AU POTEAU
soldat? Sommes-nous des assassins, des invertis, d'incurables recidivistes des crimes les plus honteux? On pourrait le croire.
Le degout au c<3eur, grincant des dents, sentant gronder en nous une haine farouche, nous assistons, impuissants, au detail de l'« operation ». Nos camarades sont contraints de monter sur une pierre de vingt centimetre de hauteur environ. Avec une gravite de tortionnaire de profession, un sous-officier lie l'homme au poteau, tire sur la corde de toutes ses forces, ramene les bras en arriere, parfois a la hauteur de la nuque, les noue aux poignets...Un robustecoup de botte deplace la pierre1, si bien que le poids du corps repose entierement sur les cordes bandees qui bientot meurtrissent les chairs, donnant auspectateur 1'impression qu'elles scient des corps pantelants. Moral, autant que physique, le supplice a commence.
Reglementairement, il ne devrait pas durer plus de deux heures. Pratiquement, il dure aussi longtemps que cela plait au bourreau. C'est sa maniere de faire la guerre !
Et aujourd'hui, il neige, il pleut, le vent souffle en rafales... Les supplicies — il n'y a pas d'autre mot — essayent de changer de position, de deplacer les cordes, de les faire porter sur un point moins sensible. lis s'epuisent en vains efforts, ne reussissant qu'a rendre plus cuisante la morsure
1 Quand la « faute » etait moins grave, les pieds de l'homme lie reposaient sur le sol.
des cordes... Les visages grimacent de souffrance, les mains bleuissent de froid, se congestionnent, les yeux se cernent, comme meurtris, les tetes tombent sur les poitrines, se relevent, roulent d'une epaule a l'autre. L'une d'elles s'immobilise. Le camarade est-il evanoui?On n'ose s'approcher, crier un mot de sympatbie, car on sait que ce serait prolonger le supplice... Le surveillant est la, a trois pas, abrite sous l'avaneee du toit de la baraque, qui fume paisiblement sa grosse pipe allemande...
Frappes d'une sorte d'aftreuse stupeur, nous ne pouvons detacher nos regards de ces camarades ligotes, sinistres dans cette nuit qui vient, sous cette neige fondue qui leur fouette le visage. Si leur femme, leurs enfants, voyaientce spectacle?... On retrograde de plusieurs siecles, on pense a la roue, aux tenailles, au pilori, aux fers rouges !... Le surveillant obeit. Son infamie est passive. Mais que dire de la caste qui veut, qui organise cela, qui a perverti la conscience de tout un peuple au point que des choses pareilles sont possibles ?
Neutres, qu'en pensez-vous ?...
Ces hommes, lies au poteau, sont partis a l'appel du tocsin pour voler au secours de leur patrie, de la Belgique, traitreusement attaquees ; ils etaient a la Marne, a l'Yser, a Verdun ; ils sont les heros que l'histoire chantera toujours... Blesses, prisonniers, les voici au poteau d'infamie I L'un d'eux, la croix de guerre sur la poitrine, frappe au rassemblement
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par un sous-officier, s'est redresse, a proteste, a jete ce mot : Barbares !
II s'approche, ce sous officier a l'encolure de taureau, a la nuque plissee en un bourrelet debordant du col, il rode autour des poteaux, ricane, se campe enfin devant sa victime et, les bras croises sur la poitrine, les jambes ecartees, un gros cigare a la bouche, s'ecrie :
— Tirez-fous encore que nous sommes des barbares?...
Les rafales de vent et de pluie respondent a leur naniere. L'ceil de la victime ne lache pas l'oeil du jourreau qui interroge... Ce regard d'infinimepris, e ne l'oublierai jamais. Encore un qu'ils ne « poslederont » jamais !
Une heure, deux heures se passent. On denoue es cordes. Dans la nuit, titubant comme des lommes ivres, nos camarades regagnent la prison.
« Direz-vous encore que nous sommes des bar- •ares?... »
LA PORTE SQUVRE !...
