TA
CHAPEFRE FX
LES PRAIRIES DE L'AMISRA-SIPIY :
L’aurure borèale, — Les Whip-poor-WVill — Beaults des prai.
vies. — Un orage-ruban. — La prairie du Cheval-Blanc ct les Métis chasseurs, — Découverte de la rivière Assiniboine. — Fondation des furts La Reine, Pierre, Rouge, Dauphin et Bourbon. — Découverte des lacs Manitoba, Dauphin et Winipêégous. — Expédilions françaises du haul Missouri et de la
A Plate. — Présence d'esprit de Le Gardeur de Saint- Pierre. —
Départ. :
Le NS mai, à dix heures du soir, je me promenais sur les bords de la ‘Rivière- -Rous: , repassant en mon
"esprit toutes les’scènes dont j'avais déjà été le témoin
ou le héros depuis mon départ de Marseille, lorsque. dans l'éther accalmé, le firmament s’illumina soudain,
au couchant, des lueurs rouges de l’incendie. Peu d’ins- -
lants après, lés flammes qui consumaient les hautes
herlies se montrèrent au-dessus de l'horizon, se pour-
suivant comme des vagues, tandis qu’une famée rose s'élevait én spirales vers le ciel.
Ea la suivant du regard, un spectacle bien plus beau et Lout à fait nouveau pour moi se déroula à mes yeux ravis. Ma plume pourra-t-elle le décrire? ;
D'abord une nuée lumineüse, que je pris pour le reflet de l'incendie, commença à poindre dans l’occident. Elle prit bientôt: une telle intensité’ et un éclat si
BD
LES PRAIRIES DE L'AMISKA-SIPIY. 167 vif que le féu matériel qui léchait et dépouillait la terre, au-dessous, me faisait l'effet d'une lampe fumeuse comparée # un jel-de lumière électrique. Puis la nuée lumincuse s’ouvrit et il en sortit un ruban élincelant qui se mit à onduler, lumière vivante, ténia gigantesque aux immenses replis. Cela était blanc, jaune, rouge et vert. Cela se roulait et se déroulait sur soi-même comme une banderole agitée par une main invisible.
Notez que le.jour n'était pas encore couché et -que -
les étoiles brillaientcependant au cielà travers l’aurore. Quelques moments après, des rayons semblables à des traits dé foüdre : se dirigèrent par milliers de haut en bas et dans-tgutcÿ: Tes directions, comme une pluie - d'érage, mais-une pluie lumineuse, irisée, dont tous les jets. se seraient épanouis en gerbe, au zénith, en formant au-dessus de la tête du spectateur une coupole d' artifices éclatant en tous sens et se répandant jusqu'aux poinis extrêmes de l'horizon.
C'était quelque chose de splendide et de ferrittt à la fois, que cet orage magnétique.
où iner le même spectacle dans d’autres parages.
Humboldt, quia “traité magistralement ce sujet, n a pas
pu nous prendre.
- qe
N'y aura-t-il pas de la pédanterie de ma part d’en assigner la cause? Je Ja trouve dans l'inclinaison de la terre vers l’est, en Amérique, ét vers l'ouest, en Europe.
Le pôle réel formant un angle avec le pôle magnétique, si la lumière polaire rayonnait autour du premier,
"elle devrait ètre également répartie dans les deux 4 ! :
hémisphères. Mais si elle forme une couronne autour du pôle magnétique, comme je le pense, il est évident que le-bord externe de sa circonférenre doit descendre plus - bas vers Péquateur céleste. en Amérique, qu’en Europe; . parce que le pôle magnétique en est plus rapproché,
Pendant que j’admirais ce beau météore magnético-
électrique, des vociférations retentirent du côté du fort Garry. Elles partaient du groupe de loges qu'occupait
. à petite peuplade des Saulteux : c'étaient des jongleurs :
indiens qui évoquaient leur Wabano ou esprit familier, pour faire le dieu, Munito kasou. De temps en temps tout faisait silence, puis de nouvelles clameurs et.des chants lugubres m’arrivaient à travers l'air calme ctle silence de la nuit, mèlés aux cris du Wp-poor-Wüll. A propos de cet oiseau nocturne, qui est de l'espèce - des engoulevents", il est Eurieux d'observer de combien de manières différentes le mème'son est perçu par des oreilles humaines. Le cri.de cet oiseau, qui est le triolet ré, la, ré, répété à outrance et sans répit, imite parfai- . tement la ‘phrase Ouip-pour-Oüill, qui, en anglais, signifie : fouettez le pauvre Guillaume,f De là le nom de Fouette-Guillaume que certains voyageurs ont.donné. à ce fissirostre. to, Mais les Canadiens et les Métis lui entendent dire: Bois-pourril En conséquence ils lui donnent ce nom.
