainement, dans les rues, après avoir été privé pendant quatre ou cinq mois de la liberté de se mouvoir, constata, vers le !«'' janvier, que trois magasins sur cinq étaient clos, oui, perpétuellement clos, et que les deux autres ne renfermaient guère plus que du vide. Voilà un grand progrès! Assoupi sous les neiges et presque désert, le Kouznetzky Most (le « Pont aux Maréchaux >, une voie qui correspondait à notre rue de la Paix), fameux depuis plus d'un siècle pour ses élégances cosmopolites, ne montrait
plus que des devantures verrouillées, des impostes et des volets de bois, ou bien encore des vitrages fendus à travers lesquels on apercevait, dans un grand désordre, des comptoirs délabrés et des cartons béants. Et partout, dans toute l'immense ville, le tableau était le môme. Il ne se fait plus de commerce à Moscou. Des milliers de vendeurs et d^e vendeuses sont sans travail. Qui donc nierait là grandeur de la révolution!
La socialisation épargne à peine davantage l'humble boutique que le magasin opulent. Du jour au lendemain, deux gardes rouges arrivent, porteurs ou non d'un papier crasseux; Ilié déclarent au patron que son commerce est nationalisé : il lui reste quai*ànle-huît hôures pout» déguerpir et emporter Ses bardes. Mais déguerpir Dft, vers quel asile et avec quels moyens? La question h'est pas posée. La dommunauté, à ceux qu*elle prive soudainement de leur avoir, n'inflige point rhumiliation de leur accorder une itjdemnité. Elle les envoie simplement mourir ailleurs. Et voilà pourquoi on voyait, à chaque instant, des gens remorquent euxmêmes, sur (juelque primitif traîneau, les pièces lôS plus indispensables de leur mobilier. C'étaient des nationalisés qui, débarrassés, désormais, du souci des affaires, étaient en quête de quelque refuge. Ce tableau, devenu ôourftnt, n'étonnait plus personne et ne donnait \Uême lieu à aucun signe extérieur de désespoir. Tel qui, naguère, au bon vieux temps, sortait fréquemment en voiture à deux ohevauK, et n'avait que . répugnances pour toutes les vulgarités de la vie, s'assimile aujourd'hui, dans la rue, au plus humble cheval et marche attelé à quelque traîneau, chargé de meubles ou de quelques bûches dé boî$ obtenues à grand'peine. Les réformateurs, en prouVaUt ainsi que toute créature humaine pouvait être convertie pn bote de tpait, ont sans aucun doute fait faire une conquête à l'esprit humain.
D'après tout ce que j'ai vU et entendu, la dépossèssion.
mSÇQU 4U PÉ$UT P^ WH. }99
suivant les proviniceei (lu pgys» ou s^iv^nl; mdm^ les quarli^rs 4e3 yille^^ suivant aw^si le genre dp coiçmerçe ou d'ifi4ustrie de^ viptip^e^, s'opérait i(i'uQp manière fion poîiit unifori^e, n^fiis Qvee des Qiod^UtéB diverses pi 4^8 varift|:}tes innombrables dues au caprice des agents d'exécutioq. Quelquefois aussi, des ppts-de-yin bi^u employas op des i^e^vices oppprl<Rnéi7ient rendus suffisaient à' retarder lexéQutipn d'une s3pteupQ 4'aiUeur6 iaéyitable. Car Iq résultat final dait êtrQ je même ppur Iqus les tenanciers d'une exploitation quelcQpque, puisque, d'après les décrets du §pviett, Tunique p^^ploitant et Tunique répartiteur 4ôs produit^ doit êtf^ l'État ou )^ couiuiun^* Uue qu^stipu qui sq pose très souyput c'est P^Ue dp sayoir si le propriétaire éyippé sera adniis à demeurer attaché ^ Tentreprisp cprufnp up employé dont Ip labeur sera rémupéré' suiyant Je tarif ordinaire. On a vu bien des paP QVI 1^3 ppmités d'ouvriers, ^yant conscience de la y^aleur technique dw patrpp exproprié, put insisté pour qu'il deu^eurât leur coIJaboratPUi* rétribué^ fresque tpus les grands industriels et oomiperçauts français : MM. Siou, BrPOard, PufourmautPlf P}énpau et bpauopup d'autres, à la ^uite de la dépossession qu'ils ont ^ubie, ont renoncé à une lutte iputile ^t appt reptrép ^n France. Par coptre, lep trpia frères Giraudj propriétaires d'une des pius vastes fabriquas de soiepo du mopd^ pptier, Put çhPI^i de ne pa^ s'ep éloigner* Alofs que )eur résidence somptueuse et orpée des plus riches collectipns e^t aujourd'hui ocpppée par des prp)étaires oonspipnts, pps çoiopatriptea put pu garder pouf en faire leur logis une sorte de petite aunai^P de Jeur ancienne habitation. Et, bien qu'ils n'aippt pas ipôpie le drpit de br^ipr une seple bûche de )pur propre bois sans la permission dp cppiité puyrier, qui a suh^ti^ué spn autorité à la Ipur, dupioinp, i)s copseryppl, avpQ Pô qui fut autrefois leur domaine, l'apparence d'un pontact*
jSa déoembret eu janviar et jusqu'à pe printepi^ps, à grai^ds ^pas de cpupa de martpau, à grand tiptainarrp d^
tôles et de planches précipitées ignominieusement sur les trottoirs, toutes sortes d'ouvriers, juchés sur des échelles, s'employèrent conscieu sèment à décrocher les enseignes dorées ou argentées qui avaient jusqu'alors lui à la façade des établissements de commerce. Finies les respectables inscriptions disant que tel ou tel magasin était celui des frères Davidof et que tel autre, fondé en 1840, appartenait à Gregorovitch père et fils. A la place des anciens écriteaux gisant dans la neige, on fixait des enseignes de dimensions et d'aspect rigoureusement uniformes, sortes de bandes de toiles où des caractères, peints en rouge, montraient les sévères indications soviétiques. Par exemple : telle grande horlogerie portant naguère le nom d'une famille très connue en Russie est devenue le magasin d'horlogerie n<^ 1. Et Ton trouve,,, répartis dans la ville, les magasins d'horlogerie n°2, n® 5, n° 4 et ainsi de suite. A l'exception de la séculaire librairie fran^i^se tenue aujourd'hui par Mme Tastevin, et épargnée jusqu'à mon départ, toutes les librairies de Moscou sont ainsi numérotées et ne sont plus que les filiales d'un organisme unique le c Central-Librairie )*. Les boutiques des bouquinistes elles-mêm^s, sans exception, ont été nationalisées (c'est-à-dire confisquées), et c'est un comble, plusieurs de ces revendeurs ont été arrêtés comme spéculateurs. Désormais, chaque branche de l'activité humaine, agrégée, dépend directement d'un « Central >. Il y a le tsenntrocoton, le tsenntro-floUe, le tsenutro-alimentation^ le tsenntrométallurgie^ en un mot tous les tsenntro qu'on ppisSe imaginer. Mais commes ces tsenntro n'ont rien, ou presque rien, à répartir dans leurs magasins der vente, nous nous trouvons en présence d'une socialisation du vide, d'une nationalisation du néant et de la famine érigée en idéal social.
Les expropriations et réquisitions ont quelquefois eu un caractère de férocité stupide dont le seul récit prouverait, aux socialistes occidentaux, tout ce qu'il y a de spécifiquement barbare dans le bouleversement du monde russe.