Ou ne veut plus de nous... Depart pour Brandebourg sur Havel. La, nous retrouvames les camarades revenant de Russie. Je serrai les mains des amis de Blizna. Notre etat se faisait chaque jour plus lamentable. Des crises de toux dechiraient [a poitrine de presque tous les represailles, haves, iecharnes, a bout de forces. Le docteur allemand reconnut que nous etions pour la plupart incapaales de fournirun travail quelconque. Nombreuses Evacuations sur l'hopital. Les moins atteints urent seuls envoyes en corvee chez les paysans )Our l'arrachage des pommes de terre.
Un jour, un espoir fou nous fit battre le coeur, jriller les yeux. Les betes traquees que nous Hions tournaient plus vivement dans la cage des ils de fer barbeles. On disait, on repetait : — Une :ommission medicale formee de medecins suisses ra. visiter le camp, interner, rapatrier peut-etre les lombreux malades... » Ce fut un veritable delire. 'arler a des gens qui ne nous haissent point, a [ui nous pourrons dire : « Regardez ce qu'on a ait de nous ! » Quelle fievre! quelle folie !,.. Entas-
i EN REPRESAILLES 10
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ses des que nous le pouvions pres de la porte di: camp, nous restions la des heures a l'affut d'unt nouvelle, les yeux rives sur le chemin par leque les docteurs suisses, nos sauveurs, allaient arriver
Soudain, ce coup de marteau sur la tete : « Le; docteurs suisses n'examineront pas les prisonnier! venant des camps de represailles ! » Nous resta mes assommes. Devant cette communication bru talement laconique, notre deception fut immense Nous eumes la sensation d'une derniere chute dan! le vide... Sur quoi nous appuyer, desormais j Nous allions mourir en Allemagne, rejoindre ai fond de leurs fosses les nombreux camaradei morts du typhus, de la tuberculose, de la miser! physiologique.
Nous n'avions plus aucun vestige de droits M Nous etions hors la loi, hors toutes les convener tions. Des bagnards !
Un de mes camarades, le sergentPouchot, solidinnc gaillard a la veille des represailles, ne put cache ais son desespoir. Je vois encore ses larmes couler, s «uk perdre dans les rides creusees par la maigreur. S domptant, Pouchot effaca d'un revers de main le traces humides et il eut ce cri : « Les rosses ! » U) Ipa acces de toux le secoua. Le mouchoir qu'il pass, le sur ses levres se tacha de sang. Tete baissee courbe comme un vieillard, le sergent s'en all relire une tois encore les lettres des siens. Comm' tant d'autres, Pouchot ne devait pas revoir s patrie.
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LA PORTE S'OUVRE!
Cette scene me bouleversa. Allait-on nous laisser « crever » l'un apres l'autre comme des betes hors d'usage ? « L'ordre est l'ordre », repondaient nos gardiens.
Dans un elan d'indignation, je redigeai une proeflteslation dans laquelle je suppliais les medecins suisses d'insister a Berlin pour que nous soyons rJadmis a passer une visite medicale. Le commanist iant allemand du camp voulut bien transmettre an pette reclamation.
Bientot nous fumes renvoyes dans nos camps I'origine. Des semaines s'ecoulerent avant que ious soyons examines par les commissions suisses. Tristes beures d'attente... Je retournai dans les narais de Westphalie ou je retrouvai les camarales que nous y avions laisses. On leur avait mnonce que les represailles etaient terminees, nais le meme regime avait continue. L'enseigne s|ieule avait change !...
Beaucoup d'entre nous, gravement atteints, eli'acheminerent enfin vers Constance. Avant mon Ui lepart, on me confisqua tout mon petit avoir, ne ass pie laissant que les vetements que j'avais sur le ;orps. Le censeur, penche sur mes souvenirs :omme un juge sur des pieces a conviction, mit M n paquet les photographies des miens, les portraits des camarades, toutes les cheres lettres ecues au cours de ma captivite. II me dit en
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excellent francais : t Si vous passez en Suisse, je vous renverrai toutes ces choses des que vous aurez fait tenir a la Kommandantur de Burgsteinfurt la carte verte qui vous sera distribute et sur laquelle vous ecrirez votre adresse. » Je devais suivre ces excellents conseils a la lettre. J'attends1 encore la reponse... On me fouilla jusque dans mes chaussettes. On donna mes chaussures au cordonnier pour qu'il en visitat les semelles..
