AU CAMP D'ALTEN-GRABOW
que ce soit. lis furent amenes au camp d'Alten- Grabow fin mai 1916, isoles dans une baraque et condamnes a tourner en rond au pas gymnastique, sous pretexte d'exercice. Apres quelques jours de cette vie, rompus de fatigue, affames, — il ne faut pas oublier que les colis envoyes de Russie sont chose quasi inconnue et que, sans colis, c'est la famine, — les sous-officiers declarerent a l'officier charge de leur surveillance, le Rittmeister Gartner, commandant la IIIme Cie du camp, que l'effort exige d'eux surpassait leurs forces. Les «rebelles », car c'est ainsi qu'on les nomma, furent enfermes dans la baraque affectee au sechage du linge. Entre autres choses, on leur interdit de regarder par les fenetres surveillees de 1'exterieur par des sentinelles... Apres vingt-quatre heures de diete absolue, au moment ou Ton sonnait la distribution de la soupe, un Russe affame montra la tete a une fenetre... Sans hesiter, la sentinelle epaula et fit feu. Le Russe fut tue sur le coup et un camarade si grievement blesse qu'il expira dans la soiree.
La plainte, redigee aussitot par le medecin russe lieutenant-colonel Tarlet, et adressee a l'ambassade espagnole a Berlin, ne fut pas envoyee. Le D1 Tarlet en fut avise par la « Kommandantur ». II y eut tout de meme une sanction a l'occasion de ce double meurtre: le capitaine remplissant les fonctions de major du camp, qui avait donne aux sentinelles l'ordre de tirer, fut puni de huit jours
d'arret. Motif : « se trouvait en tenue non reglementaire au moment de la transmission d'un ordre de service ». Le capitaine etait en eflet coiffe de la casquette et non pas du casque ! Quant au colonel von Auer, commandant du camp, il fut eleve au grade de general-major quelques jours tard.
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Le sergent J. Planchenault, du 72e d'infanterie, nous a remis le temoignage suivant :
« Dans la deuxieme quinzaine de novembre 1916 arrivaient au camp de Meschede, Westphalie, ou je me trouvais retenu comme prisonnier de guerre, plusieurs milliers de civils beiges de tous ages : il y avait parmi eux des enfants de dix-sept ans et des hommes dans la cinquantaine. Sur un ordre des Kommandantur, qui leur avaient assigne un lieu de rassemblement sans leur donner le vrai motif de cette reunion, ces gens avaient ete arraches des villes qu'ils babitaient (Namur, Anvers, Liege, La Louviere, etc.) pour etre diriges sur 1'Allemagne, afin de remplacer dans les mines et les usines la main-d'ceuvre fournie jusque-la par des ouvriers indigenes qu'un ordre d'appel venait de mobiliser.
» Les Allemands donnerent a ces convois embarques de vive force la denomination de « Detacbements de travailleurs libres ». Or, des leur arrivee, les Allemands parquerent ces travailleurs « libres » dans une partie du camp nettement sepa-
ree du notre au moyen d'une haute barricade de planches, et ils leur intimerent l'ordre de n'en sortir sous aucun pretexte, et surtout de ne pas comrauniquer avec nous. Puis les docteurs coramencerent a passer des visites dites « de sante » qui n'avaient d'autre but que de trier les sujets les plus robustes pour les travaux les plus penibles, selection extremement compliquee, a dire vrai, les hommes a examiner se trouvant soumis, depuis plus de deux ans, en pays occupe, a un regime alimentaire des plus precaires.
» Ces visites passees, l'autorite allemande demanda des volontaires pour le travail, insinuant que ceux qui accepteraient seraient largement payes et bien nourris.
» II y eut quelques rares volontaires.
