VOYAGE EN BARQUE SUR LE LAC DES ESCLAVES
comme un petit griffement d'étreinte : la bare du gou-
vernail venait de.se rompré eùtré'les mains-du-timo—
nier, qui s’écria: - .
- ar
— À moë, nos gens, nous allons pirir ! à. 2
— Pas encore, William, pas encore | répordis-je. Et sautant sur les bätons de ma tente qui fort heureusement se trouvèrent à ma portée, je lui en passai un. Ilse, trouva justement de calibre à entrer dans le tfou du :. gouvernail, et nous.continuàmes à filer comme une hirondelle, sans que l'Aurore eût eu le temps/de dévier de sa route, Si nous avions eu vent de côté, elle eût été ‘ perdue. Le vent nous aurait coiffés,
Le pauvre Métis était tellement affaibli. parles efforts qu'il. venait de faire, et par l’ anxiété qi éprouvait, qu’il dut passer la barre aux deux Canadiens Il se mit à vider l'eau de ja cale par grandes chaudières.
Fort heureusement qu’en ce moment Ia terre se montra à l'horizon. semblable à une bande de brouillard bleuâtre. En rien de temps, elle eut grandi et nous pûmes distinguer les sapins de la Grande Ile. Cette vue--rauima les esprits abattus. Nous côtoyämes File le, reste de la journée, à la distance-d’une ou deux lieues, et le mème j jour. avant le coucher du soleil, sans avoir pris aucune nourriture depuis le matin ni relàché sur l'ile, nous atterrtmes devant le fort Big-Island, au grand ébahissement de M. R. et de ses gens qui ne pouvaient en croire leurs Yeux? . .
. Qui fut le premier et même le seul à publier dans le fort, sa valeur, sa présence d'esprit et sa sciençe nau- L tique ? On devine que ce‘ fut William Houle, celui-là’ même qui n’ävait pu se décider à partir de lui-mème ; qui. au-départ, avait montré une irrésolution pusillanime ; & sui eût-fait sombrer sa barque 5 AL n'avait eu :
rente
364 EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE. :l à ses côtés des hommes pleins d'assurance qui se . riaient de ses lerreurs.
Il le fit avec une jactance qui le couvrit de ridicule. — Voyez donc c'té Ouyam: qui a manqué nous faire .. néyerdansle lac, fomméquise met à chanterlecoqtdi- . saît Ja veuve Sauvé, laquelle aprèsavoir pleuré defrayeur et de tendresse se dédommageait en pleurant de joie. u ‘ « ferait ben mieux de remärcier le bon Yicu qne de faire le santärd ! ajoutait- elle avec bon sers. : ZIFTT 7 Vous, ne ‘pourrez, pas descendre vos colis au Rapide, me: “dit l'Orcadien Rs chef du poste Big-Fsland, La barque sera chargée: dé epoisson pour le fort Simpson. Laissez-les ici: dans T6 magasin, puis vous viendrez les quérir en canot d’écôrce. . L veu. À C'était une nouvelle difficulté qui nous était -uréée. : J'échouais au port après avoir échappé au aufeses L sur le lac. Un nouveau voyagé. de 40 milles aflait”de- * ».° 3, vénir nécessaire aussitôt de relbur'au Rapide. N Le-fort Big-Island; ancien: fort Georges, est un poste > de provisions et la principale pêcherie du Mackenzie. Pendant l'automne, on y prend de 600 à 1,000 corégones. : par jour. Ce poisson y est de premier choix. Percés près de la queue ct enfilés dix par dix dans des broches de bois, ces poissons sont suspendus à un grand échafaud où ils s'égoutent et se dessèchent en partie. Ainsi préparés, ils portent le’ nom de poissons à la pente. À force . de geler et de dé geler, ils contractent: ‘une odeur putrideetun goût amer et faisandé. I! faut avoirétà" élevé avec de tels mets pour les préférer at poisson frais. A l'issue du déjeuner, le lendemain, je reprenais |” place à bord de l’âurore, juché sur un tas immense de . poisson à la pente, et me dirigeais vers le Rapide, que .
-: j'atteignis-à diÿ heures du soir. :
Cal
. k 7 a CHAPITRE IX r Ë
« Le PREMIER DIVRRNAGE DANS LE NORD-OUEST.
a Aspect de nos £abanes, — Pêche sous la glace. — Poissons con- $
: ke «golés ressustlant. — Animaux blancs.” — Lagopèdes. — Les “+ Esclaves où Ë! lcha-Oiliné: — Aljection des femmes. — Foi et... - fourberie du Petit Bouleau. — Bianürie et bigamie. — Tétras.
