‹ En route pour la mer GlacialeChapitre 79 sur 105 · FT · texte numérisé non relu

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COMMENCEENTS DE wa VIE DE ROBINSON... 329

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el quadrilatère des troncs d ‘arbres bruts ou décortiqués, mais coupés d’éfale longueur. Fixez-les les uns sur les autres avec des goujons ou au moyen de poteaux à rainures placés aux quatre angles du‘rustique édifice; unissezles en queue d’aronde comme les angles d’un coffre, ou en têtes de chien : peu importe. (e dernier mode est

cependant le plus simple; c’est celui que nous avions.

adopté pôur les construclions présentes. C'est un genre de bâtisses qui convient aux débutants et aux gens pressés. À celle fin, on pratique à coups de hache vers l'extrémité de chaque boulin une encoche qui s’emboîite dans le boulin inférieur, et une autre qui reçoit le boulin supérieur. 11 en résulte deux mains jointes. Ainsi de suite jusqu'aux sablières taillées en biseau, qui reçoivent les perches alignées formant la toiture. Celle-ci est rapide afin que la neige et la pluie ne s'infltrent pas à travers. Deux pignons supportent un faite ou frème sur lequel repose l'extrémité supérieure des perches de couverture. |

On enduit le tout de torchis et d’une’couche de terre glaise; puis, quand ce bousiliage est sec, on bouche

‘les fentes et les interstices en badigeonnant la maison . au lait de chaux, au tuf détrempé ou avec des cendres.

tamisées.

Le toit se couvre de terre battue, mêlée à delapaille

hachée, On y superpose de grandes plaques d’écorce de sapin fraichement arrachées, que l’on imbrique comme des tuiles, et que l’on fixe par des lattes clouées ou des pièces de bois formant pesées.

On obtient ainsi une espèce de grand coffre en bois brut, dans lequel on taille porte et fenètres à grands coups de gaudendard. |

Tout cela est très amusant à faire, mais encore- plus

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à imaginer, Cela'sent le Robinson. On éproæve ensuile une véritable salisfaclion à loger dans un gîte que l’on doil à sa propre industrie, füt-ce une cabane. Jean Goujoi ne devail pas ètre plus fier des palais qu’il édifia.

Mais pour trouver ce plaisir dans la construction.

«d'une maison, fût-elle à Paméricaine, il aurait fallu au moins jouir d' une nourriture substantielle, avoir des aides dévoués, el posséder quelques notions du métier. Or, M. Boisramé ét moi manquions de ces trois choses.

Jde fis done, pour ma part, un nfauvais charpentier; si #

mauvais, que mon excellent compagnon, qui du moins

avait. Rene de la hache, ne voulut accepter de moï d'autre Service que celui .de mettreles murs d’aplomb et de sciér Fexlrémité des boulins. Ma hache

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s’élait vue condamnée à nè-bücher que du bois de

‘chauffage qu'il m'était permis de-niartyriser à à mon

aise, Il faut un apprentissage à tout.

Pour la première fois, je souffrais de ma condition

.de Mangeur de lard. On avait beau me dire : « Prenez

patience, cela viendra, le métier entrera. » Je savais que

“cela nc viendrail pas, parce que je ne me sentais aucune

espèce d'attraction vers la bisaiguë et l'herminette. Je n’en rougissais pas moins de n'être bon qu'écrire,

dessiner et étudier le tchippewayan. Plus que famais,

il me semblait que ma placc eût été de suivre le ministre M. n'importe où, afin de lui tenir tête, puisque on le

croyait redoutable. Dieu .m’avait doué d’une mémoire :

heureuse. et de quelque capacité pour ‘les langues indiennes. Je sentais qu’en peu de mois je serais apte à me débrouiller seul avec les indigènes. Ce n’était que de ce côté-là que j'espérais pouvoir renflré service à l'œuvre commune,

Dès mon arrivée au port age de la Loche, j'avais

entrepris la composition d’un dictionnaire ‘françaisdènè que je poursuivais avec ardeur. Je ne manquais jamais une occasion de l’enrichir de toutes les locutions que j'entendais. Dans le Nord-Ouest à celte

époque,il n'y avait encore ni dictionnaire ni gram-

maire en quelque langue que ce fût, Ce travail ne

pouvait donc-être que profilable à mes collègues

et honorable pour moi. J'avoue que ‘je m’y senais beaucoup plus d’inclination que pour les métiers de bûcheron et de bousilleur. Mais la Providence — à l'enseigne de laquelle j'avais été placé, — ne me permit pas de n'exercer si Lôl dans la sphère vers laquelle m'entraînaient mes goûts et mes aptitudeé.

