‹ En represaillesChapitre 6 sur 13 · CIS · texte numérisé non relu

CIS

AU PAYS DES MOUSTIQUES

C'est sans doute ce qu'ils appellent la Kultur!

Resultat : nous etions tous d'une salete repugnante. Un bain en cinq mois ! Aucune distribution de linge de rechange. Beaucoup d'entre nous n'avaient plus de chaussettes, plus de calecons, plus de chemises. Les vetements etaient en lambeaux. Et nous tombions d'inanition.

Apres quatre mois de silence, qui nous avaient paru durer une eternite, nous recumes des nouvelles de France. Quatre mois d'attente ! Cette privation de nouvelles, par ordre, avait ete une de nos plus cruelles souffrances. Ou en etait la guerre ? Que devenaient nos families, nos freres d'armes? Autant d'inquietudes persistantes, lancinantes. Nous ecrivions, il est vrai, mais les lettres des represailles n'arrivaient pas toujours. Dans le cas le plus favorable, elles parvenaient deux mois apres l'expedition. Decourages, degoutes, beaucoup de camarades n'ecrivaient merae plus.

Puisque les circonstances ou nous vivions m'amenent a parler des lettres, qu'on me permette une parenthese. Ceux qui ecrivent, de France, ne peuvent se representer la valeur de leur ecriture, au sens exact du terme, pour les prisonniers. Une ecriture, je veux dire la forme graphologique, la couleur de l'encre, cent details revelateurs... Vingt lignes, trente lignes, tout autant de liens qui vous

attachent au passe, a un present dont on est violemment separe. Mot apres mot, ce passe se leve, le present prend vie. On se retrouve. On ressuscite. Une chaleur vous emplit le coeur... II faut pourtant se contenter de peu. Que de choses qu'il convient de taire, de dissimuler ! A la frontiere de France, une premiere barriere. La defense nationale a ses exigences, et il y a tant de correspondants trop confiants, trop spontanes... Deuxieme barriere, allemande celle-la. Cabinet noir. Les ciseaux taillent a tort et a travers. Puis le four absorbe les „chers messages. La chaleur revelera les encres sympathiques. Apres quoi la chimie se depense en lavages successifs. Et si le ton de la lettre au represaille est par trop optimiste, si Ton peut rapprocher ces trois mots legerement soulignes : On... les... aura, les flammes ont tot fait de transformer ce message d'espoir en un maigre tas de cendres.

Bien qu'il n'arrive souvent que des debris de courrier, quand le vaguemestre apparait c'est la course, la ruee. Un profond silence s'etablit. Anxieux, les yeux dilates, chacun cherche a reconnaitre l'ecriture aimee, la couleur, la forme de l'enveloppe. Appel des elus. Tristesse des autres.

Families qui avez un des votres la-bas, amis qui leur ecrivez, soyez prudents. Ne dites jamais ce que nous pensons tous. Nous les aurons?... Mais

AU PAYS DES MOUSTIQUES 115

lea va sans dire !... Ne dites jamais que nos enne- I mis se conduisent en barbares, que l'heure de la ■justice sonnera, que nous defendons une cause I sacree, que nous n'avons pas voulu cette guerre et ■ qu'on sait bien ou sont les coupables... Apprenez \qiie le prisonnier est responsable de tout ce qu'on lui mecrit, que les sanctions sont variees et toujours Idures. Parlez done de votre sante, si elle est bonne, de l'etat des cultures, si elles se presentent bien, de ces mille riens ou Ton sent l'affection et qui disent a leur maniere tout ce qu'il convient de sousentendre.

