‹ En route pour la mer GlacialeChapitre 13 sur 105 · CHAPITRE NT --- À · texte numérisé non relu

CHAPITRE NT --- À

Panorama splendide. — Le colon français comparé au squatter anglo-saton. — . Bateaux à vapeur missisipiens. — Explorateurs français ‘du bab Missi-Sipiy. — Le Béquillage. — Lac Pépin, — Saint-Pol de ia Minnesota. — À propos des Américains. — Amour ‘des honneurs et des titres. — Explorateur français du haut Missi-Sipiy. — Multitude de forts français. — Les Sioux ou Kanzas.

Figurez-vous une nappe d'eau limpide à teinte de rubis, ‘large de 2,200 mètres, qui glisse majestueusement entre des rivages bas, inondés et couverts de luxuriantes forêts, mais bordés à distance d’une double chaine de collines dentelées. Au sein de cette nappe, éantité d’ilots semblent nager à la surface des. flots comme des corbeilles pleines de fleurs et de verdure.

Tel est le Missi-Sipiy devant La Crosse.

En aval de cette jeune ville, des dunes capricieuse-

ment ondulées se hérissent de sapins et d'érables. Sur le saphir transparent du cielles grands arbres découpent leurs festons, tandis que l'air épaissi du soir revêt les montagnes de la rive droite d’une teinte bleuâtre qui passe bientôt au violet. Tout en face de nous, le soleil se dérobe derrière un rideau de forêts qu’il embrase. Son disque enflammé, réfléchi par leseaux, s’y allonge

D er F

SUR LE HAUT NMISSI-STPIY. 403

en une traînée d’or liquide qui bout dans le creuset du

fleuve. Il n'est pas de palette qui puisse rendre les tons

chauds et moclleux, le flou, les teintés suaves, les dégra-

dations insaisissables de cette lumière, lorsqu’elle Passe

par le prisme que l’air et l'onde interposeri omime un * écran devant ce grand peintre de la: nature.

Mais ce tableau magnifique, qui me tient hors d’ha leine et pénétré d’admiration, s'obscurcit enfin. L'étoile du jour.se voile en léguant aux nuées et aux couches supérieures de Pair la livrée flamboyante qu’elle prètait tantôt aux forêts et aux eaux, rentrées maintenant dans les crêpes sombres de la nuit.

L’œil qui vient de contempler cette scène ravissante de la nature et l’habitant primitif que Dieu a donné à cette belle contrée, se porte avec tristesse sur les grandes

maisons blanches de l'antique fort La Crosse, où le drapeau arith stars and stripes a remplacé l’ancien pavillon français. Une ville dans ce désert est quelque chose de si disparate, elle offense si vivement l’imagination en la reportant trop brusquement de lanature prise sur le faif à la civilisation la plus raffinée, elle choque si profondément le sentiment poétique, elle viole si fort la couleur locale, elle jure tant dans ce paysage fait pour des Peaux-Rouges;des faunes et des naïades, que l'on se sent porté à y mettre le feu. |

— Je vous en prie, mon cher ami, me dit le gentle-

man canadien auquel je communiquäis cèx réflexions, -. ne débitez jamais pareille tirade devant un Anéricain, si vous ne voulez passer à ses yeux pour un en ousiaste et un utopiste. Rien de si | posilif, de si utilitaire qu’un Yankee. Ces gens-là courent après les espèces sonnantes comme vous, Français, après les idées. Ah Î vous voilà bien! Vous vous ressemblez tous. Vous recherchez la

10t EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE, poésie et vous ressemblez au chien de la fable quiläche la proie pour l’émbre. : |

rs Comprenez-vous, maintenant, pourquoi vous n avez n jamais réussi dans ce pays, fruit de vos découvertes? [ Vous en êles vous- même une preuve vivante. C'était des idÿlles que venait jouer ici la jeune noblesse française N prengne et Ni: enr const Pensaient-ils, cês

‘de mass P Pasle moins du monde. La noblesse n’est. pas méréanthe. C ‘étaient des marchands, "des Lu re ee: lites, qu'il eût fallu envoyer-à ins'la la Nouvelle-France a

la Louisiane au lieu;d’y envoyer des-soldats, pour Te occuper ce pays militairement, 4 à

« Des forts, voilà tout ce que vous savez faire. Les Yankees, eux, bâtissent des villes.