Elle voulait ‘auparavant me faire passer par une série

d'épreuves, de labeurs et de sacrifices qui fussent comnie l'initiation à la vie d'homme du Nord, et le meilleur des apprentissages.

Toutefois, celui qui supporlail incontestablement le plus gros lot de ces déboires était mon confrère M. Boisramé. Ce missionnaire manccau que nous- appelions plus simplement et plus cordialement : Mon frère!

arce qu'il était laïqne, n'était guère habile. LT

J'ai déjà dit qu’il n'ÉtUt pas même charpentier.

1 était sellier, de son mélier. Mais H-était doué de ce

qui fait les ouvriers en toutes choses et'les habiles : Es

une bonne volonté capable de tout entreprendre, une

-énergie de fer susceptible de le. faire réussir en tout,

“plus le goût et la passion du travail. Il avait deux ans

deséjour dans leNord;il savait cultiver la terre, pècher, ‘bücher du bois et faire la cuisine. Comme cuisinier surtout, il valait un cordon bleu. Des Anglais l'avaient ‘tenté en vain-par des offres réduisantes. Avec ces cinq tâlents il avait entrepris de bâtir de toutes pièces non

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pas un gâtgau do Savoie, cc en quoi il excellait, mais : .

un étublissement capable de faire honneur à la France

et à la religion, sur l’ emplacement le plus impropre el.

le plus ingrat que lon eût pu choisir.

Il y réussit.

Un -chenal assez élroil du Mackenzie nous séparaif d’unc île qui devait nous fournir le bois de charpente.

Mais quand ce chenal fui congelé, il se trouva si: | obstrué de glaces raboteuses que c’élail merveille. Rien d'étonnant cependant, puisqu'il élail occupé par le Ra-

pide même. Aussi les courriers n’y passaient-ils jämais.

Leur route ordinaire la plus dirécte était un des chenaux . Occidentaux, celui où nous aurions dû nous établir.

‘Nos derrières étaient obstrnés par un marécage au milieu duquel s'élevait un brülé, c'est-à-dire une forèt incendiée. LI ne s’ y trouvait aucun terrain découvert,

‘immédiatement prêt à être défriché. 11 ‘avait fallu le

disputer pouce par pouce à la forèt. Depuis le 3 juillet, MM. Lallongé.et Boisramé étaient parvenus à déblayer un emplacement de 150 mètres de long sur une profondeur de 400 mètres. \u moyen de la sape ils l'avaient entièrement débarrassé du sous-bois qui horde le fleuve, entre les grèves graveleuses ét la forêt de résineux qui occupe l’intérieur. Mais les souches de ces

petils arbres, tels que saules, bouleaux, aunes et

trembles, nous meurtrissaient les pieds. Les abatis étaient restés sur place, ce terrain élait encore à nettoyer et à niveler. Il y avait trois caves ct des fosses d’aisance à creuser.

. Naturellement, ce ful le lot qui m'échul éomme étant le moins difficile.

Les pièces de bois destinées aux log-houses auxquelles travaillait mon. - compagnon étaient coupées. Bois-

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um cl l'un des sauvages les amenaient à dos du fond du brûlé, escortés d'un essaim de maringouins chargés | de stimuler leur courage, el d’une nuée de brülots ou moustiques qui‘avaient fa mission 'excrecr leur pulience. Je ne parle pas du charhon qui les râchirail at point de les Lransformer en nègres,

Ala vérilé, nous avions deux aidesplus forts et plus ha Bilesque nousdansle maniement dela hache. Le Tchippe- Wayan Beau-Chemin était unexcellen( travailleur quand on le Matfit ct qu'il était dans «es hons moments. llélait baptisé depuis peu et marié à une Mélisse anglo-esclave nommée Marianne Wentzel, fille naturelle d'un commis de la‘ Compagnie du Nord-Ouest, élevée en sauvagesse dans les bois et qui, heureusement pour mon inexpé: rience, jarg gonnait assez de français pour faire la conversation avec moi et me donner quelques leçons de langue.

” Klle tenait ce français d’un Canadien nommé Char-" bonneau, quisavait été le mari desa mère et qui l'avait élevée.

Tsinnayiné, l'autre engagé, était un-Couteau-Jaune encore infidèle, un franc vaurien, cynique, brutal et colère, que sa, conduite indigne envers sa {emme nous .

