‹ En relisant les vieilles pages [microforme]Chapitre 6 sur 16 · SIMPLES RÉCITS · texte numérisé non relu

SIMPLES RÉCITS

La Madone

Dans l’onduleuse étendue de 1 prairie couverte de neige, la maison rustique se voyait À peine. L’hiver l'avait aussi revêtue de son manteau blanc, et le soir,

L'intérieur n’avait pas de luxe ; la panoplie accrochée au mur, qui eut été superflue dans un pays habité, était l'une des nécessités de ces contrées désertes : les

fois de tapis et jours heureux, volontiers marqués d’une pierre blanche où la Providence amenait des hôtes à l’ermite improvisé.

On voyait aux poutres, des quartiers de gibier ou de viande fumée, de la faïence dans un buffet de bois peint, des habits pendus sur le mur, une grosse malle aux ferrures solides, des sièges grossiers, un lit dur où l’on

it bien après les folles chevauchées, des

ns

livres qui attestaient, les goûts studieux du propriétaire, et au dessus de l’âtre, la plus idéale figure de madone, aux traits purs, au sourire apaisant.

Elle tenait lieu à Maurice de sa famille absente, il l’avait vue tout petit, penchée sur son lit, il avaït grandi sous son regard, et depuis qu'il était loin des siens, elle incarnait pour lui toutes les beautés de la femme et toute la douceur et l’amertume de ses souvenirs.

Il assurait même imprudemment, qu’il n’épouserait que celle qui lui ressemblerait trait pour trait, en admettant qu’il existât par le monde, ailleurs que dans l'imagination d’un artiste, une beauté aussi parfaite.

Un espoir aussi chimérique n’était guère compatible avec la rude existence du pionnier, mais il aimait, après le laveur du jour, à venir s'asseoir au coin du feu, et causer comme avec une amie très sûre, avec l’image de la Vierge, qui n’était parfois éclairée que par un rayon de lune, de son passé si différent du présent; de l'avenir, qui demeurait encore imprécis, comme une ébauche, ou comme un paysage sur lequel flotte un brouillard qui ne permet de voir que les grandes lignes et qui voile les détails. La vie aventureuse du défricheur lui plaisait, il se souvenait avec délices de l’émotion éprouvée devant la première moisson ; mais la belle saison était courte, et les heures d'isolement étaient longues et pénibles.

Il y avait des voisins dans un rayon de quelques milles, que son cheval franchissait lestement ; mais ces camarades de hasard, auxquels il n’était lié par aucun lien antérieur, ne réussissaient pas toujours à faire fuir la nostalgie, Lorsqu’en pénétrant sous un

toit il apercevait sur la table boîteuse, la cruche aux flancs rebondis, à laquelle tous les assistants donnaient tour à tour l’accolade, en taquinant un paquet de cartes, il éprouvait un répugnance qu'il aurait eu mauvaise grâce à exprimer.

Presque tous ces aventuriers étaient comme lui, célibataires, et les femmes amenées par leurs maris étaient de bonnes travailleuses, aux sentiments robustes, qui ne craignaient pas le voisinage de la cruche, ni les querelles suscitées par ces deux agents très actifs, l'alcool et le jeu. Il s’en trouvait même d'assez braves pour venir chercher jusque sous le canon d’un revolver, l'époux récalcitrant qui s’entétait dans une dispute.

Maurice appréciait leur volonté ferme et leur esprit d'initiative, mais elles différaient trop de son idéal pour qu’il pût envier ceux dont elles partageaient la vie active.

Une circonstance fortuite vint troubler sa parfaite quiétude: dans une course éloignée, il avait découvert une habitation inconnue. Quoiqu'’elle fût semblable aux autres, un détail inédit dans ces parages avait attiré son attention, un rideau de mousseline commune, soigneusement blanchi, empéchait l'œil de pénétrer à l'intérieur. Une curiosité le saisit de voir qui pouvait avoir, dans cette solitude, la coquetterie d’orner sa maisonnette et, attachant sa monture habituée à l’attendre, il frappa deux coups vigoureux.

