‹ En revenant des États-Unis [microform]: conférence faite à l'Université des annales, le 19 janvier, 1917Chapitre 2 sur 4 · K REVENANT · texte numérisé non relu

K REVENANT

interviews des représentants de la presse jannc de M. Hearst pour nous faire croire que le peuple des Etats-Unis a soudain oublié ses traditions, ses vertus et ses intérêts.

Le comte Bemstorff s'est donné bien du mal en Amérique, il y a dépensé biaot de l'argait, — on parle d'une centaine de millions, ce n'est pas grand'chose par le temps qui court, il a tout agité, tout bouleversé» tout tiouUé ; il a c<»muaiulité des j<Himaux, des candidats et des bandits ; il a tr^pé dans le torpUage du Lusitania, cyniquement prédit par lui ; il a souri d'un air entendu quand sautaient — par accident — des usines de munitions ; il a beaucoup fait ; on dit même qu'il a trop fait ! mais il n'a pas assez fait pour que la grande masse de la nation américaine cesse d'avoir en exécration le gouvernement de proie qui a déchaîné le fléau de la guerre sur l'humanité, qui a martyrisé la Belgique et réduit son vaillant peu|^ en esclavage. (Longs applaudissementsj

Oui ! Nous pouvons parler de l'amitié américaine en toute confiance, nous devons nous remémorer tout ce qu'a déjà fait pour nous la République sœur, et nous y trouverons de fortes raisons d'espét& toujours en èUe.

Quelques-uns d'entre vous, je le sens bien, pensent et sont prêts à me dire : a Sans doute, nous avons de nombreux amis aux Etats-Unis, des amis passionnés ; ils sont le plus grand nombre ; ils nous ont donné mille preuves de leur esprit fraternel, mais cela ne omcorde pas avec l'attitude, du moins apparente, du gouvernement qui vient, au moment le moins opportun, et dans les formes les ]^us désobligeantes, de nous parler de la paix, — alors que l'Allemagne en a besoin et a surtout int^ à en « pourparler ». Ccmunent expliquer cda de la part du gouvananent d'une nation amie, — le premier devoir d'une amitié délicate étant la discrétion, surtout dans les temps difficiles ? »

Mon Dieu, je reconnais, avec une infinité de journaux amâicains, que la sollicitude de M. Wilson a peut-être un peu manqué de ce sens des nuances qui fait le charme des plus douces intimités. Quant à vdr dans son geste une arrière-pensée hostile contre nous, ou même une intention favorable à nos ennemis (ce qui ne nous seiait guère mœns odieux), tout ce que je sais de M. Wilson, de ses sentimaits, de ses tendances et de sa politique, me l'interdit.

L'étonnanent qu'a provoqué sa note n'est comparable qu'à celui qu'il a lui-même manifesté, en s'apercevant que le premier mouvement du public impressionnable chez les Alliés semblait attribuer ce coup oblique à des desseins suspects. Depuis lors, M. Wilson et ses journaux ont tout fait pour dissiper cette impression. On se rend compte aujourd'hui qu'il n'était aucunement dans sa pensée de favoriser nos ennemis ; il n'est même pas interdit de supposer qu'il ait cru agir en amL

En ce cas, comment se peut-il qu'un manieur d'honunes aussi e:q>érimenté ait igncMPé à ce point notre sensifaitité, si vive surtout envers nos amis, et qu'un psychologue aussi inf<»mé ne se soit pas souvCTU des recommandations de notre philosophe le plus populaire, préférant un sage ennemi à l'ami trop empressé qui vous lance un pavé sur la tête pour en chasser vme mouche, . — fût-ce la mouche du Boche.

Lettré comme il l'est, M. Wilson n'ignore pas non plus; le cri de Voltaire, disant : a Que Dieu me préserve de mes amis, je me chaige de mes ^memisw » C'est ju^»nent le cas des Alliés* Ils se chargent de leurs ennemis, mais que nos amis ne vi^ment pas nous les attacher des mains, au nwDKUt oà tout permet d'espâer que justice va enfin être laite.

J'ai connu un professeur db ttox^qui, sans avoir lu Voltaire, se renamtrait avec lui sur ce p(Hpt> a3^t des vues claires dans les choses de son art. Il me disait « Voyez- vous, si jamais vous avez une altercation dans la rue, méfiez-vous de vos amis ; sous prétexte de s'interposer, ils vous tiennent par les bras, en vous laissant exposé aux coups de votre adversaire. » (Rires.)

Je ne sais pas si M. Wilson est un praticien du noble art, — et je m'étonnerais qu'im lutteur conune lui n'ait pas .bénéâpié de la formation athlétique, — mais je serais surpris^que cet ajtggment sportif ne fût pas apfKédé de ses , condtoyeiis^ qui. o))servmt scrc^uleusement, axnme tous les. Ân^Q-Ssocops, le devoir de laisser deux adversaires vider Ubiement leur quer^, sans intervention» jusqu'au moment où l'un d'eux se reconnsdt vaincu.

Est-ce dès à présent le cas de l'Allemagne ? Alors, la note Wilson vient à son heure. Elle est intempestive s'il est vrai que r Allemagne, se {dévalant, de Vaspect de ses muscles qui semblent encore vigourrax, se i^^use à avou» que la respiration commence à Im manquw et diox^ à n^jodar dans le seul but de reprendre du souffle.

Mais, m^e dans ce cas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il n'est pas entré un instant dans les vues de M. Wilson de la favoriser à nos dépens.

Nous y reviendrons dans un instant, en examinant, succinctement les conditions dans lesquelles le président réélu a été amené à faire cette démarche dont la forme, tout au moins, était déconcertante.