Naguère» de savants spécialistes étrangers commirent l'erreur de croire que la Russie était, au point de vue patriotique et militaire, une nation comparable aux autres grandes puissances européennes, mais la guerre a révélé Tinanité de cette illusion. Je me demande si t[uelques socialistes de rOuest ne commettent point aujourd'hui une erreur de même sorte. Si, parce que Lénine se recommande de Karl Marx, ils s'imaginent que Timmense Russie soit en état de concevoir, comme nous, les principes du socialisme, ils se trompent. La Russie est la Russie et il y a dans sa révolution quelque chose de particulier à sa nature, et j'oserais dire d'idiosyncrasique. Une simple anecdote entre tant d'autres ; Quel maF avaient fait de chétife petits vieux, les uns paralytiques, les autres aveugles, quand la garde rouge vint les chasser de l'asile moscovite où s'écoulaient leurs derniers jours? Ces indigents, certes, étaient inoffensifs et ceux qui procédaient à leur éviction le savaient. Mais l'immeuble qu'occupaient ces misérables était réquisitionné par les autorités soviétiques et cela suffisait. Il fallait que l'ordre du Soviett fût exécuté, et il le fut. On chassa donc dans la rue ce6,malbëure\ises épaves, sans examiner, un seul instant, au préalable, quel autre refuge elles pourraient découvrir. Vous représentez-vous cette fuite de vieillards sans yeux, à travers tout l'inconnu, tous les remous d'une capitale en révolution? Quoi! Est-ce vrai? Est-ce que des Russes ont pu commettre u^ne action aussi épouvantable? On nous les disait si accessibles à la pitié, si miséricordieux, si doux! Il semble, d'après bien des observations, que ce peuple trop peu évolué soit charitable seulement quand il est croyant, quand il se sent assujetti à la foi chrétienne. S'il s'affranchit brusquement de la foi, on dirait parfois qu'une régression le ramène à la sauvagerie des premiers âges. S'imaginer qu'on puisse établir une analogie quelconque entre la crise russe et un idéal quel qu'il soit, né dans les sociétés occidentales, cela serait une duperie. La
Ludovic Naudeau. 14
Russie est une partie du monde dont rorganisaiion sociale et les mœurs sont trop particulières, trop primitives pour qu'elle entretienne des solidarités profondes avec cet Occident auquel el^e ne ressemble pas.
Dans ce pays où le prolétariat exerce, nous affîrme-t-on, sa dictature, la vérité est que plus des 90 centièmes de la population ignorent tout du socialisme. Ce sont des paysans uniqueipent préoccupés de conserver les terres prises par eux aux grands propriétaires ou à TÉtat. Ces paysans ont été favorables à la secte des bolchevistes quand celle-ci leur a facilité la conquête du sol ; ils lui sont hostiles depuis qu'elle a dirigé contre eux des bandes chargées de réquisitionner leur blé. La socialisation du commerce était naguère, pour les bolchevistes, une question de programme; elle est devenue, pour eux, en ce qui concerne la réquisition des céréales, une cruelle nécessité. Pour ne pas laisser mourir de faim la totalité des habitants des villes et considérant la répugnance que montrent les paysans à livrer leurs céréales au prix 'fixé par la taxe, les bolchevistes ne savent faire mieux que d'aller s'en emparer par la force. Les moujiks s'arment et résistent. Des combats sanglants sont livrés. De part et d'autre on fusille, on massacre. Où va-ton? Famine! Famine! Toujours la famine!
Encore faut-il bien distinguer, bleu analyser les caractères de cette famine.
Elle n'est pas tout à fait ce qu'on se figure chez nous.^ Le classement des cartes d'alimentation, en quatre catégories, met à la disposition du Soviett un irrésistible moyen d'intimidation et de chantage. Jamais, je crois, en aucun temps, le gouvernement d'un pays, éprouvé par la disette, ne fit peser — oserai-je risquer cette image? — une aussi eflroyable pince-monseigneur sur la conscience de ses étiques administrés. En effet, s'il y a peu de vivres en Russie, tout de même ce « peu » est une réalité tangible. Il y a peu de vivres, mais il y en a. Or, ces vivres insuffisants,
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mais existants, sont presque uniquement réservés aux citoyens et aux citoyennes dits de la première catégorie, c'est-à-dire à ceux qui adhèrent ouvertement aux institutions des bolchevistes. La secte usurpatrice, en définitive, s'occupe assez peu du degré de sincérité de ces solidarités. Tout ce qu'elle demande, c'est d'avoir des collaborateurs soumis qui ne discutent point son autorité et ne complotent point contre elle. Ainsi donc, tout ce que le Soviett peut réunir de comestible, il l'attribue d'abord^et avant tout à l'armée rouge, puis, secondement, aux porteurs de, cartes de la première catégorie qui sont ses fonctionnaires, ses employés, ses médecins, ses professeurs, ses instituteurs, ses ingénieurs, la masse des ouvriers de^es usines, en un mot tous ceux qui le servent ou font mine de le servir. Les porteurs de cartes de la première catégorie obtiennent, au prix comparativement très minime fixé par la taxe officielle, une quantité de vivres qui, sans doulp, ne correspond point à leurs besoins, mais avec de grands efforts et en dépensant tout ce qu'ils gagnent, ils parviennent tant [bien que mal à se procurer les suppléments indispensables, c'est-à-dire quelques aliments achetés en fraude. Sans doute, ils sont malheureux, leur vie est précaire à Textrême, mais enfin ils réussissent à végéter. La situation des porteurs de cartes de la troisième et de la quatrième catégorie est infiniment plus tragique, car ceux-là ne reçoivent des autorités qu'une ration absolument dérisoire; ils doivent, pour subsister, compter presque exclusivement sur des denrées achetées en contrebande 'à des porte-balles venus de très lointaines campagnes et entrés secrètement dans les villes^ à la faveur de la nuit. Or, au régime de la contrebande, le pain noir, qui valait 15 roubles la livre de 410 grammes au début de février, atteignait en avril le prix inouï de 30 roubles. Le sucre s'acquiert très difficilement à des prix qui dépassent de beaucoup 100 roubles la livre. La viande, quand on en découvrait, coûtait, au début de l'année, de
30 à 50 roubles. Les pommes de terre gelées valaient 6 ou 7 roubles, et des lots de fruits, entièrement pourris, étaient enlevés avec emprej^ement, et à un prix ^evé, par des gens que la faim tenaillait. Quant aux rares cochers qui circulent encore, ils ont simplement centuplé leurs prix et réclament aujourd'hui 60 roubles pour une course qui valait autrefois 60 kopeks ^ De tels détails montrent Tatroce situation de tous ceux qui, en Russie, veulent sinon résister aux bolchevistes, du moins n'avoir point de contacts av6c eux. Si on ne les fusUle pas, si on ne les emprisonne pas, du moins on les condamne à l'inanition . J'emploie ce mot sans aucune métaphore, au sens propre et réaliste qu'il comporte.
Il est facile, à distance, quand on ne manque de rien et qu'on lit son journal dans une sécurité profonde, de lancer l'anathème aux infortunés débris de \ Intelligentsia russe, aux malheureux bourgeois en détresse qu'on n'accusa de n'avoir rien fait. Celui qui a bien observé les conditions géographiques et sociales de la Russie doute qu'ils eussent jamais pu, — clairsemés, désarmés et n'ayant les uns avec les autres que de difficiles cpntacts, — résister aux masses aveugles, enflammées, tout d'abord, par la voix des démagogues.
U fallait que l'éruption [eût lieu comme elle a eu lieu et que tout moyen de production finît par étire détruit car, seul, l'excès de la souffrance devait assagir ces populations enfantinement crédules.
i. Voici, d'après un Français, les prix de la fin de juin 4910, époque à laquelle il a réussi à quitter Moscou : Pain, de 50 à SO roubles la livre, viande 90* à 100 roubles, viande de cheval 60 roubles, sucre 180 à 200 roubles, pommes de terre 15 roubles, beurre 180 à 200 roubles, café 165 à 200 roubles, œufs 150 à 175 roubles les dix. La farine blanche valait de 3000 à 3500 roubles le poud (40 livres) et la farine noire de 1800 ^ 2200 roubles le poud. Un poulet valait 500 roubles ; une djinde 1000 roubles. Le bois de chauffage a totalem^t disparu, on n^en trouve à aucun prix. ^
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Mais, apercevez-vous maintenant de quel atroce moyen de persuasion disposent les bolchevistes ? A ceux qui conspirent, ou qui sont accusés de conspiration, le feu de peloton. Aux suspects, la prison. Pour les plus nombreux, ceux qui eussent voulu s'abstenir, se terrer, demeurer ignorés : l'interminable torture de la faim. Aussi, au début de 1919, combien de milliers d'agents et d'affiliés bolchevistes sont en réalité des infortunés à bout de force, des vaincus que l'absolue nécessité a obligési à s'inféoder aux usurpateurs. Combien d'hommes qui, après avoir risqué courageusement naguère la mort sur le champ de bataille, s'amollirent et faiblirent devant led angoisses de la geôle! Combien d'hommes énergiques qui, demeurés en liberté, eurent cependant à capituler devant les affres de la faim 1 J'en connais personnellement beaucoup et de fort estimables.