Ce fut une voix de femme qui répondit : entres, et, le seuil franchi, il s’arrêta interdit devant le spectacle inusité qui frappait sa vue. Chaque coin de l'unique

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chambre avait 6t6 aménagé pour un usage particulier; dans l’angle le plus reculé, un lit entouré de rideaux, les casseroles bien rangées dans un autre ; des siège i'aits de branches d’arbres entouraient le foyer en face duquel, sur une couche primitive, recouverte de cotonnade, reposait un homme jeune, à la figure émaciée. Assise sur une peau d'ours, une toute jeune femme racommodait des vêtements d’hommes, tout, en surveillant le pot au feu, auquel une poule des prairies donnait un fumet très appétissant.

La femme tourna vers l'étranger un profil régulier, comme celui d’une statue antique, son œil clair n’exprima ni embarras, ni crainte, et, indiquant un siège, elle dit courtoisement:

—Mon frère n’est pas en état de traiter d’affaires, mais s’il vous plaît de vous reposer, vous êtes le bienvenu ches nous.

Maurice avait enlevé son chapeau et c’est d’une voix assourdie, comme s’il craignait de déranger le malade, qu’il reprit :

—Je ne suis pas celui que vous attendiez. Un caprice de mon cheval l’a fait engager dans cette route et j'ai cru, en mettant pied à terre, rencontrer dans cette maison un solitaire comme moi, auquel une causerie d’une heure ne serait pas désagréable, ma bonne étoile m'a vraiment mieux servi que je ne l’espérais. Vous m'avez dit que votre frère était souffrant, j'espère au moins qu’il ne vous donne pas d’inquiétudes !

—Il a fait une chute de cheval, l’an dernier, et s’est brisé la j=mbe ; il aime tellement la vie qu'il mène ici, qu’il n’a nas voulu revenir ches nous. Son vieux

a ————————pZpaa ms

domestique l’a soigné de son mieux, mais ses connaissances en médecine son

.spuis cet automne

i le vieux Jacques

on sûre, on m'a

tous les soins de

» j'ai transformé l’in-

André prétend qu’on n’en

lable d'ici à plusieurs lieues,

et que l’immobilité lui est moins pénible depuis que

je suis ici, mais il est décidé à vendre l'exploitation et

c'est un acheteur que nous attendions aujourd’hui.

Ches nous, son infirmité lui pèsera moins et d’ailleurs

il trouvera des chirurgiens habiles qui pourront le

guérir. Il est moins bien ces jours-ci, et je l’ai forcé à se reposer tantôt.

Pendant que ce colloque se tenait à demi-voix, le malade avait ouvert les yeux. Il toisa l'inconnu d’un regard curieux et observateur mais, cet examen lui fut sans doute favorable, car il lui tendit la main avec un sourire:

—Vous venes pour la propriété ?

Maurice dut répéter une fois de plus qu’il n’était pas un acheteur et que sa fantaisie, ou celle de sa monture,

l'avait seul amené dans le voisinage. Il ignorait et aurait pu toujours ignorer qu’il eut de si agréables voisins, puisque, par comparaison, on donne ce nom à ceux qui habitent à une vingtaine de milles. Pour sa part, il était presque tenté de faire des vœux pour que l'acquéreur possible ne se souciât plus du marché proposé ; une blessure se guérit, et quand on a goûté à l'existence en plein air, en face des horizons immenses, on ne se soucie plus d’aller reprendre le joug de la civilisation à outrance.

On causa si bien et si longtemps, que le soleil descendait à l’horison, lorsque Maurice se leva pour partir, après avoir promis de revenir bientôt. Les rayons de pourpre et d’or qui bordaient la plaine blanche ne parvinrent pas à le tirer d’une profonde rêverie. Il faisait nuit lorsqu'il ouvrit la porte de sa propre maison. Dans l’âtre immense, une grosse bûche achevait de mourir. Elle ne répandait plus qu’une clarté rousse, qui se limitait au foyer, et Maurice remarqua peut-être pour la première fois combien sa demeure était sombre et vide. La madone souriait toujours dans son cadre, mais elle lui apparaissait plus lointaine et plus éthérée ; plus que jamais il douta de rencontrer en ce monde des traits aussi parfaits et une sérénité aussi persistante.