« Quand vous avez construit un foft,‘établi une garnison et arboré les trois couleurs, vous voüs dites : « Maintenant je suis chez moi. Ce pays est à moi pour Lt “« toujours! » Erreur! mon cher, erreur. Ce sont les | avantages commerciaux qui asservissent et attachent au conquérant les péuples conquis, et non pas les ! armes et les citagelles. C’est le commerce qui use les aspéritéS du cafactère sauvage, qui adoucit Ja trop grande barbarie des mœurs, qui porte les esprits à la conciliation a V’appât de l'intérêt, Une armée de négociants juifs fondant des comptoirs, de capitalistes et d'industriels' bâtissant des villes, et d'agriculteurs . # ouvrant le sol, vous eût acquis à jamais la possession . de ce pays. !L” océupation militaire vous y a fait régner vert et dominer; sans y laisser de fordements durables.

« D'ailleurs &os instincts sont trop poétiques, et vous cntendez la poésie trop'drèlement. Atala et René ne sont

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| SUR LE HAUT MisSi-SIPlY. 105

à vos yeux qu’un roman cocasse et presque bête. Du temps de Chateaubriand, ce n’était qu’une illustration fidèle du genre de vie que vos jeunes nobles venaient encore mener de ce côté-ci de l'Océan. Lord Milton, un Anglais pourtant, en a édité dernièrement une nouvelle et curieuse édition. Ils choisissaientun beau site au sein sid'une heureüse peuplade, ils # En ssaicnt de grandes Cases’ dehoifellées par des paliss js s, qu’ils décoraient du nom de ferts; et de là ils éteñtfäient leurs courses à . travers les- forèts; Vivañit de Ja vie des sauvages;s! unis- |‘santà des Atalu et à des Céluta pour peupler enstite les déserts de leurs petits de » poptilo | baïbaro- 1s faisaient des pastorales en action, après en avoir joué dans les } jardins de Versailles pour amuser ‘le Grand Roi. Et c’est avec ces idées sentimentales qui cadraient si bien. “avec Pindépendance, l'amour du repos et des plaisirs qui caractérisent les Peaux-Rouges, qu'ils s’en étaient’ fait des alliés, des amis et des parents. ee « Colons, ils ne le furent jamais. Ils se répandirent / dans les forêts et explorèrent les déserts du Nord- Ouest, inscrivant leur nom en blanc et en rouge chez . toutes les- “peuplades, clouant leur cotle d'armes sous tous les sapins ét sous-tous. les chénes du désert. Coureurs de bois, ils engendrèrent- d’autres coureurs de bois. À cette époque on tait-coureur-de bois con comme . Clubs,"t’était la mode.

° « Eh bienf cette vie de’ polichinelle: ne > sera jamais —'éomprise par un Anglo- Saxôn> A eux il faut de beaux champs, dés fermes bien pourvues, des demeures con- e fortables, des villes respectables, le roastbeef, le pudding et des pommes de terre ; jusqu'à ce qué devenus Yankees, ils se contentent de jambon frit, d'œufs et

ss

206 Œn ROUTE POUR LA MERQLACIALE.

d’eau claire, mais avec plenty mone en poche Cela aussi c’est de la poésie, mais elle est solide et durable. Vous en voyez partout dés exemples ici. » \

Il était cocasse lui-mème, mon excellent gentleman, sans qu'il s’en doutât Ses tirades me plaisaient si fort que je les consignais aussitôt dans mon journal, comme Lavenetle. Je prie seulement mes lecteurs de vouloir bien leur pardonner ce qu’elles ont de 1rop rude pour Jamour-propré français, par égard pour la somme de vérilés qu’elles peuvent contenir; car cet homme, Français d’origine, était un vrai pairiote.

Le Missi-Sipiy sépare l'État du Wisconsin d'avec celui de la Minnésota: Nous allons voguer sur une frontière mouvante. Le soir même de notre arrivée à La Crosse, nous prenions Blrcd sur le Washington, qui devait fous ‘conduire &° Sht-Por G'éail un grand chalaud à fond plat Comme un Fatcdé lavoir de la Seine, supportant un édifice à triple étage de'£ galeries superposées. Il était flanqué de deux immenses cheminées, entre lesquelles se mouvait un grand baläncier en manière de pompe à incendie. Figurez- -vous l'établissement de bains de la Samaritaine se promenant du Havre à Paris avec une roue de chaque côté, et vous aurez une idée À peu près exacte des vapeurs missisipiens.

