QU'ÉTAIT-CE QUE LE « JOURNAL DE RUSSIE
M. Niourine était, en réalité, le premier* qui contînt contre nous des accusations et des violences.
Dans un langage singulièrement chargé de haine, j'étais dénoncé, le 28 juillet, comme un agitateur contre-révolutionnaire et comme un agent de la haute banque française. Construisant contre moi non point un article de polémique, mais un document de police, un' véritable réquisitoire, le méprisable rédacteur de la Pravda avait accumulé, pour me noircir, des citations tronquées, perfidement extraites des principaux articles où j'avais, depuis une époque^déjà ancienne, défendu les thèses qu'un Français, écrivant en Russie, ne pouvait pas ne pas essayer de faire prévaloir. On le voyait bien, ce drôle sournois avait, silencieusement, pendant des mois, constitué contre moi un dossier, tout en préméditant de le projduire à l'instant opportun. Détail remarquable, alors que ce Javert, déguisé ea journaliste, voulait bien admettre, dans son article, que ma controverse au Journal de Russie avait été modérée et contenue, tout au moins dans l'expression, il m'accablait de ses reproches les plus virulents en ce qui concernait mes articles du Temps qu'il jugeait infâmes et venimeux. La longue diatribe du scélérat se terminait par cette exclama-
1. Vers la fin de mai, toutefois, comme j'avais énergiquement pris à parti les ' bourgeois russes à propos d'un article paru dans le Rousski ViedomoBti et comme je leur avais reproché d'être enclins à montrer certaines complaisances envers les Allemands, il s'était produit un fait des plus énigmatiques. Les Izviestia de Moscou (organe aujourd'hui disparu et qui était distinct des liviestia du comité central) m'interpellèrent avec véhémence. Ce journal bolchevik qui chaque jour ne cessait d'invectiver férocement les bourgeois russes, se chargeait tout à coup de leur défense contre moi. Le fait que j'eusse osé me permettre de rappeler à ceux-ci leurs responsabilités morales paraissait aux Izviestia un scandale intolérable. Alors que le Rousski Viedomosti ne répondait pas à mes reproches, c'était, de la manière la plus inattendue, son ennemi mortel qui se chargeait de ce soin en m'injuriant. J'avais eu Faudace de mettre en cause les Allemands ! Voilà qui expliquait un excès de zèle assez révélateur.
6 M PmSON sous LA TERREUR RUSSE,
tiofa, Ô ritfclh âdrësâe èl ittiiiHmée en langue française : « fermez votre crachoire! » [sic).
Jusqu'alors, on tl'àvfeiit jathàis vu, en aùcuii pays, qtié les invècliveë lés plus véhémetites parties d'ùii journal quel (ju'il fût, équivalussent à une sorte de màtîdat d artiener délivré par Un jugé d'ihstrûctiori. Si infime que fût la personnalité de M. Niouriiife, je lui fis cependant Thoritieur de le traiter coiHtiié uri jdUrhâliste et thÉu m'feri pi*ii. Si j'stVais vu, dàiis M. Niburine, ce qu'il était réellement, c'est-à-dire uil ageiit de police, là prUdehce la plus élémehtaire in'eÙt commandé de tnè considérer comme suffisamment averti et dé cesser aussitôt la publication du joUrrial français poUr prendre la fuite. Mais j'eus la naïveté de ctoirë que je devais songer à i-épondre, par la plume, à qui m'avait attaqué par la plUmé. C'est au moment précis où je rédigeais cette réponse qUë les acolytes de M. Niourine viiiterit m'âppréhender au corps.
