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DANS LES MARAIS DE WESTPHALIE

Comme par enchantement, les boyaux creuses s'effondrent, les beches disparaissent jusqu'au haut du manche dans la vase ou elles sont encore selon toute vraisemblance. Sujet d'etonnement et de savants travaux pour les prospecteurs teutons des siecles futurs...

Malgre la faim qui nous tenaillait (les paquets n'arriverent que les tout derniers jours), malgre Phumidite, les douleurs dans les articulations, nous devions bien souvent regretter plus tard, au cours de nouvelles represailles, ce coin peu hospitalier. De plus grandes soufirances nous etaient reservees.

Un jour, une nouvelle liste fut dressee comprenant la moitie du contingent, a savoir les plus saboteurs et naturellement ceux qui avaient refuse tout travail. Sans tarder, depart pour une destination inconnue. A remarquer que la destination des represailles est toujours inconnue, car on ne nous tourmentera jamais assez. Nos « maitres » veulent nous asservir et tous les moyens leur sont bons pour obtenir le resultat desire. Un soldat allemand qui se vantait de connaitre a fond la literature francaise nous dit un jour :

— Vous serez bientot des dociles. Nous ferons (sic) les moyens, nous en avons des affreux. Nous ne reculerons devant aucun. Comme disait unde vos anciens ministres (!) «la fin justifie les moyens».

Changement de gardiens. Les nouveaux ont l'air hagard, affole. La raison? Un grand lieutenant surgit qui jure, tempete et frappe sans distinction Allemands et Francais. Entre temps il jette aux | sentinelles :

— Frappez-les done s'ils n'obeissent pas lestement ! Chargez vos armes. A la moindre observation tirez dans ce tas de cochons...

Ce lieutenant (choisi sans doute entre cent pour le metier de garde-chiourme) est le type parfait du hobereau prussien, orgueilleux, meprisant, haineux, barricade dans sa caste, socle de 1'empire... j Oeil bilieux, bouche insolente, joues balafrees, tete poussee haut par un col qui penetre dans les maxillaires; torse sangle, cambre, donnant a cet homme de guerre une apparence equivoque pour ne rien dire de plus... Les deux mains du «Herr Leutnant » sont sans cesse occupees, l'une a brandir une cravache plombee, l'autre a caresser la crosse d'un revolver.

Soudain, sans raison plausible, du poing, le « gentilhomme » frappe un colonial qui crie :

— Attends, va... on te calmera bien, toi aussi... L'officier bondit, la cravache haute. Plus leste

qu'un ecureuil, le colonial se mele a ses camarades, change de veste, de couvre-chef et demeure introuvable.

Puis e'est un long, un interminable voyage, tonjours dans des vagons de marchandises non amenages.

Nous debarquons a la gare de Darmstadt. Le camp est fort eloigne et la chaleur du premier printempsaccablante.En route, les sentinellesnetireut pas, malgre l'ordredonne,mais sont d'une extreme brutalite qu'explique en partie le desir de se faire bien noter du chef pour n'etre pas envoye sur le front. Aucun arret. Sous un soleil de plomb, dans l'epaisse et aveuglante poussiere, malgre les coups qui pleuvent, la colonne s'allonge toujours davantage, laissant des trainards, dont quelques-uns tombent d'epuisement en travers de la route car on n'est plus habitue a marcher ; les jambes,apres six semaines de regime aquatique, sont gonflees, tumefiees, affaiblies aussi par l'insuffisante alimentation. Les hommes tombes sont remis sur pied a coups de crosse et de botte dans les reins. Des femmes, des enfants, qui travaillent dans la foret, touches de pitie, veulent aider de vieux territoriaux contraints de jeter leur bagage au fosse pour continuer leur route. Furieux, dechaine, 1'officier repousse ces bons samaritains, insulte, menace de sa cravache.

