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trace légère comme la bulle de savon qui reflète tout un ciel et qui disparaît au moindre souffle.
Le ruisseau qui passe sous le pont blanc, le petit pont que nous avions baptisé en mémoire d’une terre lointaine, connaît toutes nos chansons. S’il n’en redit que quelques-unes, c’est pour ne pas rappeler les chères voix qui se sont tues, les voix que nous entendons aussi dans le vent qui passe et dans la cloche qui chante, qui prie ou qui gémit.
Dans les champs où l'herbe pousse, nous retrouvons la trace des petits pieds qui ont grandi trop vite et que leur destin a chassés loin des sentiers battus et ombragés, vers les foules tumultueuses ou vers les cimes redoutables que l’on gravit en se déchirant à toutes les aspérités.
Dans la grande allée où l'ombre vient à pas sournois, nous n'avons aperçu aucunes silhouettes familières de joueurs de tennis appuyés aux arbres et la raquette sous le bras, d’adolescentes les yeux remplis de rêve, immobiles devant l'horizon, ni d'enfants aux jambes nerveuses, cherchant des balles dans le foin mouillé.
Les coquelicote eux-mêmes, endormis avant l’heure, ne nous ont pas souhaité la bienvenue ; et tout au fond, la maison sombre et impassible, avec son seuil fermé et ses fenêtres sans lumières, comme des yeux qui ont perdu le regard, veillait seule, dans l’ombre noire.
Ici, nous fûmes jeunes. Ici nous fûmes heureux, mais à la façon des autres hommes, sans nous en douter et sans le savoir ! Nous avons connu l’insouciance du premier âge, avec la douceur des caresses et du dévouement de nos parents; nous avons gémi, comme tous les
écoliers, sur le mystère
nos vœux impru- , SANS nous soucier printemps et qu'elles
gémissante, espéré
» Sans voir que l’au-
Mais nous avons appris,
ques privilégiés, qu’elle est de bonne volonté.
Nous savons surtout que le contentement n’est pas le fruit de l’égolsme, mais qu’il naît du désir et de la volonté de s’oublier pour les autres.
Et c’est pourquoi si l’on nous demandait : Voulez- Vous recommencer la vie, avec les mêmes privilèges, les mêmes tristesses, les mêmes affections, les mêmes deuils, nous ne saurions que dire: À quoi ? En profiterions
par tant d'heures dans ce que nous qui nous attachent urdit nos ailes, tant
Compensations
Je ne crois ni à la chance ni à la guigne. Depuis si longtemps j'entends dire, à propos de gens qui parviennent ou à qui il arrive des honneurs ou de l& fortune: sont-ils chanceux ? Rien n’est venu prouver qu’en dehors de ces heureuses circonstances, les titulaires n'étaient pas qualifiés pour remplir leurs charges, et que leur succès ne venait pas de leur valeur personnelle, de leur ténacité à chercher l’occasion favorable ou au moins d’une aptitude spéciale pour la saisir au moment opportun.
Pour admettre, d’ailleurs, qu'ils sont nés sous unc étoile plus favorable, il faudrait scruter leur vie, donner à chaque mot ronflant son importance réelle et non pas celle qu’il a à nos yeux. Il faudrait croire surtout que cette situation brillante est stable ei qu’elle ne s’év:nouira pas comme une bulle de savon sous le souffle d’un enfant ou comme la fumée que chasse la brise du soir.
De même les malheurs qui pleuvent autour de nous ne sauraient nous rendre fai:.sstes. Quand on a fait la lourde part des imprudences et de l’inconduite, il en reste vraiment qu'il est impossible d'éviter ; mais que prouvent-ils, en somme? Que nous devons tous
payer ce tribut au malheur et que la vie humaine est une succession de nuits sombres et de jours de soleil.
’osent plus se rapprocher de ’elle s’est moquée d'eux; certains i décis ; voilà la première raison explication la plus plausible de la qu'elle poursuit.
