‹ En route pour la mer GlacialeChapitre 61 sur 105 · DU FONT CUMBERLAND A L'ISLE A LA GROSSE · texte numérisé non relu

DU FONT CUMBERLAND A L'ISLE A LA GROSSE

fois plus nidoreux. I] y a a dans leur odeur de la fouine et du putois.

— Voilà pourtant, monsieur, le parfum qu’il vous sera donné de humer à satiété le reste de votre vie, si vous vous dirigez vers le Nord, me dit mon confrère en riant.

La langue de ces nouveaux Peaux-Rouges presque blancs me sembla singulièrement gulturale et glapissante. Les sons kra, krou, kri, tra, tri, Lou, revenaient souvent dans leur conversation, avec une énergie que l’on aurait prise pour de l'affectation. Cela était dit avec des intonations impossibles, un ton chanlant comme ‘celui des Chinois, des soufllements de chats qui crachént, des clappements à se fouler Ja langue, des gutturales à écorcher la luette.

Leur costume était simple et décent, bien ‘qu'ils n'a-

*.busent pas plus du pantalon que-les Indiens que nous

avions rencontrés précédemment. Mais il y avait quelque chose de digne et de corfect dans leur tenue. Rien de débraillé, de dépenaillé. Ontre un pagne de drap décemment disposé, je remarquai qu’ils avaient soin de croiser étroitement leur polonaise illinoise à l’aide d’une ceinture rouge ou d’une lanière. Plusieurs d’entre eux étaient coiffés de casquettes à côtes de melon, de

deux couleurs allernées, fabriquées par leurs femmes.

Les autres, étaient nu-tête, mais sans plunes, sans peiature’ni colifichets, ces apanages de la sauvagerie.

Quänt-à leurs dames, outre leurs mitasses de drap et uné robe de cuir d’élan passée en basane, elles avaient | la tête enfermée dans une coiffe de peau ou de drap, garnie d’un rebord-d’un demi-pied absolument affreux.

On aurait dit des pots-à-colle d’ébéniste. C'est, parait- il,

une pièce de leur invention, mais és qu he -fait pas honneur à leurs modistes,

sb LA

Je le répète, le Peau-Rouge n’est beau que sous les livrées de la sauvagerie. Sitôt qu'il les abandonne pour se vélir à l'européenne, il tombe dans le ridicule où l'extravagance, alors même que, comme les TchippewWayans, il cherche à se conformer le plus possible aux usages des Blanex.

les sauvages élaient au nombre de cent 'reinquante

personnes seulement. 1

Le Portage des Grenouilles est situé par 55° 25’ de latitude nord et 101° 45° de longilude ouest de Paris. L& premier Blanc qui pénélra lans ces purages fut Anglais Samuel Hearne. de la Compagnie de la Baie d'Hudson. 1 le découvrit officiellement en IT, après son expédition de la rivière du Cuivre, en allant construire le fort Cumberland. Deux ans après. le Canadien Joseph Frobisher ÿ passa en se rendant dans le Nord, el y bätil un fort où il hiverna.

— Quel est le nom de ce beau fleuve. eñ langue dènè ?° demandai-je au prêtre du lac Caribou, ttR savait le ichippewayan et le cris. D

— Les Tehippewayans lenomment Yunnaré dès nédh?, me dit-il, cesqui signifie Grande Rivière d’en-bgs, par coniradistinclion avec la rivière Mid des.

ee

Esclaves, qu ‘ilsappellent Fées jélès nèdhè où Grande ”

Rivière d’en haut. 5 n

— bes Peaux-Rouges ne me semblent pas avoir beau-.

coup d'imagination en fait d'épithètes, remarquai-je. ® Tous les fleuves que j'ai traversés ou sur lesquels j’ai navigué, depuis que je suis en Amérique, portent i invaria-" blement lé nom de Grande Rivière. Tels le Saint-Laurent, lOttawa, le Missi-Sipiy, la Saskatchewan : et maintenant . ici la Missi-Nipiy, et dites-vous encore la rivière des

Esclaves; sans compter d'autres fleuves du Sud, tels

. . ue

DU FORT CUMBERLAND A L'ISLE A LÂ CROSSE. 259 que Île Colurade, lé Rio Grande del Norte, la Colombie, le Parana, elc., ele. -

— Vous pouvez y ajouter aussi, me dit-il, le flenve Mackenzie, le Youkon, la rivière la Paix et je ne sais encore combien d’autres cours d'eau du grand Nord.

— Eh bien! avouez, monsieur, que, si nous devions nous conlenter de la traduction française de tous les noms indiens de ces cours d'eau, la géographie serait bien éonfuse, bien embrouillée.