Fabrication du,savon, de la chandelle ct de la teinture: — Préparatifs de départ,
‘os
. : F2 Quand j'arrivai au Rapide, à mon retouf de l'ile de :
l'Orignat, j j'y trouvai une cabane dé lus, celle de’nos La engagés. Elle était construite en troncs d'arbres et à * nt, | tètes-de-chien, comme la nôtre. On l'avait disposée F “ pour recevoir deux familles. |:
Présentement on bâtissait un-hangar à provisions. | Ce qui me frappa le plus dans cesbatisses, c’esl qu’elles avaient été disposées avec autant d’ordreet de * plan que si on les eût jetées en l'air à pile ou face, ét . qu’elles fussent relombéés coma elles auraient pü. Toutes les missions, à l'excéption de celle de Yisie à ‘Ja Crosse, présentént ce mêfne-#äspect. Pas la moindre" symétrie, pas le moindre projet de régularité pour Jes e constructions à venir. On ne voit que trop que cene Ÿ#-… sont ni des géomètres ni des architectes qui les ont - © ” élevées, Ce sont des Robinsons: issus ,le.plus souvent “a s
CS : CES . s
des-populations agricoles de la France et du Canada, lesquelles, on lé sait, n'ont pas reçu en partage la bosse de l’ordre ni de la symétrie,
Une simple couche de torchis avait été “lénnée à
notre cabane; mais ce bousillage était déjà tombé en +
tant de, places que l’on y voyait une foule de constella-
“1 tions, comme dans une nuit profénde: Le vent et le froid : 3 pénétraient amplement. On y couchait encore sur!la terre battue; sans plancher, sans lits ni même de gra-
bats. Chacun y mangeait et y écrivait sur ses genoux,
et nous célébrions le saint sacrifice sur ur coffre qui .
‘ reposaïit'sur-un baril de clous.
= La grande fosse décorée du nom de cave que j'avais :
creusée, les inois précédents, était encore béante au milieu de la maison, appelant -les chutes comme un abime. Il ne réstait qu’un étroit passäge entre elle et les murailles. Mon premier travail fut d'allèr couper
quantité de petits arbres bien droits que je disposai'
“sur la cave pour l’obturer provisoirement. Avec d’autres arbres disposés en rangs pressés sur les soliveaux et recouverts de, largès écorces de sapin, j’obtins une
façon d'étage-et'de suspente sur lequel je disposai les‘
n'archandises- -monnaie dont nous disposions, ainsi e %, #pæune foule d’ objets qui nous encombraient. Es té J'avais été constitué économe attitré du futur évèché
€r Zrdéûr, il. avait pris avec lui Baptiste Pépin, Joseph 7 Norqway et deux sauvages, et était parti pour la Grande lle, dans le dessein d’en. ramener quelques colis. Notre personnel, S’était augmenté de plusieurs bou-
ches nouvelles. Mgr” avions deux autres familles de plus, celle d’an “Classeur esclave nommé Baptiste Le Noir et celle d'un pêcheur de la même tribu appelé le
“ en herbe. Quant à M. l'administrateur, après mon,
4 en L D TT.
4 s es
Grand Maigre qui était aidé de son fils. La Compagnie 8. nous avait cédé un Canadien nommé Napoléon Roy, dont le nom jurait autant avec le prénom que ses aptitudes de bon-à-rien étaient en désaccord avec ses prétentionsautitre decharpentier. Charpentier, il l’était encore moins que moi. Il ne réussit qu’à gâter du bois, à commettre des brioches et à nous faire dépenser de l’argent inutilement. Il finit par se faire renvoyer avant l’hiver, et fut remplacé par un.excellent garçon nommé Cassette. , LeNoir avait déjà fourni à la mission trois orignaux. Sed quid sunt hœc inter tantos ? ‘ Les deux pêcheurs avaient suspendu 3,000 corégones à notre échafaud. C'était un joli commencement, mais qui satisfaisait plus l’œil que l’odorat; car l’arome qui s'échappait de ces corps pendus n’était pas précisément . celui de l’ambre. # Nousavions calculé qu ilnous fallait encore 5,000 pois- + sons pour que notre approvisionnement fût complet: si Frs En conséquence, après le départ du prélat pour le fort ‘ Big-Island, et d’après ses ordres, je fis tendré.tous les filets et bouts de filets que je pus trouver daniéimor:" magasin. Cependant nous ne primes jamais plus de 250 corégones par jour. Le poids de chaque poisson était de 2-kïlos. La pêche terminée, nous nous trouvàmes toutefois possesseurs de 15,000 de ces excellents poissons s’élevant ensemble à 30,000 kilos de victuailles; ce qui était bien satisfaisant et de nature à-nous faire ‘passer sans jeûner les sept mois de ce rude hiver du Nord. M. Boisramé en retira tout le frai, dont il remplit ‘plusieurs tonneaux. Il n'avait plus ensuite qu’à le détacher à coups de pic ou de haché pour le moudre, le * réduire en farine et en faire du pain qu’il mélangeait : à une certaine quantité dé baies de bruyère.
