AU POTEAU
Un matin, depart... Adieu le bagne!
...Gare d'Heilsberg (Prusse orientale). Nous traversons les rues commercantes de la ville. En vitrine de plusieurs boutiques, je remarque des cercueils... La guerre ! Un peu « appuye » tout de meme.
Camp infect. Les Prussiens qui prennent livraison de nous sont freres de ceux de Nidden.
Arrives a destination vers deux heures du matin on nous fait lever a cinq. A la lumiere de globes electriques, un lieutenant passe l'inspection. Pour « absence » de cravate un zouave recolte plusieurs jours de cellule. II a beau tenter d'expliquer que son uniforme ne comporte point cet ornement, la punition est maintenue. Comme nos vetements sont en lambeaux, le lieutenant a tot fait de remplir les cellules disponibles. C'est la prise de contact. Elle promet...
Et au travail ! Anemies par des mois et des mois de privation, des camarades se faufilent dans une baraque, se dissimulent sous des tas de paille ou les sentinelles, averties par quelque espion vetu
en prisonnier, viennent en hate plonger leurs
baionnettes. Par un hasard miraculeux personne
n'est blesse. Cependant, empoigne, traine devant
le rassemblement, un Francais est roue de coups
par un sous-officier d'artillerie de si indigne facon
que nous protestons a haute voix. Le sous-officier
braque sur nous son revolver, les sentinelles leur
fusil... Nous nous taisons... On emmene l'homme
pour l'attacher au poteau. Ecoeures, sous la neige
pourrie qui tombe sans arret, nous transportons
les toiles goudronnees destinees a la toiture des
baraques.
Vers le soir, tandis que nous pataugeons dans le cloaque, sorte de bouillie de neige noiratre, une scene repugnante s'offre a nous : les camarades punis le matin par l'officier, sans autre motif que le deguenillement des uniformes, vont etre attaches au poteau.
La bourrasque a redouble. Coups de vent. Paquets de pluie, flocons gonfles d'eau. Soudain, les portes de la prison s'ouvrent. Le teint bleme, les yeux clignotants a la lumiere pourtant grise, des Russes, puis des camarades apparaissent ; on les pousse vivement vers des poutres fichees en terre. L'ignoble spectacle ! Que nous somraes loin de notre douce France ! Qu'avons-nous done commis pour etre traites de la sorte, salis dans notre dignite d'homme, outrages dans notre fierte de