Et nous ne saurions trop nous elever contre ces etres sans cosur — il en existe, helas ! — qui versent de cruelles douleurs dans le cceur des prisonniers par ce moyen lache et deloyal qui s'appelle une lettre anonyme. Celies-la arrivent toujours a leur adresse. Devant elles, les ciseaux de la censure allemande choment, les lunettes d'or brillent, joyeuses. II faut le dire nettement : trop de camarades recoivent ces abominables missives : « Votre femme a fait ceci, fait cela, elle vous trompe. » Le pauvre diable, qui tient en main ces avis le plus souvent calomniateurs, n'y croit pas tout d'abord, puis sa confiance s'emousse, le doute le tenaille. Existe-t-il, dans l'isolement du camp, epreuve plus terrible que d'etre amene a douter de l'affection de ceux qu'on aime?

II y a enfin le desespoir de ceux a qui Ton pre-

sente un papier a bord noir pour la premiere fois Recevoir cela, la-bas, tout seul, en plein coeur, c'est dur, trop dur. Families francaises, n'ecrivez pas cela a vos enfants, a vos epoux. Gardez la triste nouvelle. II sera toujours temps de l'appren dre. Ou tout au moins ecrivez a un camarade du captif, qui saura preparer son ami a son malheur, et surtout choisir le moment. N'imitez pas nos ennemis qui, eux, s'entendent a vous assommei sous le poids de l'irreparable.

Je me rappelle le desespoir d'un pauvre gars d'un regiment du nord de la France. C'etait au cours des represailles de Westphalie, au momenl ou nous partions travailler dans les marais. II 31 eut distribution de lettres avant le depart, parmi lesquelles figurait un pli officiel de la Kommandan tur de L., dans les pays occupes. En trois lignes exactement, seches comme un coup de marteau, notre camarade apprit que sa femme et ses enfant? avaient ete tues par une explosion. Aucun com mentaire, aucun adoucissement. La precision dam la cruaute... Puis la colonne se mit en route. Sous la pluie qui tombait d'un ciel lugubre, notre cama rade fut contraint de remuer la vase du fosse. Nous nous taisions tous. Le silence n'etaitrompuque pai les cris des sentinelles et les sanglots de l'homnw frappe au coeur. Ces sanglots, messieurs de la Kul J tur, nous ne les oublierons pas!

AU PAYS DES MOUSTIQUES

Revenons a nos moustiques.

Un jour, un general allemand vint visiter le c cantonnement ». II me declara que lorsque tous es prisonniers allemands employes au Maroc 1 .eraient ramenes en France, nous reintegrerions 10s camps d'origine. Une raison etait enfin donnee i nos souffrances. Notre sejour en Pologne develait ainsi represailles officielles. Convenait-il que e gouvernement francais tut fixe a notre sujet?

La question fut longuement debattue entre ious. Jusqu'a quel point allions-nous fairelejeu les Allemands qui, nous le sentions, se plaignaient noins du traitement inflige aux leurs, au Maroc, jue de la presence, dans ce pays si violemment et »i longtemps convoite, de prisonniers allemands ? Gruelle blessure a leur orgueil ! Insupportable )ffense!... Que penseraient les Marocains?... Malceuvre politique que tout cela.

II fut enfin decide, la question retournee sous

1 Le regime des prisonniers de guerre en France et en Allenagne, page 30 : « Dans l'Afrique du Nord (Algerie, Tunisie, Vlaroc) les depots sont etablis dans la partie la plus saine de ;es colonies. Au Maroc, tous les camps sont situes en dehors les regions marecageuses qu'on rencontre plus specialement iu nord de Rabat. Pour permettre le deplacement des chancers, les prisonniers sont loges quelquefois dans des tentes, Iu modele reglementaire dans 1'armee francaise. A la suite le sa visite aux camps du Maroc, M. de Marval (un medecia Suisse) a constate que l'organisation des depots, dans cette region, ne le cede en rien a celle de la metropole.

toutes ses faces, que notre devoir de soldats etait d'avertir nos chefs. A eux de decider! Par des voies que nos gardiens ignoreront toujours, nous envoyames en France les documents nous concernant.

Le regime continua.