» Alors commenca contre l'immense majorite des « grevistes » l'intimidation par la faim. A ces enfants, a ces hommes deja debilites et dont beaucoup donnaient l'impression de nourrir deja des germes de phtisie et de tuberculose, on servit en tout et pour tout deux soupes par jour; et, par soupes, j'entends la farine innommable delayee dans les baquets d'eau chaude qu'ont connue tous les camps de prisonniers d'Allemagne.
» La maladie eut tot fait de terrasser ces malheureux et, chaque jour, nous assistames a plusieurs descentes de demi-cadavres a l'hopital. La,
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pas plus de nourriture qu'au camp, pas un medicament, pas un infirmier pour prodiguer des soins : le malade avait un lit et c'etait tout. Je ne parle pas des medecins : il y en avait un pour visiter cinq baraques contenant chacune soixante lits environ. Sa visite consistait a passer dans une ou deux salles pour faire acte de presence. J'affirme qu'arrivant un jour aupres du lit d'un de ces malheureux mourant d'une sorte d'empoisonnement du sang, ce medecin refusa qu'on le decouvrit sous pretexte que l'odeur qu'il degageait etait par trop nauseabonde et Fabandonna a son sort.
» Dans un terrain aussi bien prepare, la mort fit des ravages enormes. Chaque jour, du haut du camp, c'etaient un, deux ou meme trois cercueils que nous voyions s'acheminer vers le cimetiere. Cela dura de la mi-novembre 1916 a fin mars 1917. J'ai eu la triste curiosite d'examiner, a la morgue de l'hopital, Fun des corps de ces pauvres gens, dont on avait ordonne Fautopsie sous je ne sais quel pretexte : ce corps etait d'une telle maigreur que les os semblaient vouloir litteralement percer la peau.
» Voila pour ceux dont Fetat plus que precaire necessitait une descente au lazaret. Pour les autres, qui pouvaient encore tenir debout, la vie au camp etait peut-etre pire encore. Beaucoup d'entre eux, du reste, avaient ete diriges de force sur des Kommandos de mines et d'usines. Le reste etait parque dans un enclos avec defense lormelle
d'en sortir. Pour faire respecter cette consigne, des sentinelles gardaient avec un soin particulierement jaloux les palissades derriere lesquelles campaient les « travailleurs libres».
» Un beau jour, las de se sentir talonne par la faim, l'un d'eux, sachant qu'il trouverait chez nous du pain, forca la consigne et se hissa sur la palissade pour se laisser tomber dans le camp francais. Ses camarades l'apprirent et beaucoup, les jours suivants, reussirent a imiter son exemple. Quand ils voulurent reintegrer leur enceinte, les crosses de fusils les attendaient qui frapperent n'importe ou, a la volee, pour punir les coupables de leur fugue.
» Mais comme, malgre cette menace, ces tentatives risquaient de se repeter chaque soir, je vis les sentinelles faire cette chose r6voltante : elles se tapirent le long de la paroi exterieure de la barricade, s'effacant le plus possible pour ne pas attirer Fattention, la pointe de la baionnette en l'air, et, dans le plus grand silence, elles attendirent le gibier bumain. Quand un malheureux, n'entendant aucun bruit, croyait avoir trompe la vigilance de ses gardiens et se laissait tomber du haut de la palissade, supputant a l'avance ses chances de recolter un morceau de pain, il etait recu sur une pointe de baionnette et succombait le plus souvent aux suites de sa blessure.
» Si la baionnette manquait son coup, la sentinelle epaulait et faisait feu sur le fuyard. Ces coups
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de feu devenaient tellement frequents que, malgre l'horreur que nous causaient de tels procedes, l'un de nous avait appele cette tuerie la chasse au lapin sans que ce mot ait jamais pu, en ces heures tragiques, eveiller le moindre rire.
» J'aivu un sous-officier allemand sans armes — et qui paraissait le regretter — ramasser des cailloux et les jeter contre les malheureux qui osaient encore s'approcher des barrieres.