— Fort heureusement. riposta-t-il, que nous avons des hommes à imagination ardente et poétique qui viennent au sécours de cette sciefñcé, en prévision de ses embarras futurs. Au lien d'écrire, par exemple, Missi-Sipiy, ce qui signifie grande rivière, ils épellent ce mot : Hfesrha-Cébre, qu'ils tradaisent librement par Pêre des Eaux. n

— Vous parlez de Chateaubriand ?

récisément. N'est-ce pas lui encore qui, dans

une brillante description de la cataracte de Niagara, a faigboétiqiedent se suspendre par la queue, des carcajous, au-ê (PIECE des goutfres bouillonnants ? . — de crois bien que si, dans son Voyage en Amérique. .

— Eh bien! saéhez, monsieur, que le glouton ou carcajow n’a pas de queue. C'est up plantisggégqui ne "se suspend nulle part, par la bonne raison q plus d’appendice caudlal que Fours, son frère aîné: Avec une pelite licence poétique, notre Chateaubriand en a fait un quadrumäne à queue prenante, un ouïstiti ou un sapajou.

— de crois plutôt qu xl a confondu sapajou ou kincajou avec carcajou. Heureusement que cela ne tire pas à conséquence. Il est évident, en effet, que s’il y avait

n’a pas.

,des sapajous en Canada, ils iraient se suspendre n’im-

porte où, voire méme, au-dessus du Niagara, sous le tablier du pout, et que les carcajons en feraient autant s'ils avaient une-quene prenante.

—Jereviensäla Missi-Nipiy, continua-t-il, en riant,

por vous faire observer, monsieur, que ce nom dit plus queGrande Rivière. Il signilie Grande Eau: parce que cet immense et singulier ‘fleuve, à partir du lac de l'Isle à Ja Crosse jusqu'à la mer d'Hudson, ne $e compose que d’un enchaînement non interrompu de les reliés par des chutes d’eau, C'est la voie la plus pittoresque, maiïx

la plus extravagänte.que l’on ait pu choisir pour péné-

trer dans le cœur du Nord-Ouest.

— Y a-t-il done d'autres routes que celle-ci ? ‘ — Si Fait. Nous avons les vastes et belles prairies de l'Ouest qui ne sont pas très distantes de l'Isle à la Crosse. Mais la Compagnie d'Hudson n'aime ni la con-

eurrence ni la dépense. Par ici, elle est maîtresse etelle

n'a pas de route à tracer ni à entretenir, point de

ponts à faire construire. Personne à Ja Rivière Rouge :

ou ailleurs en Canaïne dispose d'assez de fonds pour

lutter avec elle par la voie fluviale, Dans vos sept bar-

ques vous avez au moins soixante-cinq hommes. En cas de sinistre, d'accident ou de rencontre fâcheuse, ces hommes peuvent se prêter main-forte, s'entr'aider et se défendre. Mais que ferait in simple commerçant en fourrures, pouvant à peine disposer. de ‘quatre à cinq serviteurs ? Absolument rien. En supposant qu'il

pût atteindre un lieu de rendez-vous des fndiens, il se-,

rait bientôt arrèlé par. des difficultés sans nombre et obligé de rebrousser chemin. ,

°« Par les Prairies il en serait tout autrement. Du Jour où la Compagnie y Guvrira des routes, elles seront

DU FORT CUMBERLAND À L'ISLE À LA CROSSE. 2U1 fréquentées aussitôt par une foule de gens auxquels la Compagnie ne pourra s'opposer, à cause de l'immensité-des Prairiès et de la facilité qu'ils auront de sc dé. rober à éfle par la fuite.

Mon aimable confrère supposait que la Compagnie d'Hudson conserverait longtemps encore le monopole du commerce.

Je n'abuserai pas de la patience de mes chers lecteurs en les/trainant de lac en laë et de portage en portage.

Entre le fort de Ja Traile ét celui de l'Isle à la Crosse,” | il ny a pas moins de douze grands bassins qui sont les « lacs de la Loutre, du Diable, des Morts, de la Truite, de PHuile d’Ours, des Souris, des Serpents, de Travers, des Sables, des Épinettes, du Genou et enfin le lac Primeau qui porte le nom d'un ancien ‘guide canadien.

Pendant la navigation de dix-sept jours que nous demandèrent ces lacs, mon journal ne me fournit que : des descriptions de sites sauvages, d'oiseaux ou de ” plantes. Quel intérêt aurait le Jecteur à apprendre que je fus réjoui par la vue de beaux martins-pécheurs bleus ct de superbes pics ‘de bois rouges ct jaunes,’ fleurs animées du désert? S’apitoiera-t-il sur mon sort *

* si je lui révèle que je fus mordu jusqu'au sang par .des légions de gros œæstres ou mouches grises, appelés bull-dogs ; grignotté, pendant la nuit, par des essaims de petites gerboises sauteuses, nommées juculi ; vexé, pendant le jour, par cinq sortes d’éphémères qui se laissaient tofiber par paquets sur nos personnes, nos lits, dans nos 'aësieltes et jusque dans notre chaudron, comme une pluid-Hégoytante : la verte, la royale, Ia protée, lanormalg-et jusqu'à la chanteuse (Perlu,. . sorans!) ? Un nom. Hirbrau et bien ronflant pour une sale bigaille mugtte. ‘Oh ces naturalistes! sn ° ° 15, |

L'éphémère, que les Mélis appellent dues, esl'un insecte inolfensif, blanchâlre et mou. que je puis comparer à notre frigane, H sort de l'eau le malin, vole toute la journée sous les has rayons du soleil, montant et descendant verticalement, puis se laisse Lomber le soir, inerte, mourant. Sa vie a duré douze beures ! Son rôle dans x nature semble être celui de symbole où d'emblème, emblème de Ja brièvelé de la vie, symbole de linanité de la joie el du plaisir.