Il se coucha de mauvaise humeur, après avoir ouvert, sans succès, ses auteurs favoris. Des visions étranges traversèrent son sommeil agité ; il poursuivit dans la grande prairie blanche, un coursier fantastique qui traînait un cavalier blessé; il se réveilla en sursaut, juste au moment de reconnaître le visage pâli d'André.

EN RELISANT LES VIEILLES PAGES 125 mm

L'hiver passa rapidement pour les nouvelles connaissances ; Maurice venait chez André chaque dimanche, et lorsque la nuit promettait d’être claire, il lui arrivait souvent, dans la semaine, de seller son cheval et de faire un temps de galop pour venir surprendre le frère et la sœu- jui tisonnaient en se chauffant à la flamme.

Sa présence égayait l’infirme, qui ne parlait plus d’abandonner sa propriété ; soit que le traitement du vieux Jacques fût vraiment efficace, soit que la distraction exerçât une heureuse influence sur la cure, ou tout simplement que la jeunesse d'André eût accompli le prodige, la blessure avait vraiment meilleure mine et semblait vouloir se refermer.

Quant à Berthe, elle avait pour leur commensal des attentions de petite sœur ou de très vieille amie. Autant que le permettaiert leurs maigres ressources, elle soignait le menu du repas dominical et le vieux Jacques, cajolé, n’avait jamais tant rapporté de gibier à plumes et à poils. L'invité payait souvent son écot d’un couple de perdrix ou d’un quartier de chevreuil, et mangeait de confiance toutes les sauces préparées par les jolis doigts de Berthe. Il éprouvait une joie anticipée à la pensée de s'asseoir À la table de ses amis, mais c’eût été calomnier vraiment le pauvre garçon que de croire qu’il fût très gourmand ; ce qu’il préférait encore aux petits plats sucrés, c'était la bonne causerie qui se prolongeait pendant des heures, c'était la philosophie résignée d'André et la gaîté primesautière de Berthe.

Maurice, au retour, racontait bien tout ce plaisir

à la Madone ; mais il lui arrivait souvent de se coucher sans réclamer l’encouragement de son sourire maternel, et lorsqu'il reprenait ses colloques de jadis, il ne séparait jamais Berthe de son frère ; il éprouvait une répugnance à s’avouer qu’elle tenait une place à part dans ses pensées, qu’elle lui était chère autrement et plus qu’André.

Un évènement insignifiant devait bientôt éclairer son état d'âme . Un jour qu’il avait dû se rendre au prochain village, pour un message urgent, il voulut, en s’allongeant de quelques milles, aller saluer ses amis ; par exception, l’infirme était tout seul, Berthe avait profité d’un soleil éblouissant pour faire avec le vieux Jacques une longue promenade à cheval. Elle avait, avant de partir, rangé autour d'André tout ce qui était susceptible de l’amuser et le distraire ; mais pas une revue, ni un livre n’avait été ouvert, une lettre contenant un portrait de femme était dépliée sur la table, mais André ne la lisait pas. Il était si absorbé dans sa méditation qu’il accueillit son ami avec un sourire distrait. Maurice, à qui son trouble ne pouvait échapper, ne voulut pas forcer sa confiance, il commença à raconter par quel hasard il s’octroyait ce congé supplémentaire à une heure inaccoutumée ; et, comme malgré lui, il ajouta : Ta ménagère n’est pas là ?

Le même sourire mélancolique effleura les lèvres d'André.

—Ma ménagère, comme tu l’appelles, galoppe en pleine campagne, dans la société peu compromettante de Jacques, c’est plutôt pour elle que pour moi que tu as

allongé ta route de deux lieues, et je ne t’en veux pas de préférer la fratcheur de ses vingt ans à mes humeurs noires et À mon désenchantement précoce ; mais laissemoi l'illusion que ta visite aujourd’hui m'était exclusivement destinée, jai besoin plus que d’abitude de ton

je serais le plus ; Mais elle persistai À

blessé à la jambe, je crus qu'il s’agissait d’un repos momentané et je mis À me soigner une activité fébrile primitifs de mon vieux Jacque impatience, n’amenèrent pas + De sei mes méditations devenaien forçait mon optimisme :

