‹ En route pour la mer GlacialeChapitre 65 sur 105 · LA · texte numérisé non relu

LA

Far

ss

ni

è —— TRAVERSÉE DES TERRES-HAUTES. La 279

eue 2 ”

tions, se fût inclinée devant lui comme devant un maha-

. rajah, en criant:

tie Hip! hip! hipf. hoirra pour le gouverneur!

« Mais lui donner la main comme à leur égal! Fi donc! Il les a traités d'effrontés ct grossiers Demi-sang.

— Cest son mot.

— Le respect que les Métis ont- pour le gouverneur,

ils ne se croient pas obligés de le professer pour son, canot, pour sa tente ou pour son chaudron, compre- |

nez-vous ? Nous ne sommes pas aussi magois qué ça. Eh bien! M. D. voudrait que tout ce qui est à son usage fût tellement sacré aux yeux du publie, que nul ne s’en approchäât de plus de dix pasäla ronde.

— Jesuis de plus en plus étonné. Un sultan! Un grand

” Mogoll

. complet, les griefs qu’il a contre vos Métis. Ah! j'allais | oublier. le dernier. Ce mâtin.ils se sont ‘donné le coup ‘ de gràce : En sortant de sa tente, Son Excelleñce &

— Hier soir, les Métis ont placé leurs chaudrons : sur le feu de Son Excellence; ils ont fait cercie autour de sa

tente en fumant leur pipe; ils ont eu l’audace de parler |

avec moi, cuisinier de Son Excellence. Voyez le‘crime! — Cuisinier? Vous plaisantez, monsieur Christie ?

— Du tout. Tel que vous me voyez. noi, chief-factor Christie, chef du district Saskatchewan, je suis le très | humble cuisinier du gouverneur de la Compagnie, etje

menge après lui dans son assiette, - Je pus à peine réprimer ua éclat de rire.

— Mais il a perdu la tête, votre gauverneur. — Je ne sais s'il en a jamais eu. Enfin voilà, au. grand

trouvé deux ou trois charrettes que l’on avait oubliées.

pendant la nuit à quelques pas de sa tente.'Il est rentré :

fufieux,'m’a,renvoyé et n'a pu déjeuner tant il était en

“volère. EN DienF s'il coniinue à ètre si “pointilleux, j je donne ma démission de cuisinier, dût-elle entrainer

: ‘après, cet honorable-office- mon grade de facteur en

chef avec ses beaux appointements.

Le 24 juillet, nous traversâmes à pied le portage las,

Loche et allïmes camper au bord de la Wéssé-Gamie Sipiy ou rivière d'Eau cläire, un affluent de la rivière Athabasca, dont elle frend même quelquefois le nom -avec un diminufif. Les Tehippevaÿans l'appelle Otthup Dès ou rivière des Bocages.

Je me rappellerai longtemps le magnifique pectacle que nous présenta, des hauteurs du portage, la vallée . dans laquelle serpente ce cours d’eau. Il est digne d’être comparé aux plus beaux paysages alpestres et semble être la reproduction de la vallée d'Obergestelen, quoique plus boisée. Une série ‘de croupes vertes et ombreuses

fuient l’une dertière l’äütre jusques’ aux confins d’un :

horizon bleuâtre, découvrant une prairie étroite dans

läquelle les méandres argentés de la rivière bondissent

de cascade en cascade à travers les sapins.

Instinctivement on se croit transporté. daff$"fe Vieux

.. Pays, comme l’appellent Canadiens et Métis. Mais on

y cherche en vain de blanches habitations, des troupeaux bêlants et des pasteurs. L'Europe, ‘a France, sont Join, bien loin dè ces bocages dont la-solitude n’est troublée que par ce zéphir harmonieux. qui soupire-dans les

gs pins de Weymouth, et qui me rappelle tant les

bois embaumés de Carry-le- Rouet, de ja Giadule et de la -Gineste, en Provence. .

Au bas des côtes de 600 pieds de- haut, dans la jolie

prairie qu'entourent lé vertes collines et les bois aro- , matiques, nous attendait le même-spectacle qui nous

avait accueilli sur le versant méfidional du portage. Je

CE

! | . Lioueg ‘K op oppeseribe san sgudr,q). CA De (Root vi 3a HOVINO&) AIS AIRVO-HSSV AL YA HQ HATIVA

get ue 4:

= k = 2 PT 48 LOC Eee D DR ‘: 4 As Es Fr à Ft.