A la longue lesonze heures de travail, — equipe de jour, equipe de nuit, — l'epuisement, les maladies et, il faut le dire aussi, la revolte sourde, firent tomber la proportion des travailleurs a un chiffre oscillant entre le dix et le vingt pour cent de l'effectil total. Ce resultat valut aux plus valides pas mal de coups, de cachot, de soufirances di verses. Rien ne put les contraindre a demander grace...

En ecrivant ces lignes, combien de souvenirs surgissent dans mon esprit. Pour l'instant, je dois les taire. Mais ils seront certainement connus un jour, ils doivent l'etre. II est, en effet, des prisonniers qui lurent admirables, la-bas, qui se conduisirent en veritables heros.

Sur les cent soixante-cinq homines qui composaient le detachement, j'en presentai, certain matin, cent trente a la visite du docteur allemand. Cent vingt-trois furent reconnus malades, incapables de fournir la plus mince besogne, et parmi eux, vingt-trois furent envoyes a l'hopital.

AU PAYS DES MOUSTIQUES

Un jour, ce fat raon toar. Les privations, les moastiqaes peat-etre plas encore, avaient brise ma resistance. Dysenterie, malaria, fievre. C'est ane loqae hamaine qa'on jeta dans an vagon de marchandises. Destination : Fhopital de Sawalki. On me deshabiila, on me mit dans an lit repoassant de salete...

Qaatre malades, en toat, dans cette salle d'isolement : trois Rasses et moi.

Je demandai a an camarade qai vint me voir d'ane salle voisine :

— Qai occapait ce lit avant moi?

— Un Rasse.

— Mort ?

— Oai.

— De qaoi ?

— De la cholerine.

Je fis an efiort poar m'arracher a ce foyer d'infection mais je n'en eas pas la force. Les yeax fermes, j'acceptai raon sort... Pea oa pas de medicaments... Je restai hait joars avec 40° de fievre. (On se bornait a prendre ma temperatare.) Sonvent je perdais connaissance. Un soir, entre deax delires, desespere, j'ecrivis ane lettre d'adiea a mes parents... Affreax moments ! De la-bas, dans i le total abandon, ecrire ane derniere fois a ceax qa'on aime tant...

Je me raidissais devant la mort... Qaand je sentais commencer le delire, je revoyais les miens

jusqu'a la derniere minute de conscience. Mes yeux se rivaient sur le visage d'un Russe dont j'entendais le rale precipite... Atteint de dysenterie, je me « vidais » (que le lecteur excuse cette expression, c'est la seule exacte) dans mon lit. Les infirmiers ne s'en preoccupaient point. L'un d'eux me dit:

— On change de drap tous les mois.

Cependant, mon sort n'etait pas de mourir la-

bas. Un matin, comme par enchantement, la fievre tomba.

A la visite, un brave docteur russe s'approcha de moi et me dit :

— Vous reverrez la France et les votres, vous etes sauve !

J'etais incapable de remuer, j'aurais voulu remercier ce docteur, lui serrer la main, lui crier mon bonheur : j'en etais incapable. Ma maigreur etait effrayante.

...Pendant mon temps d'hopital, que de cadavres j'ai vu emporter dans des caissesaux planches mal jointes ! Que de croix herissent les cimetieres des lazarets ! Les Russes surtout, particulierement maltraites, sans colis depuis des mois, un an meme, reduits au dernier degre de misere physiologique, mouraient comme les mouches en automne. J'en ai vu s'eteindre plusieurs. Toute ma vie j'aurai devant les yeux la vision de leurs grands corps soulevant la mince couverture en des mouvements

AU PAYS DES MOUSTIQUES

anguleux, de leurs visages emacies, de leur barbe decoloree, de leurs regards de bete traquee, de plus en plus triste. Soudain, des convulsions, des mouvements effrayants, les dix doigts courant sur le drap macule, les ongles griftant comme pour saisir un appui... Les levres balbutiaient quelques mots enigmatiques...