Ces curieuses embarcations ne tirent pas plus de deux pieds d’eau, mais elles s'élèvent de vingt à vingt- Cinq pieds au-dessus du fleuve. Les Rapides et les bancs de sable qui obstruent le cours du Missi-Sifiy ont exigé ce genre de construction navale. Leurs machines sont à

haute pression et font entendre constarrifènt des-souf-:

flements de locomotive. À la proue sont fikés verticale-

ment deux mâtereaux qui passent dans des anneaux ct | sur lesquels deux palans opèrent une pesée qui soulève:

eat

le navire sitôt qu’on les fait mouvoir. Ce sont des bé-

quilles destinées à faciliter au bateau le passage des barres et des batiures,. '

À l’intérieur, ces bateaux ressemblent à dès hôtels: On y jouit-du mème confort; on y. est à table d’hôte, et les cabines ont Vagrément de s’ouvrir et sur la véranda et dans le grand salon central. Ce dernier appartement est meublé comme celui des Transatlan-

… tiques, avec lusirés, glaces, boiseries de luxe, tapis,

quettes de velours, jardinières et piano.

. Tout à coup la cloche sonne, la vapeur beugle, les seufilements puissants el alternatifs des deux hautes cheminées se font bruyamment entendre, et nous nous. ébranlons en remontant le Missi-Sipiy.

Ce fleuve fut découvert, en 1653, par l'explorateur français LouisJollictetle missionnaire jésuite Marquette, suivis de cinq autres Français. Ils le descendirent depuis la rivière Wisconsin jusqu’à l’Arkansas ct s’en retournèrent par la rivière Chikak ou des Putois, à laquelle ils donnèrent le nom de rivière des HiHinois, à cause des Indiens de cette race qu’ils y trouvèrent. Le Missi-Sipiy reçut d'eux lehom de fleuve Colbert, qui n’a point prévalu.

En 1679, Le Cavelier de La Salle tenta aussi l'exploration du Missisipiy, mais il-s’en revint du lac Supérieur, laissant à son compagnon, le récollet parisien Hennepin, le soin de continuer seul son voyage. Ce ne fut qu’après 1682 et avec de récollet Mambré qu’il descendit le fleuve jusqu’au golfe du Mexique, donnant à toute la contrée qu’il arrosé le nom de Louisiane. Il en prit possession au nom de Louis XIV *.

En a ARQ Nicolas Perrot dressa l’acte de prise de

4, Ferlond, Histoire du :Canada.

possession, au nom de!la France, de Ja baie des Puants sur le lac Michigan, des rivières aux ltenards et Ouiscouche, du Missi-Sipiy et du pays de Nadowésiqur, dont les Français firent les Sioux. Ce nom en hilliné signifie petits Iroquois. Les Français n’en conservèrent que le suffixe diminulif sir ou siou, qui veut dire-pelits. L'année 1723 vit une nouvelle exploration du Missi-

« Sipiy, celle de MM. de Bourgemont et de Saint-Ange.

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Is visitèrent le bas Missi-Sipiy, le cours de l’Arkanzas, du Kanzas, affluent du ‘Missouri, du Colorado, ainsi que les plaines du Nouveau-Mexique. Cette expédition fit connaître d’autres tribus indiennes appartenant aux trois grandes familles siouse, caraïbe et dènè : les Padoucus, les Chouanons, ‘les Arricarah, les , Wäsaïch (ours) ou Osages, les Aänzas og Sioux, les outis et.les Halitané ou Sérpents.. |

Parmi les soldats de M. de Saint-Ange, premier explorateur du Missouri, se trouvait un Parisien nommé Sans-Chagrin dont j’ai administrée fils à sonlit de mort, dans un flot du haut Missi-Sipiy, au mois d'avril 1876. C'était un vieillard auquel'on donnait 8ÿ ans, mais qui pouvait bien en avoir 90. Il a laissé deux rejelons.