Clopin-clopant, les trainards sont obliges de rejoindre. Bientot, epuise par cet effort, un territorial a barbe grisonnante (du ler d'artillerie de Maubeuge) s'effondre sans connaissance sur le rebord de la route. Quelques camarades l'empoignent, le soulevent, le jettent sur une voiture de furaier qui va dans notre direction. Compatissant, le conducteur dissimule le corps inerte sous une bache. L'officier n'ayant heureusement rien vu, les sentinelles n'interviennent pas... Haletante, la colonne reclame une halte et obtient des coups. Alors, extenues, les pieds couverts d'ampoules, un a un les prisonniers abandonnent sacs et paquets qui restent, taches noires sur la route blanche. lis n'y demeurerent du reste pas longtemps. Butin de guerre ! . . . Nous n'en entendimes plus jamais parler.

La fin de cette randonnee se perd pour moi dans un souvenir d'intense douleur physique. En pen see, je revoyais la retraite du debut de septembre 1914, avant la Marne, des hommes, des femmes, des vieillards, ereintes, couches sur les talus de la route, soudain debout, dans un supreme effort, a la vue des avant-gardes allemandes, se hatant, les pieds en sang, vers le nuage de poussiere que sou levait la retraite des notres... Depasser la limite des forces humaines, tout, plutot que de tomber aux mains de l'ennemi ! Je revoyais surtout un vieillard, dechausse, dont les pieds etaient comme entoures d'une croute de poussiere sanglante el

qui cheminait au creux d'un fosse. Je me disais alors qu'on ne pouvait imaginer plus lamentable spectacle de detresse physique.

Et voici que nous vivons une heure semblable. ■Sous les coups et les menaces se tenir debout est ■ un probleme. Pour mon compte, hebete, la tete I congestionnee, les pieds cuits, a la fois brulant de fievre et secoue de frissons glaces, affaibli au point Ique je ne me releverai pas si je tombe, je surveille ma marche, j 'assemble et concentre toutce qui me reste de volonte. Et je me dis, a chaque pas, suggestionne, comme fou : Maintenant leve le pied gauche... Maintenant leve le pied droit... Surtout garde ton equilibre... Raidis-toi... Tiens bonjusju'au prochain poteau telegraphique... Jusqu'au suivant encore...

Au moins, en septembre 1914, nos soldatsavaient .'espoir d'un retour offensif. Le fracas de l'artillerie ^alvanisait leur courage. lis sentaient les leurs out proches. C'etait la bataille ! Mais ici nous l'etions plus qu'un lamentable troupeau de formats, de bagnards entoures de ba'ionnettes et d'inures, foulant une route maudite, loin du pays, oin de tout secours , traines d'une inutile souffrance i une autre souffrance que nous pressentions pire. 'it sur son tas de fumier, sous sa bache, le reserriste a barbe grisonnante... Heure de decheance otale! Et pourtant, chevillee au coeur, la volonte le crever, il n'y a pas d'autre mot, plutot que de ;rier grace...

...Apres cela, plusieurs jours de depression d'aneantissement.

On en profite pour multiplier les appels inutiles les interminables formalites d'immatriculation Nous connaissons le drill dans toute son horreur Enfin.on nous enleve nos vetements, piece apiece qu'on nous rend quelques jours plus tard, vestei et capotes ornees de larges brassards blancs por tant de hautes initiales enigmatiques Fr. K. VI (Nous sunies plus tard que ces initiales etaien celles des mots: Franzosen-Kommando VI.)

Nouveau voyage.

Cassel, le camp de la mort. Quand l'epidemi de typhus s'y declara, comme par enchantemen les Allemands disparurent, portant le cordon d sentinelles a une certaine distance a l'exterieur Aucun medecin allemand ne vint au secours d nos pauvres camarades. Des survivants, encor ronges de furonculose, nous firent d'affreux recits tous concordants, d'une sincerite dont l'horreu j qui se lisait dans les yeux etait garante... La port du camp ne s'entr'ouvrait le matin que pour laisse « passer les legumes constituant la nourriture. E les deces succedaient aux deces. Les cadavres, laij ^ ses parfois des jours sans sepulture, constituaiei de nouveaux foyers d'infection. On en trouva JJ

hi

dans les baraques, dans les cabinets ou s'etaient traines les moribonds... Les gouvernements allies connurent cette abominable situation, envoyerent des medecins qui reussirent, apres des mois d'efforts, aenrayer l'epidemie. Cassel! Quel souvenir!