Pr AA, DÉS ons NS se RE, RER EE = = Le.

n’y reviendrai pas. Nous y éprouvämes seulement un léger désagrément. Notre tente, nos bagages et nos provisions avaient été laissés en haut des côtes. De sorte que nous nous trouvions encore à jeun depuis le matin, à onze heures du soir, et sans abri. Il fallut que des Métis condescendants, oubliant leurs fatigues de la journée, les allassent quérir sur leurs épaules, à deux kilomètres de là. Pour tout souper, nous nous contentämes d’un morceau de galette sèche et d’un oignon.

Le gouverneur D. avait traversé le portage avant nous. Nous le vimes repättir, le lendemain matin. mn voulut, bien s’ahaisser jusqu’à nous donner la mai ainsi qu’au chef-facteur W. L. Ilardisty, chef du district Mackenzie, bien qu'il fàt un Métis quarteron. Mais ensuite, fidèle à ses principes ssatqree il agzita sa canne d’un air superbe sous le nez des autre: cis,rs ‘et commis, en leur disant du bou: des Rvres ”

— Farewell, gentlemen t Adieu, gentils:ommes!

Ce fut tout, et il leur tourna lc dos. Quant aux Métis

‘et aux sauvages, il ne les regarda seurement pas.

Ah! si M. D. avait pu-entendre les risées que les gentilshommes et leurs serviteurs firent de Son Excel. lence, lorsqu'elle se fût éloignée de quelques pas! Le 29 juillet, une jeune femme tchippewayanne, mère d’un jeune enfant, vint se jeter dans ma tente en pleurant. Je priai un Métis de m’interpréler et j'appris que cette jeune tisékivii encore infidèle, était mariée à un Cris également infidèle qui venait de la répudier et qui allait partir incontinent pour le lac la Biche. Elle venait donc me prier d’intercéder auprès de sa belle-mère et de son mari pour qu’ils se montrassent moins barbares à son égard.

Je me transportai à leur loge. Ni l’un ni l'autre ne

voulurent rien entendre. La jeune femme, me dit-on, était d'un caractère revéche et irascible; elle n’aimait pas.gon mari. Bref on n° en Évoutéil plus. J’insistai. La vieille Crise sourniolse; jtlouse : et rancuneuse se contenta de dire sans mème me regarder :

— Jamais elle ne‘remettra les pieds dans mon feu, (ma tente). "2.

Ce jour-là même, la vieille et son fils quittèrent le portage la Loche par un chemin qui y est tracé sur la rive gauche, à travers bois. Îls avaient avec eux des chevaux, avec lesquels ils s’étaient rendus au portage

- pour y saëner quelque argent, en transportanties colis

de la Compagnie.

Ces. Cris sont des sang-mélés français, ce qui ne les empdrhé nullement d’être aussi sauvages qu’on peut l'être à ;areille latitude. Ils sont connus dans le pays sous le rom de C-.x libres. ls se bâtissent des. maisonneltes, ca:tivent de petits champs, se nourrissent de leur chasse et de Tètrpéche;.et gagnent surtout leur vie par le commerce des fourrures et le Jouage de leuré-chevaux pour le service de la montée du portage

‘. Ja Loche.

L’amoureuse Tchippewayanne plaça son enfant à

- califourchon sur son cou,.elle prit sa couverturé verte,

et s’enfonça daïs la forét après son mari.

La pluie nous reteniait au portage depuis deux jours. Ce:jour-là à midi, le temps s'embellit et nous parlimes, ‘ à notre tour. Il y avait douze jours que nous attendions, douze jours qui parurent un siècle à notre impatience: Notre brigade, commandée par le guide Joseph. Bouvier, se: composait de cinq barges. Jé ne revis plus le couple en voie de divorce jusqu’au por-

’7"tage de: la Bonne, où il arriva avant nous. Grâce à

pes .