Ceux qui, en Russie, vaincue par la misère, ont fini par adhérer» en apparence du moins, au parti bolcheviste, ceuxlà ont plutôt droit à notre pitié qu'ils ne méritent notre ressentiment* Voulant le prouver, je citerai, à titre d'exemple, la véridique histoire d'une famille de Moscou. La mère de cette famille, veuve d'un général de l'ancien régime, a été privée de sa pension par les maîtres du jour. Son âge et ses regrets l'attachent aux traditions qui furent sa vie : elle croit que seule la monarchie — et la monarchie sous sa forme la plus absolue — peut faire le bonheur de la Russie. Sa fille, institutrice des écoles communales, a des sentiments moins réactionnaires; elle partage les opinions de la section la plus modérée du parti K. D. et souhaite l'avènement d'une monarchie constitutionnelle analogue à celle de l'Angleterre. Quelques Inois après le coup d'État des bolche-
vistes, en octobre 1917, événement qui lui parut monstrueux, l'humble fonctionnaire fut soudainement mise en demeure d'opter; il fallait qu'elle démissionnât, qu'elle se condamnât et qu'elle condamnât sa mère au plus horrible dénuement ou bien qu'elle adhérât publiquement aux principes du Soviett. Son jeune frère, mutilé au cours de la guerre, était aussi| à sa charge et sous son toit. Après de douloureux scrupules de conscience, l'institutrice accepta l'inévitable : elle signa, et, officiellement, elle devint une personne pénétrée de ces mêmes idéals communistes qu'elle juge utopiques et funestes. Or, il advint qu'un jour son frère aîné, officier d'artillerie, ancien élève du corps des pages, chevalier de Saint-Georges, deux fois blessé au front, réapparut à Moscou après un séjour en Allemagne où il avait été retenu comme prisonnier de guerre. Lui aussi, cet esprit dont j'ai pu apprécier la lucidité et la fermeté, il a des opinions libérales; perplexe, il hésite entre la monarchie constitutionnelle et un républicanisme fédératif. Tant que cet homme de conscience posséda un kopeck, tant qu'il put vendre quelque partie de son vêtement, il demeura stoïque. Mais l'instant vint où il constata que sa présence au foyer familial n'aboutissait qu'à augriienter l'affreuse détresse de ces deiix femmes qiii diminuaient encore leurs repas, au delà du possible, pour lui réserver quelque bouchée. Que faire? Point d'argent, point de vivres, et aucun moyen de s'en procurer. Il ne fallait point, quand la plus effroyable crise se déroulait, songer à obtenir, dans le commerce ou dans l'industrie, le moindre emploi. Aucun autre métier ne s'offrait à lui que son propre métier. Mais alors ? Que décider? Considérez aussi que la faiblesse physique d'un organisme perpétuellement privé de nourriture diminue chaque jour davantage la force morale d'une âme aux abois. C'était fatal! Cet homme famélique, mon ami, après de longues absences, rentra chez ses parents, annonçant qu'il gagnerait désormais 800 roubles par mois. Et il
exhiba une carte de première catégorie qui lui donnait droit à l'obtention immédiate de quelques vivres. Lui aussi, contraint par la hideuse misère, il s'était, comme tant d'autres (oui, convenons-en, comme des milliers d'autres officiers), engagé dans cette armée rouge pour laquelle il n'avait jamais senti et ne ressentira jamais que haine et mépris. Eh bien, moi, parce que je suis averti de toutes les circonstances où cette action s'est accomplie, parce que je sais de quelles souffrances cette « lâcheté > s'est entourée, je ne condamne pas cet homme, je l'absous; je dis qu'il n'avait point d'autre alternative que de se brûler la cervelle ou de faire ce qu'il a fait.
Oui, sans doute, on peut toujours se suicider. Mais quoi? Faut-il donc que tout ce qui subsiste encore de la jeunesse militaire, faut-il que toute la cls^sse intellectuelle, pour ne point manger le pain noir des bolchevistes, se détruise de ses propres mains? Un tel sacrifice s'est-il jamais vu en aucun temps et en aucun pays? Et d'ailleurs, à quoi servirait-il, sinon à abandonner définitivement la place aux usurpateurs? Faut-il que des vétérans, quand ils rentrent de captivité, portant de glorieuses blessures, s'anéantissent comme ces samouraï d'un temps que les Japonais d'aujourd'hui trouvent d'ailleurs fort lointain et fort démodé? Non, car notre nature nous pousse impérieusement à aimer la vie malgré ses cruautés et à espérer des revirements, des révolutions nouvelles, des temps meilleurs : l'heure des revanches. La famille dont j'ai brièvement dit le sort a cédé à des nécessités devant lesquelles ont faibli de . très nombreuses familles russes. Peu à peu Y Intelligentsia est contrainte à se mettre à la solde des bolchevistes; elle n'a le moyen de leur résister qu'en proportion des ressources cachée^i qui peuvent encore demeurer à la disposition de certains de ses membres.
Ainsi, le blocus économique, que les puissances de l'Entente emploient à l'égard de la Russie, ce blocus, s'il est
une arme extrêmement efficace contre le bolcheyisme, est aussi une arme dont le taillant [abat, jusqu'à présent, beaucoup plus d'innocentes yictimes que de coupables endurcis. En effet, plus ou moins, les usurpateurs, leur armée, leurs séides trouveront toujours à manger, et en tout cas, môme si Ton en arrivait à la pénurie compli^te, nul autre qu'eux ne dévorerait le dernier quintal de farine. Par contre, ceux qui depuis longtemps ont commencé à succomber, ce sont précisément nos partisans, nos [amis, les gens raisonnables, ceux qui se sont longtemps efforcés de nous défendre.
Certes, ce n'est pas que je prétende entreprendre ici la critique du blocus. Faute d'une intervention qui eût dû être menée en temps opportun et avec les forces nécessaires, faute d'autres manœuvres que la sagacité des gouvernements de l'Entente médite peut-être aujourd'hui, le blocus est sans doute le procédé le plus actif qu'on puisse employer pour réduire, à la longue, à merci les audacieux aventuriers qui, sans l'ombre ^'une excuse, ont osé commettre ce sacrilège de disperser une Assemblée librement élue par le peuple. Seulement, comme il vaut mieux bien connaître les résultats des moyens que l'on fait agir, même . si l'on est fermement persuadé que l'on ne saurait cesser de s'en servir, disons-nous bien que le blocus, chaque fois qu'il fait souffrir un bolchevik, a déjà mis à la torture, dans les grandes villes, cent innocents désarmés.
Si deux cambrioleurs, hérissés d'armes, se jettent dans un immeuble habité par une quarantaine de ménages amis de là paix et démunis d'aucun instrument ou engin propre à donner la mort, allons-nous, pour exterminer une paire de scélérats, mettre le feu à toute la vaste habitation et incinérer, en même temps que les déprédateurs, les citoyens inoffensifs qui avaient cru voir en nous des sauveurs? Le dilemme qui se présente à nous est accablant. Ravitailler la Russie, tant que le régime actuel se prolongerait, ce serait
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consolider au pouvoir la folle secte que les difficultés économiques parmi lesquelles elle se débat harassent chaque jour davantage et finiront par renverser. Ne pas ravitailler la Russie et continuer le blocus c'est, pour embarrasâ^er quelques-uns de nos ennemis, anéantir dans les grandes villes ce qui a subsisté de nos amis.
Telle est, encore une fois, Tabominable alternative qui se pose aux Alliés. Quel génie politique imaginera une solution nouvelle qui ne serait ni Tintervention proprement dite — puisqu'on n'en veut décidément pas, — ni le blocus, et qui pourtant obligerait les spoliateurs à faire enfin amende honorable devant FAssemblée constituante?*
La seule contemplation des rues de Moscou renseigne un observateur attentif et Taide à comprendre la contrainte effroyable subie actuellement par tous ceux qui seraient tentés de résister aux usurpateurs. Quelles ressources trouver dans une ville où le commerce est mort et où l'industrie agonise? Pas une banque n'est ouverte, sinon à de rares instatits et pour des versements dérisoires ne permettant aucune transaction. Pas un seul journal n'est imprimé, hormis les organes du Soviett. Il n'y a plus un seul café qui fonctionne ni un seul restaurant, à l'exception des réfectoires populaires et d'un petit nombre de tables d'hôtes
1. A la fin de septembre 1910, les Alliés, après certaines hésitations, semble-t-il, déclarent qu'ils vont encore resserrer le blocus. 11 est intéressant de noter que Kerensky, dans une interview avec le correspondant de VUnited Press, le 21 septembre, s'est prononcé contre le blocus, dans les termes suivants : ^
m Une révolte intérieure est le seul moyen qui permette de déloger les rouges.