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Constance. Existence fievreuse, surexcitatiot mentale a un pas de la liberte. Je me presentaj ?P devant la commission. Aucune feuille de maladit p me concernant n'ayant ete envoyee de l'hopital d< B Suvvalki, le medecin allemand me refusa. Quoi J retourner en Allemagne? Tout, tout, mais pas ca Je reclamai avec indignation. Les camarade refuses ne parlaient plus, la mort dans Fame leurs yeux traduisaient une douleur abominable ! . J Tourner durant des annees dans la trappe, se teni enfin pres de la porte entr'ouverte, voir une terr libre, et soudain replonger dans la nuit et senti1 jd qu'on n'a plus la force de resister ! Minutes qu'p faut avoir vecues pour en savoir la mortell angoisse.
Ma deception etait telle qu'une recbute de fievr violente en resulta. Un medecin tut appele. L j thermometre marqua 39,9° ! Avec une vehemenc «s que la fievre accroissait, je criai aux Allemand »
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cm'ils voulaient ma mort et celle de mes camarades, j'en dis tant et tant que je fus represents a la commission et accepte.
Accepte! Accepte! Je parlais tout seul, je riais par saccades, je sautais de joie comme un enfant. Accepte! J'allais quitter l'Allemagne, le bagne, revoir ies miens, mon pays!... Impression que les nots sont incapables de traduire. La liberte decent soudain une chose vivante, visible, palpable.
Cependant des trains partaient pour la Suisse, sans que les noms de quelques represailles fussent ippeles. J'etais de ce nombre.
Par des scribes du bureau, j'appris que notre :as n'etait pas absolument clair, que nous etions es garants de certains prisonniers allemands en 7rance dont l'internement en Suisse devait prece- )ije|ler le notre. Les represailles allaient-elles recomnencer? Trois semaines d'attente affolante. Le 13 decembre 1916, au soir, vers six heures et lemie, un convoi pour la Suisse partit du camp a teJ|a gare. J'etais seul dans la cour. M'armant d'autijlace, je me presentai brusquement au medecinhef qui m'avait soigne. Je connaissais l'absence [e l'inspecteur qui m'avait mis en represailles, ussi risquaj-je :
— Docteur, on m'a oublie. Vous m'avez designe Lj)Our la Suisse. Or je suis encore la avec un de ettC|!iies camarades, nomme Bickel, qui lui aussi est
jccepte.
En effet, je vous ai designe.
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Mon coeur bondissait.
— Venez avec moi...
On m'attacha une etiquette B. O. B. sur la poitrine et me confia a une sentinelle en nous disant :
— II est sept heures et quart. Vousavez le temps de rejoindre le convoi.
— Et mon camarade ?...
— Je vais m'occuper de lui.
Quelques minutes apres, mon ami Bickel me
rejoignait.
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... Gare de Constance. Un train Suisse... Sepl heures vingt. Soudain, sur le quai, le grand inspecteur ! Bickel et moi nous nous faisons minus cules. Va-t-il parcourir le train? Nous reconnaitre comme represailles?...
Oh ! ces minutes... On nous a dit que la Suisse est a quelques centaines de metres. Y arriverons nous ? Chose bizarre, un vers de Victor Hugo, que je croyais oublie et qui dormait dans un obscm recoin de ma memoire, m'assaille avec violence Je le repete avec une insistance de fou : Avant qu de sa levre il eut touche la coupe...
7 h. 35. Un craquement de vagon. Nous par tons... Le train roule doucement. La haute silf houette de l'inspecteur a barbiche diminue, dis parait. Cependant je crains encore, je ne sais quoi
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LA PORTE s'OUVRE!..