. força de çongédier tout À fail avant qu'un an $è fût écoulé, |

U avait la charge de la pêche, notre unique moyen d'existence, et s'en prévaläit d'autant plus qu'il n'y avait dans notre tente, ch fait de victuailles, qu'un reste de lard et de pémican que j'avais rapporté de mon voyage, plus cinq livres de farine et une livre de-beurre rance, ‘

Vous figurez-vous ces trois hommes trävaillant du matin au soir à abattre des sapins, à les débiter en boulins, à les transporter sur leurs épaules, sans autre

pitante. que du poisson bouilli sans sel, ou rôti devant, Je feu sans frilure; et n'ayant pour toute bois sson que des

Veau du fleuve oû-toul. au plus du thé noir san8 Sucre... Le 14 août, “Boisramé" n'avait encore: placé'que lés premières assises de houlins, À la première bâtisse, que déjà il se sentait épuisé par ce régime débilitant. Sous prétexte.que le poisson ne lüi donnait point de

forces, ce qui; par le fait, était une excéllente raison,

Dei -Chémin se croisait les bras, sans regard pour notre e. misère ni pour l'hiver qui s'avançait à grands pas. Ét quand le pauvre caléchiste essayait le stimuler le courage de l’Indien,.cèlui-cié traitait de crapaud, de chien el de méchant o Tisalé, l'in, sas slini lanetlé! Ab! vous us imaginiez que les néophytes sont de: pelils s fnts? Cela est bon. dans les légendes dorées. Les Indiens convertis, à part leur foi qui est vive, son! -ce qu'est la généralité des mortels. Il y a des exceplions, mais ici.comme en tout elles confirment la règle, La besogne que B. me voyait entreprendre avec plus

de plaisir était la cueillette des ‘airelles bleues et rouges,

des groseilles, des framboises.” des amélanches et des fruits de rosier. Oui, des gratte-culs. Ces petits péponides ne sont pas à dédaigner dans le Nord-Ouest où les fruits font absolument défaut. Ils tiennent la place dela pomme et ont une saveur comparable à celle de la jujube. On fait de la compote de gratte-culs que ne “‘désavouerait pas un gourmet. Pourquoi pas? Les Cana- .diens font bien des cgpfitures de carotte, de tomate el, de citrouille!

Quoi qu'il en soit des indiscutables : propriétés de léglantine comestible (rosa esculenta), Boisramé se réservait d’en faire. de Ja. confitiré et, en attendant, ce fruit, comme tant d'autres baies, nous tenait lieu de

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dessert. Quant aux raisins d'ours ou aitocats, nous les conservions sans les faire cüire, pour en assaisonner plus-tard-nos-ragoûts en guise de tâpres.- |

Pavais’ un fusil de chasse. Dans fes moments libres, je-me passais la satisfaction de fâire le coup de feu, 1

* long du chenalülormant qui flanquait le nord de notre

propriété, el qui était en train de s’ohturer à sa partie inférieure, Quand nos deux sauvages m'en laissaient la possibilité, j’y tuais quelques macareux à lèêle rouge et à oreilles blanches, quelques sarcelles vertes. Bouillis ou rôtis, res oiscaux "étaient trouvés’excellents par le bon frère, qui commençait à ne plus pouvoir digérer “le poisson bouilli. :

Nos aides. étaient de grands. enfants contre: lesquels mon compagnon s févail sans cesse bien-inutilement. A titre d’ancien soldÿt il prétendait que ‘leurs jeux lui rappelaient trop’ ‘les “allures d’une certaine clüsse de gens qui.ne mettent pusta, main au bénitier. Pour moi, ïls me paraissaient simples: et sans malice. [ls m’amusaient trop pour que je mé fâchasse. Capricieux, jéloux ëet taquins, ils se jouaient ensemble, maris et femmes, avec autant de ‘grâce et de désinvolture, à défaut de dignité matrimoniale, que des petits chiens ou de jeunes chats, et avec les mêmes cabrioles.

C'était surtout les cabrioles féminines qui ‘provo-

‘ aquaient l’indignation du pauvre frèré. On les voyait se

poursuivre en riant aux éclats, se saisir, lulter, se renverser, rouler ensemble dans l’herbe dessus, dessous; puis, tout d'un coup, minouche lançait la patte et égratignait le matou, qui ripostait par un amical coupde poing sur le visage. On se relevait en colère, houspillé, froissé, l'œil au beurre ni, en se montrant récipro-

. quement le poing et la griffe.

C'était 1à les spectacles gratuits que nos aimables voisins de tente nous donnaient journellement pendant

leurs heures de récréation.-A la prière de B. je m’en.

élais quelquefois mêlé, m’interposant malencontreusement entre mari et femme, pour remontrer l'inconvenance de cette gymnastique à des époux âgés de vingt printemps. Je m'en revins chaque fois de leur

.nipüli avec la ferme résolution de laisser jouer à leur

que

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guise Isaac et Rébecca, sans plus me permellre d’inter-

férer.