Puis le nez se pingait davantage. Peu a peu le visage du moribond devenait impressionnant avec ses yeux vitreux, son teintgris, sa bouche ouverte, ses dents horriblement longues pointant de gencives violacees. Sous le drap, profilant son interminable maigreur, le corps demeurait enfin immobile, entre dans le repos apres des annees de misere sans nom.

Mourir seul, la-bas, sans un mot d'amour, sans une main amie qui presse la votre pour vous aider a francbir le grand pas ! Combien de dizaines de milliers de soldats prisonniers sont partis dans cette desolation finale, detresse du corps, detresse de lame. Et la mere, la femme, les enfants, n'en ont rien su, n'en sauront jamais rien. Les enfants jouaient peut-etre dans un petit jardin fleuri quand leur pere livrait l'affreux combat qui mene a la grande evasion...

Et voici qu'on emporte la caisse. Tout-a-Tneure , il y aura une croix de plus :

Hier einfranzosischerSoldat... Hier ein russischer Soldat !

Le docteur russe me prodiguades soins eclaires, me procura un peu de nourriture en cachette. Je fus bientot hors de danger. Des quatre que nous etions a mon arrivee, je sortis seul vivant de cette m salle d'isolement.

Enfin, ne souffrant plus, m'ennuyant a mourir dans cette morgue, desireux de m'eloigner de ces lieux ou j'avais cru etre enfoui pour toujours, je demandai a rejoindre mes camarades d'infortune. « Mon depart de l'hopital fut decide. ri

Je fus mande a la Kommandantur de Suwalki ou, l'oeil menacant, un feldwebel me dit :

— Vous ne voulez pas travailler pour l'Allemagne. Vous etes un anarchiste ! Vous ne retournerez pas dans votre Kommando ou vous avez deja desorganise le travail. Augustowo I...

Augustowo... Deux ou trois cents represailles sont la, cantonnes dans les vastes batiments d'une caserne de cosaques. Je me crois dans un palais, quandje compare aux sepulcres de Blizna. Les moustiques sont en quantite supportable. On peut essayer de les chasser quand ils vous piquent. A Blizna, ils etaient trop I

Par contre, les sentinelles sont aussi mauvaises qu'a Blizna.

Un gefreiter dirige en fait le Kommando sous le surnom de «Feuille de rose». Le lendemain de

AU PAYS DES MOUSTIQUES

mon arrivee je fais sa connaissance. Malgre mon etat lamentable, il s'avance, menacant :

— Raas! los /... Au travail !...

— Malade !

— Malade ? Fous etes signalel Jhous n'avez jamais voulu travailler. Fous verrez avec moi !

— Malade...

— Hein ?

— Malade.

Une demi-heure de menaces. Je conserve un « garde-a-vous » impeccable. Voyant qu'il n'y a rien a tenter, le gefreiter s'eloigne en vociferant :

— Fous ne savez pas ce qui fous attend,..

K It

ID :l

If

La menace contenue dans le dernier paragraphe de la circulaire fut enfin executee. « Les evades repris, les hommes refusant le travail, seront envoyes dans des camps speciaux ou la discipline sera particulierement severe. » Particulierement severe ! Cela en ditlong dans la langue prussienne ! Sur les 30 000 represailles dissemines en Pologne, un triage fut opere. Les Allemands choisirent ceux qu'ils entendaient « soigner » pour une raison ou pour une autre.

Nous partimes cent cinquante. Nouveau voyage vers l'inconnu.

— Schrecklich !... Terrible !... disaient nos gardiens.

En reponse, nous chantions.

— Franzosen ! Franzosen ! faisaient alors nos gardes-chiourme.