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Vers le 20 octobre, les chenaux les plus petits étant assez solides pour porter, nous y tendimes nos rets sous la glace. Dans ce but, on creuse dans la glace, à laide d’un tranche-glace, des trous disposés en ligne droite. Par le premier trou, plus large que.les autres; — où introduit une longue latte de bois souple à laquelle on a attaché une petite corde. Âu fur et à mesure que. la'latte: passe devant l’orifice des trous, on la soutient
. à Paide d’un crochet de bois, Lorsqu'elle arrive au der-
nier trou, qui est aussi large que-le premier, on relire Ja latte et la corde avec. Mais à l'autre extrémité de ce cordeau on a lié’le filet; de sorte qu’en tirant à soi le cordeau, le filet pénètre sous la glace et y prend la | place de la lalle et du cordeau retirés. Parvenu au dernier trou, on fixe ce filet à un. panforceau que l'on plante dans la.vase du fond. Même opération est faite
au premier trou,-et le rets est tendu. C'est simple et
ingénieux tout à la fois.
Les bassins des extrémités se congèlent bientôt, de sorte que lorsqu'on doit visiter le filet — ce qui se fait tous les jours — on a besoin d’en trancher la glace de nouveau. On en débarrasse les bassins à l’aide d'une sorte-de raquette roride sertie d’un manche, que Pon nomme escoubane. En guise de flotteurs à rets, on Sé spé. de lames de bois blanc taillées en manière de poissons. Les plombs $ont- remplacés par-des cailloux.
Dès que le pic à atteint l'eau, celle-ci s'élève en bouil-
:Jonnant jusqu’au niveau dè la glace et même l’inonde
le plus souvent. Quand les deux bassins sont suffisam-
“ment élargis, on attache le cordeau à une extrémité du
filet, on retire celui-ci par l’autre bassin en le disposant sur la margelle du puits de glace pour qu’il ne se congèle pas, et on en détache. le poisson que l’on jettè sur
Ja glace où il s’enfarine de neïige et se congèle instan-
anément. Puis, laide pêcheur court à l’autre bassin. tire sur lc cordeau, et le. Felreprend sa place sous la © On répète cette opération pour chaque filet. Cette pêche ingénieuse est plus facile et moins dangereuse que celle qui se fait en barque; mas elle est plus vite décrite qu’exécutée. Je dus m'y ligier comme
” les autres personnes qui résidaient au Rapide! Rien de... plus pénible que de travaillèr les mairis dans l'eau ou.
sur des objets mouillés, lorsqu'il règne un froid ‘de. 15° à 95° centigrades. Les moindres inconvénients sont les fortes onglées que l'on y gagne. À la vérité, il suffit de plonger les mains dans l’eau froide .pour se sentir soulagé, parce que cet élément est plus tiède que l'air et surtout que la glace; mais, conime il est cependant plus froid que le sang, ce bien-être n’est que: relatif et ne laisse pas.de rendre la pêche sous la glace une besogne rude et douloureuse. J'avais beau chanter
avec Daniel : Benedicite. gelu et friqus, Domino} Y'aurais préféré que nous eussions joui d’une température du
mois d'août pour m ‘acquitter de-ce travail.
Grâce à ce froid,. qui cependant était loin d’avoir atteint sonimaximun, nous pouvions dès lors conserver le poisson sans le boucaner ni le meltre à égoutter sur des"tréteaux. À peine tiré hors de l'eau et congelé, on le charriait en traîneau jusqu’au hangar où on l’entassait en grenier.
Me croira-t-on si j'assure que du poisson ayant ainsi passé une heure sur la glace, entouré d’une couche de . glace et dur comme une poterie de verre, donnaitencore signe de vie lorsqu'on l'introduisait chez nous et qu’il sentait la chaleur? JL dégelait. alors, palpitait, et se
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Fu, , Lure “y .
Tr 370 | En Ufe POUR LA MER GLACIALE,
mellait à frétiller et à sauter sur le plancher. Cependant peu d’instants auparavant, les nageoires et la queue de l'animal se brisaient au moindre choc.
De tous les poissons du Nord, la carpe est celui dont la vie est la plus dure et qui la conserve le micux dans la congélation. Mais pour cela il ne faut pas que le poisson ait eu le temps de s’asphyxier dans l’air. 11 faut que le froid le sürprenne instantanément, en l’entourant d'une enveloppe de glace qui préserve les voies respiratoires de tout contact avec d'air extérieur et permelte cefte ultra-existence. :. ce “> + + Lorsque le poisson congelé survit;”il suffit de le Ù replonger dans l'eau pour le voir reprendre sa vitalité
première : mais, si on le laisse regeler une Seconde lois,
c'en est fait, la vie ne reparait plus.