En° 41739, eut lieu l'expédition. française des frères Mallet et de six autres Français, dans le sud-ouest du Missi-Sipiy. Ils remontèrent Ja rivière Plate où des Pähni-Mahas, gros affluent du Missouri, espace de” 28 lieues, au mois de mai 1740; s’élançant ensuite vers le sud, ils traversèrent plusieurs cours d’ean et revinrent par la rivière des Arkanzas, après s'être abouchés avec des Laïtané, tribu encore inconnue des Européens.

Nous verrons plus loin ce qui concerné la découverte etles explorations du haut Missi-Sipiy,

En attendant, nous voilà en route pour da capitale .

de l'État de Minnesota, La nuit est calme et sereine. Dans le ciel une aurore boréale essaye vainement de se dessiner. Au fond des bois, dans la direction de Trempe-ä-l'Eau, un incendie projette des luèurs sanglantss en envoyant vers le ciel des tourbillons de fumée noire et rose. De chaque côté du fleuve, les lointaines et belles rives rentrent dans les ombres de a nuit avec leurs dentelures et leur revétément de forêts. Après avoir fait glisser sur les eaux quelques chants patrioliques, aimés des Américains, da Marseillaise entre aulres, nous rentrons dans nos cabines pour godter le repos.” oo

A minuit, une commolion nous réveille en sursaut. Nous venons de loucher sur ün banc. Vite, on renverse la vapeur et le béquillige commence. C'est done ici que les bateaux ont des jämbes, ou “plutot qu'ils marchent sur des échasses.

Peu d'heures après, les forèts se léveitlent sous les caresses de l'aurore. De leurs retraites, mille oiseaux font relentir l’air de leurs gazouillements. ‘La jumière dorée du matin, en passant entre les tronés pressés des érables, des hètres et des chènes, transforme jes bois en un palais de fées, en une sorte d'Alhambra fantastique et magique. Cette décoration théâtrale change à chaque détour du fleuve. Ce: sont des collines tantôt coupées à pic, tantôt dentées en scie; ici alignées en table, plus loin arrondies en mamelon et toujours à - demi ensevelies dans la sombfe verdurelés forêts, tan-

dis que leurs tètes rougedtres surgissent comme des.

erânes scalpés qui saignent.

Nous sommes devant Minicka. Le Missi-Sipiy s’est rétréci et ne mesure guère plus d’un kilomètre. Mais, bientôt, il atteint deùx lieues de large sur six de long

© MER GLACIALE.. Le. | , 7

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et prend le nom de lac Pépin; c’est celui de deux frères français qui comptèrent au nombre de ses premiers explorateurs. Lepaysage y est {riste; ce sont toujours

des collines calcaires ou d’alluvion qui bordent le fleuve, mais elles sont dénudées, elles y plongent presque à pic, superposées en terrasses pleines de talus rapides et de cavernes qui renferment des ours et des serpents

à sonnettes.

Plusieurs jeunes villes en briques rouges sont assises

dans ces plateaux rouges, portant des NOIMS rouges : + Red-wing Red-logs, Red-rocks, Red tontés sortes de choses. Au bout du lac, dans un paysage rouge, s'élève une île rouge qui offre une arètc précipiteuse de 192 mè- - tres. C’est le saut de la Pucelle {the maidew’s rock), ainsi

nommé parce qu’une deune fille indienne, pucelle ou

non, se précipita dans le fleuve par dépit d’amour. Les forêts aussi recèlent leurs mystères el leurs faits divers. Ah! voici les ruines de Missisipiy-la-Galette, ce vieux fort français construit en 722 par Pachot, le seul fort d'Amérique dont le peuple français ait conservé et consacré le souvenir dans la finale de sa vieille chanson d’Arlequin et Colombine. Toujours. sérleux, les Français. Ce fort était situé au confluent de la rivière Sainte- . Croix, découverte par le coureur de büis français, . M. de la Croix, avant 1660. II y laissa ses os. Les Yankees l’appellent maintenant Prescott, et c’est une ville. Le 9 mai, à 4 heures de l'après-midi, nous avions franchi les 273 kilom. 330 mètres. qui séparent Saint- Pol de La Crosse et les 1 805 kilom. 298 mètres que l’on compte entre La Crosse et Montréal; en tout 520 lieues ‘françaises. Nous abordâmes sous cette jeune ville de Saint- Pol fondée en 1825, qui, en 1848, n'avait encore que trois cabanes, et qui, cependant, comptait

nn”

SUR LE HAUT MISSI-SIPIY. Dr 15,000 âmes en 1862. En 1883, quand j'y repassai pour la seconde fois: elle en avait 50,000. Voilà comment Pa les villes progressent au États-Unis.