Le ton sur lequel etaient prononces ces mots nous remplissaient de fierte... Nous etions maigres, repoussants de salete. Nos corps couverts de vermine, nos visages deformes par les piqures de moustiques nous donnaient des airs d'affreux repris de justice.

i It

Memel sur la Baltique. Quelques heures de Ik bateau... Nous debarquames a Nidden. Une brute it nous y attendait , un lieutenant specialement choisi... jnl

Qu'on veuille bien reflechir a ceci : dans les ie camps ordinaires,les gardiens etaient quelconques, f ce que les faisaient les chefs, bons ou mechants, a la la disposition d'un ordre qui les jetait d'un cote ii ou de l'autre. Mais pour les camps de represailles w les Allemands operaient une selection parmi les it leurs. Les chefs etaient terribles et recevaient efj Is transmettaient des ordres abominables. lis vou-j t laient mater, briser ; ils poursuivaient un but n d'intimidation, de pression politique, de defaitismei 1 par voie de correspondance. Qu'on se represented lm dans ces conditions, ce qu'est un camp de repre- w sailles pour represailles ! Des represailles au cube!' on Westphalie, Russie, Nidden. »|

Le lieutenant ne nous fit pas de discours. Des it qu'il apercut le premier d'entre nous, les insulted mi lui coulerent de la bouche avec un naturel impre& sionnant. On aurait pu gagner le camp par unt route excellente, mais il ordonna aux gardiens de 11 nous faire marcher au bord de la mer, sur le sable K mouvant, non battu par les flots, a vingt metres ie du bord. Soleil de plomb. Cette marche dans le Ja sable fin, pour les hommes epuises que nous etions id tourmentes de dysenterie , fut terrible. Quanc ie

nous torabions, les gardiens nous relevaient a ;oups de pied, se precipitant en meute. L'un d'entre nous entonna soudain la Marseillaise. Nous la shantames en choeur.

Aux armes, citoyens ! Ces mots, lances par cette :olonne titubante, pres des flots gris de la Baltique, le manquaient pas d'une certaine grandeur. Nous Duisames dans notre hymne national la force 1'achever le parcours. Apres trois heures de cal- /aire, voici nos vieux amis les barbeles. Nous ious trouvions certainement dans le coin le plus nhospitalier de l'Allemagne. Sur la carte, il porte lu reste le nom signiflcatif de « Vallee du silence ».

camp etait dresse entre deux bautes dunes que e vent baiayait sans cesse, si bien qu'il pleuvait m lu sable. Aucune vegetation. A la lettre, pas la il! tlus petite touffe d'berbe, pas le moindre jonc. Le •t ^ur, un soleil de plomb; la nuit, une rosee froide. it lomme abris, de petites tentes: comme lits, des jugeres vertes. Et des la chute du jour nous ): etrouvames ces autres amis, les moustiques. Du III loins, ici, chomaient-ils durant le jour.

I Meme menu (terme pompeux) qu'en Pologne. a ne difference, pourtant : la soupe nous etait don- [[ ee a midi et le soir, a la nuit tombee. Aucun J Jlairage n etait tolere. Les sentinelles avaient

II rdre de tirer sur les tentes si elles apercevaient i ne lumiere. Quels repasl Le sable, a cette heure

ou le vent redoublait, laissait choir sa pluie impon derable. Nous avions beau proteger notre gamell du kepi ou d'un reste de mouchoir, des centaine de grains microscopiques craquaient sous no dents... Les grades, adjudants et sergents, n'etaien pas contraints au travail a l'exterieur. Parque dans un espace de quelques metres carres, qu'il ne devaient quitter sous aucun pretexte, ils eplu chaient des legumes.

Pour les caporaux et les simples soldats, le Allemands, dont ilconvient d'admirer l'ingeniosil dans l'inutile cruaute, avaient trouve quelqu chose de tout a fait nouveau. Leves avec le solei parfois raerae avant l'aube, nous partions en toul hate comme s'il se fut agi de courir eteindre u incendie. Cinq kilometres, franchis a vive allure arrives a destination, nous touchions pelles et sac emplissions ces sacs du sable des dunes jusqu'a ] nuit, et avec le plus grand serieux les vidions dai la mer immense.