Le 9 octobre, l'administrateur du vicariat revint. du fort Big-Island avec plusieurs colis dans son canot. Le tout était sicomplètement couvert de glace, si lourd,
«“Stpeu maniable, que c'était merveille qu’ils n’eus- » sent pas sombré vingt fois en route, avec un tel canot
el une telle cargaison de plomb. L'équipage était Jui-
même dans un état de demi-congélation. |
Le prélat nous amenait deux autres bambins-plus … jeunes que Baptiste et qui pleuraient de froid, de fatigue. et de faim. Ils avaient brisé la pirogue à plusieurs
x Freprises,.avaient dû la décharger chaque fois pour la radouber, puis la recharger ensuite; tout cela par un
froid qui devenait de plus en plus. insupportable, et .
des bordages de glace auxquels on ne pouvait äccoster e sans courir le plus grand ‘danger. :
* Pendant que ces dix mains pagayaient, dans le canot, * Vadministrateur, plein de sollicitude et d’anxiété pourr - “notre avenir, y fâisäit du filet. De retour au Rapide, il :
HT
.dépouillés.de verdure.ni-d'ornement végétal—-
se mit à pratiquer à la hache un cfiemih: à travers Düis, sur la rive droite de notre chenal, afin d’épargner aux courriers d'hiver la difficulté de traverser le Rapide sur les glaces qui y sont toujours raboteuses et dans un état de chaos indescriptibie. ”
La neige commença ‘à tomber abondamment deux jours avant l’arrivée du canot. Elle recouvrit bientôt la terré d'üne couche de trois pieds d° épaisseur, et dès lors ne fondit plus qu'au mois d'avril 1863.
Le premier hiver que lon passe dans les: \contrées hyperboréennes attriste, épouvante. On ne peut s’en faire une juste idée, dans notre belle France qui ignore l'hiver, où l’herbe des prés ne cesse de croître et de
.verdir d’un printemps à l’autre, où certaines fleurs
éclosent même durant les mois de froidure, où les parterres et les jardins ne sont jamais complètement
Au grand lac des Esclaves et au’ Mackenzie, l'herbe et le feuillage des arbres, jaunis et.fanés dès leb premiers jours d'août, meurent complètement pour naplus reverdir qu’au mois de mai ou de juin suivants..Il ÿ a à peine trois mois complets de vie végétale. Par contre, la blanche livrée que la terre revêt en septembre où octobre, elle la conserve pendant huit ou neuf mois sans aucun dégel; elle en revèt même la plupart des . habitants du Nord comme pour. leur donner une cou-*" leur locale. Et de fait, c'est la seule du Far North: Dès le’ commencement d'octobre, renards, belettes, lièvres,
‘lapins, perdrix, passereaux, roitelets endossent leur
fourrure ou leur plumage d'hiver et le tout est d’une blancheur immaculée qui ne se distingue nullement de . la neige elle-même. “-
. Cette couleur locale est alors l'unique sauvegarde |
372 | EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE, w
: que la Providence départit à ces animaux. Et toutefois, comme elle établit sans cesse des compensations entre les êtres, en pourvoyant à la subsistance des uns:par le sacrifice des autres, il est rare que ces animaux si par-" faitement blancs ne portent pas sous leur livrée un point vulnérable qui, par sa couleur noire ou rouge, tranche et broche sur le tout en décelant la malheureuse bête à ses ennemis, dès qu’elle se découvre et fuif. L ‘L’hérmine a le bout de la queue noire; noires sont aussi les pennes de la queue des tétras. Les ptarmigans en ont de rouges. Quelquès plumes rousses se montrent sur les ailes des moineaux blancs, et la crète’ rouge. du roitelet blanc le‘trahit toujours. | # ‘Fait singulier, et que je ne m'explique que par une épizootie générale : Entre 1862 et 4870, dès les premiers jours d'octobre, des tourbilions de gelinoites et de ptarmigans blancs, descendaient commie une neige‘vivante des plages arctiques, avec les premiers flocons de la : neige météorique que chassait le vent du’ nord-est. Mais, à partir de cette dernière époque, rares, très rares, devinrent ces lagopèdes. C'est tout au plus s'ils" se montrèrent par petits groupes de cinq à six individus, aussi sauvages et farouches qu'ils. étaient -familiers lorsqu'ils nous visitaient par grands voliérs. Explique qui pourra cette anomalie et ce change . ment total dans les habitudes et l’habitat de ces gallinacés. - Il est curieux de voir bivo aquer gelinottes et plar- migat$, à la tombée de la nuit. Ils s’abattent oblique: 7, ment dans l épaisse couche de neige, qui sert à la terre u ra de couverture et qui leur tiendra lieu d’édredon pour : dormir et consérver leur chaleur. Le poids deleur corps tar trou rond, dans lequel ces oiseaux se rêtour-