Si j'y fais allusion dès les premim mots de c^te causerie, c'est pour rejet» l'idée, un nuMnent très répandue parmi tes Alliés, qu'il y.ait liai d'y voir une défaillance de l'amitié américaine.

Il va sans dire que je présente id seutement des impressions

personnelles, tout fraîchement rapportées d'un tour que je viens de faire aux Etats-Unis, trop hâtivement pour qu'il m'ait été donné d'approfondir autant que je l'aurais voulu des questions de cette importance et de cette gravité. L'Université des Annales m'a invité, dès mon retour, à venir parler ici de mon voyage. J'ai acoqyté en toute simplicité : c'était quelques jours avant le double coup de théâtre des suggestions allemandes et de la note américaine. Le sujet est devenn bràlant. Je m'eUorce de n'y toucher qu'avec piécantion. Tant pis pour moi, mais poor moi seiO» si je m'y brûle un peu les doigts.

Pour réduire au minimum nos chances d'erreur, je vais m'appliquer à vous présenter des faits et des chiffres plutôt que des appréciations.

Les amcours que nous donne la nation américaine (et une fois pour tontes, il est bien entendu qu'en vous parlant d'Amérique on de natif» américaine, je n'ai en vne que les Etats-Unis de l'Amérique du Nord ; c'est pour la fadHté du langage, et l'usage m'y autorise) sont multiples et de divers ordres.

Au risque de faire sourire les gens qui n'aperçoivent dans le jeu de la vie que des phénomènes matériels, je placerai en première ligne l'appui moral que nous apporte l'ardente approbation de toute l'élite sociale, — émerveillée devant l'esprit de sacrifice avec lequel nos peuples soutiennent xme guerre qui a pour origine Top^ession de la Serbie et la violation de la Belgique. L'enthousia^ admiiaticm pour les défenseurs de la Marne, de l'Yser et de Verdun, d'une nation qui n'a]^iécie rien autant que le courage et la ténacité, nous est puissamment réconfortante. Dans une guerre pour le Droit, il est permis de tmr compte de ces impoidâraMes, comme disait Bismarck, qui n'était pourtant pas suspect de faiblesse envers la politique sentimentale.

Ne nous leurrons pourtant pas de l'illusion que l'Amérique tout entière soit exaltée pour notre cause ; dans la région de l'Est, dans une partie de la Californie, dans les Etats du Sud qui se souviennent da texiq>s où ils furent Français, la grande masse est passionnément avec nous. Dans le moyen Ouest, le pays des grands fermiers, on ne nous est pas hostile, mais on nous ccmnalt peu et msl ; on est faussement renseigné sur les causes de la gume et sur ses faits essentiels, — ce qui tient à ce qu'on n'est guère renseigné que par la propagande allemande, dont l'activité est prodigieuse dans ces régions : divers journaux américains évaluent à plus de cent millions le chiffre de ses dépenses ; je parle des dépenses de propagande, — en dehors du budget des attentats. Car les agents du comte Berastorff ne s'en tiennent pas à leur parole d'Allemands, qâ lait mû&te des dupes, oomiBe certaiaMS publicités de mauvais

aloi, par Tindstance et l'impudence. Ils y joignent le geste, et

quel geste !

Après l'ambassadeur autrichien Dumba et l'attaché naval allemand von Pappen, expulsés par le gouvernement américain ; après les révélations de l'agent Graves, un des policiers favoris de l'ambassade, voici les dernières nouvelles de l'activité diplomatique des empires du Centre aux Etats-Unis : la Cour fédérale de Washington vient de rendre un verdict de ciùpaJbilité ooiitre le omsul g^éral allemand Franc Bopp, le vioe-consol von Sdiadc, le fieut^ant Wilhdm von Brim^en, attadié mffîtaire, le siair Charles Cronel, agent de la police secrète du consulat, et la dame Comill, sa complice. L'inculpation portait sur une organisation ayant pour objet de faire sauter des usines de munitions aux Etats- Unis et au Canada, des bateaux et des trains de chemins de fer. C'est tout récent. La dépêche Reuter qui nous en informe est du 13 janvier; elle ajoute, avec un flegme qui fait honneur à l'humour pince-sans-rire du rédacteur, « que le gouvenument étudie la question de demander formellement à TAllemagne le rappel de ces foncticmnaires, qui cmt OTmindHament abusé de leur nrânâat ».

Voici du reste en qudls ternies un des journaux les plus estimés, le NeuhYùrk Sun, apprédait ces procédés consulaires : « Désormais,

la condamnation d'un consul général d'Allemagne ne crée pas plus de surprise qu'un verdict de culpabilité contre im criminel récidiviste. »

Nos représentants sont plus réservés, et je ne crois pas leur faire offense en disant qu'ils ne oHumettent pas beaucoup plus de propagande que d'attentats.

Cette disorétion a son mâîte, tout au moins son él^^ce, et elle nous met à Tabri des i»:otestati(ms multipliées qui poursuivent

les agents diplomatiques des empires centraux, dont la plupart ont été pris la main dans le sac — aux explosifs. Elle nous vaut sans doute des hommages flatteurs, comme celui que, lors du banquet La Fayette, auquel j'eus l'honneur d'assister, un des plus grands orateurs américains, M. James Beck, rendait à notre ambassadeur M. Jusserand qui, dans son séjour prolongé à Washingtcm« a si heureusement contribué à fsàxt comprendra es/tma et aimer notre pays.

t Cet ambassadeur, disait M. James Beck, n'a jamais, en aucune circonstance, abusé de ITiosiMtalité du peuple auprès duquel il est accrédité. A cet égard, sa conduite pourrait être donnée en exemple à un au moins des diplomates de Washington qui semble à quelquesuns d'entre nous tarder vraiment trop à se mettre en route pour aller rejoindre dans son pays ses anciens et zélés subonkmnés. »

Cet hommage est mérité ; le serait-il moins si, d'accord avec l'ambassade, les iKHmnes éminents et dévoués qui dirigent nos services d'informatioa s'appUquaient à obtenir d'un certain nombre de hautes paismmafités françaises, dont le dévouement

ne serait pas sollicité en vain, malgré les difficultés du voyage, qu'elles allassent aux Etats-Unis, — surtout dans les Etats de l'Ouest, où nous sommes si peu connus, parfois même si méconnus, — non pas faire de l'agitation, mais déployer le dossier de la grande cause que nous défendons contre les nations de proie.