II faut reconnaitre que c'est une trouvaille!. Tous, nous acceptames cette besogne. Puisqu'el etait majestueusement inutile, nous n'avions vra ment aucune raison de la refuser. Je nous vo encore grattant le sable, emplissant nos sacs, L portant en procession jusqu'au bord de la Ball que, puis les vidant a la volee (le geste augus du semeur). Et cela une fois, deux fois, cinquau fois, autant de fois qu'il est possible en onze he res. Et toujours la famine au ventre.

Comme par enchantement les sacs creverent. On nous donna des vagonnets et le travail reprit avec un redoublement d'activite sous la menace ies fusils. Pendant plus d'un mois, nous jetames cUi sable dans la Baltique, apres quoi Ies dunes ;taient aussi hautes et le rivage au me me endroit. Remercions les flots puisque, grace a eux, nous n'avons pas eu le regret de voir s'augmenter la superficie de la « plus grande Allemagne».

' A ce travail de forcats s'ajoutaient les traitements les plus odieux. Notre sejour a Nidden ne fut qu'une succession d'actes de brutalite. J'en citerai quelques exemples.

Un camarade, nomme Fiandri, s'appuyait un soir, a bout de forces, contre un vagonnet. II avait cesse le travail depuis une minute a peine, lorsqu'une sentinelle qui s'etait approchee en se dissimulant, lui assena un coup de crosse sur le visage. Le sang jaillit des levres fendues. Fiandri se precipita sur son agresseur pour le desarmer. Craignant 1'irreparable, nous intervinmes et reussimes a separer les deux hommes.

Un matin, je montrai a un sous-officier qui nous surveillait un camarade a peu pres incapable de se trainer tant il etait faible. Le sous-officier grommela :

— Ici, les Francais n'ont pas le droit d'etre malades !

EN REPRKSAILLES 9

A quoi 1'homme extenue repondit !

— Pas le droit d'etre malade?... II nous reste au moins celui de crever, j'imagine...

... A midi, le travail etait interrompu pendant une heure. Des camarades, atteles a une cuisine roulante, apportaient alors au camp notre maigre pitance. Un jour, etendu sur. le sable avec mon ami Meaume, un territorial volontaire de 1914, energique parmi les energiques, nous attendions la soupe... Trois quarts d'heure de retard!... Enfin, au tournant du chemin sablonneux, tirant a pleines cordes, zigzagant de fatigue, deux de nos camarades, et derriere eux, dans les brancards, notre ami Gerard, camarade de tente et de popote, que nous avions laisse, le matin meme, couche sous la tente. Souftrant d'une profonde blessure a la cuisse, le regime du bagne l'avait terrasse. A cote de lui marchait une sentinelle allemande, une brute entre les brutes, surnommee le Rouquin, qui frappait notre ami a coups de crosse dans le dos, ne s'arretant de cogner que pour menacer de la baionnette, Finalement, Gerard se laissa tomber sur le sol, avec ses deux cornpagnons, rendus, les levres bleues. Pendant tout le parcours, environ quatre kilometres, la brute avait frappe. Nos trois camarades avaient pourtant ete reconnus malades, et Dieu sait s'il fallait l'etre pour que la cbose arrivat ! Or, le Rouquin, maigre leur etat, les avait obliges a se mettre dans les brancards !

Dans l'apres-midi, le lieutenant venait surveiller le travail. II s'embusquait sur le haut d'une dune et a l'aide de sa lorgnette jouissait du spectacle.

Certaine fois, le sous-officier commandant la corvee nous dit :

j — Depechez-vous, quand vous aurez jete douze ,^ vagonnets, vous rentrerez au camp.