4 Caprimulgus voriferus,
LES PRAIRIES DE L'AMISKA-SIPIY. 169
À leur Lour, les Tchippew ays affirment que cet en-
goulevent crie : Wakowouch! à mes parents! Et ils À
l'appellent par cette onomatopée.
Maintenant, lequel de ces trois peuples à l'organe le plus délicat, et laquelle de ces épithètes est le nom vrai de oiseau ? J'incline pour la première.
Cetle contrée a’ des aspects extraordinaires que la.
nature ne revêt point en Europe. Nous venons de la” voir pendant Ja nuit, II faut la voir aussi ie soir, quelque lemps avant que le soleil ait accompli sa course, pour se faire une jusie idée de ses beautés. Je jouis de’ ce glorieux spectacle, un soir, en revenant de Saint-
: Norbert où j'étais allé passer la journée. Le ciel, la terre et l'ande étaient noyés dans les flots d’une lumière
dorée et diäphane que on voyait et que l’on semblait Eu comme ces rayons qui entrent dans les apparte- ‘ments et qui font distinguer même les atomes répandus dans l'air, On aurait dit que le soleil se fondait dans la nature. On semblait vivre dans un immense globe : de cristal resplendissant, à l'instar de ces poissons jaunes et rouges de la Chine, que nous conservons vivants dans des aquariums. Cette scène était magique et excita mon admiration. - .
Le lendemain, je fus témoin d’un autre spectacle. Le ciel était d'encre; un vent violent et froid soufflait du ‘nord-est, .chassant le long de ‘la Rivière-Rouge de : lourdes nuées qui balayaient la prairie. En rien de . temps la nuit s’était faite et le tonnerre faisait un fracas : épouvantable, illuminant cette scène lugubre des zigizags répétés de la foudre. Il pleuvait par torrents. : J'aime la foudreët ses terrifiants éclats. C’est un spec- Ftacle d’une sublime horreur. J’ouvris donc ma fenêtre fet je me mis à contempler ce désordre des. éléments.
: Un feu-follet * sait sur le rebord.de ma fenêtre, On aurait dit l apparition d’üne àme.
Je me penchai en dehors ct j'en vis, avec une cer laine horreur. une foule d'autres qui surgissaient, et sautillaient sur la façade de la maison, sur le pavé “de la rue, à la surface de la rivière, en un mot sur Lous Îes corps mouillés, devenu bons conducteurs. Je refermai bien vile ma fenêtre, m'imaginant que nous allions être foudroyés et que c'était le feu du ciel qui tombait ainsi
On uwvassura'que ce n° était que des feux de Saint- Elne flottant à da surface des eaux-vu sur les pointes,
les arêtes dès édifices, avant et pendant une de ces.
‘ affreuses tempêtes ou cyclones que l'on appelle” ici orages- ruban. } AL Je n'ai encore contemplé. ce curieux méléore que deux fois et: ‘seuldment à la’ livière- Rôuge, en 1862 et en 1876. Y aurait- il dés lieu$” mieux appropriés que d'autres à sa produclion ? Pourquoi n’en voit-on point ailleurs, ct qu'elles sont les causes atmosphériques ou terrestres qui y donnent lieu? Les savants rendraient
Ne
service à la science en élucidant ces déux points. DT
. Le 30 maï, j’allai passer deux outrois jours à la -brairie du Gheval-Blanc, qui est à sept lieues du fort Garry. Je'
my rendis en tilbury, après svoip-tfaversé Saint- Charles, Saint-André et Silver-Heights Cederhier village
renferme de beaux collages de deux Métis irlandais. Une humble chapelle ménaçant ruines, cinq où six maisons de bois éparsés entre elle et la rivière des
Assiniboines, voHà {Out Saint- -Fraaçois-Xavier du Che-
val Blanc. C'est. ependant une paroisse de 4,200 âmes dont la fondation remonte à 1824.
Le lendemain qui était. un dimanche, je vis toute |
cette population métisse: affluer de tous côtés. pour
t | e ‘ ". J 3" . LES PRAIRIES-DE L'AMISKA-SIPIY. : 174
assister aux offices. Il arrivait des files de haquëts fabriqués par leurs propriétaires sans l’aide d'un seul clou. Ces charretles légères étaient pleines de bambins roses cl joufflus, de’ jeunes filles Limides, de femmes vètues de robes noires ou blèues, drapées dans des châles de tartan ou de cachemire aux vives couleurs, qui ne laissaient paraitre qu'un wil noir el ardent ou un seul coin du visage, à la mode de Lima,
Les hommes arrivèrent par escouades au galop de leurs poneys brillamment caparaçonnés, gais, joyeux et élégants dans leur simple costume. Sion veul contempler le Mélis français dans toute sa gloire, c'est à cheval qu'il faut le voir, quand il traverse au galop de sa moniure l’immense prairie, penché sur le cou d’un -dextrier aussi amoureux que son mäiître d'indépendance.