nn

On m’assure qu’elle a lutté ; dans le cercle de nos amis, on blâme, généralement, ce qu’on appelle mon excès de générosité ; on prétend que j'aurais dû simplement retarder mon mariage et profiter de ce sursis pour aller me mettre entre les mains de chirurgiens expérimentés. Je n'ai pas eu ce courage, j’ai préféré l'irréparable au supplice de l'anxiété, j'ai remis de bon cœur ce qu’on pouvait me réclamer chaque jour ; mais j'ai éprouvé une déception dont je ne guérirai pas. La femme que j'avais mise au sommet de mes pensées, n’a pas su se résigner à une déchéance phyrique, le front pur et blanc que j'ai tani admiré, recouvrait une cervelle étroite d'oiseau, mais quand je le regarde, je comprends que je me sois trompé. Est-il possible de voir des traits plus parfaits et un regard mieux fait pour ensorceler un homme? Le petit carton sur lequel Maurice se penchait complaisamment, pris de pitié pour la détresse d'André, et sur lequel souriait une belle fille en toilette de bal, était la reproduction exacte de la figure idéale qui avait hanté ses rêves, la fiancée C’André était le sosie de la Madone à laquelle il avait voué une fidélité imaginaire.

La déception fut moins forte que Maurice ne l'avait imaginée ; croire qu’une telle femme existait, qu’elle avait été aimée par son meilleur ami et qu’elle était parjure, c’était plus qu’il n’eut cru possible de supporter. Chose surprenante, une voix douce, au timbre clair, continuait À chanter au fond de son cœur...

Dans l’encadrement de la porte, écartée sous une

blonds, s’interposa une seconde :

André ne pouvait pas savoir ce qui se passait dans le cœur de son ami, mais la douleur est clairvoyante: en regardant la vaillante petite fille, venue de si loin pour le consoler, il eut l'intuition qu’elle recevrait bientôt sa récompense,

Elle était faite d’ailleurs pour cette vie libre et indépendante, ce n’était Pas une poupée, qui ne vivait que pour le monde ou pour les chiffons, elle était susceptible de donner et de recevoir du bonheur.

Maurice et Berthe sont mariés depuis un mois. lIlest allé chercher sa femme dans la petite ville qu'elle et André lui ont si minutieusement décrite Il connaissait à l'avance le nombre d'arbres qui ombragent le carré de l’église, la statue qui décore la façade du couvent. Il aurait pu pénétrer les yeux fermés dans la maison aux meules anciens, où les parents gardent, dans l’amour des £uciennes traditions, assez de largeur d’âme pour lui pardonner de s’être fait aimer de Berthe, et de leur enlever leur benjamine. Ila plu d’ailleurs à tout le monde Par son entrain communicatif, par son respect des vieilles gens, ajoutons qu'il n’a pas eu grand

mérite puisqu'il devait sitôt emporter au bout du monde celle qu’il regarde comme un trésor.

Il a même aperçu dans la rue l'original du portrait, la femme qu’André voudrait mépriser, afin de l'oublier; il s’en veut de la trouver si belle, si semtlable à la vision de l’artiste et À ses propres exigences, mais il l’a admirée comme une œuvre d’ar , comme une toile détachée de son cadre ou comme une statue à laquelle le sculpteur aurait eu le pouvoir de donner le mouvement. Puisqu'elle n’a point d'âme, qu’aurait pu regretter Maurice ? Il n’est pas assez riche pour encombrer son home de bibelots fragiles et inutiles. Ne disait-on pas, d’ailleurs, qu’elle devait épouser un gros financier qui pouvait se passer cette fantaisie puisque ses intérêts lui laissaient peu de loisirs pour l'intimité du foyer. D ailleurs, elle n’était pas méchante, elle avait besoin de luxe et lui-même, en supposant que leurs destinées auraient pu se rencontrer, ne pouvait lui offrir que la médiocrité dorée par beaucoup de tendresse.

Maurice et Berthe ont écourté les étapes du voyage de noces. André, que leurs instances n’ont pu décider à braver les émotions de la cérémonie et le brusque retour dans sa ville natale, ne compte-t-il pas les jours ? Les amoureux n’oublient pas que c’est par lui et à cause de lui que leur est venu le bonheur, et c’est encore par lui que leur viendra leur premier chagrin.