nent sur eux-mêmes en présentant leur tèle à l’orifice. Puis ils se pelotonnent, mettent la tèle sous l'aile, et | leur nid improvisé est si bien obluré par leur plumage, qu’on ne distingue pas du fout l'oiseau de la neige environnante. :
. Dame Nalure les a revètus de ce blanc duvet jusqu'aux pieds. Il$ ont les pattés emplumées comme celles des pigeons. De là leur nom de lagopèdes ou pieds de lièvre qui, d’ailleurs, n’est que la traduction de leur nom dènè Ahu-sba, manchons de lièvre blanc. Dans Pé inumération des animaux à pelage blanc, je n’ai point nommé l'ours ni le loup arctiques, le phoques le morse, le bighorn; l’arghali ou antilochèvre, le renne, læ martre et quelques autres quadrupèdes, Mais j'éprouve le regret de ne pouvbir offrir à mes lecteurs un merle bang? ce qui, peut-être, lés aurait émerveillés davantage... & Avec la.peau du ee blanc, qu’elles découpent en - minces Janières et toffiènt ensuile, les femmes dèné et dindjié tissent des vélements à la samoïède que l’on revêt super nudum, ce qui donne à ceux qui les portent l'apparence de gros ours blancs. Ce vêtement, aussi chaud que léger et confortable, est pbrté en hiver depuis le grand lac des Esclaves jusqu” au territoire esquimau et même au delà. Dans l'Ouest, on le trouve répandu. dans tout PAlaska, dans le Kamtchatka, | Mandchourie, et le nord de la Sibérie jusqu'aux Samoïèdes, y coipris ces sauvages eux-mêmes C'est à cet accoutrement que les Dènè Peaux- dé Lièvre-du Bas-Mackenzie doivent leur nom. Je lai porté maintes fois moi-même avantageusement, et en + ai laissé différents échantillans en France, en 4875. Autour de nos pauvres log-houses, j je trouvai cinq, ou
Eu k EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE,
- n “six familles d'indiens É{eha-Ottinè ou Gens gérvivent à
l'abri des montagnes. Ce sont les mêmes sauvages que à on appelle communément Esclaves. J'en avais vu quelques-uns au mois d'août. Ils étaient alors si timides qu’ils n'osaient pas prendre la main que je leur tendais. Ils cachaient la leur derrière leur dos, comme s'ils se fussent méfiés de quelque sorcellerie. Il est vrai qu’ils
n'avaient vu de prêtres que depuis deux ans. Mais les .
Dênè sont un peuple doux et docile. Au mois d'octobre, ces Esclaves étaient déjà familiarisés avec nous et remplissaient régulièrement notre maison, le dimanche, traversant le fleuve, pour venir assister au safft sacrifice et recevoir les enseignements de h religion. Quelque nouveau que ie, fusse dans le pays, grâce après Dieu à mes efforts fi Eur abfrendre, j'étais déjà apte à fairede catéchisme Lux Indiens,.et fus chargé
de ces Étcha-Ottiné. Le Km À Eu égard à son costüiné” mation qu’elle avait su préserver plus ou mois primitif, cette peuplade avait
conservé une physionomie Siginale. Elle était vêtue en peaux d’orignal boucanées, d’une belle couleur jaune safran. Ses enens étriqués et adhérents au corps en dessinaient les be rmes. Ils ne sont guère plus Jongs-che? les femmes et les filles que chez les hommès. La robe leur reste au-dessus du genou, comme celle de nos, caïütinières ; mais elle est coquettement décorée de lisérés de drap rouge et noir, de verroteries blanches, bleues et rouges, de franges, de pendeloques, de bou-
- tons, de cuivre, de fémurs de cygne, d’onglons de renne, de poils de porc-épic, etc., qui donnent, aux jeunes femmes un air à la fois guilleret et élégant,
+ Elles se coiffent d'un grand capulet noir, semblable à celui des Basques, et qui a la propriété d’être une
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FEmMEs ETcHA-OTTINE OÙ ESCLAVES. .
{D'après une aquarelle de M. Pelitot.) “ . Î
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bien laide coiffure, en dépit des bandes rouges dont il est strié. oouuceeet ti
Les Esélaves ne portent pas plus de pantalons que les autres Peaux- -Rouges du Sud. Hs prétendent que ce
-vêtement les empêche de courir, lorsqu’ ils sont à Ia
chasse. Ceux-là donc qui imitent les Blancs, au point de porter des hauts-de-chausse, les dépouillent pour reprendre le pagne ct les mitasses de peau frangées, dès qu’ils partent pour cet exercice violent.