Il serait m^e indispensable de faire connaître à des population qui l'ignorent en certains lieux — ne croyee pas que j 'exagère

que knsqitô la France déclare qu'elle ne déposau pas les armes

jusqu'au moment où, réparation étant laite, l'Âlsace sera redevenue française, ce n'est pas à une conquête qu'dle i»étcaid, — comme on voudrait le faire accroire aux bonnes gens du Middle West, — mais la légitime restitution qu'elle attend de cette guerre dans laquelle on l'a entraînée de vive force. J'avais été vivement frappé de cet incroyable état d'esprit, lors de mon passage en Amérique. La dernière note allemande, dans laquelle le cynisme de la chancellerie berUndse nous représente en conquérants, confirme les wHaiwi»» de cette invcais^blable propagande, qui deviendrait vite dangœuse si nous ne nous appliquions pas à réfuter les mensonges boches dam l'e^t des populatimis » grossiêvem^t

L'apparition d'un abbé Wettedé <m d'un Hnmenthal, déput^ protestataires, aurait certain«nent raison de ces infamies et ferait rentrer sous terre ceux qui les profèrent. Un Bergson, un Boutroux

si hautement estimés de tout le monde pensant — un de nos

grands prélats des villes martyres feraient œuvre sainte en allant révéler au cœur généreux et sincère d'une infinité d'Américains de bon vouloir dont on a troublé l'esprit, les hautes raisons de la lutte que nous soutiendrons « jusqu'au bout ».

Si j'en parie avec insistance, c'est qu'il ne s'agit pas seulement de m<m appréciation posonnelle sur ce point» mais que je suis certain de répondre au vœu ardent de nos compatriotes haUtant l'Amérique, qui, d'accord avec nos meilleurs amis de là4>as, nous adjurent de ne pas nous reposer sur l'excellence de notre cause devant des adversaires aussi agissants que les millions de Germano- Américains à qvii tous les moyens sont bons pour avoir raison àmtre la raison et chercher des juges contre la justice.

Un des Français les mieux informés des questions de l'Amérique du Nord, qu'il a visîtée.à diverses reprises et qui y est apparenté, m'écrivait il y a pett.de içms :

« Ne vous en rapportez pas uniquosient à la sympathie qu'on nous montre dans les grandes villes, dans les dubs, dans la haute

finance et la haute industrie et dans la grande bourgeoisie, surtout dans l'Est ; mais ne vous dissimulez pas que quand on séjourne, comme je l'ai fait, dans les petites villes, à la campagne, parmi la démocratie rurale, on enteod souvent un autre son de cloche. »

U a de Tédio daœ certains milieux travaillistes, et, ce qui n'est pas moins grave, une singulière boufiée de pacifisme doctrinal souffle depuis quelque temps dans certaiœ ndlieux intdlectuels, où Ton prend à tâche de contrecarrer la grande protêt tation qui s'est élevée de tous les cercles universitaires contre les tortionnaires de la Belgique.

C'est là que la paix allemande trouve encore des avocats, que la difficulté de la cause semble avoir piqués au jeu, — un jeu vraiment inférieur aux aspirations traditionnelles de la haute culture américaine.

&i revandbe, avec qùdle oonvicticm pas^imnée, avec qudUe dialeur d'éloquence, avec qu^ élévation rdigieuse unassent leurs voix pour requérir contre un pacifisme aussi injuste qu'imprudmt

les pasteurs les plus écoutés des égUses américaines ! Ecoutez la protestation des évêques protestants, que l'éloquent recteur du temple de la colonie américaine de Paris, le pasteur Watson, conamente passionnément dans le plus récent numéro de France- Amérique, après avoir, dans un admirable sermon prononcé à l'occasion de Noël, fait honte aux mauvais chrétiens qui subor* donnaient aux douceurs et aux bâiéfioes d'une neutralité fructttecee les devoirs d'une guerre expiafarice. Il inécfaait, le té^^éxmà Wats(Hi, la pure doctrine du Christ promettant la paix sur la tene, mais au prix d'une lutte incessante contre le mal, et n'admettait pas que le cœur de ses disciples jouisse de cette paix tant que le méchant n'est pas terrassé.

C'est ainsi que le Congrès triennal des évêques protestants des Etats-Unis a adressé aux fidèles, pour être lu en chaire et commenté dans tous les temples, un message qui évoque solennellement la grande figure du cardinal Mercier, dont la parole justicière contre le pacifisme de proie retentit dans toute la chrétienté. Les évêques adjurent leurs fid^esd'écouta: le i^élat des Belges, quand ce mandataire du Dieu de justice pcodiune que VÉ^àse subofdimne au respect du droit le sœtiment précieux de l'univefséDe fraternité ; quand il affirme, avec saint Thomas d'Aquin, que la vindicte pubhque est une vertu nécessaire, et que la conscience des justes est soulevée tant que le crime reste impuni ; quand il note comme quoi tel fut aussi l'esprit de la Loi juive, selon les imprécations des prophètes et dans les chants du Psalmiste. (Vifs applaudissements.)