‘ leurs chevaux, les Cris trouvaient le moyen de-réaliser- + quelques bénéfices dans chacun des cinq porlages de la | rivière d’Eau claire. . |

Le soir, la vieille iskirére gréa sa pirogue, elle ÿ entra avec ses deux grandes filles el s’'abandonna à la fou-:

- gueuse rivière qui acquiert, en ces parages, une vitesse - * de 12 à 15 milles à l'heure. |

Son fils s’apprêtait à 1a suivre dans son propre canot,

lorsque la jeune femme dènè bondit comme une pan- ‘thèré, du milieu des hautes herbes, et se précipita aux” genoux du Cris qu’elle étreignit en sanglotant”

J'étais présent et je fus ému jusqu'aux larmes de te spectacle navrant. Une nature moins vicieuse ou tant . soit peu aimante se füt laissé toucher par tant-d’a- ‘iour et de persévérance. Mais le Cris est dur. Un mo- = ment seulement le jeune homme parut ému ou plutôt abasourdi. Il repoussait sa femme doucement et comme ‘ -. s’il en avait eu pitié: peut-être parce qu’on l'observait.

Mais elle s'était cramponnée à saceinture et refusait. de le quitter, La foule se rassemblait® Le Cris avait hâtede se soustraire à des explications qu'il paraissait redouter. Alors commença une lutte affreuse. Î lrrejeta avec violence contre terre, la frappa du pied dans : le ventre, sur la poitrine, le visage ; et, comme elle ne lâchait pas prise, il-lui déchargea un grand coup de

. crosse de fusil sur la tête et la laissa comme inanimée.

. J'accourus aussitôt. A Paide d’un interprète Je rai-

” s6nnai le sauvage. Il ne me répondit qu'un seul moi er tchippewayan. Lo à

.— Douyét C’est difficilel. , L - Mais la difficulté pour ces natures indiennes c’est l'impossibilité. Lis ne détruisent ni n’enlèvent l'obstacle ;. ils.le tournent ou bien ilé s'arrêtent.

- Le -

Je me retirai en gémissant et en conjurant la jeune femme de laisser cet infidèle et de s’en A ROUPRE RS ses parents, au Grand Portage. Mais elle n’en avait pl C'était une orpheline. Tout s’expliquait alors pour moi.

Voyant qu'elle ne pouvait rién sur le cœur de son époux, la malheureuse Montagnaise crut user d’un excellent subterfuge en lui jetant entre les bras son petit garçon, une ihnocente créature de trois ans.

— Tiens, lui dit-elle, puisque tu ‘he veux plus de moi, il n’est pas juste que je nourrisse ton fils. Garde-le donc. Tu es plus apte que moi à le sustenter.

Puis elle se sauva dans la forèt. Le jeune homme chargea l’enfant sur ses épaules et la poursuivit dans les bois, sans doute pour lui faire ressentir de nouveau : le poids-de sa colère.

Ils he reparurent plus de la soirée, et je ne vis le dénouement de.ceite scène sauvage que le lendemain malin, au portage de la Cascade. J’y retrouvai le-jeune Cris aussi froid et impassible qu'auparavant. Son enfant jouait avec un écureuil éaptif. Je cherchai longtemps la jeune mère sans l’apercevoir. Finalement je la vis-accroupie dans les herbes du rivage, pleurant silencieusement en couvant son fils d’un regard d’envie.

On connaît l'amour des mères indiennes pour leur progéniture. Rien de si touchant. Il tient de celui de la poule et du chat. Or, la ruse qu'avait employée la Tchippewayanne ne lui avait pasréussi. (était évident. Ellé n'avait servi qu’à la rendre deux fois ma eureuse, : Veuve d’un mari qu'elle adorait, elle le devenait aussi de son fils uniqu&. Il y a des gens qui ont vraiment le malheur en croûpè. Le petit garçon ne faisait déjà plus cas’ de sa mère, tant l'écureuil que son père lüi avait donné captivait-son attention.

Bo ot RQ TRAVERSÉE DES TBRRES-HAUTES. A :, 285 |

te Cris quitta cet autre portage et: fcelte fois pour ne plus toucher aux rivages tchippewayans.

- C'était pour un an, peut-être pour toujours ! ILallait ‘

-un regard à la malheureuse qui avait dormi à ses côtés. - ÉÊlle ne poussa pas une plainte, cette fois, pas un soupir. Elle semblait rivée au sol, hébétée, tel qu’un être sans espérance. Puis tout à coup, ‘elle se leva,

remonter la rivière Athabasca, celle de la Biché et se rendre au lac de ce nom.