• Mais une révolte semblable sera impossible tant que les Russes n'auront p^s de nourriture. Les bolcheviki monopolisent entièrement tout le maigre ravitaillement qui existe encore. Le blocus leur fournit en outre l'arme la pkis solide, car ils racontent au peuple que tout le mal dont U souffre provient du blocus. Si les Alliés renonçaient au blocus, qui viole toutes les lois de l'humanité et fait mourir les femmes et les enfants, la Russie pourrait se sauver ellemèai6. *
végétariennes. Plus un seul hôtel non plus, sauf quelques trakiirs, quelques auberges des faubourgs qui ont dû leur sauvegarde à l'effervescence de leur vermine.
L'hôtel Métropole, Tun des grands caravansérails de l'Europe, est devenu la « première maison du Soviett », et l'hôtel National porte l'appellation de « deuxième maison ». Fussiez-vous Vanderbilt ou Rockefeller, vous ne découvririez pas, dans tout Moscou, une chambre dans un établissement convenable. Toute la place disponible est réservée aux commissaires, sous-commissaires et aides-commissaires; tout est l'apanage des réformateurs. Dans ces salons du rez-de-chaussée où naguère, parmi les plantes exotiques, s'alanguissaient les élégances les plus raffinées et les femmes les plus captivantes d'un monde très cosmopolite et quelquefois aussi très équivoque, grouille et bruit aujourd'hui la progéniture turbulente de messieurs du Soviett.
Regardez, mais taisez-vous! La famine et l'épidémie ravagent la ville; dans toutes les maisons, des gens souffrent et meurent. Regardez, mais taisez-vous ! Comment cela ? Oui. Il y a des mouchards partout. Un mot prononcé imprudemment dans un tramway peut vous faire conduire en prison. Quoi! Des mouchards? Oui. Taisez-vous bien ! Point de critiques! Ceux qui se sont décerné le droit de « dicter », au nom du prolétariat, n'admettent pas qu'on les juge. Le doux laisser-aller, la molle anarchie des premiers temps de la révolution sont oubliés; plus de meetings dans les rues, plus de réunions libres en aucun lieu ; plus de discussions nulle part. Il est interdit de penser ou du moins de laisser deviner qu'on a pensé. Un autoritarisme farouche est la caractéristique des maîtres du jour. Ces êtres pugnaces, aheurtés à leurs idées, ont bouleversé la vie russe telle que nous la connaissions il y a quelques mois encore, et parfois même ils ont fait, en passant, un peu de bien.
A Moscou, pendant quelque temps, ils ont presque rétabli la sécurité de la rue — telle fut du moins mon impressioh
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personnelle — et, à force de fusiller des brigands, ils ont aboutie cette amélioration, au moins momentanée, qu'on a pu circuler dans la capitale sans se faire dévaliser, comme cela survenait à chaque instant avant Tété de 1918. Ils ont fait disparaître de la vote publique la hideuse prostitution qui la souillait; ils ont maintenu^ avec la plus rigoureuse sévérité, la prohibition du commerce des boissons alcooliques et mené une guerre acharnée contre les spéculateurs. En constatant ces quelques résultats, nous avons voulu prouver notre^impartialité. Mais c'est tout ce qu'on pourrait faire valoir pour la défense des énergumènes qui ont été les initiateurs de la guerre civile et de la terreur, et qui ont fait aboutir la révolution à une révoltante tyrannie.
A travers les brumes impénétrables, couleur de suie et couleur de sang, qui planent sur ce pays et où nul œil ne peut se vanter de discerner clairement le secret des heures futures, une vérité, toutefois, se montre avec évidence. Les difficultés économiques où se débattent les commissaires augmentent chaque jour. On ne sait pas quand et comment ils tomberont, mais on ne peut pas concevoir comment ils parviendraient à ne pas tomber. La multiplication incessante des signes représentatifs de la valeur a déprécié le rouble au delà du concevable. Nous sommes à la veille du jour où la monnaie russe n'aura plus aucune puissance d'achat. Elle s'évanouit précisément à cause de l'énormité de sa masse. Déjà, dans de très nombreux villages, les paysans, en payement de leur blé, livré en contrebande, ont préféré, à ces liasses de roubles, avec lesquels ils ne peuvent, eux, rien se procurer, de vieux paletots, des paires de bottes, des objets d'utilité générale. De plus en plus, le troc, l'échange direct des marchandises se substituent aux procédés normaux du commerce.
Au marché de la Soukhari Bashnia, à Moscou, on vend (et j'ai vendu moi-même) pour trois cents ou quatre cents roubles les plus sordides défroques, et de telles bardes sont
nt EN PBJSON SOUS LA TERREUR RUSSE.
emportées à la campagife par des colporteurs qui jugent efficace de les proposer aux paysans pour recevoir d'eux des sacs de farine. Les complets-vestons les plus élimés et les plus graisseux, les bottes les plus éculées, se transformaient instantanément à la Soukhari Bashnia en une copieuse poignée de roubles. Mais comme je Texpérimentai par moimême au cours de mes successives randonnées où je circulais, ma marchandise sur le bras, parmi les groupes de revendeurs tartares ou juifs, c'était se préparer une amëre déception que de vouloir présenter sur le marché, un «tourtouk^ une redingote, ou bien une visittka, une jaquette. Pour ces oripeaux bourgeois tenus en suspicion légitime par le prolétariat triomphant, on n'obtenait pas d'offres supérieures à soixante-dix ou quatre-vingts roubles. Un de nos compatriotes voulant se débarrasser de son haut de forme qui portait la marque d'un chapelier de la rue des Trois-Cailloux, à Amiens, eut un haut-le-corps en entendant qu'on lui en donnerait seulement un rouble! Maïs tout le reste, les nippes les plus pouacres, le linge le plus pauvre, la friperie la plus misérable, tout c valait », tout devenait monnaie. Cette monnaie, digne de la hotte d'un chiffonnier, est cependant, aux yeux des moujiks, supérieure à des paquets de billets de banque. C'est que nombre de ces moujiks regorgent déjà de papier-monnaie, de ces assignats surabondants, dont la réputation devient chaque jour plus louche. Que va-t-il advenir le jour où, décidément, cette opinion prévaudra que le papier imprimé par le Soviett ne représente absolument plus rien et où, dans les /villes, hormis les maigres denrées départies aux porteurs de cartes, rien de solide, rien de substantiel ne pourra plus être acquis par tous ceux auxquels le Soviett déverse ses avalanches de roubles ?
Une autre disparition, tout aussi alarmante, aux yeux d'un commissaire clairvoyant, c'est celle du prolétariat luimôme, dans un pays où justement les dictateurs actuels ont
voulu nous donner à croire qu'ils « dictaient > au nom de la masse prolétarienne. S^Jet passionnant entre tous, puisqu'il met en cause le principe fondamental où les usurpateurs avaient feint do trouver la justiScation de leur pronunctomiento d'octobre 1917,
Qu'appelait-on, en effet, le prolétariat? C'était, évidemment, la population ouvrière des grands centres industriels. Cette population, de tout temps, en Russie, n'a formé qu'une proportion inGme des masses humaines qui peuplaient l'empire. Les multitudes rurales de la Russie, exclusivement préoccupées des revendications agraires, que perpétuait parmi eux la tradition orale; ces multitudes ignorantes, dénuées de la plus élémentaire culture et nullement informées des principes socialistes, ne constituaient point uo prolétariat, mais une sorte de nébuleuse humaine, immense réservoir des idées et des mœurs les plus primitives. Or, voici que, précisément, la prétendue dictature du prolétariat, en ruinant radicalement l'industrie et en amenant la fermeture graduelle du plus grand nombre des usines, a contraint ce même prolétariat urbain à émigrer en masse des villes, où il était jadis concentré, et à retourner chercher sa sauvegarde dans une existence agricole. En raison même de sa mise en pratique, 1« principe de la dictature du prolétariat, chez nos anciens alliés, perd chaque jour davantage le peu de légitimité qu'il ait jamais eu, puisque le prolétariat s'amoindrit d'autant que les usurpateurs s'imposent plus impérieusement en son nom. Peu à peu, devant l'anéanlissemcDi de l'industrie russe et l'exode des ouvriers vers ces villages, dont la p d'entre eux, d'ailleurs, étaient originaires, la qu agraire tend à effacer toutes les autres questions r lionnairea; peu à peu les opinions des ouvriers, qus sont absorbés par la glèbe, redeviennent des opini( paysans. Or, si le prolétariat urbain, le prolétariat afi pu quelquefois approuver les expéditions, les razzias
prises dans les villages par les gardes rouges des grandes villes, pour y découvrir les cachettes de blé, par contre, ks paysans, eux, prennent les armes et livrent de sanglants combats aux ravisseurs, aGn de défendre les produits d'un sol qu'ils ont conquis et partiellement fait valoir.