Et telle est encore l'inspiration du révérend Manning, de Ttimiy Ckmeh^ qurad il i^p^ ses conqtttiîoles à l'acte de loi

que leur commande l'enseignement du Christ, « qui, loin de nous engager à vivre en paix avec les méchants, nous fait un devoir de nous opposer àleurs méfaits

C'est la doctrine mtoe du colcmel Roosevdt, enrôlant au secours de la justice i»n^aiiée ^ de rhumamté opprimée l'Arabique chevaleresque, dam ce livre où la loi rdigtaise et le culte de la patrie joignent toutes leurs ferveurs : Feor God and tàke yowr own fmrt !

(Craignez Dieu, et prenez vos responsabilités !) On y trouve, dès les premières pages, ces paroles d'Abraham Lincoln, dans la guerre contre l'esclavage, disant : « Mettez-vous du côté du droit ! . . . Ne pas soutenir celui qui le défend, c'est manquer à son devoir d'homme, à son rang d'Américain. » Par la ténacité de ce grand citoyen, les Etats-Unis furent sauvés aux heures sombres où, tenant tête aux sentiments d'une population accablée par la lenteur des opérations, il refusa d'envisager la possibifité d'ime paix hfttive qui n'eût ^t qu'ajourna le fl&tu de la guerre civile, en la prolongeant indéfinimmt. Rendant h<nnmage à l'intraitable résolution des Alliés, qui n'admettent pas que leurs morts aient péri en vain, M. Roosevelt proteste contre les tentatives néfastes des illuminés du pacifisme, inconscients auxiliaires des exploiteurs de la guerre. « Ces hommes qui se croient les serviteurs de Dieu sont les envoyés deBaal 1

De telles exhortations sont de la plus haute influence siur une natiim jeune chez laqudle le sentin^t de l'idéal, demeuré très vif» entretient un mysticisme qui se manifeste généralement par une foi rdigieuse très profonde et très agissante. Oies auront a^ânent raison de toutes les astuces laïques de la propagande à la Bemstorff ; elles opposent avec sérénité l'avènement d'une paix chrétienne, fondée sur le respect et l'amour du prochain, à la conception barbare d'une humanité réduite en servage par la horde guerrière dont les aspirations se révèlent dans le scandale de cette prière de pfoie du pasteur Phihpp, de Berhn, publiée dans une revue allemande trop r^aiidue, la R^armaUan :

« Koi» sommes dans la troisième ani]^ de la lutte, et cepeor éàxit, je m'écrie : « Que Dieu soit béni d'avoir permis à la guerre « d'éclater ! Que Dieu s(Ht béni pour avoir empêché la paix d'être

« conclue ! » Je répéterai : « Louange à Dieu qui a déchaîné la a guerre, parce que nulle chose au monde, hormis la guerre, ne a pouvait assurer le salut du peuple allemand ! »

Si cette frénétique invocation du plus grand fléau des mondes halHtés avait germé dans l'âme exaltée d'un allié» vous vous imagmes avec qiKlie prodipeuae racBoactivité la propagande impé-

DBS BTAIS^UNIS

riale s'empresserait d'en transmettre à tous les neutres i'expresskn

révoltante ! J'aime à croire que nos services d'information de presse ne la laisseront pas ignorer aux pacifistes sincères du nouveau continent. (Vifs apfAaudissements.)

Nous ne numquons pas de rendre honunage à la générosité de leurs intentioi», quand ils pensent, dans la simj^icité de leur cœur, venir en aide aux victimes de l'agressioa allfroande txk arr^ant le carnage ; mais pourquoi le àdre et cda an moment m^ne oè la victime ensang^tée, se redressant dans un sursaut inoid, pcend criminel à k gorge, bien résolue à ne pas lâcher prise tant que réparation ne sera pas faite à la civilisation ? Ils ne se rendent pas suffisamment compte de l'injustice que commettrait, s'il en avait le moyen, celui qui, mettant fin à la lutte dans ces conditions inadmissibles, arracherait le coupable à la justice immanente en lui laissant le moyen de renouveler ses crimes.

Plus nombreux et plus influents, mais non moins redoutables, sont les esprits réaUstes qui s'inspirent d'une doctrine formulée avec talent dans une série d'articles du New-York Times avant l'apparition de la note Wilson — qui a, comme on le sait, o^cîdé avec la manœuvre Bethmann-Hollw^ — c'est-à-dire avant l'explosion de fureur teutonique déterminée par la réponse des Alliés. L'écrivain donnait à entend que, bientôt. TAUenuigne. ayant viaildement pefdn la partie, reomnattrait l'avantage de la régler sans s'attarder dans une lutte ruineuse pour die. Il partait de cette donnée : « Uaccomi^issement des grands desseins de TAllemagne et de l'Autriche a été mis hors de question par leur commvme défaite, dès maintenant aussi évidente et aussi certaine que si elle avait été reconnue par traité. » On ajoutait que toutes les tentatives auxquelles répondait la guerre déchaînée par l'impérialisme ayant tourné contre lui, il ne luttait plus que pour dissimuler le plus longtemps possible le désastre au peuple allemand. Cette situation ne pouvant se prolonger, l'écrivain du New-York Tmms affectait de penser que Tintérftt vital des empires du Coiftie leinr commanderait avant pra de &dre à la force des dboses les coor cessimis nécessaires. Ces appréciati<»is significatives du plus imputant des journaux américains, en relations avérées avec le président Wilson, et attribuées par le Times anglais à un ancien membre de son gouvernement, précédèrent de peu de temps la note aux beUigérants. Est-il permis de penser qu'elles tendirent à y préparer les esprits, qui cependant, on l'a vu, n'en furent pas moins déconcertés.