Assis sur une prtite selle de velours brodée de verroteries, œuvre d'une main aimée, portant en travers de sa Chemise blanche lécharpé de soie des anciens preux, ‘ou bien revéëlu d’une polonaise noire ou bleu de roi, le bonnet penché sur l'oreille, les reins entourés d'une
ceinture multicolore et les jambes enfermées dans des mitasses frangées, il se laisse emporter crmme un,
tourbillon. Tout en, galopant il bourre sa pipe. il
. charge son fusil, il tire et recharge son ar me, pour-
suivant le bison, guidant son coursier d'une seule tëmain ou d’un gentille pression des genoux. N
Dans cet équipage : un cheval, un fusil; une pipe etun
petitsac de pémican, le Métis peut entreprendre seul, sur
le dos verdoyant de la prairie, des voyages de 75 jours.
Dans l'occasion présente, les Métis du Cheval-Blanc n'étaient ni en voyage ni en chasse; ils se disposaient à partir. Ils venaient faire leurs dévotions dans leur
Quels hommes nous avons laissés dan le Nord-Ouest!
. paroisse et melire ordre à 'leur conscience, avant de
reprendre de nouveau et pour toul lété leur vol périodique vers les grands déserts. de l'Ouest.
Je m’aperçus bien vite que parmi ces gens intéressants, personne ne parlait français, bien qu’ils me comprissent lous. Il est à peine croyable. qu’une faible distance de sept lieues élabliss autant de divergence entre deux populations francaises aussi homogènes que celles du fort Garry et du ChevalfBlane. La raison en
“est dans la vie errante et on peut dire sauvage que les Sa
Métis de cette dernière paruisse mèneht au milieu des Cris, des Pieds-Noirs et des Assiniboines du Far-W'est, dont ils partagent l'humeur nomade et vagabonde.
Ce sont des chasseurs émérites, pourvôyeurs-nés de la colonie. Mais leurs manières et leurs allures se ressentent de leur mode d’existence et de Re langue «dont is tot ord inairement usage. ’
J'ai parlé tantôt de la rivière des Assiniboines ou Saint-Charles. Elle est appelée Amiska- -Sipiy ou rivière: des Caslors, par les Cris. C’est le plus considérable des affluents de la Ritfère-Rouge. Elle a deux sources principales, la rivière aux Cygnes qui vient du nord, el celle du lac Qui-appelle, qui coule de l’ouest.
Pierre Gauthier de Varennes de la Vérandrye, qui découvrit la rivière des Assiniboines, il ÿ a cent cinquantie ans, et qui lui donna le nom’ “e Saint- -Charles, confondit, paraît-il, le mot Amisk, castor, avec Miskwa, rouge; ce qui le porta à croire que c'était l’Assiniboine quiétait la branche-mère de la Rivière-Rouge. Son erreur a été reconnue. 1] n’en est pas moins vrai que Varennes
rapporte qu’ après avoir altcint, en septembre 1738, le fort Maurepas, que son fils cadet, appelé Pierre comme lui, avait construit en mars 1734, à l'embouchure de
Le 2
LES PRAIRIES DE L'AMISKA-SIPIY. 173
« 4 û . . « , * la rivière Winipeg, il poursuivit sa route et entra < dans la rivière des Assiniboines. layuellé est à quinze
lieues du fort Maurepus ».
Ce nom était fautif. C’est bien là grande fourche du
lac Rouge ou Miskwa-Kamaik {rouge eau) qui donneson* *:.
nom à ce cours d’eau jusqu'à son ‘embouchuro dans le lac Winipeg. 11 y a si pewde différence entre amisku ct miskuwa, pour une orcille qui n’est pas exercée aux sons indiens, que le quiproquo est bien excusable.
Ce qui est avéré loutefois, c’est que les Indiens Jyesqu ou Assinboines, qui maintenant habitent au pied des Montagnes Rocheuses, chassaient à cette époque dans les prairies situées le long de la Rivière Rouge, entre laffluent qui a conservé leur nom, l'Amiska-Sipiy, et la Saskatchewan ; c’est-à dire sur les rivages occidentaux des grands lacs Winipeg et Winipégous, De là le nom . de lac des Assiniboëls ou Assinipoils que les anciens
‘explorateurs français donnèrent au premicr.de ces
7 grands bassins d’eau douce.