Mes aimables lectrices voudront bien me dispenser de leur faire là description de Saint-Pol. Toutes les

villes de l’Union se ressemblent; toutes sont tirées au :

cordeau, disposées comme les cases d’un échiquier, avec des rues numérotées el coupées par des avenues qui le sont aussi; toutes olirent, pour la curiosité du coup d'œil, une profusion de clochers pointus, carrés, en télescope, souvent- alignés dans les mèmes avenues. , Mais Saint: Pol possède plusieurs curiosités que toutes le Missi- Sipis ;'en forme de montagne russe, et elle est construite sur une immense carrière de Pierre de taille äux stratifications horizontales; qui forment rempart au bord du fleuve. Il y a là des matériaux pour une ville deux fois grande comme Paris. Ces assises constituent un dallage naturel à ses rues, aux’ caves et aux basses offices de ses maisons. Rien de plus solide, de plus propre et de plus économique; mais aussi rien de plus froid.

En outre, Saint-Pol est le point de départou le termiaus de, cinq voies de chemin de fer. Enfin, elle est

l’entrepôt général et naturel de toutes les productions

du Nord-Ouest, et le caravansérail de toutes les cara-

vanes qui arrivent de la rivière Rouge ou qui s’y diri-

gent. Aussi, la puissante Compagnie de la Baie d’Hudson y à elle une agence spéciale.

Je vis à Saint-Pol le bureau de poste le mieux orga-

nisé et le plus curieux .qui se puisse voir. Dans une

grande salle semblable à celle d'une gare, se dresse un

immense lambrissage de chène, qui en occupe tout le / , L rt

+ Dee .

. merci des commis.

112 EN ROUTE POUR LA MER GLAGiALE,

fond et qui est divisé en milliers de boîtes à-lettres. Ces boîtes n’ont pas de guichel. Elles sont numérotées et ferment au moyen d’une serrure de sürelé dont, seul, le propriétaire a la clef. Avec l'intérieur-du bureau, ces-boites communiquent par un guichet qui sert aux employéS pour la distribution des lettres. Rien de plus sùr et de plus commode que ce procédé. 1 vous suflit, par exemple, d'envoyer vos lettres « Monsieur 4320, Suint-Pol, Minn. pour que la leltre arrive à destination sans même que lon connaisse le nom du destinataire. Elle va tout droit dans la boîte 4320 où son propriétaire la prend en faisant sa

‘tournée journalière au bureau. Dès lors plus de ven-

geance de la part des facteurs, plus d'abus de con-

fiance de la part des employés, des concierges, des

voisins; plus de détournements, de soustractions, ni d'interceptions possibles. -

Les seuls inconvénients du système sont le déplacement pour les.particuliers, l'encombrement de la foule au bureau et la nécessité pour la poste d’avoir un.

. nombre incaleulable de boîtes à lettres.

J'imagine seulement que ce système n’é$t qu'à l’usage des abonnés: En-te cas, on conçoit qu’il est de beaucoup préférable à un casier ouvert et placé à la

\ Les terrains sont chers, à Saint-Pol. En 1862, l’arpent

carré (91 ares carrés) y Coûlait $ 7.50, ce qui fait

37 fr. 5C. L'Évèché catholique y possédait quarante arpents acheiés à ce prix pour la somme de 4,500 francs. Cependant, à l'heure qu'il est, la valeur .

”.de cette propriété est tout à fait hors de proportions

ou

avec.cetie somme relativement minime.

Cest cette'non-valeur primitive des terres qui fait

les grandes fortunes, en Amérique, comme elle les créa jadis dans l’Europe occidentale. Combien ne seraient pas injustes les Américains, si quelque beau jour il leur prenail fantaisie de déposséder ces légitimes propriétaires des domaines qu’ils onl acquis au prix de quelques oboles ou par le droit du premier ocenpant, sous le spécieux prétexte que les terres ont acquis plus de valeur, ou que l’on désire une égale répartition de la propriété entre les citoyeri#” N'est-il pas de la plus stricte justice que les hardis et courageux pionniefs

qui se sont établis les premiers dans un désert dont personne ne leur contesla l’occupation première, parce ..