De nos baraquements disposes au flanc d'une (eolline denudee, nous pouvions voir, emergeant de la verdure, les tours du chateau de Wilhelmshohe ou Napoleon III fut enferme apres le desastre ie Sedan. En sortant du camp, nous decouvrions, st nous ne pouvions en detacher nos yeux, le cimetiere ou dormaient des milliers de nos camarades, tine foret de croix noires qui se profilaient jusqu'a ^'horizon. Quelle douleur ! Combien de families :rancaises viendront apres la guerre pleurer sur ce ihamp de la desolation?... Quel pelerinage !... II ious semblait les voir, ces milliers de camarades, :ouches cote a cote, les mains jointes, leurs pauses bouches ouvertes par le travail de la mort iriant vengeance...

Cassel restera pour l'Allemagne une honte eterlelle

1 On peut lire, p. 61 et 62 du livre Le Regime des prisonniers le guerre en France et en Allemagne, Paris, Imprimerie naionale, 1916, les lignes suivantes:

A Cassel-Niederzwehren, en avril et mai 1915, les medecins •assent dans les baraques pleines de typhiques sans jeter un oup d'oeil sur les malades... « Je n'oublierai jamais, dit dans on rapport le Docteur C. rapatrie en juillet 1915, le deeouagement affreux et la profonde pitie dont je fus saisi le jour ■u je fus charge de faire la visite a la baraque de la 19e comnagnie, transformed en lazaret d'isolement de fortune, et dans aquelle gisaient lamentablement plusieurs centaines de solats franeais atteints de typhus, dont beaucoup etaient a l'ago-

II pleut de nouveau. Le camp est un veritable cloaque. Nous «touchons» des chaussures. Ordre de diminuer encore ce qui nous reste de bagages, car nous aurons de longues marches a fournir.

L'officier qui commande notre compagnie pendant notre sejour au camp de Cassel merite une mention. Je me suis jure en prenant la plume de ne dire que laverite toute nue. Ce que jevaisecrire ne me coute point, car c'est une joie pour un soldat de rendre hommage a un ennemi qui, tout en faisant respecter la discipline, strictement, sans faiblesse, laisse voir neanmoinsqu'un cceur d'hom me bat dans sa poitrine. Cet officier a cheveux blancs, qui boitait assez bas, etait un blesse et un prisonnier de la guerre de 1870. Souvent il nous adressa des paroles de bonte vraie. II me dit une fois combien il avait ete bien traite durant sa captivite en France, qu'il souhaitait nous rendre la pareille, qu'il se mettait a notre place et vivait nos sentiments. A ces souvenirs une emotion faisait trembler sa voix. Ce vieil officier gagna la sym pathie etonnee de tous lesFrancais qui le saluaient avec respect.

nie. L'encombrement etait tel que je devais enjamber des moribonds couches a terre, souvent souilles de leiirs dejeC' tions. «... Les medecins francais rapatries s'accordent a eva luer le nombre des cas de typhus a 10 000 pour Cassel-Nieder zwehren, celui des morts a 2000 et plus.

AU PAYS DES MOUSTIQUES

Le jour vint, enfin, ou Ton nous embarqua dans un train qui n'en finissait pas. Chaque jour, depuis un mois, un train pareil emportait des prisonniers nul ne savait ou. Une fois encore, nous voici entasses dans des vagons a bestiaux non amenages, a raison de quarante-cinq par vagon. Un coup de sifflet... Abfahrt!...

Un voyage dans des conditions pareilles, ca nous connait maintenant... Vite, je creuse avec mon couteau un trou dans la paroi du vagon et je vois le derouleraent du paysage... Boussoles lumineuses. Nous filons vers Test. Vers le front russe, peutetre?... La faim se fait sentir apres quelques heures. A tatons, nous nous passons nos dernieres reserves, peu de chose...