« Comment exprimer la rage qui s'emparait de nous quand, la nuit, nous etions reveilles par les appels dechirants de pauvres gosses de dix-sept et dix-huit ans que des sentinelles assommaient a coups de crosses en les poussant jusqu'au corps de garde, ou une nouveile « schlague » leur etait encore administree? Et j'ai vu, de mesyeuxvu, deux officiers allemands, dont un ober-Prolessor, le capitaine Stiebeling, rire devant cet affreux spectacle. »
A ips
En Suisse, je fls la connaissance d'un soldat du 152me d'infanterie, fameux regiment auquel ses exploits du Vieil Armand valurent la fourragere. Fait prisonnier le 22 decembre 1915, au soir d'une terrible bataille, Alphonse Gaillard connut comme tant d'autres les camps de represailles. Modeste, pondere, d'une rare douceur, cet ecrivain, que ses volumes de vers et de prose ont rendu populaire en Franche-Comte, m'apparut comme un temoin de premier ordre. Je le questionnai. Mis au courant de mon projet, il voulut bien me conter en detail ses vingt et un mois de captivite. J'entends encore sa voix si pleinement sincere. Je vois encore ses yeux au regard si droit. Ligne apres ligne, il a relu les pages qui vont suivre et il est pret a temoignagner de leur verite absolue. Conformement a leur methode, les Allemands pourront nier, ergoter, chicaner sur un detail. Peine perdue ! De nombreux temoins, dont j'ai les noms, se leveront pour crier la verite.
Au debut d'avril 1916, Gaillard est a Mannheim. II y assiste a une arrivee de prisonniers russes.
« Les Russes rentrent de notre front ou ils ont ete envoyes en represailles. Les voici. II fait un temps splendide. Pendant la nuit on a fait passer leurs loques dans les appareils de disinfection et maintenant ils regagnent leurs compagnies, vetements en lanibeaux, boueux, crasseux, les orbites creuses, les joues haves, la peau ridee, le nez effile, la bouche entr'ouverte. Ils avancent lentement, tombant a tout instant de faiblesse dans les chemins du camp. Les sacs noirs qu'ils portent en bandouliere, les hauts bonnets d'astrakan dont presque tous sont coifles, donnent a ces squelettes vivants un aspect tragique. Derriere eux, les poussant et les bousculant, riant de leur misere, inaccessibles a la pitie, les gardiens.
« Arrives dans leurs baraques, les Russes s'etendent sur les paillasses : c'est tout ce qu'ils ont le courage et la force de faire. Emus, les Francais leur apportent des morceaux de pain, des conserves litteralement devorees. Les malheureux remercient en faisant des signes pieux ou en baisant la main de leurs camarades. Ceux qui savent a peu pres le francais racontent qu'ils sont restes de longs mois sur le front francais, qu'ils y ont creuse des tranchees, des bo}raux, pose des reseaux de barbeles, installe des voies de chemin de fer, qu'ils y ont
ete brutalises, qu'ils y ont souftert de la faim etdu froid et que nombre d'entre eux y sont morts d'inanition ou ont ete tues par nos projectiles ».
Des avril 1916, avec tout un detachement d'etudiants, de professeurs, d'instituteurs, defabricants, de directeurs d'usine, Gaillard est envoye a son tour en represailies pres de Forbach, dans la vallee de la Murg (Pays de Bade). La, tons ces homines, contraints au travail, manient la pelle et la pioche, la masse a casser les pierres, jusqu'a ce que les mains saignent. Des gardiens tournent en rond autour de ces intellectuels mues en terrassiers, en cantonniers, les injurient a la moindre defaillance. L'un de ces gardes-chiourme, mecontent du travail de 1'etudiant J. se rue sur lui, le saisit a la gorge, lui imprime ses ongles dans la chair jusqu'a ce que le sang jaillisse.
