DANS LES MARAIS DE WESTPHALIE
couvrir d'injures. Les termes de Schweinhunde et de Saubande en formaient la trame solide, Du sein des marecages, les camarades repondaient de leur mieux, en mots d'argot vifs, prestes, desopilants. Ces echanges d'amenites en ce lieu, dans ces conditions, prenaient quelque chose d'homerique. Nos propos, nos sous-entendus, nos scies, nos lazzis, demeuraient heureusement pour nos Teutons autant d'insondables enigmes.
La pluie ne cessa pas durant nos six semaines de«sejour» dans le marais. Qu'elle tombat en bruine ou a torrents, nous faisions nos dix heures par jour, les pieds dans l'eau, perces jusqu'a la peau, transis. Apres quoi, en colonne, fourbus, abrutis, les machoires claquantes, nous regagnions le camp. Ces retours dans la nuit, dans la boue, avec la perspective de grelotter plus fort au lond des caveaux, avaient quelque chose de lugubre. J'en garderai l'eternel souvenir. L'un apres l'autre, boueux, infects, vrais spectres, nous descendions dans les tanieres ou nous attendait une claire soupe d'orge.
Bientot nous nous laissionstomber sur les bruyeres moisies, mettant toute notre volonte a dormir enveloppes du suaire de l'humide obscurite. Suaire est le seul mot juste, car nous avons eu, la-bas, comme disait mon ami Duhaut « une repetition generate de la tombe». Oh! ces nuits! ces toux profondes, dechirantes, ces courts moments degros silence ponctues par le lancinant tac, tac, tac, des
gouttes d'eau. Exil, denuement total, aflreux sentiment d'impuissance, de decheance, de graduel enlizement dans cette boue liquide. Tout, tout, mais pas mourir ici !
Et nous nous cramponnions a nous-memes, cherchant dans notre coeur revolte, dans l'indignite du traitement qui nous etait inflige, une raison de tenir, la volonte qui sauve. Si du moins nous avions su la longueur de l'ignoble chatiment... Alors on pourrait dire : samedi, dimanche, ce sera fini ! L'esprit est alors au repos, l'espoir grandit. On touche au but, on y est... Mais ne rien savoir! Se trainer d'un jour a un autre jour, patauger dans la raerae vase, ecouter en frissonnant les memes toux, le meme chantonnement des gouttes d'eau, s'imaginer que cela pourra durer des mois, des annees, qu'on y laissera surement sa peau, qu'on vous descendra pour toujours dans cette vase detestee d'une terre hostile, c'est ca le plus horrible parce que c'est comme une lente asphyxie, une progressive noyade...
Oui, ce fut long. Et pas d'ouvriers pouvant travailler pour nous : pas de tailleurs, pas de cordonniers, pas de magasin d'habillement. Nous ne pouvions compter que sur le contenu de nos maigres baluchons d'ou nous ne tirions que des hardes moisies, humides. Neanmoins, nous tenions avec courage. La resistance etant l'ame de la vie du prisonnier, le sabotage atteignit des proportions magnifiques.