Encore une éphéméride, mais ceHe-ci d’un autre

goure : Je n'élais apercu que les dé lis-uo-fuinent-pas |

le tabac à l'état pur. Sur ma demande, il me fut répondu que tel était Pusage indien. Les Peaux-Rousges mêlent toujours fe tabac avec la pellicule torréliée du Vibur-

un orycacces où chier des boïs, et, à défaut, avec les feuilles dexséchées dune bruyère appelée suc À cominis.

Ce mélange porte le nom de Kinik-kinik.

Les Métis ‘appellent Fobier kart ronge, «'est-à-dire baguette ou verge rouge, Nolre vieux mot hurt, qui n'est guère plus employé qué pour signifier la corde d'un pendu, est encore d'un usage Journalier au Canada. Les mères y donnent la hart à leurs marmots, les pêcheurs enflent leur poisson par les ouïes à l'aide d'une kart, les voyageurs fument écorce de la kart ronge, et redoutent de camper dans les hartriers c'està-dire les bosquets, à cause”de Tahondance des cou-

Sins, C'est dan mot hartrier où harrier que nous AVONS ex

fait hailitr, mot qui, de fait, est incompréhensible sans

-Fexplication qui précède. L'R a êté adouëi en L.

Le 43 juillet, nos campâmes à l'enirée du lac de Piste à la Crosse, J'y eus comme une vision du seplième-ciel et assistai à une prof rssiond'esprits angéliques, sans miracle anenn, Covrhié de LD A Berque el

Cr

. parfaitement belles, Ala vérité, je dois confesser que je …

pu FORT CUMBERLAND A L'ISLE A LA CROSSE. 263

admirant la voûte des cieux en attendant le sommeil, J'y fus l'heureux témoin d'un de ces orages magnétiques

.que j'ai déjà décrits en parlant de la Miskwa khamar,

el dont je ne pourrais faire de nouveau la description sans me-répéler. | ‘

La lumière électro-magnétique de l'aurore boréale se montre presque chaque nuit, mais non pas toujours

‘avec celle intensité. En vingt et une années de séjour

an Canada, je n'ai observé qu'une dizaine d’aurores

“ne mé suis pas levé toutes les nuits pour étudier l'état

du ciel, et que je n'ai pas toujours dormi en plein air.

La coupole ou pyramide, que forme au zénith la réunion:. des fâisceaux lumineux de l'aurore boréale, est l'apogée de l'orage nragnétique, Le plus ‘souvent il s'y produit, comme finale, une apparence de combat, un échange mutuel de‘traits fulgurants, qui ressemble au foudroiement d'une armée d’esprits de l'air par une autre armée d’esprits célestes. Aussi, je ne m'étonne nullement queles erédules Indiens Iillinés voient, dans ce splendide météore, la manifestalion des mânes de leurs ancêtres. Ne pourrait-on pas attribuer à des aurores boréales ces visions de combats aériens entre des esprits, dontles Ancicnsnous ont laissé les récits extraordinaires ? ns

Moins poétiques, les Tchippew: ayans. is pensent, d'après Ilearne. que ce phénomène esl! aÿ: “au dégagement d'étincelles électriques qu’émrettent les rennes célestes en se frottant les uns contre Jes autres.

Les vibrations de Paurore boréale lui ont mérité, des Canadiens et des Métis, les noms de tirants, d’éclair ons

- etde niarionnéttes. .

D'aucuns pret ndirent que les aurores boréales bruis-

saient, frémissaient ct pétillaient. C'est une simple illusion de Pimagination. Ce météore ne produit absolument aucun bruit; quelle que soit sa proxhuité de laterre et la vivacité de ses mouvements.

Enfin les Indiens et les Métis simaginent avoir la propriété de les attirer en sifflant, ainsi qu'on le dit aussi des Esprits, et de les dissiper en leur tirant des coups de fusil. Rien n'est plus faux que ces assertions

de l'enfantillage indien. Tout ce qu’on peut en dire de.

que-lcurs mouvements désordonnés pronestiquent que

les couches supérieures de Pair en sont déjà agitées.

Aussi, le lendemain, un vent violent, qui heureuse-

ment nons fut favorable, nous fit-il opérer prompte-

ment la traversée du lac de Ffsle à la Crosse, ce qui

Se on Saint-Jean-Baptiste

Page 1