Voici une des varietes de ces travaux forces : Une profonde tranchee est creusee pour la construction d'un mur en beton. Des charpentiers ont edifie un echafaudage a plusieurs etages. Sur chacun de ces etages, deux prisonniers armes de pel- Les. Tout en bas, deux terrassiers aliemands, terrassiei-s de metier, vrais colosses, jettent laterre a I'etage superieur. D'etage en etage on se passe la lourde glaise... Or, les prisonniers n'ont jamais manie la pelle de leur vie. Pour tenir tete aux colosses, ils s'epuisent en efforts febriles. Et cela
dure sans arret, ties heures et des heures. Les Francais peinent dans une detresse qui confine au desespoir. lis savent en efFet qu'a la moindre defaillance, qu'au moindre retard, la prison ouvrira ses portes. La-haut, au bord de la tranchee, il y a les sentinelles, le contremaitre, et les injures pleuvent, les Herr Golt Sakerment, les Schweinhund et les Lausbube...
Journees d'enfer. Le soir venu, on pouvait rencontrer sur le chemin du cantonnement les malheureux « intellectuels», courbatures, les mains couvertes d'ampoules, titubant de fatigue, courbes comme des vieillards, si maigres, « qu'on ne voyait guere que les yeux dans la figure)).
D'autres equipes travaillent danslaboue jusqu'a mi-jambe, ou cassent de durs cailloux, a genoux sur le sol, dix et douze heures par jour. Pour se rendre aux W.-C. de fortune, une permission est necessaire. Cinq minutes !... Sont-elles depassees de quelques secondes, une sentinelle accourt qui ouvre la porte sans facon et menace de la crosse.
On se leve en pleine nuit, a 4 l/a heures du matin. Courant dans les cantonnements, les gardiens jettent des aufstehenk reveiller des morts, precipitent sur le plancherles dormeurs au sommeilde plomb. Un hatif dejeuner, un jus jaunatreet tiede. Depart! Bientot les equipes sont en place qui gachent du mortier, et cela sans un instant de repos, avec la meute aboyante des sentinelles sur les talons. Une cigarette allumee, un geste lasse et c'est la prison.
A telle enseigne que beaucoup de represailles trouvaient naturel d'etre enfermes du samedi soir au lundi matin. Qu'on se represente ces semaines ! Le travail force, abrutissant, jusqu'a epuisement des forces, la prison, et de nouveau le travail, et cela sans fin. Sans fin? Non, douze mois, d'avril 1916 a fin mars 1917, maisquand on ignore pour combien de temps on est dans la trappe, on peut dire sans fin. C'est 1'impression qui vous serre la poitrine.
Douze mois!... L'ete, la chaleur implacable au fond des fosses, des tranchees, dans la carriere surtout ou le soleil concentre ses rayons et brule la pierre. C'est alors la fournaise. Sans arret, la bouche entr'ouverte, la gorge contractee, accroupi sur untasde pierres, il faut lever la masse etfrapper, frapper, frapper jusqu'au soir. De fatigue, d'insolation, il en est qui s'evanouissent.
L'automne ; les pluies qui transforment fosses et carrieres en un effroyable marecage. Et il faut patauger la-dedans avec des souliers ecules dont les semelles baillent, car on ne veut pas les remplacer. Aux reclamations, cette seule reponse : Arbeit ! Arbeit !
Et l'hiver ! A l'aube, sous la bise qui cingle et mord, les represailles se mettent en route. La carriere est sous la neige. Certain jour, le thermometre marque 25° au-dessous de zero. Malheur a ceux qui ont l'imprudence de saisir les pierres sans gants (des gants fabriques la nuit, par les Russes, pour
EN F.EPRESAILLES
le salaire de quelques biscuits) : la peau reste coltee au bloc de granit. Le froid est si terrible qu'il n'y a qu'une alternative : ou geler sur place ou trapper de la masse en fous furieux, pour maintenir la circulation du sang. Et toujours et partout, les injures des gardiens que Yunter-offizier surveille, et qui savent qu'ils ne doivent qua leur brutalite, a leurs burlemenis, de ne point etre envoyes sur le front.