La nuit. Puis le jour qui nitre par les interstices du vagon. Malgre nos appels, notre cage reste fermee. On essaie de se coucher, jambes emmelees. Nouveaux cris: Ouvrez! Comme reponse, des coups de crosse contre la porte, des insultes, des rires d'ivrognes. Alors nous chantons pendant des heures et des heures. Tout le repertoire defile... «Flotte, petit drapeau», «Le reve passe », «La

marche Lorraine », etc. Les autres vagons reprennent en choeur. Les sentinelles frappent a coups redoubles sur les parois du vagon a tous les arrets. Dans une gare que le grouillement de la foule nous revele importante, la Marseillaise est chantee dans tout le train a un diapason forcene. Par mon petit trou je vois nos gardiens et la population, bouches bees, vraiment confondus par notre entrain.

Deuxiemenuit dans la cage. Lejour. Voici Thorn, puis les entonnoirs des obus russes. Pendant toute la journee j'apercois les maisons demolies par la bataille. Je dois avouer que, talonne par la faim, respirant un air vicie, je suis heureux de contempler ces ruines. Les Prussiens, qui ont voulu et dechaine cette gueire, savent done ce qu'il en coute, et chez eux !

Puis defilent les innombrables tombes des Allemands et des Russes, celles de ces derniers, a la croix souvent couronnee d'une casquette, visiblement a l'abandon. Des tombes, il y en a jusqu'au I bord de la voie. Comme nous nous arrelons sou- |, vent, je peux meme lire, ici ou la : Ein russischer | Soldat, ou bien : Hier ruht ein deutscher Held. Des I croix, encore des croix sur des dizaines de kilo- f metres... toi

Une nouvelle nuit. Malgre la faim qui nous it mord, nous essayons de dormir. Soudain, les por- f

AU PAYS DES MOUSTIQUES

tes glissent sur leurs glissoires. Raus !... Brises de fatigue, ankyloses, endoloris des pieds a la tete, nous nous laissons tomber sur le ballast. Autant

que la nuit fort sombre permet de nous en rendre compte, il nous semble que nous sommes en rase campagne. Seule, une lumiere brille a quelques centaines de metres. Longue attente. Nos sentinelles nous poussent enfin dans la direction de cette lumiere clignotante. Une baraque, de grandes

chaudieres eclairees par une lampe. Plusieurs femmes, aruiees d'enormes louches, nous distribuent un liquide fumant dans lequel flottent des nouilles. Enfin, nous allons pouvoir tromper notre faim ! Aussitot servis, on nous pousse de nouveauj dans le noir, vers nos vagons, chacun serrant sa gamelle sur sa poitrine. Jeu d'adresse, prodiges d'un equilibre difficile a conserver. Car chacun entend bien extraire intact son tresor de la; bagarre. La faim stimulant notre ingeniosite, nous sauvons presque tous nos nouilles brulantes.

Et nous voila de nouveau entasses dans le vagon. Le train repart. Vous representez-vous la cage obscure ou quarante-cinq hommes, ballottes par les secousses, jetes les uns sur les autres, protegent de leur mieux leur gamelle de nouilles, « engueulent » l'inconnu qui verse au petit hasard le liquide bouillant sur les voisins, tandis que les plus affames, a genoux dans les coins, barbotenl et se hatent pour etre surs de tout absorber' Scene terrible et ridicule, au point qu'une voh crie soudain, avec l'accent du faubourg : «Deman dez le supplice des nouilles teutonnes !... » C'er est trop. Le comique, on le sait, nait souvent d( l'exces du tragique. Un rire enorme fuse soudah dans Fobscurite, un rire convulsif qui secoue le: precieuses gamelles et nous fait oublier un instan notre misere. Le repas s'acheve vaille que vaille. ... II en fallait, de Fappetit ! Le vagon degageai

rep;

toy

lar roo tar 'et

AU PAYS DES MOUSTIQUES 103

en effet une odeur infecte. Pendant cet interminable voyage, nous avions ete obliges de satisfaire nos besoins a l'interieur de notre domicile. N'insistons pas !

Nous sommes au milieu des fameux lacs Mazuriques. Aussitot, par les fentes du vagon, par les

i moindres ouvertures, les moustiques envahissent notre triste habitacle. lis se faufilent par centai-

jnes. Les moustiques I Desormais, pour de longs mois, notre plus affreux caucbemar!