qu’il n'offrait au colon que peines et durs labeurs, demeurent dorénavant les légitimes et seuls possesseurs

de la terre qu'ils ont défrichée à la sueur de teur front,

ou qu’ils ont fait fructifier à leurs frais el dépens? Il me semble que ce ne sont point là des prétentions

.exagérées, mais un droit incontestable et irréfragable,

Une pensée unique me serrait le cœur, à Saint-Pol comme sur loute ma route, depuis le jour où je mis le pied en Canada, c’est que j’y. étais chez moi, dans une nouvelle patrie découverte et conquise par mes pères,

et que cette terre ne nous appartient plus. Cest que”

nous avons passé par ici comme. dans tant d’autres contrées, sans y laisser d’autres traces que des noms et des souvenirs. C'est que; en dépit de nos belles et

bonnes qualités : la vaillance, le courage, l'honneur.

chevaleresque, l'amour des découvertes et l'esprit de conciliation pour les peuples soumis, nous avons perdu

‘ces vastes: contrées avec autant de légèreté et d’insou- ‘

ciance que l’on en met à un jeu de hasard sans un regret, sans un effort pour les récupérer; et que nous les avons oubliées si complètement que rappeler nos

gloires à nos compatriotes, en rassembler les docu-

ments épars, paraît à plusieurs un travail stérile et :

oiseux, sinon un récit invraisemblable.

. Le grand et jeuné péuple qui possède, aujourd’ hui cette dernière contrée, que les découvertes de cinq Franrais donnèrent à Louis XIV, y a déjà taillé huit ou

dix États, en altendant d'y en découper d’autres d'a-.

près les besoins et l'accroissement de la population. Possédant au plus haut degré les génies colonisateur et industriel, il a su les unir et les faire concourir à son extension. L’amour du travail poussé jusqu'à une espèce de fanatisme a fait le peuple américain ce qu’il est. Mais les Yankees ont encore d’autres qualités. Ils sont Sobres comme des dromadaires, doux, paisibles et religieux, et cependant si modérés, si libéraux sur le chapitre de la religion, qu'on peut pratiquer chez eux n'importe laquelle, sans se voir exposé à des insultes ui à des attaques malhonnètes. lis ont le bon sens de pe poirit faire de la religion une pratique incompatible avec le gouvernement républicain, encore moins un motif d'injuste ostracisme. US Loin d’envier les étrangers, ils les accueillent avec

- générosité, les adoptent comme des frères, leur dis-

tribuent des terres de premier choix où le colow-s’enrichit au bout de peu d’années, ou du moins acquiert une aisance et une propriété qu’il ne possédait pas dans sa patrie. Ils sont doués d’une activité fébrile, d’une ardeur entreprenante que rien n’abat, d’une énergie de Celte, d'une persévérance toute germanique,

. d’un courage gaulois sans être cependant des hommes “violents, En un mot, ils ont les qualités du peuple

anglais, unies à celles de l’Allemänd et de l'Indien.

À \ côté de ces vertus qui font les grands peuples et .

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. Lo, | SUR LE HAUT MISSI-SIPIY. 145

les nations stables, les Américains ont des défauts. Cest inévitable. On à ridiculisé ces républicains à

cause de leur amour des titres et des dislinctions, sans

réfléchir qu’ils ne font nullement exception sur ce point. Il est certainement curieux de voir une foule de gens se donner le titre de général, colonel, capitaine, juge, justice, docteur et même celui de sergent. C’est une nouvelle ‘preuve que nous avons besoin de la considération-d’autrui pour nous respecter nous-mêmes. Mais je préfère de beaucoup les’ hommes qui sayent 5e relever aux yeux de leurs concitoyens et des étrangers,

à ceux qui prennent à tâche d'abolir tout c& qui peut =

distingüer le mérite, .ennoblir-la vertu-ou-le-travail——

Ceci n’est nullement de l’essence d’une bonne république. puptiq

* Tout ce qu’on peut reprocher aux Américains sur

ce point, c’est le manque d’ initiative et la vulgarité, Ils

auraient dà créer de véritables titres qui eussent carac- ”

térisé leur genre de noblesse: telle du travail et de l’indusirie,.de l’agriculture et du commerce. Ils se sont exposés au ridicule en assumant comme titres ce qui, dans tous les pays civilisés, est considéré comme grades. C’est une méprise. | Mais je trouve bien plus absurde ommes absolus qui ont cru rétablir l égalité pärfdite en abolissant tous les titres et touies les disting#ons héréditaires; parce que d'hommes parfaiteme honneurs, à tous droits #t à tout salaire, il n’en existera jamais, pas même daÿs une république. Un sénateur ou même un député seront toujours plus considérés qu'un simple citoyen; et les républicains eux-mêmes se