Mon coeur bat a coups enormes, precipites. Dans a nuit, des lumieres que nous depassons. Les visages de mes camarades expriment une joie immense, me beatitude sans borne. Un officier Suisse traverse le vagon. « Ouvrez les fenetres ! » Nous mvrons. Et nous comprenons bientot la-propos le cet ordre. Dans la nuit, soudain, une voix claire I'enfant jette ce cri : Vive la France ! ...Cri magniique. Instantanement des larmes jaillissent. Et de louveau une voix de femme : Vive la France !... £st-ce possible, la, si pres du bagne ! Vive la •'ranee ! J'ai bien entendu. Et voila que de partout lent a nous le cri de bienvenue : Vive la France 1 Jous nous precipitons aux fenetres. Nous essayons ie repondre : Vive la Suisse ! mais nos voix s'etranlent dans la gorge et nos yeux s'emplissent de irmes. Nous agitons nos kepis. C'est la detente, fous retombons sur les banquettes, brises. Etle train roule toujours parmi les vivats et un ruissement continu d'acclamations. Ah I les braes Suisses !
Schaffhouse. Vivats, drapeaux francais, fleurs, tupefaits, nous regardons ces visages souriants. Ion Dieu, que c'est done bon et nouveau des yeux ui nous regardent avec sympathie !
Arriere, le cauchemar, les bai'onnettes a scie, i barbeles, les crosses et les jurons !...
Et soudain un brusque retour sur soi-meme, ur reproche dont on cingle sa joie, son egoism* triomphant. Et les pauvres amis qui sont encon la-bas a remuer la vase, poursuivis par des inju res et des coups... Et ceux qui agonisent i Suwalki... Et ceux qui, ayant entrevu la liberte i Constance, roulent en cet instant dans la nuit poui regagner le bagne, une pierre d'angoisse sur 1( coeur...
L'Oberland, des mots, des gestes de sympathie Un lit avec des draps blancs, le repos, des mede cins attentifs, des medicaments (adieu les ersatz !) Pourtant le caucbemar nous accompagne encore La nuit, souvent, on se reveille en sursaut, un< sueur froide au front... La sensation du corpi s'enfoncant dans un matelas vous ramene a li bienfaisante realite... En promenade, la pensee si trouble soudain. On se retourne et on s'arrei etonne de ne plus voir les fils barbeles, de ne plu entendre les cris rauques des sentinelles. On peu parler aux civils sans craindre les coups de crosse la prison, le poteau!... On peut ecrire libremen tout ce que Ton a au fond du coeur!... Evanouie aussi les hallucinations de la faim, les tiraille ments d'estomac qui nous courbaient en deux, le vertiges... On se rejouit des forces qui reviennen et un soir, oh ! minute d'un bonheur infini ! on s jette dans les bras des etres aimes. On rit, oi pleure surtout. Les bonnes larmes!
avf
tas les
LA PORTE S'OUVRE!
Puis la tristesse revient. Et ces mots de mes camarades restes la-bas m'accompagnent, s'elevent avec force :
— Tu sais ce que nous souffrons. II faut qu'on les connaissent tels qu'ils sont. Raconte ce que tu as endure, ce qu'on nous a fait, comment beaucoup sont morts. Parle!... Et ce sera pour les notres une raison de plus de tenir jusqu'a la Victoire.
Je leur ai promis de jeter mon cri d'indignation. De mon mieux je tiens mon serment. Ay ant ecrit ce que j'avais vu, j'ai recueilli des depositions d'hommes de parfaite droiture. Depositions reconnues exactes jusque dans les moindres details par des dizaines de temoins. Les faits qu'elles denoncent doivent etre connus pour que nos camarades qui se battent fortifient encore leur volonte de terrasser un militarisme qui a plonge le monde dans le sang et dans la boue.
Voici tout d'abord le temoignage de mon ami id Roger Bickel qui remplissait au camp d'Altengrabow les fonctions d'interprete.