... A deux hemes du matin, les portes de notre cachot s'ouvrent enfin. Est-ce pour un nouveau repas? Affames que nous sommes, c'est notre seule pensee, notre seul espoir. Non, nous ne devions manger que le soir, au terme de notre voyage de soixante-treize heures, en gare de Blizna.

A la lueur des lanternes, je regarde mes camarades. Decrire notre etat, nos teints jaunes, nos barbes semees au creux des joues, nos paupieres rougies, nos demarches de matelots en goguette,

:t car nous sommes positivement ivres de fatigue et

S d'enervement, est quelque chose d'impossible !...

1 Les mots ne sont que des mots.

! A peine debarques, marche a tatons sur un sol Imarecageux ou la trace de nos pas se remplit aussitot d'une eau vaseuse. Un nuage strident de

I moustiques nous enveloppe, nous accompagne.

Nous tentons un semblant de resistance, mais ils sont trop et nous piquent partout. Brulures, demangeaisons, enflures... Soudain une lumiere, des barbeles surtout, qui tiennent lieu d'enseigne. Quand nous en voyons, nous nous savons at home. Des abris souterrains, quelques planches plus ou moins pourries sur le sol en guise de lits, point de paillasses, point de paille. Brises, trop hebetes pour protester, nous nous etendons les uns contre les autres, la tete posee sur nos baluchons.

La baraque (car les Allemands ont l'audace d'appeler ces caveaux des baraques) est, elleaussi, infestee de moustiques. Nous nous cachons de notre mieux sous nos couvertures pour fuir le dard de ces sournois ennemis. Mais sous ces couvertures, un autre ennemi nous guette, qui attaque sans tarder. Le sol, en effet, grouille de puces. Elles envahissent nos vetements, choisissent leur place et piquent a leur tour. Quel supplice que cette premiere nuit en Pologne russe ! Malgre nos soixante-treize heures de cahots, pas un de nous ne peut dormir. On se secoue, on se leve, on se recouche, on gemit, on demeure enfin immobile, s'offrant en vivante pature aux bestioles qui, par centaines, courent sur nos corps.

Par la suite, nous finirons par nous habituer aux puces, aux poux et autres infiniment petits.

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Nous nous livrions a eux, les couvertures ramenees sur la figure, de deux maux choisissant le moindre. Mais pas un de nous ne s'habitua aux mous-

tiques, creation du diable. Les yeux clos, au hasard, nous pouvions fermer brusquement la main : nous en avions a coup sur capture quelques-uns. Vainement nous reclamons des moustiquaires. Seuls nos gardiens en portent. Cet intolerable et toujours renouvele supplice durera des semaines, des mois, cinq mois ! Nos figures se tumefient, grattees des dix doigts. Comment y tenir? Elles saignent. Nous avons tous la fievre.

Cauchemar des moustiques! Cauchemar lancinant, continuel, qui me poursuit encore pendant

EN RELRESAILLES

que je trace ces lignes ! Les moustiques de la foret de Blizna !...

Blizna!... Lieu de desolation!... Situe dans une eclaircie de la foret, a quelques centaines de metres du lac dans lequel pourrissent des cadavres de chevaux, tout pres de l'ancien front ou, pendant des mois, les Russes repousserent les assauts allemands. Ca et la, quelques tombes de soldats russes entretenues par la population... Puis, groupees en petits cimetieres, un peu partout, des tombes allemandes. Au bord de la noire et haute foret, quelques huttes couvertes de chaume...

De temps en temps, quelques femmes polonaises s'approchent avec des airs de betes traquees, nous jettent pardessus lesbarbeles un morceau de pain noir que nous nous disputons. Elles s'enfuient, rapides, car les Allemands, des qu'ils peuvent les atteindre, les frappent a coups de baton.

Onze heures de travail par jour, ou onze heures par nuit : abatage et transport d'arbres. Comrae nous sommes tous inexperimentes, done maladroits dans le maniement de la hache, de la scie, les accidents sont nombreux. Pour nous stimuler, coups de crosse et coups de baton, et surtout un regime alimentaire qui merite d'etre detaille :

Matin : cafe (une infusion de marrons d'Inde torrefies).