Toujours est-il qu'elles formulent, dans des termes que nous nous plaisons à retenir, une évaluation désmtâ:es8ée des conditions actndles de la lutte mondiale.

Cette évaluation^ émanant d'un des postes d'obsmration les

mieux placés pour reconnaître les positions respectives, n'est pas de nature à nous décourager.

N'est-il pas réconfortant, dans le moment où la note Wilson parle de la paix, ou tout au moins des conditions dans lesquelles eUe serait imaginaUe, d'entendre la presse dirigeante des Etats* \Ma — à part la presse aux coidenrs noire et jaune, et la presse jaime, an nmr invisible — nons criar de toute sa force :

« Tenez bon ! L'heure approche où vous les aurez ! »

£t voici encrae, sons la plume de IL Murray Butler, le préadent de Columfaia, qui est une des plus haxAes autorités de la pensée américaine, une appréciation non moins optimiste. Je la détadie d'un journal d'hier matin :

« Je ne puis prévoir ce que l'année 1917 apportera, mais, à moins que toutes nos informations concernant le ravitaillement de l'Allemagne sment fausses, le peuple de cet em|Âre doit s'affamer dam ks six mois qmsmwûnt,^le&AII^^

wtimider les AlHés au point de leur faire conduire une paix qui ne soit pas décisive (incondusive) , pendant ce laps de temps, ils seront, je

crois, obligés de se rendre sans conditions et d'accepter le nouvel ordre des choses, pour lequel les Alliés combattent et qui, s'il est étabh, ouvrira une ère nouvelle dans l'histoire de TEurope et du genre humain. » (Vifs applaudissements.)

On sait comme quoi la généreuse Amérique ne s'en tient pas à ces hommages rendus à la cause du Droit, à ces encouragements pour les peuples qui ont mis toutes leurs forces et toutes leurs ressources à son service. Sait-on quel était, au début de la présente année, le chiffre des hbérahtés dues à l'action charitable des Etats- Unis : il s'élevait à 28.986.000 dollars, soit près de 150 milhons de francs, d^a^rès le rapport offîcid de l'Institut Cam^e, cité par la revfie mensuelle du Connté France*Amérique qui» en faisant le dénombrement de ces dosis magnifiques, constate que, malgié le grand nombre des Angk>Geimaiifô établis aux Etats-Unis, l'immense majorité de ces fonds ont été envoyés en aide aux Alliés.

Dans une émouvante conférence donnée à la Sorbcmne, M. MiUerand a fait ccmnaltre par une nomèndature interminable, — et qu'on ne se lassait point d'écouter, — la liste des principales œuvres charitables par lesquelles nos amis de l'autre côté de l'Océan

ont témoigné de l'intérêt qu'ils portent à notre cause ; il n'a pu que signaler la plus admirable de toutes par son objet et par ses proportions, VŒuvre des Orphelins de la guerre Français, qui était alors en formation sous le patronage de M. William-D. Guthrie, et qui va consacrer à l'éducation des orphelins français sanç ressources un fonds de 650 millions de francs, — vous avez bko entendu : près de trois qittrts de mîUkad.

D£S ETAIS-UNIS

En dehors des sommes colossales que mobilisent ces sublimes efforts d'humaine soUdarité, il i^t tenir compte de l'activité inlassable que des l^ons d'hommes et de femmes, iqqpartenant à toutes les conditions sociales, mettent au service de toutes ces œuvres si utiles à nos blessés, à nos réfugiés, aux populations envahies de Belgique et de France, aux innombrables misères des victimes de ceux que la langue anglaise ne connaît plus sous un autre nom que les « Huns ». Il faut notamment se féliciter du merveilleux sens pratique, du grand esprit d'organisation, de la gestion méticuleuse qu'une éUte de businessmen appUque, en vue de leur donner un rendement intégral, à ces bienfaisantes entreprises, dont le modèle paraît être ce Weat Rdief Clearing House, administré par quelques-uns des hommes les plus considérables des Etats- Unis, et dont le comité de Paris dépUAe une activité incessante et m^ëUleoBement ordonnée.

• Et parmi ces t^oignages infinis d'un zèle fraternel, pour lequel nous n'exprimerons jamais assez haut notre gratitude, en est-il de plus émouvant que le zèle si vaillant et si noblement modeste des jeunes Américains, en grand nombre, qui, se souvenant du mot de La Fayette cité l'autre jour par M. Millerand : « A la première nouvelle de la guerre américaine, mon cœur s'enrôla 1 » ont quitté leur pays, leur fanùlle, leurs intérêts ou leurs études, — car beaucoup appartiennent au monde universitaire, — pour v&àx s'engager dans notre aviation, dans la lé^oa étrangère, ou dans ces admirables ambulances de première ligne que dhige M. Piatt Andrew, le grand économiste, ancien sous-secrétaire d'Etat aux Finances, qui, sur le bateau par lequd je suis revenu en France, amenait avec lui, après quelques semaines de relève dans son pays, une quarantaine de jeunes recrues. A peine débarqués, ils allaient prendre rang parmi leurs camarades du front, qui ramènent nos blessés sous les bombardements les plus intenses avec un froid mépris du danger, tandis que tant de leurs vaillants compatriotes» sur des avions de chasse, font chaque jour des prouesses dont nos chers aviateurs apprécient m amnaisseurs le mérite et l'âEficadté. Plusieurs de ceux-ci et de ceux-là, dont les noms seront recudUts dans notre pieux souvaiir, les Chapman, les Norman Prince, les Richard Hall, les Alan Seeger, sont tombés dans nos rangs ; d'autres ont péri dans la légion étrangère, où ils se sont enrôlés par centaines^ — alors que Tarmée allemande n'a guère compté, m'assiure-t-on,. plus de « deux » Américains.