On ne réfléchit pas que ce sont les heureux qui devraient craindre les Catastrophes ; pour ceux qui n’ont qu’à se plaindre du sort, ils doivent se dire chaque jour : que m'arrivera-t-il de bon ?
Tout le secret est là : chercher et attendre la compensation qui viendra à son heure, qui ne peut manquer de venir et, dussiez-vous l’attendre vainement, l'espoir serait malgré tout un dédommagement et un préserve tif contre toute défaillance.
Il y a trois choses qu’on envie surtout, trois formes que revêt ls chance qui nous en impose : la fortune, les
honneurs et l'amour.
» Quand changent les avec trop d’anxiété le contentement de Y a une médiocrité
Puis les revenus: il y a des
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paraîtrait à d’autres une mine inépuisable. D'ailleurs, on ne jouit que des choses qu’on a un peu désirées ; si on a assez d'argent pour satisfaire tous ses caprices, on risque fort de trouver la vie bien monotone.
Nous regardons comme trop honorifiques les titres qui sont décernés à ceux qui nous entoureit ; il nous semble qu’ils n’ont pas mérité ces distinctions, qui nous iraient si bien. Nous ne songeons nas que souvent ces honneurs ne contentent pas ceux qui attendaient davantage et que vivre ainsi en évidence provoque la critique raisonnée ou malicieuse. Les grands personnages peuvent envier, À leur tour, ceux qui se démènent impuissants dans leur obscurité et dont nul ne commente les intentions et les actes.
Il est d'usage de doter les amoureux d’une félicité complète; pourtant, est-il une classe de gens moins calmeset moins sûrs d’eux ? C’est une continuelle agitation, une perpétuelle inquiétude, sans compter que cela rend bêtes les plus spirituels. Des adorations muettes, des conversations où il n’entre pas le plus petit grain de bon sens, des querelles ridicules, où l’on se blesse mutuellement pour se raccommoder au plus vite ; des scènes de jalousie et des affirmations d’égoisme : je me demande ce qu’on trouve de si plaisant à tout cela.
J'admets qu'il y a d'excellents mariages, quoiqu’ils ne soient pas exempts d'épreuves, aussi nombreuses et aussi imprévues que les caractères et les physionomies ; mais à côté de ces bonheurs relatifs, que de douleurs et que de déceptions à jamais inconnues à cette classe tant décriée des vieilles filles et des vieux garçons!
Mon mari a la grippe
Je voudrais pouvoir rendre, chère Madame, votre ton désespéré en constatant cette catastrophe.
Pour vous, avoir la grippe entre dans la catégorie des infiniment petits ennuis ; c’est un incident banal de votre vie, qui vous vaut quelques jours de réclusion au milieu de beaucoup d’autres et que votre seigneur et maître remarque à peine entre ses heures de bureau et celles que, sous prétexte de cultiver les bonnes relations, il donne au club ou au plaisir.
Il a même un air un peu méprisant pour constater qu'il y a d'innombrables malaises qui vous forcent à garder la chambre ; ce qui fait qu’il songe moins à vous plaindre qu’à se trouver misérable de devenir ainsi
e par nécessité, plutôt que par vocation.
Mais la grippe, égalitaire et démocrate, met partois sa griffe sur ce précieux personnage et la voilà transformée en tyran, en bourreau.
Vous deves faire provision plus qu’ordinaire de patience; chacun sait qu’un homme à soigner dans une maison, cela vaut des milliers de jours d’indulgences : si vous en profities pour faire un peu de purgatoire!
D'abord, il prend un air de victime, c’est si douillet un
, il n’y a jamais eu de martyrs avant lui, qui ont enduré de tels supplices et sa mauvaise humeur
suit toutes les variations de sa température, sans jamais revenir au beau fixe.