En instruisant ces Dènè, je remarquai, chez les hommes, une intelligence susceptible de comprendre
et d'apprécier les choses de l’ordre spirituel, en dépit:
de sa médiocrité. Sur ce chapitre, les Indiens sont même supérieurs à la portion de nos classes ouvriéres, que le matérialisme et linfidélité envahissent chaque
jour davantage. On ne peut nier que nous ne retour-
. nions à lxsaïVagerie. .
à. Quant äux femmes, c'était autre chose. Il était im-
CS
“possible de leur faire comprendre ni accepter quoi.que
ce fût. Elles montraient une sottise, une niaiserie, dont
‘on ne peut se faire une’ idée, et que je n'ai retrou-
vées nulle part ailleurs. Il faudrait-es-voir et les en-
tendre pour comprendre le degré d’abjection et d’avilissement dans lequel ces pauvres créatures étaient tombées.
Leur type est assez joli. C’est mème chez les Étcha- Ottinè que j'ai vu les plus jolies figures. Ces Indiens ressemblent aux Apaches. Leur face est ronde et potelée; leurs yeux grands, beaux et limpides; mais la bouche, qui est sardonique chez les hommes, est abjecte
“ou niaise dans le beau sexe. C’est un apophthegme,
parmi eux, que céux qui ont de grands yeux ont plus de bêtise que d'esprit,
Les femmes esclaves éprouvaient de la hoïte lorsque nous les iraitions avec considération. Elles ne pouvaient croire qu’on .s’adressât à elles, qu’on leur parlàt sérieusement, qu'on ne voulût point s’en moquer.
Elles s'imaginaient que la religion est trop relevée bour elles, qu’elles n’ont point d'âme, comme les hommes, ou que la leur ne vaut guère plus que celle
bêtes. Chez elles, ce n’était pas humilité, c'était servilité, abrutissement.
Cest surtout ici que la femme est entièrement sûus la puissance de l’homme, et qu’il la domine dans toule Facception du mot. Son nom générique, en esclave, .
‘ est éha, ce que l’on commande, l’esclave de l homme; car éha signifie aussi esclave. ë
de le répète donc ici encore, il n’y a pas de maïs proprement dits, chez les sauvages; il n'y a que des souteneurs ou des sultans.
Lorsque je demandais à ces malheureuses si elles comprenaient les instructions que.je délivrais en ‘tchippewayan : -
— Je ne savais pas que tu parlais pour moi, me ré pondaient-elles,.
. Ou bien :
— Je suis trop bête pour comprendre ces choses- ha. Otsédendi él'i. Parles-en à l'homme. Il les goûlera peut-être. |
Beaucoup me disaient : es
— Je vis malheureuse sur cette terre. Je m’ennuie toujours. Comment veux-tu que je prète l'oreille à de si belles doctrines? Elles ne sont pas faites pour moi | assurément.
: “Et quand je leur demandais si elles désiraient le - . baptéme:
7 37 Elles avaient lhabitude de se péndre, ces pauvres
dans ‘celle-ci. L’audition de ces
Ne end
ré
— Soundi! Je n’en sais rien. Demande cela à l’homme. Si l’homme veut être baptisé, je le veux bien aussi. Puis-je avoir une volonté, alors que c’est lui qui este maitre?
L'homme, toujoufs l’homme. Quant à elles, leur'opinion, leur seniiment, ne comptaient pour rien.
femmes ‘esclaves, lorsque leur ici e vie dev oñqit intolérable. J’ai connu deux de ces nf Theureuses qui avaient pu être décrochées à temps. Elles en étaient restées contrefaites, Maintenant, un rayon d'espérance luisait aux yeux de ces misérables, qui autrefois se réfugiaient
dans le suicide pour mettre un terme à leurs maux et
-parce qu’elles ne croyaient à rien.
C'est l'incrédulité, le remords ou la crainte du châtiment qüi font les suicides. Elles s’entendaient dire maintenant qu’elles étaient les égales de leurs maris devant Dieu et devant nous. Elles se voyaient traitées
.— avec respect par des Blancs qu'elles voyaient se suffire
“à eux-mêmes et vivre en boürgeois. Elles entendaient 7 prècher que leur âme a été créée: à la: ressemblance de Dieu, que l Éternel les convie au bonheur dans une vie meilleure, où ‘elles seraient dédommagées de ce ‘qu'elles avaient souffert d’humiliations et d’ opprobres érités opérait dans leur entendement uné révolution Kalutaire. Ces filles - d'Éve sortaient comme d’un cauchgimar; leur cœur se . prenait à baitre d’amour, à se goyiler d’émotion et de reconnaissance pour le Dieu fes avait tant aimées et qui venait les relever, elles qui, jusqu fälors, avaient entendu dire qu’elles étaïent faites pour le bon plai- ‘sir et la seule jouissance de l’homme.