L'un des premiers tués fut René Phelizott, de Chicago ; quand on releva, pour l'enseveUr, ce tout jeune homme tombé sous notre drapeau, on trouva sur son corps, pieusement roulé autour de sa pcatrine, le pavillon étoilé de son pays ; à Tinsu de ses camarades les plus intimes, il le tenait caché là, près de son cœur, dans la pwkur ingénue de sa dévotion patriotique. Un de ses frtoes d'armes

£M SEVEMANT

s'est paré de cet emblème sacré, qui témoigne de la conviction passimmée avec laqu^ ils servent leur pays en mêlant letir sang au nôtre.

La plupart de ces jeunes gens sortent des universités. J'en ai même rencontré un, aux ambulances de Piatt Andrew, qui, contre son gré, partait en congé pour aller terminer ses études à Harvard, après quinze mois de services actifs. Ce vétéran était âgé de seize ans. (Vifs applaudissements.)

J'emprunte à une attachante étude, publiée dans le dernier numéro de la Revue des Deux-Mondes, quelques lignes de M. Anatole Le Braz. qui cc»maît à merveille l'esprit de ces hautes écoles américaines, où il a en llMinneur de invtfesser :

« Le culte de la France a passé dans la plupart des universités d'ootre-mer à l'état de dogme, et elles ne se contentent pas de le célébrer par de platoniques vivats ou en habillant aux couleuis françîdses des lions mode in Gemany. Je ne crois pas qu'aucun de nos transatlantiques revienne de New-Yoric sans y avoir embarqué quelque voiture d'ambulance automobile, représentant la contribution de tel ou tel collège américain au sublime labeur français. Et ces voitures ne voyagent pas seules. Des équipes d'infirmiers volontaires les accompagnent, qui, pendant des mois, ont prélevé sur leur argent personnel de quoi couvrir les frais de l'expédition, «t,sur leurs études, le temps nécessaire pours'y entraîner. Beaucoup, au d^art, ne savent de notre langue que tn»s mots, les mêmes qui se répétait d'un bout à l'autre de l'Amérique, comme une f<»mule d'incantation magique : « La bdle France ! » Mais, en route, sur le pont, vous assistez à des dasses en plein air et en 0ân Océan, où les hoys aux mines concentrées s'acharnent, vocabulaires on main, à se rabâcher entre eux les phrases usuelles les plus indispensables. Et ce pensum auquel ils s'astreignent in extremis en dit peut-être plus long que tout sur la fièvre de dévouement qui les anime. »

« Je veux, me confiait un de ces jeunes croisés universitaires, je veux, en sonnant vos blessés, pouvoir converser avec eux. Les gestes secourables ne suffisent pas, il faut les paroles où l'on met son cœur. »

Je peux garantir de mon humble témoignage la fidélUé de œ <xoquis.

Ces jeunes gens, qui viennent combattre à côté de nous saiB

comprendre notre langage, — le geste suffit pour les sentiments, — éveillent le souvenir des compagnons français de La Fayette, dont les plus favorisés, ceux qui avaient de l'étude, avaient recours

au latin pour causer avec certains de leurs frères d'armes. On le voit à chaque instant dans leurs mémoires et dans leurs lettres. Ainsi, cette note sur le carnet de guerre d'un des lettrés de l'époque, ~ je la traduis du beau livre de M. Jussmod (i) :

« 7 octobre 1770. — Dîner splendide avec le général de Rochambean. J'ai causé avec lui en laûtin ; il le parle tolérablement. »

Rochambeau, dans sa jeunesse, s'était destiné à l'état ecclésiastique.

Un de ses lieutenants, ^y, écrivait à un officier anglais : IngUcem Ungmm noscere eonàbùr. En ces temps reculés, les officiers interi»ètes étaient moins oonabceux que de nos jouis.

Toutes ces marques d'amitié et de confiance nous sont infinim^t précieuses, mais on n'ignore pas que les Etats-Unis ont plus efficacement encore servi la cause des AUiés en leur fournissant des denrées, du matérid et des espèces.

Mais vous me demanderez peut-être à ces âéments du 1»lan de nos relations transatlantiques doivent figurer sous la rubrique de l'amitié, et si leur place n'est pas dans cdle de l'intérêt. C'est parfaitement juste ; mais je vous ferai remarquer que, jusqu'à présent, Dieu merci ! l'intérêt s'est trouvé engagé dans le même sens que l'amitié. Heureuse conjugaison que nous souhaitons, que nous espénMQS bien voir se prolonger longtemps encore. Aussi bien, il ne faut pas perdre de vue le mot si sage et si franc de Washington, àxxat la politique réaliste a toujours fait au sentiment la part qui lui revenait, la {Honière: néanmoins, observait-Il dans un propos de 1778, « c'est une maxhne fondée sur l'expôience universelle de l'humanité, qu'il n'y a pas de nation sur laqudle il faille ccoipter en dehors des limites de son intérêt, et un homme d'Etat avisé ne s'écartera jamais de ce prindpe. »

Examinons à ce point de vue, objectivement, en nous dégageant de toute considération sentimentale, la situation des Etats-Unis dans la guerre mondiale, telle qu'elle apparaît selon les données qui se trouvent à notre disposition. Une remarquable étude an<myme du Correspondant nous donnait, il y a quelques jours, sur ce sujet, des chifices bioa intéressants, empruntés à des documents offidds, et qui précisent le sens de la dédaiation retentissante de M. Morgenthau, diplomate américain des plus en vue et l'un des tenants les plus actifs et les plus autorisés du {résident actud : « Notre fortune nationale, assurait-il, a augmaité en deux ans de

(i) With Americans of past and présent days

41 milliards de dollars (plus de 200 milliards de francs). » Un documaat plus récent encore, la circulaire du comité de surveillance des Banques iiati<»iales, constatait, dans une ionnule màLns précise, mais plus £rai^>ante pour les esjnits peu familiarisés avec les diiÉres de cet (xrdre de grandeur, que les Etats-Unis s'étaient enrichis en deux ans plus qu'ils ne semblaient pouvoir le faire en plusieurs générations. C'est ce que ledit M. Morgenthau, vantant les bienfaits de la politique wilsonienne, exposait dans une forme encore plus savoureuse, en disant que son pays « se roulait superbement dans le bon temps ».