Il a employé fort utilement cette période de solitude, il a écrit à un missionnaire dont le zèle apostolique s’exerce sur un vaste territoire. De l’aube au crépuscule, il porte à des isolés le secours de son ministère, et il est accouru tout de suite à la prière d'André. Ila

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écouté avec compassion la douloureuse histoire ; et la chaude parole de celui qui a renoncé volontairement à toutes les joies de la terre, a pacifié et consolé André, mais il ne le fera pas revivre,

Le malade a voulu profiter des derniers beaux jours ; à la date fixée pour le retour des nouveaux mariés, il s’est fait hisser par le vieux Jacques sur son cheval, pour faire croire à sa guérison, il est allé les attendre . mais la méchante blessure s’est rouverte, non contente de le faire souffrir, elle achève de le faire mourir.

DR PM Cr rte DA SUR D

laissant celle-ci sans regrets. Ce deuil récent met un

soir, devant leur feu qui empêche de pénétrer à l’intérieur le premier brouillard de l'automne, ils causent doucement sous le regard de la Vierge. Maurice, qui l’aperçoit chaque fois qu'il lève les yeux, songe qu’il n’a jamais confié à sa femme cet unique épi sentimental de sa jeunesse, et qu'il ne veut pas avoir de secrets

- pour elle. ‘Il l’attire tout près de lui, et sur un ton

grave qui ne lui est pas habituel, il raconte comment il a aimé avant elle un personnage irréel qui avait les traits de la fiancée d'André et de cette douce Madone. La jeune femme a accueilli par un éclat de rire cette étonnante confidence, elle ne lui ôtera pas une parcelle de la vénération dont elle entoure la pieuse image. Pour une femme, le roman de son mari commence toujours au moment où elle a pénétré dans son cœur.

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Sur la route

Rien ne liait Armand Duval au sort de son amie d'enfance, Germaine Ginuel. Il ne l'avait pas vue depuis six ou sept ans, c’est-à-dire depuis qu’il avait laissé sa paisiole ville natale pour l'atmosphère enfiévrée d’un pays nouveau; il ne lui avait jamais écrit. Il n’avait pensé à elle que de loin en loin, tout entier aux exigences de l’heure actuelle, soucieux du pécule qui s’arrondissait, ardent à ne pas se laisser dévorer dans la lutte pour la vie. Le jour où sa situation fut nettement établie, où ses ambitions se dessinèrent, où il songea, enfin, à fonder un foyer, la figure pensive de Germaine sortit de l’ombre de ses souvenirs, et il lui devint impossible de former un projet auquel il ne pouvait l’associer. 11 l'avait connue toute petite, il lui avait adressé de brûlantes déclarations sur papier écolier, il avait déniché à son adresse de beaux vers sonores qu’elle écoutait avec un joli sourire incrédule, femme déjà par sa façon de recevoir les hommages, fière de l’influence qu’elle exerçait sur ce grand adolescent.

Pendant les longues années d’études, une ligne de son écriture suffisait À stimuler le courage de l’absent ; et la tristesse des départs n'avait d’égale que la douceur joyeuse des retours.

EN RELISANT Lge VIEILLES PAGES 133

Ce sentiment avec les années

ne, il ne voulut pas prot. Il pouvait ne pas rté,

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dans ce milieu cosmopolite, il tres comparaisons : le petit nombre de femmes qui habitaient ces régions nouve se diviser en deux groupes :

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ps ihaens

se garantir de tout contact bordables ; et... les autres :

séduisants, à la morale facile,

pas toujours

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auxquelles elles avaient travaillé, monstres, dont il fallait se garer sous peine de rouler dans l’abtme.

Ce fut ce besoin de sympathie féminine et cette “éfiance de son entourage qui ramena Armand au souvenir de Germaine. Elle avait des qualités sérieuses, dont il la taquinait souvent, mais que l’éloignement faisait plus précieuses ; même ses traits irréguliers devenaient au fil de son rêve étrangement attrayants.