Et c'est ainsi que le ruisseau peu profond, mais empoisonné du prolétariat bolchevik, tend à refluer et à s'enfoncer dans les sables de l'immense plaine russe où ses eaux, graduellement, perdent leur virulence. Tel prolétaire, révolutionnaire, se change vite, une fois retourné aux champs, en un cultivateur que passionnent surtout les avantageuses répartitions de la terre et les problèmes de l'agriculture. Cultiver! Mais comment cultivera-t-on demain? Il ne faut pas se le dissimuler, dans certaines provinces de la Russie, la disette est si grande que l'on a déjà dévoré jusqu'aux semences. Le Soviet! s'était préoccupé, depuis longtemps déjà, de conclure des marchés avec le Danemark pour obtenir de ce pays les grains indispensables aux semailles futures. Mais l'inexorable blocus empêche ces expéditions de s'effectuer et la pénurie ne pourra par conséquent que s'accroître. Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, toujours on voit grandir les sp.ectres de la famine et de la mort.
Cette ville de Moscou, en ce début de l'an 4919, n'est que torpeur et souffrance, et, pendant le jour, toute la vitalité qui lui reste semble s'être attachée aux lignes de tramways dont les véhicules, parmi des voies presque désertes, se traînent, surchargés de grappes humaines qui s'entassent, en dépit de toutes les prohibitions, jusque sur les marchepieds ou sur les tampons. Point de promeneurs bénévoles,
peu de piétons et presque pas de voitures dans ces rues et sur ces places où la désorganisation révolutionnaire a laissé s'accumuler des montagnes de neige et de glace. A Pétrograd aussi, les tramways fonctionnent, mais ils sont infiniment moins surchargés que ceux de Moscou. C'est que depuis le printemps de 1918 déjà l'ancienne capitale du nord, à demi évacuée, abandonnée par le Soviett, a pierdu toute activité, toute signification même, et il y a un an déjà que la vie politique et sociale de la Russie s'est concentrée autour du Kremlin moscovite.
Quand la nuit tombe, à Moscou, certaines lumières, à des devantures couvertes d'affiches, s'allument qui, de manière inattendue, évoquent l'idée d'une vie civilisée et s'obstinent à luire comme un lointain reflet de la joie de vivre. Le croirait-on, cinémas et théâtres regorgent chaque soir, et, il s'inaugurait même, à l'instant de mon départ, de nouvelles salles de spectacle. Jamais les troupes artistiques n'ont mieux joué qu'actuellement, ni avec autant de succès, si bien que, dans les principaux établissements, il est souvent impossible d'obtenir des billets si on ne les a pas achetés sept ou huit jours à l'avance. On grelottait en janvier dans les salles non chauffées; on grelottait! Mais quoi? Est-ce que l'on ne grelottait point tout autant à son domicile? La pénurie de combustible est aussi complète que celle des denrées. Pendant des journées entières, le malheureux bourgeois, serré dans sa pelisse, devait se morfondre en son logis sans feu, quand le froid atteignait encore 12 ou 15 degrés. Dès lors, pourquoi eût-on hésité à se* rendre au théâtre oii, tout au moins, une certaine chaleur collective émanait d'une humanité accumulée et où quelque fiction, écartant la sombre réalité, versait au cœur des citadins un peu d'oubli, un peu d'illusion, un peu de rêve.
Le nom de Chaliapine, comme par le passé, apparaît périodiquement en vedette sur les placards de l'Opéra de Moscou ou de celui de Pétrograd. De même que l'écrivain
Maxime Gorki fait aujourd'hui mine de s'être rallié aux bolcheviki, Chaliapine, qui a chanté naguère devant des parterres de rois, chante maintenant en Thonneur du prolétariat et fait vibrer de ses hymnes la Maison du peuple. Cet artiste habitué aux énormes cachets a préféré, récemment, à une liasse de roubles, deux ou trois pouds de farine blanche, luxe inouï qui souleva beaucoup de commentaires.
C'est peut-être au théâtre que Ton constate le mieux Timportance de la révolution survenue dans ce qui fut l'empire des tsars. Toute la société opulente et élégante de l'ancien Moscou a totalement disparu, dispersée par \A peur ou détruite par le massacre. Plus de femmes décolletées et endiamantées, plus d'officiers chamarrés, plus de richissimes marchands^ plus d'étrangers cossus, plus d'intrépides vide-bouteilles! Et, nonobstant, les théâtres sont combles. Ceux qui s'adressent le plus à rintelligence des spectateurs comme le khoudojestvenni sont ceux dont on se dispute le plus avidement les moindres places. Point de doute : un public nouveau a surgi, un public qui, sous le régime impérial, osait peu se montrer ou bien n'en avait pas le moyen, un public fruste, indifférent par goût, ou par nécessité, à toute complication de la toilette; un public sombre, émacié, sobre de mots, sec de gestes, noir de vêtements, un public qu'on croirait composé uniquement de contremaîtres, d'instituteurs, d'étudiants et de nihilistes désabusés, un public au contact duquel on peut déambuler sans 'risquer ni heurt, ni scandale, car il promène pendant les entr'actes, avec une philosophie silencieuse qui découle probablement d'une longue habitude de souffrir, sa langueur et ses ventres crjBUx.
On gèle dans la rue, on gèle dans sa demeure, on gèle au théâtre et cela dans un pays où le combustible, en réalité, regorge! Le chauffage des habitations, en Russie, se fait au bois; or, Moscou et Pétrograd sont entourés de forêts. Plu-
sieurs personnes, dignes de foi, m*assurent avoir vu, aux abords même de ces deux villes, d'énormes provisions de bûches, non seulement coupées, mais séchées et prêtes à flamber. Dès lors, s'il n'y a rien à brûler dans les deux capitales, c'est que les bolcheviki n'ont pas pu, pas su ou pas voiilu transporter ces réserves. La complète paralysie des transports est manifeste, non seulement sur les immenses voies ferrées de la Russie, mais dans les limites mômes de Moscou.
Un caprice des dictateurs obligea, pendant plusieurs jours, tous les habitants et toutes les habitantes de la ville, âgés de moins de quarante-cinq ans, à descendre dans la rue, armés de pics, de pelles et de pioches, pour accomplir une besogne qui incombe, en temps normal, aux concierges des immeubles et aux ouvriers de la ville. Il s'agissait de désencombrer les trottoirs et les chaussées d'une phénoménale quantité de glace çt de neige qu'une négligence particulière à ces temps troublés avait laissée s'y amasser au cours de l'hiver. On eût pu charger de cette besogne les sans-travail, tous ceux auxquels leur situation officielle de chômeurs vaut de toucher de l'État un revenu régulier. Mais des sans-travail qui eussent travaillé fussent devenus des travailleurs qu'il eût fallu payer beaucoup plus cher. Et puis, l'occasion était trop précieuse de causer quelque tracas à de malheureux bourgeois fami^iques pour qu'on la laissât échapper : de par la loi, chacun ou chacune dut venir faire, sur la voie publique, sa corvée, et cet obligatoire sport d'hiver fit surgir nombre de jolies femmes et de rayissantes jeunes filles qu'on s'imaginait avoir pu depuis' longtemps s'évader de Moscou. Mais, quand la neige fut amoncelée, des deux côtés de la rue, en hauts et épais retranchements, la vilie ne disposa d'aucun des véhicules qu'il eût été * nécessaire d'employer pour aller la déverser entre les quais de la Moskwa. Presque point de chevaux et très peu de camions automobiles ! Finalement, l'énorme
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masse d'eau congelée demeura sur place ou bieh fut entassée dans les squares et les jardins, n'attendant que la première tiédeur de mai pour se répandre en flaques et putridités. Voilà comment Moscou conserva, jusqu'au début du printemps, l'aspect qu'il eut tout l'hiver : celui de quelque bourgade sibérienne ensevelie sous des monticules de neige.