égaux à tous égards, à tous

verront toujours forcés d'admettre des différences entre \——

l’honnète homme et le coquin, entre le citoyen d'une

vertu héroïque ét l” homme vulgaire, entre le vaillant

capitaine et le simple soldat, entre le savant et l’ignare, l'explorateur hardi et l’homme timide, le cünquérant ct le lâche.

Alors, à quoi bon proscrire les titres? Ne serait-il pas plus rationnel de proscrire la vertu, la valeur, le courage, la science et le mérile?

Personne n’ignore qu’en France c’est le mérite militaire qui fut l’origine de la noblesse. Les conquérants des Gaules s’en partagèrent le. sol. Les premiers nobles furent des soldats francs, des hommes d’équipe (barons. hommes, en tudesque) des compagnons de fortune (comites, comtes) du chefheureux (dur, duc, général) qui établit sa domination dans la terre des Celtes-Gaulois.

= —Fels farent tes compagnons de Iowis et de Karl le

Magne. Ceux d’Hugues Capet et de Napoléon Bonaparte ne firent qu’imiter leurs prédécesseurs. Tous sont dignes d'admiration et constituent notre gloire, parce qu'ils concoururent à enrichir les fastes de notre histoire, à établir la renommée de notre nom et de nos gestes, à fonder notre prépondérance ou notre influence, à éten- - dre notre domination, à confirmer notre grandeur. Répudierons-nous ces hommes? Leur dénierons-nous les titres par lesquels le souverdin ct la patrie récompensèrent leurs services et léguèrent leur renom aux siècles futurs ? Ce serait autant injuste que peu patriotique, parce que des litres ne sont pas incompatibles avec le bien de la chose publique. lis sont nécesssaires à entretenir entre ciloy ens une noble émulation pour le bien commun. Il n’y a que des misérables, indignes du nom de citoyen et de Français, qui voudraient faire de . la chose publique (respublica) le synonÿme d'irréligion,

4 te-renversement de toutes les institutions, de tous les droits et de tous les titres.

De

Qui empécherait que le premier magistrat, c’est-àdire le citoyen élevé à la souveraineté transitoire de la nation, qu’il fût prince ou avocat, prètre, général d'armée ou tailleur d'habits, n’imitàt, dans leur exquis discernement des esprits et des génies, un François Ier, un Louis XIV ou un Napoléon le Grand? Qui empècherait qu'il ne s entourât des hommes les plus remarquables : de son lemps, dans quelque rang de la société qu'ils se rencontrent, et qu'il ne renouvelât les actes royaux qui mirent en évidence tant d’enfants du peuple tirés de l’obscurité par l'œil d’un souverain habile à discerner leurs incontestables mérites? Qui empècherait q! ïe le président. de la chose publique-ne se compostt—— ainsi une pléiade de ces hommes qui jetteraient un éclat réel sur sa gestion des affaires gouvernementales? | Rien, absolument rien que la médiocrité. Les hommes vulgaires s’entourent de gens vulgaires et ne sauraient s'illustrer par un choix qui exige une hauteur et une ampleur de vues que n’atteignent pas de simples particuliers.- C’est 1à le travers principal de tout gouvernement démocratique; quels que puissent ètre ses avan- “* tages par ailleurs. Ii ne fait que des bourgeois et ne dépasse pas la limite‘des vues bourgeoises, même en Amérique.

Où en est la raison?

- Dans le défaut de prestige inhérent aux fonctions présidentielles; dans la brièveté de leur exercice qui limite leur action, détruit la confiance chez des hommes supérieurs, et-porte le premier magistrat à profiter du temps bien court qui lui est donné, pour songer à ses propres intérèts-et à ceux de ses Éréatures ; enfin, dans __°7 l'espèce de jalouëie qui empêchera toujours un simple souverain nommé à temps, de mettre en lumière et de

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