Il redevensit l’amoureux fervent de la première heure, il éprouvait une joie‘sereine à remonter le cours de sa vie pour y retrouver, à la meilleure étape, la petite amie aux yeux doux et au sourire mélancolique.

Quelle femme aimante et fidèle elle serait ; avec quelle confi.:.ce il la ferait la gardienne de ce qu'il possédait de meilleur, et comme elle saurait conserver, sur ce sol ouvert à toutes les mauvaises influences de l'or, les pures traditions de la famille.

Il caressa ce projet tout l'hiver, en embellissant jour par jour son logis de célibataire, tout en méditant sur les multiples inconvénients de sa solitude, le soir au coin de son feu, et le matin, sur les boutons mal cousus de ses chemises et les trous mal dissimulés de ses chaussettes.

Il eut un moment l’idée d’écrire à Germaine, mais il ne connaissait que le style laconique des hommes ; il recula devant la difficulté d'exprimer ses sentiments. Il eut peur de cette enveloppe banale, de ce papier glacé qui iraient dire à son amie “Je ne pouvais vous oublier, je vous aime encore, plus et mieux qu’autrefois. Voulez-vous partager ma vie, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ?”’

EN RELISANT LES VIEILLES PAGES 95 DR LR ee

Si Germaine allait se moquer de cette offre tardive : si elle la lisait avec un autre plus prudent et plus sage qui, au lieu de chercher le bonheur au loin, l'avait cultivé et cueilli pendant qu’Armand réalisait. son rêve de richesse!

Non, elle n’était pas mariée ! S'il était un mauvais correspondant même pour les siens, on n'aurait pas manqué de lui annoncer cet événement comme une nouvelle intéressante. 1] fallait qu’elle fût libre puisqu'il voulait en faire sa femme, puisqu'elle était toujours la première en son cœur.

Il avait annoncé sa visite prochaine à sa famille, en lui faisant entrevoir que le voyage de retour pourrait bien être le traditionnel tour de noces. Dans les petites villes, tout se sait : il se trouverait bien une bonne âme pour avertir Germaine.

En admettant qu’elle ne pensôt plus à lui, elle ne pourrait pas rester complètement indifférente à sa venue, elle aurait au moins une pensée attendrie pour leurs souvenirs communs. Si attachée qu'elle fût à son devoir monotone, elle devait au moins, par son imagination très vive, s’arracher parfois à ce cadre immuable et sévère. Elle avait une nature trop riche et trop généreuse pour ne pas souhaiter tracer un sillon indépendant, où elle pourrait donner toute sa mesure.

Si elle avait aimé sans qu'on le lui rendtt, son amour à lui serait la consolation et le refuge.

Il recommençait vingt fois par jour la mise en scène de la première entrevue : le salon familier des Ginnel, le. accueil cordial et l'émotion un peu contenue de Grmair :

Armand ignorait qu'on ne repasse jamais, avec le même cœur léger, au même endroit de la route. Ce voyage, dont il avait rêvé si longtemps, ne devait pas lui apporter le bonheur dont il se souciait trop tard.

la joie folle de l’arrivée, aux effusions de famille, rues de sa petite ville natale

qu’à travers le temps et l’espace, son image grandissait le cœur d’Armand ? Pourquoi était-elle entrée

au couvent ?..Grave question à laquelle on ne pouvait

répondre que par suppositi

dépit ?... i

mère ne se résignait pas à la perdre.

Il songes à s'assurer lui-même de la solidité de sa vocation, il voulut aller la supplier de ne pas endeuiller sa vie, de croire à son amour qui durait depuis de longues années. Ne croirait-elle pas qu’il y avait du bien à faire dans ce pays où il l’emmènerait ? Ava:' elle seulement le droit de le priver de cette influence salutaire qui l'avait protégé à des centaines de milles ?... Une réflexion l’arrêta : Pouvait-il aller la troubler par de tels propos ? Elle était droite et sincère, libre et

maîtresse de sa destinée ! Etait-il sûr seulement que ce bonheur quil lui offrait valait mieux que les joies austères, auxquelles elle était allée d’ellemême? Et si elle refusait de l'entendre, si elle était fidèle malgré tout, n’aurait-il pas le remords de lui avoir imposé une lutte inutile.

la novice, jour par sacrifice, en joignant psalmodie de l'office, pensées pieuses, sans

reprenait tout seul la route sombre, la route qui le conduisait vers de nouveaux destins.