« Pauvre pays ! » soupirent les économistes de l'école de M.Dem* burg, qui fut, on s'en souvient, un des promoteurs du rationalisme bo^e, je vaax dire du rationi»neiit. On sait que ce mattre en propagande s'évertue depuis quelque temps à démontrer aux Américains les inccmvânents de la prospérité qu'ils tirait de la guerre européenne. Il consent à reconnaître que les Etats-Unis ont drainé, en moins de deux ans, plus de la moitié du stock d'or de l'univers ; mais il voit seulement dans cette inondation, que tant de contrées tendraient à envisager comme aussi fertilisante que la crue des eaux du Nil, un cataclysme redoutable : dépréciation des salaires, augmentation du prix de la vie ; nous connaissons l'antienne. Voici longtemps que les mbochés du Middle West la chantait aux mâiagères, toujours prêtes à s'indigner d'une hausse de 20 ou 30 0 /o sur le oÂt des œufe et de la vcdbilk, niinime ra^^ de l'élévation des salaires de leurs Imnunes. du prix des dentées et de toutes les formes de rémtmération de l'industrie nationàle, conformément au principe de la circulation des richesses, dont la pulsation se propage en un rien de temps jusqu'aux extrémités d'un organisme bien constitué. Après Sénèque, après les Pères de l'Eglise prêchant le danger des richesses, Tépître de Demburg aux victimes des inondations du Pactole ! Comment y répondre, sinon avec le moraliste des raisins qui sont trop verts. Après tout» ce M. Demburg iait-il pas orieux que de se plaindre ?

D'après un exposé du D' Pratt, directeur du Bureau du Com* merce extérieur et intârieur, qui remonte à juin 1915, les valeurs américaines détenues en Europe à la veille de la guerre s'élevaient

à un total de 1400 millions de livres sterling ; d'autre part, les valeurs européennes possédées aux Etats-Unis ne dépassaient pas 200 millions, ce qui laissait 1.200 miUions comme chiffre de la dette nette de l'Amérique en Europe. Pour faire face à cette situation par des mesures lui permettant d'en tirer le meilleur parti, la trésorerie américaine ânettait en peu de temps des bank-notes et des certificats pour 596 nûiyons de dollars; en quelques m<»s, le toat, moins 5 milU^, était leatoé dans les caisses pub^ues.

D£S ETATS-UNIS

U serait intéressant de connaître la part que représente, dans raccroissemeat de la fortune naticmale, le bâiéfice des fournitures ^ectuées en raiscm de la goen:e> Ce calcul est malaisé ; néam la Westminster Gazette, — en le limitant aux profits directs et immédiats des marchandises, en dehors des avances d'espèces aux belligérants qui dépassent 5 milliards de francs, — évalue à 400 millions de livres, 10 miUiards de francs, la plus-value du commerce étranger ; ce ne serait, en somme, que le dixième de la plus-value générale, mais cela représenterait encore 100 francs par tête d'habitant ; quant au reste, il serait dû au développement normal des affaires intérieures dont la prospérité suivait une marche rapidement ascendante dans les années qui ont ;|^Péoédé la goene.

Je d<Hs faire, à ce sujet, une observation qui me paraît avoir son importance : de Tavis d'un grand ncmibre d'industrids et de

financiers avec lesquels je me suis entretenu de ces questi<nis, l'Amérique, au moment où la guerre a éclaté, était à la veille d'une crise économique dont le monde des affaires s'effrayait terriblement. Cette crise tenait à diverses causes, dont la plus visible était la surproduction des grandes industries ; leur outillage immodérément développé donnait infiniment au delà des facultés d'absorp* ti<m du marché intérieur, alors que les débouchés extérieurs avaient été n^;ligés : d'une part, économiquement parlant, le protectionnisme rébarbatif, qui enfermait dans une muraille de Chine ce grand pays de 100 rnilHons d'habitants habitué à vivre sur luimême et pour lui-même, en dehors de l'exportation de certaines matières premières telles que le coton et le blé, venait seulement de se détendre par les tarifs ; d'autre part, au point de vue matériel, il avait négUgé de s'équiper une marine marchande, en dehors de sa navigation intérieure des Grands Lacs et des Grands Fleuves, dont le tonnage était considérable.

Le tragique déchdnement des araiées allemandes vint à point ofirir à TÂmérique la clientèle empressée des belUgérants auxquels la maîtrise de la mer permettait d'aUar prendre livraison, à travers l'Atlantique, d'une quantité illimitée de produits et, notamment, d'ader, dont les Etats-Unis étaiœt dès ce moment le plus grand fabricant du monde ; ils en faisaient autant à eux seuls que l'Allemagne, la France et l'Angleterre.

La demande d'acier à l'étranger devint, du jour au lendemain, insatiable. Les deux groupes de belligérants en avaient besoin, mais par le fait, les Alliés étant maîtres de la mer, pouvaient seuls obtenir livraison. L'Amérique devait-elle la leur refuser, sous prétexte que les impériaux ne proûterai^t pas du même avantage ? C'était Tavis de l'Allanagne, ou du moins sa prét^tiOŒU Elle ne fut pas admise par M* Wyson, àxmt l'esprit juridique ne pouvait pas s'y tromper ; il ne rrfusait sa marchandise à pCTSwme ; tant pis

EN KSymHàST

pour celui qui n'était pas en état de la recevoir ! C'est ainsi qu'en toute liberté de conscience il donna satisfaction aux aspirations de son industrie nationale, en déclarant licites les fournitures demandées.