L’embouchure de laRivièreRouge du Nord sctrouvant effectivement à quinze lieues de celle de Winipeg, où fut construit le fort Maurepas, il n'y à pas de doute que la rivière des Assinipoils nesoitlarivière Rouge continuée par lAssiniboine ct àlaquelleVarennes donnalenomdeSint- Charles que l'on ne voit mentionné sur aucune carte.
La Vérandrye rapporte qu il remonta la rivière Saint- Charles pendant soixante lieues, puis qu’il construisit, au lieu où il s'arrêta. le fort de La Reine. C'élail le 3 oct bre 1738. Il ajoute « que du fort de La Reine il yaun portage de trois lieues au nord- est pour tomber au Jac des Prairies! ».
© 1 Pierre Margry. Découvertes el clablissements des Français en Amérique, VI, p. 590.
Cette descriplion convient en Lous points au Portage de la Prairie: car on (e justement 182 milles anglais où 60 lieues */, du lac aipey à ce village, qui est sis-sur la rivière Assiniboinx El il existe un portage de trois lieues pour atteindre de Ke point le rivage méridional du lag Manitoba, en suivaiN la rivière Toutogan où Champignon.
On interprète généralement le mot Manit par | Manito wupan (Diable-détroit) ou Détroit de PEshrit, à À
cause, dit-on, de l'agitation des caux de ce lac. Jè demande si Manitoba ne serait pas une corruption de Mataloba qui est le nom des Sioux des Prairies qui jadis couvraient Loutes ces plages. .
La Vérandrye conslruisit deux autres forts entre celui de Maurepas et le fort La Reine, Ce fut le fort Pierre, à cinq lieues anglaises du Jac Winipeg. qui existe encore sous le même nom, et le fort Rouge, au confluent -de l’Assiniboine, actuellement fort Garry. Ces deux postes furent abandonnés avant 1751. La Compagnie dela Baie d'Iludson les rétablit. On à remarqué que ‘les sites choisis par les premiers explorateurs furent. toujours les meilleurs.
Le fort de La Reine construit, Varennes de. la Vérandrye envoy au ses fils au lac des Prairies ou Manitoba, pour y construire le fort Dauphin. .
« Après avoir atteint Jg,tac des Prairies, dit la relaion, on suit le sud Au; Têc jusqu'à la décharge d’une . rivière qui vient des grändes prairies, au bas de laquelle est' le fort Dauphin. Îl ÿ à une route de Jà pour aller au fort Bourbon, qui est le sixième établissement :.
Cet énoncé est encore parfaitement. canforme à l’exa-
1. Pierre Margry.. Découverte: et etablissemeñts des Frénçais en Amérique, t VI, D, GT. + à
5 s ra
ts
! 1. à N LES PRAIRIES DE L'AMISKA-SIPIY. | 175
men des lieux. En suivant le rivage sud-ouest du Jaë Manitoba, on atteint le lac du Dauphin et les rivières de l'Ocre et de la Vallée’ qui viennent, Pune-du sud," l'autre de l'ouest. Entre ces deux cours d’eau, existent encore le fort et la montagne du Dauphin. Je n'admets , * donc pas que ceté lablissement ail été construit à Pénbouchure de la rivière la Biche, un des tr ibataires du lc Winipégous, qui d'ailleurs portait celle épôque le nom de grand lac Bourbon. k Ce dernier .posie serait plutôt le fort Bourbon où © : sixième établissement français, entre lequel et le fort Dauphin, il existait, dit la relation, une route qui con- : tournait le lac; parce que jusqu’ici, par le fait. il n’est. point encore fail mention, dans cette relalion,'de la ‘rivière Paskoïac dont le petit lac Bourbon est traversé. D'ailleurs, Varennes n’appelle le lac Winipégous que: lac Népigos, et non point lac des Prairies.
Mais, avant la découverte des grahds lacs dont je viens de parler et la construclion des. forts Dauphin et Bourbon qui les commandaient, il convient de placer la tentalive que fit Varennes pour découvrir la mer, : Occidentale, appelée ‘depuis océan Pacifique. H partit au comñncement de l'hiver 1738. du fort La Reine avec deux de ses fils, les frères de Lamarck,. .. I vingt Er ançais,. quatre guides’ sauvages et son äomes- ° ‘' aies sel. sé-di, loca vers l’ouest- sud-ouest è travers les. oi
PE pe” pu $ Après : fLes fatigues, ils airivèrent chez les Indiens Mantäünesäoù ils- trouvèrent un grand village décent. :. #* deux lo S. Varennes fut très bien rèçu par ces säuyages
qu'il dépeint comme blancs et barbus avec des yeux bleus, ce qui est un indice de métissage. Le 11 février