La vie du represaille? «C'etait fou ! dit textuelleraent Gaillard. Travailler au point qu'on ne sait meme plus si Ton existe, se precipiter au coup de sifflet pour manger sa pitance, se precipiter de nouveau, sur un nouveau coup de sifflet, empoigner sa pioche, sa masse, et piocher et casser des cailloux dans une sorte d'hallucination fievreuse ; puis rentrer en colonne, sans un mot, tete basse, esperer un colis parce que sans lui c'est la famine, s'ecrouler sur sa paillasse et dormir comme un mort a moins que les poux ou le froid ne vous persecutent. Telle fut notre vie duranttrois cent soixante jours... Un an !... Non, une eternite ! »
Puis Gaillard fut envoye a Raumiinsach pour travailler au percement d'un tunnel dequatre kilometres de longueur.
Les prisonniers penetrent dans le souterrain, suivant tant bien que mal la lanterne du chef de file. Flaques, excavations, ruisseaux tombant en
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douche. On heurte traverses et vagonnets. En arriere un contre-maitre qui chasse ce betail devant lui en hurlant des Vorwdrts que la voute repercute. A l'avancement, les mineurs amies de tarieres. Dans la poussiere et la lumee qui penetrent jusqu'aux poumons, on charge les vagonnets de debris, on les pousse, interpellespar les gardiens debout dans des sortes de niches. «Plus vite!... Plus vite ! » est le cri cent fois entendu. De temps en temps on reflue a i'entree du souterrain. Une formidable explosion. Dans la nuit noire, car les lampes se sont eteintes, avant me me que les gaz se soient dissipes, il faut revenir a l'avancement pour attaquer le tas de pierres brisees. Ruisselant d'eau et de sueur, dans le froid humide, puis dans la chaleur d'un travail tyrannique, infernal, on souleve les blocs, on pioche, on manie la pelle. « Plus vite ! Plus vite!...» Combien de Francais, de Russes, furent victimes d'accidents, de fluxions de poitrine ! Une caisse et une croix noire !
« J'entends encore, dit Gaillard, lavoix plaintive des pauvres Russes qui gemissaient entre deux coups de pioche : Kaput !.». Kaput! »
Au Kommando Freitag, une sentinelle casse le bras d'un Francais d'un coup de crosse. Sur le chantier du Kommando Krappe, en automne 1916, an contre-maitre se precipite sur un prisonnier qui cesse de travailler un instant, 1'injurie, le frappe, puis, dans un acces de fareur, se saisit d'une hache et la lui abat sur le crane. «Je me
trouvais a cet instant sur le chantier. J'ai vu emporter la victime ensanglantee. »
Pour avoir une idee exacte des represailles de Forbach, il faut encore parler des baraques — qu'aucun neutre ne fut admis a visiter — ou s'entassaient les prisonniers, leur journee achevee. Celle du Kommando Holzmann (du nom de l'entrepreneur) dont Gaillard fit partie pendant plusieurs mois, bicoque en briques, abritait (?) soixante-dix Russes et Francais si serres qu'il etait quasi impossible de circuler. Quelques lits seulement, occupes par les plus chanceux. Pour les autres une planche et un peu de paille. Une odeur nauseabonde s'echappait des cabinets installes dans le dortoir meme (un simple tonneau, rarement vide, dont le contenu se repandait le long de la baraque). Delense absolue, ledimanche, de sortir du dortoir, d'aller chercher dans la cour un peu d'air pur. A toutes les issues, pour faire observer la consigne, des sentinelles armees. Ah ! ces dimanches ! Ces soixante-dix homines entasses dans cette puanteur, assis sur leur planche, attendant des six heures du matin que la nuit tombat ! Et devant eux la perspective d'une semaine de bagne...
Mais il arrive que ces homines, quand on les evacue, a bout de torces, sur quelque hopital, ren contrent plus pitoyables qu'eux-memes.