' Ainsi fut fait. Vers cinq heures, nous primes le chemin du retour. Nous avions parcouru environ deux kilometres et demi quand le lieutenant appa- ' rut. Du haut de son observatoire il nous avait vus ' partir et nous avait rejoints a toutes jambes, vrai- , ment dechaine, fou, hurlant si fort que les senti- " : nelles effrayees se cachaient derriere la colonne.

De sa voix rauque, il cracha les injures les plus ,■ immondes a la figure du sous-officier allemand en

le menacant de sa cravacbe.

k — II l'engueule bat, dit un parigot, mais c'est

encore nous qui allons trinauer !...

b Le parigot avait raison. Demi tour, direction les ^ vagonnets. Bavant toujours des injures, l'officier placa les sentinellesadix metres denous, fit armer s les fusils, se campa poings sur leshancbes etvoci- ,' fera :

. — Si l'un de vous cesse un instant de travailler, je commande le feu sur tout le monde !

A neuf beures du soir, nous jetions encore du sable dans la Baltique !

EN REPRESA1LLES

Vers la fin de notre «sejour» a Nidden, uii dimanche, au reveil, un sous-officier allemand annonca qu'une quarantaine d'entre nous pour: raient prendre un bain chaud. Quelle aubaine, quand on est reste des semaines sans se deshabil ler, que les puces et les poux vous courent sur 1 peau ! Les camarades plus particulierement sensibles aux morsures et aux piqures de la vermine. se presentment, furent acceptes avec un empresse ment suspect et partirent. lis reapparurent deux jours plus tard, se trainant avec peine, gemissant leurs cbaussures a la main, les pieds en sang Blemes, la machoire pendante, le teint cireux, le yeux chavires, ils ne repondirent d'abord pas a no questions. Ilsraconterent enfin qu'on leur avait fai franchir cinquante kilometres a pied jusqu'a u village ou leurs vetements avaient ete mis dans unj four de boulanger. De bain, pas trace ! Et ils revel naient apres leur course sur le sable du rivage, couverts de vermine comme devant... Represail^ les 1 Fantaisie sadique du capitaine von Zossen, commandant du camp. II faut bien charmer se loisirs !

Ce dit von Zossen refusait systematiquement d nous entendre, donnant comme argument que «ces chiens de Francais etaient indignes de lui adressei

la parole ». Et il prodiguait aux sentinelles Fordre de nous tirer dessus pour les raisons les plus futiles. Elles s'en garderent bien, du reste, sachant que nous avionsle nombre, sinon les armes, et que nous aurions vendu cherement nos peaux.

On ne nous appelait jamais par nos noms ou par nos grades, raais bien par le numero que nous portions cousu sur la poitrine.

— Nidden, ricana certain jour un gardien, doit etre pour vous une Zuchthaus, un bagne !

Nous nous en etions apercu ! Mais on n'obtint des represailles ni un geste qui put etre interprets comme une faiblesse, ni une attitude d'esclave. Malgre leurs fameux «moyens», ces Messieurs de la Kultur ne devaient jamais nous « posseder ».

Que Fon ne s'imagine surtout pas que les Allemands nous faisaient ainsi souffrir pour obtenir un meilleur traitement en faveur de leurs prisonniers, en France. Par les represailles, Berlin poursuivait plusieurs buts inavouables :

Frapper a la tete, c'est-a-dire enlever des camps ordinaires ceux qui etaient reconnus comme pouvant etre des propagandistes du patriotisme ; demoraliser un certain nombre de families francaises, les amener par les souffrances infligees aux leurs a souhaiter la fin de la guerre a tout prix et dans le plus bref delai possible ; creer ainsi une

atmosphere favorable a la diffusion du defaitisme; reduire les represailles a l'etat de loques, faire d'eux des inutiles, des incapables dans 1'apresguerre.

Resultat obtenu : des morts, beaucoup de morts, des santes ebranlees pour toujours; mais surtout une exaltation du patriotisme, une haine eternelle du militarisme prussien et de ses crimes.

Page 1