À part deux ourtrois sauvages Étcha Olliné, nous.

n’eûmes d’autres visiteurs dans ce désert que les corbeaux et les pies, - auxquels nous faisions tous une guerre d'extermination. Les pies coupaient la queue des poissons suspendus à notre boucan, et les faisaient tomber dans le feu d’où nos chiens les retiraient et les croquaient. Les corbeaux salissaignt tout de leurs ordures; ils nous volaient de mille manières, puis nous étourdissaient de leûrs croassements d’allégresse. Ils étaient devenus d’une familiarité si inquiétante qu’ils disputaient à nos chiens leur pâture. Quand

nous rhangions, ils venaient saisir les ’arètes de notre

poisson jusque à nos pieds.

Un jour, en voulant en tirer un, je ne réussis qu'à

lui casser une aile et une patte. Une chatte que nous :

avions lui sauta dessus pour y apposer sa griffe ou ses dents. Maitre corbeau, tout haletant de douleur, ouvre de larges mandibules et happe minette par la queue, qu'il serre à outrance sans lâcher prise.-Voilà la chatte partie avec la rapidité d’uW'fèche. Elémbnte, descend, court; ‘grimpe, se précipite, criant, grondant; jurant, ht, sacrant Sans que Je corhesebhndonbat sa F proie. MAÉ ‘assaillentetout en#Æbrht attäqué.

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CS gs unions DE MA VIE DE ROBINSON. 337

| jl fallut laplatir au passage d'un coup de hache; pour

délivrer la pauvre mimiche de ce sosie qui l’affolait. Comme notre cuisine était tout à fait rudimentaire, c'était moi ou Marianne qui l’apprètions ordinairement. Mais lorsque mon compagñon“tait trop écœuré par le poisson bouilli ou rôti sans: ‘beurre ni saindoux, alors il s’en mélait pour le second sefvice. Après avoir lavé ses mains noires de charbon, il arrachait une botle de chiendent, la tordait dans un plai avec du frai de corégone, et, en pétrissant l’un avec l’autre, il parvenait à écraser ces œufs gluants et à les réduire en un brouet dont il faisait des omelettes où du flan. C'était notre seul régal; et, par le fait, le frai, de poisson ainsi pré-

- paré est excellent lorsqu'on le mange récent et tout

chaud. -

Le 24 août, la carcasse de la première maison fut terminée. Le 30, les écorces furent placées et fixées sur la toiture. Ma cave était également finie, et notre future demeure était augmentée d’un appendice destiné à devenir une chapelle domestique. Mais combien tout cela était irrégulier, branlant et peu solidet D'une poussée j'en agitais les murailles, au désespoir du bon

frère qui protestait contre mon procédé, en me faisan£ + "7

remarquer « qu’une maison n’est point faite pouf être poussée »!

Plus tard, il fit aussi une table qui n'avait pas mau-

. vaise. mine, mais dont la constitution était tellement

rachitique qu’un jôur elle se déroba sous moi et se démolit. Nouvelles protestations de l'artiste : « Une table n’estpas faite, s’écria-t-il, pour qu'on s'appuie dessus ! » :

. Ceci vous prouve, amis s lecteurs, qu'à cette époque

préhistorique de la mission de la Providence, nous,

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348 EN nidüre POUR-LA MER GLACIALE,

n'étions pas haniieé, Dé taitnôtre âge de la pierre brute. Aussi je craignais sérieusement que le tas de poutres el de troncs de sapin que nous décorions du nom de maison ne s'écroùläl sur nos Lêtes quelque nuit d’ouragan: ce qui eût èlé pour nos serviteurs indiens un spectacle désopilant. Eh hient il n’en fut rien. Avec du bousillage, quelques: chevilles cl quelqæes lattes, cela à tenu et si bien que, douze ans après, cette baraque élail encore debout, bien qu’elle fût devenue une étable. On aurait dit qu’elle tenait en dépit des lois de l'équilibre, par la force de la routine qu’elle en avail contractée.