Midi : Une mince tranche de pain KK, une

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soupe composee d'eau (surtout!), d'orge ou de betteraves, ou encore d'un melange d'oeufs de poissons ou de pruneaux.

Le soir : Infusion de marrons d'Inde.

Une certaine fois, a l'occasion de la Pentecote, les Allemands nous annoncent que la soupe sera raeilleure. En effet! Nous en garderons longtemps le souvenir. Elle etait composee d'eau, de harengs et de pruneaux !

Telle est pourtant notre faim que nous nous ruons litteralement sur nos gamelles, ayant compte durant toute la matinee les heures, puis les minutes qui nous separent de ce bienheureux moment. Car l'estomac ne se laisse pas oublier un seul instant : douleur sourde, tiraillements, malaise general... Des vapeurs chaudes, puis froides, nous traversent le corps.

Done, de midi a midi, meme pour ceux qui travaillent la nuit, aucune nourriture solide ou relativement solide. L'eau chaude ou tiede baptisee pompeusement du nom de cafe, et qu'on nous dispense cbichement chaque matin et soir, chatouille simplement l'estomac, le trompe un instant, apres quoi les tiraillements reprennent de plus belle.

Cela tourne vite a la fringale. Pour la calmer, nous macnons les eplucbures des betteraves, de 1'herbe, nous arrivons meme a en faire cuire dans de l'eau, ce qui donne une decoction de couleur douteuse et de gout bizarre. Mais il faut se cacber

pour cela, car il nous est severement interdit de faire du feu.

Vivre cinq mois accompagne par la faira ! Manger assez pour se tenir debout, pour vegeter, mais pas assez pour chasser le malaise qui vous noue les intestins, vous contraint a macher a vide ! Se reveiller la nuit entoure de moustiques, chercher autour de soi, des dix doigts, dans un demi-sommeil, une croute de pain au fond de sa musette, n'importe quoi, pourvu que les dents puissent mordre dedans et l'estomac accepter; se mettre enfin sur son seant, songer qu'il est minuit, qu'il faudra attendre douze heures encore avant qu'apparaissent betteraves et oeufs de poissons! Etvivement plonger sous les couvertures, car les moustiques tourbillonnent... Et ne pas savoir quand ce supplice prendra fin !... Je l'ai deja note, mais j'y reviens encore : l'ignorance de la longueur d'une peine, de la duree d'un chatiment, fait souffrir presque autant que le chatiment lui-meme. Souffrance purement morale, d'autant plus profonde. Rien ne fixe vos idees, ne borne vos revokes... Au propre et au figure, nous pataugeons dans un marecage sans bords...

Instinctivement, notre imagination reconstituait nos menus du temps de paix. Cruel passe-temps, supplice de Tantale, auquel la faim nous contraignait, quoi que tentat la volonte pour chasser

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ces visions que notre situation rendait nialfaisantes...

Soudain un camarade se levait, une lueur dans les yeux, s'ecriait pour redonner espoir a ses voisins qui, « cafareux », se lamentaient :

— Pensez done, les vieux,quand on en sortira...

— Tu penses en sortir, toi? Tu les connais done pas les Boches? interrompait un pauvre pere de famille.

— Tais-toi, t'as le cafard !... Ecoute. Une nappe, des fleurs dans un vase, le pain blanc, Hors d'oeuvre, petits radis roses, sardines et beurre frais, olives...

— Assez ! assez ! criait le chceur.

Et nous revions de viandes succulentes, de lard surtout, car notre organisme exigeait imperieusement des matieres grasses. Oui, e'est entre cent plats ce que nous aurions choisi. Du lard !

— ... Aufstehen ! Rails!...

Puces, moustiques, odeurs fetides, quel reveil ! Et la voix hurlait, plus menacante: ...Raus!...

Deux mois environ avant la fin de nos represailles en ce coin maudit, on nous annonca des colis. Enfin!,.. Enthousiasme, delire. La salive nous en venait a la bouche. Nous allions pouvoir manger...

Ami lecteur, avant de blamer notre materialisme, songe que tu t'installes trois fois par jour devant une table bien garnie, que tu savoures ta tasse de cafe, fumes un cigare, ignores puces et mousti-

ques, ne manies pas la hache onze heures d'affilee. Sois indulgent I...