Ainsi la crise de pénurie si logiquement redoutée faisait place, comme par miracle, à une crise de prospérité inouïe. La réélection de M. Wilson a largement bénéficié de cette situation ; les populatinis dâaocratiqiies» notammeiit celles de Tociest, lui <Hit w gré :

D'avoir eu la sagesse de permettre à l'industrie nationale de s'enrichir, en passant outre aux protestations et aux menaces du gouvernement allemand ;

29 D'avdr eu lliabileté de fovcmser ce dévdoppement pro-^ digjeox de la ridiesse nationale sans sortir de la neutralité.

On sait que les défenseurs de sa candidature affichaient d'un bout à l'autre du territoire cette devise engageante : « La paix dans la fnoqpérité », ou cette autre : « H nous a préservés de la guerre ». Il était acclamé comme le président de la paix, et le Correspondant mentionne, d'après un grand journal de New- York, qu'il y avait ime sorte de ferveur religieuse dans les cris de : « Soyez béni ! » poussés par bien des femmes dont les yeux se remplissaient de larmes sur son passage.

C'est dans ces conditions que M. Wilson a été réélu par la moitié des électeurs américains, avec une majorité infime, qui fut douteuse un instant, au point que, durant vingt-quatre heures^ son concurrent, M. Hughes, fut considéré coimne élu. L'autre moitié des électeurs se déclarait, sans attendrissement» mais avec mie intraitalde l^meté, contre la paix à tout prix ; dQe faisait vaknr qu'une grande nati<» comme les Etats-Unis doit trouver dans la paix, en plus de la prospérité immédiate, la dignité et la sécurité.

Cette politique groupait autour de son candidat les hommes d'Etat les plus considérables, comme le colonel Roosevelt, M. Elihu Root, M. Chauncey Depew, M. Taft, M. Choate, et le plus grand, nombre des journaux les plus influents.

n semlde évident que le président, élu dans des conditionsausd exceptionnelles, devra tenir fi^^lement compte de cette divisicm dœ âieigies morales du pays en deux groupes à peu prèséquivalents ; que la ligne de sa politique extérieure devra être la r^nltante du jeu de ces forces antagonistes et qu'il ne saurait se soustraire, sans certains risques pour la tranquillité publique, à. l'action de Tune de ces composantes.

Assurément, il n'y songe pas, et l'art avec lequel il s'est approprié dans les quatre premières années de son gouvernement quel-

DSS EIAIS-UNIS

ques^mes des levendicaticms les mieux fondées du programme de ses adversaires, — et non pour en discourir, mais pour les réaliser» — nous donne Ueii de penser que le piiésident de la Paix n'est pas homme à négliger ce qui doit ajouter à une . paix proq)ère les garanties morales et matéricffles qui lui sont iadSqpensaWfs,

Avant sa réélection, — on ne le sait pas assez chez nous, oa on semble l'oublier, — M. Wilson a donné la mesure de la sincérité de son pacifisme en faisant voter, dans l'espace de quelques jours, des crédits pour un programme militaire intensif et pour le programme naval qui va donner aux Etats-Unis la marine de guerre la plus fwte du monde après celle de la Grande-Bretagne. Ce programme sera exéoité en trois années, durant chacune desquelles 1.575 mOUons lui serœt affectés ; dans le même temps, un crédit annud de 1.325 millions est affecté à la créatioQ d'une armée vraiment digne de la richesse et de la puissanœ des Etats-Unis. Les deux crédits totalisés représentent 51 » /© du budget des recettes de l'État. La réalisation du programme naval avait été d'abord répartie sur cinq années. Depuis la bataille du Jutland, si glorieuse pour la marine anglaise, on a resserré à trois ans le délai d'extrême urgence.

Cette promptitude aux armements, en un temps où il n'est question que de désarmement dans les rêves des constructeurs de la société future ne semble pas indiquer que l'Amérique soit disposée à laisser compromettre sa sécurité ni sa dignité.

M. Wilson a fait plus et ndeux encore que de mettre en œuvre un programme naval ; il a {dacé la marine américaine dans la situation puremrat mUitaire qui lui convenait ,en la soustrayant aux influences politiciennes, contre lesqudles s'élevait un viroknt

article du contre-amiral Bradley Fiske, dont je trouve dans le même article du Correspondant, cet extrait caractéristique :

« Le dangereux ennani des Etats-Unis, œ n'est pas TAllemag^ ni le Japon, c'est le politicien amâicain. Ce ne amt ni l'armée ni

la flotte d'aucune puissance étrangère que nous devons redouter^ car il ne dépend que de nous d'avoir une armée et une flotte supé-^ rieure aux siennes ; ce que nous avons à redouter, c'est le politicien qui nous empêche d'avoir l'armée et la marine nécessaires, en persuadant au peuple qu'une telle armée et une telle marine produiront cette horrible chose qu'il appelle militarisme. » Et l'amiral ajoute : « L'histCMre nous apprend qu'aucune nation n'a jamais pu maintenir sa grandeur aux dépens de l'idée militaire. Les nations qui ont dâaissé la f omie miUtaire se sont efi<mdrées. »

M. W3son, en dnmant raison aux promotems de cette campagne énergique, a montré qu'il n'était pas et ne serait pas le prisonnier de ces politiciens qui sont la plaie de tous les grands pays

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