Quelquefois, au lointain des rues blanches et glissantes, le passant entend, soudainement émU et frissonnant, monter des chœurs, dont la mélodie lente et si connue de tous, évoque le bon vieux temps, la Russie tsarienne, l'ancienne discipline, les vétérans à la poitrine couverte de croix, toute la pompe de la monarchie disparue. Ce sont des groupes de chanteurs régimeiitaires qui, d'un pas impeccable, avec cette allure compassée qui rappelle le régime d'autrefois, entonnent les vieilles mélodies guerrières, les vieux airs traditionnels, mais avec des paroles composées depuis la Révolution et qui disent la gloire du prolétariat. Étrange, cette exhumation, celte parodie de mœurs militaires tant honnies, tant vitupérées !
Sur les boulevards, sui* les places, des recrues mornes et flasques font l'école du soldat, instruites par des sergents à grosses moustaches. Aucun de ces nouveaux troupiers ne semble avoir la moindre envie de se battre et la plupart, sans doute, détestent les bolchevistes, patce que ceux-ci les ont arrachés à leur viecoutumière. Mais, la crainte du feu de peloton les maintient dans l'ordre ; ce feu de peloton qui a, d'ailleurs, de tout temps, et à peu près dans tous les pays, été dans des cas analogues le plus puissant des moyens de persuasion. Les chefs de l'armée rouge, d'après tout ce qu'ils laissent voir d'elle à Moscou, cherchent, de plus en plus, à constituer, sous le drapeau rouge, une imitation de ce qu'était l'armée impériale; ils ont réussi à mobiliser plusieurs classes et à créer tout au moins, au point de vue militaire, l'apparence de quelque chose d'existant tandis que, jusqu'à l'été de 4918, cette" apparence
n'existait môme pas* Voilà ce qU*on veut dire quand on prétend que l^atmée l^ouge est devenue June foJrce considérable : elle est certainement considérable, relativement au néant absolu des mois antérieurs et relativement aussi aux contingents infimes qu'on lui a jusqu'à présent opposés. Voilà en définitive Tunique distraction de la rue, ces soldats qui chantent et qui s'escriment.
Que regarder aux vitres des magasins ? Tout, graduellementt a disparu : les seuls comestibles spécieusement savoureux qu'on puisse y admirer encore, sont, hélas! ces postiches de carton peint, ces « similis » ventrus qui, tout comme au temps des empereurs, s'obstinent, à l'étalage des marchands, à représenter des jambons, des pâtés et de grasses poulardes rôties.
Les librairies sont envahies, monopolisées par la littérature soviétique, roche et t-ébarbative. Les dictateurs dictent en typographie comme en tout. De même qu^ils ont supprimé la presse entière, à l'exception de leurs propres journaux et que, pour posséder la certitude d'être les meilleurs publicistes de la Russie, ils ont fait disparaître la totalité des talents et des capacités honorés jadis par la Russie intellectuelle (et jusqu'aux rédacteurs des divers groupements socialistes qui ne sont pas leur groupement), de môme, il est désormais impossible de rien éditer qui ne soit quelque glose sur Karl Marx, quelque histoire de la révolution d'octobre ou Un 'exposé des « conquêtes » du prolétariat. Impossible de se faire imprimer à qui n'est pas commissaire ou BOUs-commissaire ; à qui n'a pas obtenu l'estampille du comité exécutif, celle du Soviett ou de quelque autre autorité du parti communiste. Dans ce pays fortuné, la lumière n'a pas besoin de jaillir de la discussion. Aveugle et indigne de vivre, celui qui ne se contente pas de l'éblouissante clarté irradiée du Ktemlin.
Pendant le mois de décembre et de janvier, à la devanture de Tune des principales librairies du Soviett, celle qui
est iustallée au rez-de-chaussée de Tancien hôtel National, on put voir une caricature [qui représentait un militaire français, une sorte de brutal, soudard, saisissant violemment au cou, de ses deux mains crispées, une paysanne alsacienne. « Comment les Français comprennent le droit des peuples à déterminer eux-mêmes leur destinée! » disait, sous ce dessin, une légende significative. C'était là le digne corollaire de ces nombreux articles du journal officiel, les Izvesiia^ oii des germanophiles 'incorrigibles gémissaient régulièrement, à la même époque, sur les déboires survenus au peuple allemand, et dénonçaient les grossières convoitises des Alliés. Oui, il faut bien le dire, et tous les Français présents à Moscou, à cette époque en témoigneront, le ton de la presse des bolchevistes, au début du 1919, fut celui d'une larmoyante commisération envëi« les infortunés Teutons. Ainsi se manifestait, de manière significative, l'attachement indéfectible, indéracinable, et l'on pourrait dire superstitieux, d'une partie au moins dii personnel soviétique à l'égard de tout ce qui est allemand. Il faut compter aussi avec l'espèce de haine sournoise que ces gens éprouvent envers la France : celle-ci, ayant ce malheur d'être, en Russie, la principale créancière, doit évidemment être considérée comme la principale ennemie. Les bolchevistes, en réalité, sont encore ahuris que cette France insolente ait osé être victorieuse alors que, en juin et en juillet 4918, les crieurs de journaux de Moscou clamaient déjà sa défaite imminente et les horreurs du bombardement de Paris, ce Paris vers lequel l'envahisseur s'avançait, chaque jour davantage, nous affirmait-on, en une poussée irrésistible.... Non loin du lieu où était exposé ce dessin malfaisant, on voyait, on voit encore, à une sorte de pan coupé, de gigantesques peintures murale^, où, dans un tourbillon de couleurs miroitantes, on croyait distinguer une rangée d'hommes nus brandissaht des torches. C'était là une partie des décorations symboliques que de vertigineux cubistes
OU sur-cubistes avaient fait subir à la ville, lors des fôtes commémora tives de la révolution d'octobre. Tout près de là aussi s'étale la longue rangée des baraques de bois de VOkhotni JRiad, sorte de marché destiné à la vente des comestibles et où, au bon vieux temps, la truculence des amoncellements de poissons, de viandes et de légumes, parlait de surabondance et de prospérité inépuisable. Aujourd'hui, l'intérieur de ces huttes est presque vide, mais, en revanche, leur extérieur n'est plus sordide comme autrefois; leurs grossières parois ont été enluminées .des décors les plus chatoyants. Les fantaisies de la couleur y flamboient superbement. Ces édicules infimes, ces anciens garde-manger semblent avoir été changés en monuments commémoratifs de l'ère où Ton mangeait, et ils rutilent comme les ailes des plus magnifiques papillons. On y voit d'énormes fleurs, des corbeilles diaprées et toutes sortes de motifs allégoriques, déliquescents et altièrement incompréhensibles. Hélas! le seul peuple qui puisse se contenter, pour son dîner, d'une devinette esthétique, c'est lepeuple sans estomac dont le Soviett a, éparpillé ia sombre foule dans tous les squares et dans tous les jardins. En Occident, l'érection d'une statue n'a lieu,' en général, qu'après deux ou trois années de conciliabules, d'études préliminaires et parfois de concours suivis de controverses de la presse. Le Soviett, lui, beaucoup plus expéditif, a fait surgir en quelques semaines les effigies de quarante ou cinquante des grands réformateurs de la pauvre humanité. Sur des sbclcs en bois, où des toiles peintes simulent des blocs granitiques, d'épaisses masses de terre glaise représentent Spartacus ou Marat, Stenka-Razine ou Karl Marx, et une quantité d'autres héros et de bienfaiteurs dont je ne me rappelle plus les noms. Il y en a partout, habillés ou nus, debout, assis ou accroupis : les uns, sans corps, juchent leur tête au sommet d'un long et maigre piédestal, les autres, aperçus la nuit sur les pelouses des parcs ou au
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détour d'une allée, ont quelque chose de sinistre et de fantomatique. Ainsi tout, dans la Russie soviétique, porte la marque de Timprovisation fiévreuse, de l'effort éphémère au sens propre de ce mot : fait en un jour et pour un résultat d'un jour
On s'attriste à voir ces fragiles effigies larmoyer sous les frimas et déjà perdre, avec leur cimier de neige ou leur diadème de glaçons qui dégringole, une partie de leur occiput. Sans doute, et comme vous vous en rendez compte, et malgré des preuves incommensurables d*utopie et de folie, on soupçonne, malgré tout, quelque vague apparence de bonnes intentions éducatrices dans celte tentative d'ornementation. Hélas ! dans tout ce qui He crée ici, au milieu du plus effarant tohu-bohu, le passant croit deviner que les pétrisseurs et les reconstructeurs d'un lendemain chargé de menaces, qnt dû, plus d'une fois, se dire : « Qu'importe la solidité future de ce qui, de toutes manières, durera plus longtemps que nous-mêmes. »
Les commissaires, cela n'est pas niable, et nous avons précédemment tenu à le reconnaître, ont voulu tenter un certain effort, baroque et excentrique c'est vrai, mais enfin une espèce d'effort, pour attirer Tattention des masses russes vers les raffinements esthétiques. C est au cours d'une visite des musées que se trouvent révélés, à l'improviste, à l'observateur, des détails qu'aucune imagination n'inventerait. Il existe à Moscou une collection magnifique, la galerie Schtchoukine, plus riche qu'aucune autre en tableaux des maîtres français les plus modernes : Monet. Renoir, Degas, Sisley, Cézanne, Gauguin, Matisse et Picasso y sont représentés par des œuvres npmbreufies et
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signiGoatiyes. Mais plusiei^rs desi noms que je viens d'écrire témoignenl qu'une semblable exposition ne saurait être visitée utilement que par des personnes cultivées, des personnes averties au préalable et en d'autres lieux, au cours de multiples contemplations et méditations antérieures, des hypothèses qu'on peut essayer de faire» Siur les intentions d'un artiste, même quand on doit s'avouer qu'on ne les démêle pas du tout. Or, parmi tant d'œuvres ésotériques, de chevelus délégués du commissariat de l'instruction publique traînent, chaque jour, à leur suite, des groupes nombreux d'adolescents et d'adolescentes au teint blême, pauvres enfants des usines, affaiblis par la famine et si tristes sous leurs vêtements couleur de misère ! Ces infortunés, à l'œil blafard, promènent, sur les plus inquiétantes audaces du cubisme, le regard qu'un veau appliquerait à des signes mathématiques établissant la démonstration de la racine cubique! Et les virtuoses, verbeux, intarissables, continuent leur conférence, se rendant compte peut-être oii soupçonnant vaguement qu'eu3?:-mêmes ne comprennent pas très bien tout l'incompréhensible qu'ils sont chargés de nous expliquer.