Done, enthousiasme, delire... On demande une corvee pour aller chercher les paquets a la gare. Tout le monde se precipite. Cependant, comme des chevaux font le service du camp et qu'il s'agit de centaines de colis, nous sollicitons le pret d'un quadrupede. On nous le refuse... Tant pis! La faim stimulant les energies, nous nous attelons a une vieille guimbarde et poussons de toutes les forces qui nous restent. Les roues s'enfoncent dans la vase. Pales de fatigue, car nous en sommes au point ou l'exercice palit le visage, nous parvenons a la gare.

— Voici le vagon ! nous dit le chef.

II ouvre la porte... Horreur I Une odeur infecte empeste fair... Nous nous regardons.consternes... Tout est pele-mele, moisi, pourri... Un tas d'ordures ! Par ordre, nos colis avaient ete saccages, les boites de conserves eventrees et cela depuis un nombre de jours tel que leur contenu etaiten complet etat de putrefaction.

Ne donnons pas aux Allemands, meme maintenant, la joie d'analyser notre desespoir. Pour expliquer ces inutiles cruautes il suflii'a, pensonsnous, de traduire une circulaire de Berlin dont nous pumes obtenir le texte par des moyens qu'il est inutile de devoiler ici.

AU PAYS DES MOUSTIQUES

Regime des prisonniers en represailles a Blizna

Aucun confort ne sera tolere, specialement en ce qui concerne la nourritare el les soins de proprete. II ne sera laisse aux prisonniers qu'un morceau de savon de dimensions aussi reduites que possible. II est expressement defendu qu'ils soient couches sur autre chose que sur du hois. Les sacs de couchage et tout ce qui pourrait servir de coussins seront confisques. Dans les cantonnements sera retire tout ce qui pourrait servir de table, de chaise, y compris les pedis meubles fabriques par les prisonniers euxmemes.

Une cuiller pour trois hommes. De me me, un plat a manger pour trois. Les prisonniers ne doivent posseder ni bidons, ni bouteilles, ni quarts, ni aucun recipient pour le liquide. II est prevu un litre d'eau par homme et par jour pour tons les usages.

II est expressement ordonne de laisser ignorer aux prisonniers pour quelles raisons Us sont en represailles et pour quelle duree.

II ne sera tolere aucun rapport entre les sentinelles et les prisonniers. Parmi ces derniers, les plus haut grades seront punis de preference. Trois sortes de punitions : le conseil de guerre, le poteau par fractions de deux hemes, et la prison pour six fours. Les prisonniers seront attaches au poteau chaque bras ramene en arriere, les mains ecartees et plus haut que la tete, le corps penche en avant, les pieds ne reposant pas sur le sol. Le travail devant passer

avant toute autre consideration, la peine da poteau sera infligee de preference a la prison, punition exceptionnelle.

A moins de 39" de fievre, pas de visite medicale et pas d exemption.

Les prisonniers ne possederont qu'une seule veste, qiiun seul pantalon, deux chemises et un manteau. Les caleqons, gilets de flanelle, bretelles, ceintures de flanelle et tous vetements divers seront retires. Les bretelles et ceintures ne seront distributes qu'au depart pour le travail. Chaque soir elles seront rendues au chef de poste. Les prisonniers ne beneficieront du repos hebdomadaire, le dimanche, que si les circons tances le permettent. Le general Liautey faisant ou vrir au Maroc, a Casablanca, les boites de conserve des prisonniers allemands, il est fait de meme a Munster, Westphalie l, pour les paquets des prisonniers de guerre francais. lis ne recevront aucun man dat-poste. lis n'auront droit qu'd quatre marks pat semaine. lis pourront acheter du tabac, des cigarettes et du papier a lettre. lis ne devront posseder m brosses, ni glaces, ni rasoirs, ni livres, ni instru ments de musique. 11 leur sera interdit de rire, de chanter, de siffler et d' avoir des entretiens et des conversations amicales et de se promener par deux.

Les evades repris, les hommes refusant le travai seront envoges dans des camps speciaux ou la discipline sera particulierement severe.

1 Le camp dont nous dependions.

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