Ah! je comprenais alors pourquoi | la femme est plus Les
— pis
Ÿ Lo
religicuse que Phomme; pourquoi Jésus était surtout suivi par des femmes et mème par. des pécheresses; pourquoi les principales consolations du prêtre lui
sont fournies par la portion féminine de son troupeau. a,
La religion est nécessaire à l'homme, mais elle est in-.. a
‘ dispensable au bonheur de la femme, si elle ne veut pas -£
ètre avilie. Malheureuses sont celles qui ont oublié Pinsigne bienfait qu’elles tiennent du Christ.
Dans ces moments de réaction, j'ai vu des femmes esclaves se retourner d’un air menaçant vers leur mari, et leur dire devant nous,;-en leur montrant le poing :
— Ah! canailles, c’est donc ainsi que vous nous trompiez! Vous abusiez de notre crédulité ét de notre ignorance pour nous rgfaler. Maintenant, vous ne ferez plus de nous ce que vous en faisiez ‘autrefois Nous connaissons enfin notre dignité.
Mais, quelque belles et consolantes que soient les vérités chrétiennes pour les déclassés, les déchus, les désespérés, on ne rompt point-tout d'un coup avec la routine et l'habitude, sans que la nature, ou plutôt le vice qui en a pris la plaée, ne proteste et ne crie. Je me rappelle encore le cri d’effroi que poussa une femme esclave en recevant le baptème. On aurait dit qu’elle avait été touchée par un fer rouge. Cependani, c'était bien de son plein gré qu’elle avait reçu ce sacrement,
Nous la revimes le même soir. Elle était souriante et joyeuse. Elle nous remerciait avec effusion.
— Mais, lui dimes-nous, pourquoi as-tu montré tant de terreur, ce matin? Qui t’a portée à pousser ce cri d’épouvante?
— Je n’en sais rien, répondit-elle. Il m’a semblé qu’on m’arrachait le cœur. Maintenant, je ne crains plus. Tout est passé. Je suis rassurée et bien contente.
RS
Le 9 novembre, alors que le fleuve charriait depuis huit jours les glaçons du grand lac des Esclaves; alors que toutes les baies, toutes les criques étaient déjà congelées et capables de porter de pesants chariots, un Esclave nommé Kha-sendi vint nous apprendre que Le Noir, notre chasseur, tenait à notre disposition quatrevingts lièvres blancs, et nous mandait d'envoyer quelqu’un pour les chercher. Il ajouta qu’un vieillard nommé le Petit-Bouleau que nous avions laissé partir sans le baptiser à cause de son ignorance, était à toute extrémité, au même camp, et réclamait notre assistance.
I! fallait traverser le fleuve.
Pour des lièvres, je n'aurais pas osé me confier au Mackenzie dans une fréle: pirogue d’écorce, au milieu des banquises qui dérivaient; mais pour procurer la régénération d’une àme prête à paraitre devant Dieu,
‘on peut tenter beaucoup plus que cela. Je partis donc
avec trois hommes, nos serviteurs : William [Houle, mon timonier. de automne, maintenant scieur de long au Rapide, François Piché, son compagnôn de hout, et Baptiste Pépin. Ce dernier devait m'interpréter si besoin
- était.
En moins d’une demi-heure de lutte contre les glaçons, nous eûmes traversé le chenal et atteint la susdite île, sur laquelle nous continuâmes notre route à pied jusqu’au campement des chasseurs.
Je trouvai le malade couché à terre sur le dos, les yeux renversés, le visage décomposé, la poitrine haletante. Toute sa famille était ‘rangée Siengousement
LA ‘ - : u 4380 °°‘ EN ROUTE POUR LA MER GLACIALE. - -.
autour de lui, avec un air consterné sur le visage et une
pipe entre les dents. .
Jè tâtai le pouls du moribond. Il était faible et petit, mais il n’accusait pas de fièvre. C'était le pouls d'un
vieillard.
L — Tnrah, inral, sé train, me dit la vieille Dent d’ Orignal, sa femme. Vite, vite, mon Père, si tu ne te
+ dépêches il ne sera plus temps. Il est très mal l-pense-t-on.
Douyé sil | .Ge disant, ‘elle essuyait un pleur, de ses cheveux
grisonnants.