C'est ainsi que se mène l'éducation des nouvelles couches prolétariennes sous la République communiste et de même que Lénine, assuré de son propre génie, a voulu transformer l'univers à lui seul et d'un seul coup, de même voici que le commissariat de l'Instruction publique entend changer instantanément de petits apprentis qui n'ont encore rien vu, en disciples de Matisse..., Sois esthète ou tu ne feras qu'un mauvais citoyen !
A la galerie Tretyakof, qui est le Luxembourg moscovite, l'enseignement donné par les spécialistes artistiques du Soviett aux groupes de garçonnets et de fillettes qu'ils emmènent dans leur sillage a un caractère plutôt social qu'esthétique. Devant lei^ innombrables tableaux où des înôtauts de la vie du dix-neuvième siècle ont été perpétués,
le conférencier ne s'occupe que sommairement de l'art du peintre. 11 dit bien quelques mots du dessin et de la couleur, mais il tend surtout à nous donner à réfléchir. Sommes-nous devant quelque toile où la vie intime d'un grand propriétaire est évoquée, le conférencier s'écrie :
c Voyez, mes amis, approchez-vous ; étudiez bien la physionomie égoïste et stupide de ce privilégié de Tancien temps; c'était l'un de ces êtres qui n'avaient eu que la .peine de naître pour disposer de^tous les biens de la terre; c'était l'héritier de l'un de ces immenses domaines que des ancêtres scélérats avaient constitués par la rapine et par l'intrigue. Le vice et la vanité sont peints sur le visage de cet oisif, de ce parasite, de cet ennemi naturel du prolétariat. »
Si, au contraire, la scène représente des paysans pepchés sur la glèbe, Torateur exalte le labeur fécond : c Désormais, ces vaillants, qui se courbent tout le jour sur les sillons, ne travailleront plus pour nourrir des maîtres cupides. Grâce à la révolution d'octobre, ces enfants du peuple ife produiront que pour le peuple ! >
Ainsi, chaque tableau, en présence de la jeunesse des ateliers et des écoles, est commenté dans un sens hostile à ceux qui firent partie des classes possédantes. Tout, dans les propos des propagandistes, tend à prouver Tineptie, l'incapacité de ceux qui, naguère, étaient riches : seul le prolétariat a reçu du ciel toutes les vertus propres à une humanité digne de ce nom, et c'est déjà lui faire un grave affront que de n'être point l'un de ses membres. Malheur à ceux qui furent heureux! Seuls les pauvres ont droit à une place au soleil. Tel serait le leitmotiv de toute cette rudimentaire éducation sociale et comme l'idée fondamentale du mouvement communiste actuel. Les anciens riches le sentent; ils s'efforcent d'assurer leur sécurité en imitant les « bonnes manières » d'aujourd'hui, c'est-à-dire celles des gens qui ont toujours été des misérables. C'est la mode
nouvelle, mademoiselle! Je connais une famille qui fut brillante sous l'ancien régime et dont le père, très résigné déjà à cette idée qu'il est ruiné, ne sort plus qu'en costume . de pauvre ; ses deux filles, naguère des jeunes filles du monde des plus accomplies, ne se coiffent jamais plus d'un chapeau ; elles se contentent, sur leurs cheveux, du platok^ c'est-à-dire du mouchoir ou du châle de l'ouvrière. Elles ont trouvé des emplois dans les bureaux du Soviett et ejles se sont adaptées, sans murmurer, à leur condition du jour présent. Elles aussi, elles attendent avec cette plasticité, cette patience devant la chronicité de la souffrance, si particulière aux Russes ; elles attendent un je ne sais quoi, un renouveau, une résurrection, la renaissance de tout ce qui jadis constitua la civilisation. Combien ont dû ainsi se plier, se courber devant l'inévitable, sous peine de disparaître totalement !
Ainsi, sans épisodes sensationnels et sans anecdotes, dans une existence figée et morte, marquée seulement par le récit de nos croissantes privations, s'écoula, pour moi, la courte période pendant laquelle, entre ma sortie de prison et mon départ définitif de la Russie, j'observai pour la dernière fois, ensevelie sous la neige, la capitale extraordinaire où se déroule l'interminable grand soir. « Il n'y a rien audessus de Moscou, dit le proverbe, à l'exception du Kremlin, et rien au-dessus du Kremlin, excepté le ciel. » Ah! le ciel! N'ai-jé pas vu moi-même, de mes yeux, dans les geôles, les plus hauts dignitaires du clergé orthodoxe? Cinq cents églises érigent en vain, dans les profondeurs de l'espace, leur^ clochers sonnants et leurs tours suppliantes, Lénine est toujours le nouveau tsar da Kremlin, le tsar de la terreur et le tsar de la faim, et ce pape du communisme se sent plus infaillible que le pape de Rome.
Parfois, dans l'affliction de cette ville angoissée, des scènes rapides, des instantanés pathétiques — bien que nous fussions si blasés! — nous ont cependant fait éprouver un
friason inattoadu. Deux processions funéraire^, celle d'un Russe et celle d'un Français; synthétiques expressions de la fantasmagorie macabre que nous traversons, ne s'effacent pas do mon souvenir.
Un jour, les acceats de V Internationale^ exécutée sur un rythme solenael, annoncèrent Tapproch^ du cortège qui conduisait au champ de repos un jeune chef bolchevikt tué au front du gud, et dont, le Soviett voulait fair^i aux yeux des masses» un modèle héroïque^ Des cavaliers débouchèrent d'abord, montés sur des chevaux dont la belle apparence étonna. Puis, sur un affût de canon décoré de branchages et de couronnes, la cercueil, sans couvercle, béaijt, exhibait le cadavre livide. Et derrière marchaient cinq ou six personnes d'î^Uure modeste et respectable qui semblaient appartenir à la petite bourgeoisie intellectuelle : la famille ! Une hampe, fixée verticalement sur ce char, portait très haut, dans l'espace, les vastes plis d'un drapeau rouge qui, aperçu de loin, planait au-dessus de toute la procession, comme un nuage de pourpre. Une batterie d'artillerie suivait, et Ton vit qu'elle était bien attelée. Mais, ce qui était remarquables c'était le défilé des députations envoyées, du frout, par l'armée rquge pour accompagner le mort jusqu'à son tombeau^ Mines farouches, allures sinistres, visagea d^ brigands ; têtes ou membres entourés de pansements^ non ne manquait à ce groupe pour lui donner un aspect à la fois désordopué et terrible. Il y avait là, sans aucun doute, quelques-uns de ces sous-officiers de l'ancien régime, quelques-uns de ces soldais dévoyés dont le grand remous révolutionnaire avait formé les premiers cadres ou, en tout cas, une sorte d*élile de l'armée rouge. Leur aspect parlait de combativité sauvage et il contrastait d'une manière frappante avec la physionomie morne et flasque des jeunes soldats que le commissariat, à la suite de mobilisations hâtives, essayait de former à la mèmQ heure, sur les places publiques. C'est ainsi que» au cours des mois futurs, l'af mée
MOSCOU AU D$BUT DE i9i9. 227
rouge se montrera d'une qualité très variable, selon que ses ennemis rencontreront ce qui reste de ees contingents les plus anciens et les plus aguerris, ou bien la grande magse des mobilisés nouveaux dont rincorporation n'a été obtenue que par la terreur.