Il s’opposera formellement à ce qu’on fasse venir le médecin, peut-être se permettra-t-il ensuite de dire qu'on le soigne à tâtons. Les médicaments, qui devront n’avoir rien de trop pénible, seront surtout choisis parmi ceux que vous n’aves pas à la maison, ‘ ux heures surtout où l’on peut difficilement avoir ‘ès aux pharmacies, le dimanche ou Ia nuit, par exemp. .
Il refusera de se tenir chaudement couvert, en prétextant qu'il étouffe et se plaindra ensuite que la fournaise se meurt quand, sur ses instances, on aura diminué le feu.
De toutes les gâteries, que vous prépares vous-même de crainte qu’or les manque, aucune ne sera asses assaisonnée, assez sucrée, asces cuite ; les fruits seront tror aigres, les tisanes trop ataères.
Si vous lui tenes compagnie, il se gardera bien de vous adresser la parole, il fera semblant de dormir, ou bien s’absorbera dans un journal, et si vous aves le malheur de rire vous lui donneres mal à la tête. Mais si vous sortes cinq minutes, il pestera contre les femmes qui abandonnent leurs maris malades.
Si vous aves des enfants, il faudrait tout bonnement les enfermer dans un placard. Leur père, qui les trouve si gentils, même et surtout quand vous vous plaignez qu’ils vous fatiguent, ne peut plus les supporter.
Leurs éclats de rire l’énervent, leurs galupades dans les escaliers le crispent, leurs querelles le rendent fou. Même lorsqu'ils toussottent un peu il vaut mieux les mettre dehors, les laisser piaffer dans la neige et bondir
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e2 liberté pour pouvoir plus facilement leur dire quand ils rentrent: Tenes-vous tranquilles, votre père est malade
Quand vous aures passé huit jours à ce régime, vous serez désespérée, si vous êtes douce ; enragte, ai vous
donnée pour remplacer la force, vous chercherez quelque bonne raison pour renvoyer monsieur à ses affaires Vous ipor POeres silence à votre cœur qui tentera de vous inspirer la crainte des rechutes,
À toutes vos bonnes amies qui s’informeront d’où vous venes et comment il se fait qu’elles ne vous aient Fi vue depuis si longtemps, vous dires, avec quelle richesse d'intonation et quelles inflescions
Vers le passé
A Bella,
J'ai revu la vieille maison aux murs lésardés, aux fenêtres mal closes, qui nous abrita pendant les mauvais jours. Les araignées ont tissé leurs toiles où se posaient nos mains, et lès hirondelles qui aiment la solitude pourraient faire leur nid sous ce toit, où retentissaient jadis, tu t'en souviens, de si joyeux éclats de rire.
J'ai hésité à franchir le seuil usé, il me semblait qu’une petite bouche viendrait me souhaiter la bienvenue, mais rien n’a rompu le silence, que le bruit de mes pas sur le parquet sonore ; et sous les lambris fanés, à la place des petits enfants aux yeux bleus qui nous égayaient autrefois, je n'ai vu que des fantômes.
Je me suis arrêtée près du foyer, devant lequel j'ai si souvent rêvé en me chauffant à la flamme, délaissant les pages de mon livre pour les images que je voyais s'élever et crouler dans l’âtre rougi. L'âme de la vieille maison, un instant interdite par la présence d’une étrangère, s’est penchée sur mon épaule et m'a dit :
“ Je te reconnais ; tu es l'enfant qui venais là autrefois, songer les pieds sur les chenets. Tes traits ont changé, mais tu as gardé ta pensée ardente, ton cœur indulgent et généreux. En récompense du culte que tu
m'as voué, de nos souvenirs feu d'artifice dans la
amitiés disparues, poussiéreuses, en les ombres du passé. ”
‘“ Parles 6 fantômes, votre voie a-t-elle été ombragée et fleurie, ou avez-vous chemin, une part de nesz-vous confiants, de vos espérances vous verrez plus qu’en songe, comme vous Vous voyes ce soir; plus jamais vous ne viendrez vous asseoir au coin du feu pour échanger de douces confidences. ”’
‘© Vous êtes tous dispersés : les uns sont au nord, les autres au midi; plusieurs cherchent la fortune, quelquesuns ont conquis les honneurs, la considération, la gloire.”