Il souleva son enfant par un bras, comme on “Je fait d'un petit chat, et le laissa retomber doucement dans fa - Ro pirogue où se trouvaient déjà deux chiens, les: pattes , liées. Puis if prit l'aviron, mit un pied dans le:canot, le repoussa du rivage de l’autre, et s’asseyant jambes croisées, il s’éloigna commé un trait, sans même jeter | ]

ramasssa un petit chaudron, et une couverture — tout ce qu’elle possédait — jeta un cri strident qui:retentit / à mes oreilles comme le Requi escat in pace final d’une fupéraille, et s’enfonça dans lés bois, affolée. © ‘ /

Je pensais que tout était fi et je tâchais d’effacer de } mon souvenir cette scène pénible, lorsque vers dix } heures du soir, tout au bas/de la rivière d'Eau sa] nous entendimes une plaint£ lugüubre mêlée de sanglot rythmés. Les sauvages chantent en pleurant. Ils ont ui rythme pour la douleur comme ils en ont d” autres pour la joie, pour la guerre et pour FPamour.

Des hurlements de chiens répondaient àce c ant, lamentable. Mais je ne savais à qui attribuer celui-ci à

‘lorsque nous entrevimes une forme noire accroupie ai.

sommet de la falaise. C'était encore la jeune LEE ES. sa nn, GE Elle semblait avoir pris des ailes pour noûs dey lancé NT Trois chiens maigregiqussi éperdus qu “elle, Gdaient autour d'elle en pl ht.

Elle demanda avec larmes qu’on la prit à bord et qu’on la conduisit à Athabasca chez les Tchippewayans. . Je l'aurais bien désiré aussi. Mais les barques étaient trop chargées, me dit-on, el nous n'avions pas autork Page

- pour en agir de la sorte. On n’eut donc aucun égard aûx% =: doléances de la malheureuse. et nous nous éloignämds’ d’elle sans la prendre en pitié. J'en eus le cœur malade.

7 J'ai dit que les chutes et les cascades de la rivière

d'Eau claire y nécessitent cinq portages. Ce sont ja Terre-Blanche, les Pins, la Bonne, la Cascade, et les Noyés. Les beautés de ces sites sont telles que je voudrais avoir la fac lté d’y retenir longtemps mon lecteur. La vallée de la Wissé-gaminr est, en effet, la Yellowstone du Nord-Ouest. |

TN me faudrait un chapitre entier pour en décrire.les beautés. Les deux premiers portages surtout défient l'imagination et la plume d’un Walter-Scolt. Les glens d'Écosse auxquels ces sites ressemblent n’offrent pas de | retraites plus sûres, de grottes plus sombres, de labyrinthes plus mystérieux aux appétits d’une horde de gipsys et de brigands, s’il en existait en ce pays.

Fait singulier, ce sont précisément ces sites abruptes et pittoresques que fuient les sauvages. Leur superstition et leurs vaines terreurs ne s’en acéommodent point. Les sites impossibles, évoqués par Gustave Aymard, ont ici leur réalisation : chemins creux, gouttières, cavernes à issues multiples, terrasses superposées, semblables à des téocalli, ruines de vieux châteaux, remparts naturels surplombant d'affreux précipices, des abîmes de verdure ou des orages de chutes : l’œil ravi contemple toutès ces curiosités et bien d’autres encore auxquelles l’éau a donné naissance dans celie valiée formée par érosiôn. | ‘

Les forêts que Dieu a jetées sur cetle espèce d’ossuaire de la nature en dérobenf les ruines aux regards. Mais si l’on monte sur-un de ces rochers au sommet aplani et couvert de bruyères, on apérçoit une multitude de têtes de rocs qui surgissent du milieu des cimes vertes des sapins, semblables à des squelettes décharnés

* au milieu d’un bocage funèbre.

Vers leconfluent de la rivière est une belle source sulfureuse qui sort d’une butte moussue, par cinq ouvertures tubulaires. Je l’aï visitée plusieurs fois. Le soufre qu’elle contient se dépose au fond et sur les parois d'une .conque naturelle qu'elle recouvre d’un enduit épais.

tie caur.est très fraîche et d’une rare limpidité, mais

Île est £alée; de sorte que je doute qu’à ce titre elle

puisse être utilisée même pour les bains.

TS

Page 1