« Ah ! les Roumains, malheureux entre les malheureux ! II y en eut un certain nombre en novembre 1916 a l'hopital de Rastatl.
» Apres la debacle de l'armee roumaine, des milliers de prisonniers roumains furent envoyes sur le Iront d'Alsace pour y creuser des tranchees. lis y ont souffert tout ce qu'il est possible de souffrir. Les rescapes, a l'hopital, sont dans un tel etat d'affaiblissement qu'on ne peut rien imaginer de plus affreux. N'ayant plus la force de bouger, atteints de dysenterie, quelques-unssouillentleurs lits. Ceux qui peuvent faire quelques pas se trainent, vrais fantomes, jusqu'aux W.-C. lis n'y parviennent pas toujours et c'est un spectacle inoui que de voir ces loques humaines s'effondrer sur le plancher, le salir, et rester etendus dans cette infection.
»Je revois encore les prisonniers roumains a Mannheim, au printemps 1917, ties peu apres notre retour des represailles. II en meurt tous les jours. Ceux qui peuvent se tenir debout sont enfermes dans un « bloc », occupes a des corvees de nettoyage. lis font pitie. En realite ce ne sont plus des hommes. Le visage n'a plus rien d'humain si ce n'est de grands yeux douloureux au fond des orbites, de grands yeux profonds, tres doux, qui ont vu tant de choses abominables qu'ils se revulsent parfois d'horreur et regardent ailleurs, on ne sait ou! Ces yeux des Roumains a ragonie, je ne les oublierai jamais !
» A l'heure de la visite medicale, les voici, ces Roumains, en colonne par quatre, se soutenant les uns les autres par le bras. Beaucoup sont blesses. lis gemissent quand leurs pieds ensanglantes reposent a terre. lis s'acheminent vers Finfirmerie. Et les gardiens amies osent encore pousser ces ombres d'hommes, les menacer, les frapper. On traiterait mieuxuntroupeau debetail! II serable qu'on a decide de faire perir tous ces mfortunes. Combien, deja, ont ete descendus dans le trou ?
» A toutes les souffrances qui rongent les Roumains prisonniers, il faut ajouter la faim, l'abominable faim qui les tenaille. La nuit, au risque de se faire fusilier, les moins moribonds, si Ton peut dire, coupent les fils barbeles, se glissent dans le « bloc » des prisonniers francais pour demander, pour implorer une crouie de pain. Oh ! ces supplications silencieuses, autrement eloquentes que la parole! Ces Roumains nous regardaient seulement. Souvenir affreux ! Aflames, nous aussi, nous donnions ce que nous pouvions donner. Trop peu, helas ! Alors les voici, ces Roumains, qui profitent des corvees de la journee pour se glisser vers les touneaux ou se figent les residus de soupe destines a la nourriture des pores du camp. De cette pourriture ils emplissent leurs gamelles de fer qui ne les quittent pas, et ils mangent, ils mangent... Les sentinelles allemandes qui ont la consigne d'empecher les prisonniers de se gaver de cette pourri-
ture sont obligees de frapper, mais sitot qu'elles ont le dos tourne, les Roumains, les levres decouvrant les dents, se precipitent a nouveau sur les tonneaux. Les void encore fouillant dans les tas d'ordures qu'ils ont la tache de faire disparaitre, devorant les debris corrompus qu'ils y trouvent. Les voici enfin devant un tas de boites de conserves vides. Ces boites sont la depuis des semaines. II n'importe i Ronges vivants par la faim, les Roumains, de leurs couteaux, raclent le fond de ces boites, lecbent ces graisses pourries et verdatres... Combien en sont morts, apres d'borribles souffrances?
b Je me suis promis d'eviter les paroles violentes. Je livre ces faits, dont je fus cent tois le temoin, a 1'appreciation de ceux qui ont encore un coeur dans la poitrine. Ce sera ma seule vengeance. »