“ Les moins exigeants se sont fait au soleil une place plus ou moins grande ; ils ont une famille, des amis, des relations qui ne sont plus celles de jadic : et peut-être sont-ils heureux. 11 y en a qui pleurent leur vie manquée par leur faute ou par les circonstances, mais qui la pleurent tout bas, Pour que personne ne les entende. Ceux-là ne se tourneront plus vers vous, parce que vous n'aves plus que le droit de les plaindre; mais puisqu'ils passent une dernière fois, courbés sous leur détresse intime, ayez pour eux une parole de consolation, d’es-
poir. ”’
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“Et vous qui reposes sous la terre : yeux aimants qui ne voyes plus, fronts soucieux ou servins à jamais impassibles, mains jointes pour toujours, âmes torturées et cœurs brisés qui connaisses enfin le mot de tant d’énigmes, de pourquoi irritants, de destinées riantes ou sombres ; apprenes aux vivants à se détacher et à se consoler de tout. ”
L'âme de la vieille maison fatiguée sembla se recueillir et, un à un, tous ceux qu’elle avait évoqués disparurent, tandis que j'envoyais un souvenir et un adieu aux hôtes de la demeure aux murs lésardés, aux fenêtres mal closes, qui nous abrita pendant les anciens jours.
Une tombe oubliée
notre mémoire infidèle leur souvenir pâli comme une rose desséchée, retrouvée entre les feuillets d’un livre
et à laquelle on prête, Pour un instant, son parfum et son éclat disparus.
rent toute leur vie ; pendant un Jour, les morts éclipse-
nous referons, l’âme brisée, la route suivie derrière une chère dépouille: nous baiserons le même front blanc et froid, les mêmes doigts joints sur les grains du chapelet précieux, dont nous égrenons habituellement les
‘Ave ” sans qu’une vision funèbre vienne nous attrisæ
Duns notre visite au champ des morts, au détour d’une allée, une tombe abandonnée attire parfois nos regards. Elle est peut-être surmontée d'un monument
somptueux, une petite croix de bois noi:, à demi effacée, parfois la marque seule. L’herbe » poussé sur elle, et s’est fanée; un rideau épais de feuilles m-rtes la protège contre l’âpre gelée et personne ne vient s’y agenouiller, lui faire l’aumône d’une larme ou d’une prière. Vousmême qui lui envoyes au passage une pensée de pitié, vous ne connaisses pas ce nom, il ne vous rappelle pas des traits connus, il n'éveille pas dans votre esprit une image même ive.
Quelles peu t être les causes de ce complet abandon ? La morte qui garde si bien son secret était peutêtre la dernière d’une famille nombreuse ? Elle a pris soin des tombes de ceux qui partirent les premiers, elle est venue comme vous, à la Toussaint, visiter les restes de ceux qu'elle aimait : elle s’est privée parfois pour que des fleurs les réjouissent, et personne n’est resté pour lui rendre ce pieux devoir.
Celle qui repose sous la croix était vraisemblablement une solitaire. Elle a passé inaperçue dans la vie, l'isolement qui vous révolte pour son vêtement de chair, elle l’a subi dans son âme, sans se plaindre, pendant de longues années. Vous l’aves peut-être coudoyée dans la foule. Vous aves ri de son accoutrement ridicule. Elle doit jeter du ciel un regard amusé sur votre compassion tardive à son égard.
La femme qui s’est éteinte comme une lampe sans huile et qu’on est venu coucher sous le signe du salut, a pu avoir pourtant un mari et des enfants. Elle est morte de s'être trop dépensée pour le bonheur de chacun, d’avoir passé trop de nuits sans sommeil, trop de jours sans soleil et sans joie. C'est une martyre du