Je fis quelques qtions au malade. 1 ne me répondit que par un vague murmure et des signes d’adhésion, par lesquels je compris qu’il m’entendait et se rendait compte de\ce.que j'allais faire. Je le baptisai donc, le mariai avèc sa: vieille Dent d’Orignal, et-lui administrai l'extréme-onction.
Miracle! Quand mes gens eurent quitté la loge, chargés de nos quatre- “vingts lièvres embrochés dix par dix;"
et que j'eus achevé les cérémonies saintes, voilà mon prétendu moribond qui pousse un profond soupir, une sorte de soufflement palätal propre aux malades, aux
. femmes et, dit-on aussi, aux Chinois. Puis il se lève sur son séant, d’un air ghi, et commence à jacasser comme une pie qui vient de irouver une-cache-à-viande.
— Qu'est-ce à dire? fis-je un peu abasourdi. Aurait-on voulu se moquer de nous?
. — Mais non, mäis non, Père. Tu le vois bien, c’est ton baptème qui m'a guéri. Me voilà ressuscité. Je me sens tout à fait bien maintenéñt. Sé-kiénè khé, ma suite, : donnez-moi à.manger. Je ne mourrai pas encore de celle-là. à
Et le petit wieux riait à gorge\déployée en prenant
de la nourriture. L’assemblée avait aussi changé de.
visage él de contenance. On se réjouissait du miracle,
on riait, on chuchotail à voix basse en me considérant .
en-dessous.
‘Le jeune Métis demeuré seul avec moi me dit :
— Ah! Père, le.vieux t'a retapé, je vois ben. Il avait envie de se faire baptiser, c’té vieux-là. Vous avez refusé. À c’ite heure il vient de te joucr le tour, -etil a son baptème. ‘
Je donnai une’bonne semonce à ce vieux voleur du Saint-Esprit ainsi qu’à toute sa famille. Puis nous repartimes, comme disent les Canadiens, à la brunante,
La traversée fut périileuse. À la débâcle du lac s'était joint üne brume épaisse à travers laquelle nous n'apercevions pas même les glaçonsflottants dontnousreçümes
plus d’un horion. Cependant notre périssoire d’écorce ,
n’en. fut point crevée et nous pûmes aborder indemnes sur nos rivages glacés.
Le lendemain ou le surlendemain, le Mackenzie était pris en glace, et toute la petite peuplade venait nous voir, après avoir traversé Île fleuve à pied. Le Petit Bouleau marchait en tête de la bande, rayonnant,
Ce qui me consola dans la mystification dont je . venais d’être la victime, c’était le mobilé qui avait fait agir cét Indien et qui n’était autre que sa foi vive et la ‘crainte de mourir sans baptême. De tels sentiments ne sauraient venir que de Dieu. Mais, malheur! peu de
mois après, quelle ne fut pas notre stupéfaction d’ap-
” prendre que la Dent d’Orignal était une biandre adelphogame! Oui, elle avait simultanément pour époux les deux frères, le Petit Bouleau et son cadet, le Faisan danseur. .
Ceci était peut-être dans les mœurs des Esclaves.
Dans leur ignorance ils ny voyaient peut-être pas plus de mal que tant d'autres peuples qui vivent dans les mêmes incestes. Mais ce que j’appris avec dégoût, di Canadien qui travaillait chez nbus el qui reclierchait en mariage la fille du Petit Bouleau, c'est que cette
“fille était elle-même la seconde femme de son propre
pèrel ne
N'y a-Lil pas là de quoi déconcerter le zèle d’un missionnaire? Maintenant, conciliez, si vous le pouvez, ces mœurs exécrables avec cet ardent désir de la régénération qu avait manifesté le Petit Bouleau.
j'ai parlé”du faisan danseur. À proprement parler, cet oiseau, ainsi désigné par les Canadiens, n’est autre que le coq de bruyère ou tétras, le telrao des Latins, dont se rapproche le‘nom .de ce gallinacé en dènè, eltrasi, en finnois, tétri, et en tchoude, fédr, tédrid*.
En dènè, eltrusi signifie celui qui piétine. Ce nom fait allusion au manège du coq de brusère jorsqu'il fait la roue devant ses poules. Est-ce aussi le sens des mots tetrao et tétri? |
Une variété de.ce gallinacé a reçu des Dènè le nom de ti, et des Dindijié celui de ler. Comparez ces mots avec le sanserit fèr-lii?, le russe filirki, et le finnois té tri. Ce ne sera pas la dernière fois que nous aurons. à constater de ces étranges mais étroits rapports entre les langues américaines et celles des autres continents.
Grâce à l’activité fébrile de notre estimable confrère. M. Boisramé, notre demeure fut terminée le 30 novem. bre. Elle avait, un plancher "et un plafond. Elle était
4. Revue d'ethnographie “ de philologie. Ch. de Üjfalvy. Paris-