L'amoureux de Mlle Amélie

Mademoiselle Amélie Dubreuil habitait, dans un faubourg, une petite maison entourée d’un jardin à l’ancienne mode, où l'été croissaient pêle-mêle, résédas, coquelicots, giroflées et reines-marguerites.

Elle y vivait au milieu des meubles antiques que lui avaient pr à ses parents, et dans ses longues heures de solitude, ces choses familières lui parlaient de tous ceux qui l'avaient quittée et des amis qui se faisaient de plus en plus rares. Son repas lui semblait meilleur quand elle le prenait dans la faïence à grands ramages, dans la porcelaine à filet doré, et dans l’argenterie massive où d’autres avaient bu et mangé avant elle.

Mademoiselle Amélie menait encore une vie très active, malgré ses soixante-dix ans. Elle se levait Pour une messe matinale, elle partageait avec sa petite bonne tous les soins du ménage, et les malheureux du quartier connaissaient son adresse au chevet des malades, sa connaissance approfondie du cœur humain, sa compassion pour toutes les misères matérielles et son indulgence encore plus profonde pour les détresses morales, Elle portait en toute saison une robe d’étoffe sombre au corsage à petits plis qui lui donnait un air monastique et qu’elle égayait aux gran-

EN RELISANT LES VIEILLES PAGES es

des fêtes d’un col de vieille guipure, et d’un camée au profil grec. Ses cheveux blancs encadraient un visage placide aux traits irréguliers et des yeux gris qui chercheient jusqu’au bout à voir la vie sous son meilleur jour.

Cette veille de Noël, elle habillait d’étoffes voyantes de pauvres petites poupées à dix sous, destinées aux bambines du voisinage. Il était cinq heures du soir : l'heure où, pendant l’hiver, la nuit est tout à fait venue, Les passants se hâtaient sous ses feuétres, les bras chargés de mystérieux paquets comme ceux que le petit Jésus jette dans la bouche béante des cheminées. Mademoiselle Amélie songeait peut-être aussi à ses lointaines veillées de Noël où tant de vie et de gaieté s’épanouissaient autour d’elle, mais cette réverie mélancolique ne ralentissait pas la marche de son aiguille, et, dans la corbeille profonde, les poupées, vêtues de mousseline rose ou bleu, mettaient une notre claire,

Un violent coup de sonnette la fit tressaillir sur sa chaise et sa surprise s’accentua en voyant accourir la petite bonne avec une immense boîte qui lui était adressée. Qui donc songeait à elle ? La boîte contenait une gerbe énorme de fleurs rares et parfumées et une lettre dont mademoiselle Amélie, qui lisait sans lunettes, reconnut l'écriture qu’elle n'avait pas vue depuis quarante ans. Et voici ce qu’elle lut

Ma chère et vieille amie,

Une affaire urgente me ramène dans ma ville natale. Je n’y ai plus de famille, mais on m'a dit que vous y viviez encore et je viens de retrouver votre nom dans l'annuaire des adresses, Vous ne pouvez pas être

140 EN RELISANT LES VIEILLES PAGES ————__—————— devenue égoïste ni dure vous ne me condamnerez pas ce soir à la banalité de ce salon d'hôtel.

Je me permets de fleurir le vôtre en mémoire de l’heureux temps où je vous faisais des déclarations incendiaires sur papier écolier, dont vous vous permettiez de rire, qunique vous fussiez la plus indulgente des amies.

J’ai des rides et des cheveux blancs, ne craignez pas que je vous redise que je vous ai toujours aimée, et que dans mon souvenir ous avez toujours la figure d’enfaut pensive qui, si e!!e s’en fût souciée, m’eût rendu jadis capable de grandes choses.

Nous causerons, en attendant la messe de minuit, de ce passé souriant qui ne reviendra plus, et si votre chère voix a encore la même puissance, vous me prêcherez la résignation.

Votre vieil ami.

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