Dès que.nous fûmes possesseurs de cel abri, nous y tiinsportimes nos pénales. A la vérité, il y faisait plus noir et plus froid que sous notre tente de toile; les interslices des boulins non éncore bousillés laissaient passer bien des £ourants d'air; mais au moins nous y étions À couvert des pluies de Pautomne et nous pouvions nous y remuer à l’aise. |

Le 31 août, c’est-à-dire vingt jours après mon arrivée au Rapide, l'évêque administrateur du Mackenzie revint du fort Simpson et décida de nouveau que nous hivernerions au Rapide, bien que nous y fussions destitués. . de Lout et que tout le monde füt d'avis que nous ten-, tions une sorte d’impossibilité. . :

Je n’ai jamais compris pourquoi le futur siège épiscopal du vicariat de Mackenzie fut établi en ce lieu, placé si en dehors des voies jusqu'alors fréquentées. Mais, du moment que notre supérieur provisoire le jugeait bon, il ne nous restait plus qu'à conformer notre conduite à sa volonté, et à travailler de toutes nos forces, en bons soldits, ànous méttre à couvert des éventualités de l'hiver. À pareille latitude il ne faut pas plaisanter avec cette saison. C’est un ennemi mortel et inexorable,

… Au fort Simpson, M. l'administrateur avait pris à la mission de Bonne-Éspérance la moitié des marchandises que ses colis contenaient. De retour au Rapide, il me donna ordre de m’en aller à ia mission Saint-Joseph de lile de l'Orignal, pour en rapporter la moitié de tont. ce qu’elle possédait.

. La distribution de la moitié de leurs gages aux deux serviteurs indiens du Rapide fut une scène divertissante. Qui dépeindra la joie enfantine, les protestations de fidélité, les flatleries, les rires fous que celle circon- ‘stance fit naftre? Des enfants ne sont-pas plus heureux un jour de foire. Sitôt les étolfes et les vêtements reçus, ‘sitôt ils sont endossés. Celui-ci se promène fièrement sur la falaise, quoique seul. I a grandi de vingt cou- -dées depuis qu’il a revêtu une redingote de drap fin à boutons dorés, que serre autour de sa taille une-ceiñ- Eure de L'Assomption. Quel bonheur s'il pouvait ètre ‘aperçu de quelqu'un, et qu’il pàt entendre dire de lui: — Yäsél norouë békkaodhéri lantté sit Excusez du peu! celui-ci réssemble à un bourgeois!

Regardez cet autre qui arrange el dérange vingt fois les dix aunes de rubans mullicolores dont il a couvert

“Sa casquette de fourrageur. C’est la pièce importante .

de son costume; cellè qui va captiver Lous les regards et faire sensation, seule chose à laquelle vise un sauvage. Et sa femme, comme elle s'atiffe dans son chàle “neuf. Avec quelle complaisance ce elle se, mire dans sonpetit miroir rond à. deux sols: qui lui en à coûté cinquante. Pas plus que cela. TT © — Derichri ilé, krouloul Cela n’est pas cher, cependant. Rien qu'un pelu! Znchlaré tsa-dhæsh oyil Elle allonge les lèvres, découvre son fin ratelier, ‘se ‘sourit à elle-même, grimace et minaude comme une

petite maitresse devant sa psyché. La femme est la même sous Lous les climats. el l'hamme aussi, monsieur, - - Mais le plus fon de {ous est un certain Joseph Norqway sùrnommé Flanquet, Métis écossais peau delièvre, venu du grand lac des Ours avec les barques et engagé par M-Padministräteur; au fort Simpson, après en avoir été baptisé-et marié à une jeune veuve, mère de deux enfanis, Cet homme reçut sur-le-champ pour une valeur de trois cents francs de vêtements; c’est-à-dire une” avance de six mois de Sages, noprriture el logement non compris, alors qu’il n’en passa pas quatre à notre ser- . vice. Cétait un heureux caractère et un bon compagnon; mais autant dépourvu de bon sens qu’un enfant de dix. ans. Il était trop loin de ses steppes, trop sevré de viande de renne, pour être fidèle au Rapide. Il fut pris de - nostalgie avant peu de temps, et dès lors rien ne put le retenir à la mission. Îl partit au milieu de l'hiver avec femme et enfants, pas plus soucieux des cent cinquante lieues qu'il devait franchir à la raquette, que des larmes . que son départ fit'verser à notre trop sensible supérieur. ‘ D +

TSinüayiné n'attendit pas même quatre mois pour .

lever le pied. Quatre jours seulement après avoir reçu ses trois cents francs, il se prit de querelle avec ses: compagnons de travail, nous fit une scènéimpossible,$ . et s’en alla endetté de quarante pelus qu'il promit. de” payer au missionnaire de l'ile de J'Orignal où il sé rendit. I tint parole. Malheureusement; sa conduite odieuse Vis-à-vis de sa femme abligea M. Eynard à le : renvoyer tout à fait de notre service, ainsi que je l’ai dit plus haut. On ne le reprit plus.'

La barque du fort Résolution qui devait me conduire

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