Ce Iju'il faut bien savoit* ertôore, c'est que Iéî publication du Jôurhal de Russie pas plus que la rédîiction de nies articles du Tempis, n'avaient jàtaais eU un caractère ëlandestiii. Depuis que les bolcheviki avaiérit usurpé le pouvoir, nous noUs étions trouvés dans l'obligation de leur demander, à plusieurs reprises, l'autorisation de faire paraître notre petit journal français et toujours ils nous l'avaient irfimédiatemetit accordée. Nous Ubus conformions strictement aux décrets et ordonnances du Soviett, relatifs à la presse et nous distribuions, tous les jours, quelques exemfilaireë de nôtre organe, noti seulement au service de la censure mais encore aux divers commissariats. On nous connaissait, on nous citait, on nous tolérait. Il y a plus : afin de conserver le inoyèn, daiis les cas les pliis urgents, d'exposer, aux bolcheviki^ les vérités les plus nécessaires et cômiUe il importait d'éviter la suppression de liôtre feuille, tanl qu'elle pourrait servir de moyen d'expression aux tendances de la politique française, nous ne crai-
QirÉTAÎT-CE OUÊ LE * JOURNAL DE RtiSSIE *? ^ 7
gnîmës pôs, ëtt de tioinbreusës dbctirrenceë, d'àdopiët^ satis feiillé d'ailleurs, les silltites les jplus déinocratiqueâ et soiivent mêilife Ifeà pîiis socialistes. C'est ainfei que^ au début de 1918; alors que le Sôviett faisait miUe d'dt*g8liîiâer Une leyéë eh ifattsse pour résistée aux Alletiiàiids qiii ddntiliùaîent leut offètisive ters Pélrogtâd, nous li'hêsitârtîes paâ à publier un article approprié Aux besbiiis de lâ fcaUse et dont le titre était : Vive Tarméfe rdugë ! Et dé tnêttle^ au cours du prititéttips de 1918, hdus dsâlïies nidrigénei-, . hduspillë^ \eê bourgeois russes, quand lëUr pt'èsse tuanifesta, èiivets les Allemands, des compldisàncës que beaucoup de getis crurent stiêpëctès. Dans des circonstances réitérées tioUs ndus efforçâmes aussi de tîiontrer que nous comprenions tout ce que les revendications des paysans, relativement à la quëstidn agraire, paraissaient avoir de légitime.
Il libus advint aussi, plus d'une fdis, d'adressët- de vdgues compliments, d'ihdirectegi flatteries à quelques-uns des membtes les plus influélitë du Soviett, afin de poUvoit*, plus librement, le lendemain, essayer de leur faire accepter nos reprochés. Cette tactique indispensable, ce louvoiemeut, qui pourtant ^'imposait, il'étàient pas toujours bien compris par tous les Français de notre ëolonié de Mdscdu. Plusieurs d'entre eux jugeaient que le Journal de RiiBsie était trop * rouge > Plus d'une fois, il tae revint que des représenta-"^ lions ôVâieilt été faites par quelques-uns de nos compatriotes auprès de ëertaines autorités dotit ils supposaient que les objections devraient m'itifluencer. D*une manière générale, on ne ment point en disant que le Journal de Russie^ tout en défendant, vigoureusement, les intérêts français, comme c'était son rôle, n'était pas ëëpendant congu dans liti état d'esprit d'agressioii systématique et d'Opposition injurieuse à l'égard des bôlcheviki.
J'avais eu, quelques semaines avant mon* arrestation, une conversation très prolongée avec Tchitcherine, com-
missaire aux affaires étrangères* et, j'avais aussi amené la conversation sur le Journal de Rtissie Tchitcherine fut courtois, et rien dans ses propos ne me laissa entendre que je fusse en péril. Enfin s'il est vrai que dans nos divers articles nous avons couramment préconisé Tintervention, nous insistions toujours qu'il s'agissait d'une intervention contre les Allemands et nous intimions que les bons Russes, à nos yeux, et quelles que fussent leurs opinions en^e qui concernait la politique intérieure, seraient ceux qui feraient face à l'ennemi commun. Autant que le permettait notre situation en Russie, dont la caractéristique, depuis le traité de Brest-LitovsTsk, était d'être fondamentalement très scabreuse, nous prîmes toutes les précautions qu'on pouvait imaginer. Un équilibriste sur la corde raide réussit à ne point choir, mais aucun de ses efforts ne transformera en une grând'route le fil tendu.
Vers le 18 juillet, ayant déjeuné à la Mission militaire française, j'y rencontrai le capitaine Sadoul; je le connaissais depuis son arrivée en Russie et j'étais habitué à voir en lui une sorte d'intermédiaire attitré et officieux s'interposant parfois entre les autorités françaises et les bolcheviki. Bien naïf en effet celui qui s'imaginerait que, parce que notre gouvernement ne reconnut pas les bolcheviki, ses divers représentants n'eurent jamais de rapports avec ceuxci. Ces rapports étaient inévitables et Sadoul en fut souvent le médiateur; Sadoul, juste avant la paix de Brest-Litov^sk, m'avait ménagé une conversation importante avec Trotzky et il était bien difficile d'obtenir quoi que ce fût sans son entremise, généralement obligeante. Je m'entretins avec Sadoul des nouvelles relatives au débarquement des troupes alliées à M ourmane, nous parlâmes aussi des rumeurs suivant lesquelles il fallait s'attendre, à bref délai, à l'apparition de forces américaines et anglaises à Arkangel. Je lui