Quelques jours plus tard, la dépouille de notre distingué compatriote et conipagnon de captivité, M. Darcy, était apportée dans la petite église Saint-Louis des Français. l.a plupart des membres de notre colonie, tous ceux, en somme, qui n^avaient pas encore quitté Moscou, étaient présents à ces obsèques, et Tabbé Vidal rendait un dernier hommage au mort en une éloquente oraison funèbre. M. Darcy avait succombé à une hémorragie cérébrale, dans une maison de santé, où, arraché enfin à la geôle, il avait été transporté déjà mourant et quand rien ne pouvait plus ôtre tenté pour le sauver. M. Darcy, pendant plusieurs jours, avait, sans recevoir aucun soin, agonisé à l'hôpital de la prison de Boutirky où les bolcheviki le tenaient ei^fermé. Il n'y a point de mots assez forts pour dépeindre l'horreur de cet hôpital où les prisonniers politiques sont soignés pêle-mêle avec les détenus de droit commun et où ceux-oii au détriment des hommes les plus respectables, prati()uent le vol de la manière la plus cynique et la plus révoltante. Repaire sinistre, hideux cloaque où les malades, privés de nourriture et de médicaments, tourmentés par la vermine et harcelés par les malfaiteurs, se changent vite en moribonds. Détail significatif et strictement exact : à la prison de Boutirky, quand un médecin ou un simple gardien veut montrer quelque intérêt à un détenu politique, il l'adjure premièrement et solennellement de ne jamais se déclarer malade et de ne jamais se laisser porter à l'hôpital, considéré par tous comme un coupe-gorgo et un foyer de pestilence. Là, notre infortuné camarade, faute des soins d'une sœur de charité, recevait ceux d'un assassin. L'instant devait venir vite, où, après avoir prononcé quelques paroles de désespoir, il finit par
perdre connaissance. Quand, enfin, la courageuse Mlle Carlier, de la Croix-Rouge française, obtint la permission de transférer celle victime dans une maison de santé, elle était mourante. J*ai dit, en d'autres pages, le dévouement admirable de Mlle Carlier. Le vœu unanime des prisonniers français est que cette vaillante femme reçoive de la République une récompense digne des services qu'elle a rendus*.
M. Darcy était, sans contredit, Tune des personnalités financières les plus considérables et les plus en vue de toute la colonie française en Russie et il avait été, dans ce pays, le promoteur de plusieurs entreprises des plus importantes. Tous les Français de Russie témoigneront de sa générosité, de son hospitalité et de la libéralité avec laquelle il accueillait chaque demande en faveurdes souffrants et des humbles. Son hôtel, du quai Français, à Pétrograd, correspondait à, sa haute situation de fortune'. On se représentera quelle épreuve il subit quand il fut arraché à son atmosphère habituelle et jeté aux sordides cachots de la prison de Boutirky. Cette épreuve, il la supporta d'abord avec stoïcisme et même avec bonne humeur. Mais il donna des signes de découragement quand, à la suite d'un caprice des bolcheviki, il se vit, soudainement, séparé de quelques Français et de quelques Anglais qui avaient été jusqu'alors, dans une chambre commune, ses compagnons de détention. L'isolement relatif où il se trouva parmi des détenus russes qui lui étaient inconnus détermina chez lui un subit état de dépression auquel il devait succomber, mais que des soins normaux eussent, sans doute, victorieusement combattu.
Quand le char funèbre quitta l'église Saint-Louis des Français, les deux plus grandes des splendides couronnes qui le décoraient, fixées de chaque côté du cercueil, étaient enrubannées de larges nœuds tricolores et nous prouvâmes
1. Au mois de juin Mlle Carlier a été, à son tour, mise en prison. Son crime? Elle avait fait le bien. Cet acte sauvage ne peut que contribuer à discréditer, davantage encore, les bolchevikl.
B«itaaBb^M^R«aB
à la population de Moscou qu'en aucun cas des citoyfens de là République française ne cachent leurs couleurs. Un trajet interminable s'élend entre Téglise- catholique et le cimetière, où sont, habituellement, enterrés les étrangers. Soit que la distance et les intempéries les eussent découragés, soit qu'un autre sentiment les animât, peu de ceux qui avaient assisté au service religieux suivirent le convoi jusqu'à son but final. Bientôt, nous ne fûmes plus, derrière le corbillard, (jue quelques-uns, tous des Français, et nous remarquâmes alors qu'en plein Moscou les obsèques de cet homme si connu et naguère si influent se déroulaient sans qu'un seul Russe, de quelque parti que ce fût, y assistât. Quoi! Point un Russe à côté de nous, au cœur même de la Russie?
Si un Darcy eût expiré, au temps de l'ancien régime, ses funérailles eussent, sans aucun doute, été entourées d'une pompe incomparable. Mais où sont aujourd'hui nos amis? La terreur a tué ou dispersé les uns et intimidé les autres. Notre petite phalange française s'avança donc'groupée derrière ses emblèmes tricolores et s'apercevant seulement, quand elle se sentit si infime, de tout le tragique qui émanait de son isolement. Dans la lumière blafarde d'un jour de tristesse, douze ou qumze Français et deux Françaises, Mlle Carlier et Mme Victor Giraud, marchaient coude à coude, silencieusement, dans l'épaisse neige, à travers cette ville qui nous avait naguère tant adulés, tant acclamés^ et où, désormais, les seuls sentiments qui eussent pu s'exprimer librement à notre endroit eussent été des sentiments d'hostilité. Et le véhicule fleuri qui nous précédait, parfois fatiguait et roulait, au hasard des profondes ornières. Et nous allions. Nous traversâmes ainsi la vaste capitale, tristement et presque furtivement, mais néanmoins nous étions quelquefois salués discrètement au passage par certaines gens que la vue de nos insignes tricolores émouvait comme un remords. L'un d'entre nous signala, d'un geste, sur une
place des faubourgs, tout un parc d'artillerie, tout un parc de canons français envoyés par notre état^mAJor, au cours de la guerre, quand on croyait encore à Paris à la posâbilité de ressusciter les. forces militaires delà Russie. Le -tempe s'est écoulé, Therbe a poussé, les hautes neiges se sont aacUmuIées au pied des canons, qui n'ont jamais ehangé de place....
Enfin nous déposâmes Darcy tout près du monument commémora tif français, dédié à nos morts de 4812, lieu de gloire où le galant homme dont nous honorons la mémoire trouva 1& digne sépulture que sa bonté et ses souffrances lui ont méritée. Puis nous revînmes sur nos pas, mélancoliques, songeant à ce que nous venions de faire et d'éprouver. Quoi ! Faut-il qu'après une aussi longue confraternité d'armes et après l'immolation de tant de victimes sacrifiées, de part et d'autre, à une cause commune, faut-il que ce soit presque un acte de courage pour des Français que d'accompagner, parée des trois couleurs, à travers Moscou, la dépouille de l'un des leurs, arraché par la mort à une prison ignominieuse? Faut-il que ces Français passent, comme des voleurs, alors qu'ils accomplissent un devoir sacré? Faut-il que, parmi ces Français-là, il y en ait qui, sortis la veille de la geôle, soient en danger d'être repris et renvoyés à là geôle? Non, tout cela est trop anormal, trop iUogique pour pouvoir durer. La raison finira par avoir raison. Nous ne savons pas encore quand ni comment le grand soir arrivera à son dénouement inévitable; nous ne savons pas comment se lèvera l'aurore libératrice, mais nous savons, nous sentons que ce détiouement va venir; nous devinons qu'il est proche; nous comprenons qu'il sera conforme à ce qu'exige la justice.
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