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frène, le rouvre, le sapin, le bouleau, l'orme, le frène et le charme. L'exploitation de l’érable du Canada, un peu moins riche en principe saccharin que celui de Virginie, constitue une des principales ressources de la peuplade. C’est au mois d'avril, au retour de la sève, que se fabrique ce sucre. Le procédé est des plus simples. On pratique une entaille dans l’aubier au pied des arbres, on y fixe un petit tuyau de canne qui fait distiller la sève dans des récipients que l’on vide ensuite dans une chaudière soumise à un feu clair, doux et régulier. La liqueur dorée et poissante qui résulte d’une première ébullition constitue un sirop très fin et très prisé des Canadiens.
Ce sirop, soumis à une seconde ébullition, donne un caramel que l’on appelle vulgairement de la tire.
En laissant plus longtemps la tire sur le feu, on ob: tient le sucre d’érable. Il a apparence du sucre d’orge mais de couleur rousse. Moins riche que la canne, l’érable ne rend que le 25 0/0. Les Iroquois m'ont dit qu'ils trouvaient beaucoup plus de profit à vendre du sirop que du sucre, tant à cause du déchet que de la perte de temps et de combustible.
Deux Mohawks père et fils, Aron-yante et Anayonni, qui m’avaient conduit à près de deux lieues dans l’intérieur de la seigneurie de Kahnawaké, m’expliquèrent ces diverses opérations très simples d’ailleurs par elles-mêmes. Je ne trouve pas au sucre d’érable un goût aélicat ni appétissant. Il est Acre et ne serait guère prisé en France où j’én ai apporté des échantillons. Tout au plus en ferait-on une friandise grossière pour les enfants du peuple. En Canada, il est d’un usage général. Il jouit d’une propriété légèrement laxative.
En compagnie de mes deux guides iroquois, je visi-
tai plusieurs maisons où je fus reçu avec politesse, quoique avec un peu de gaucherie et de timidité. Les aborigènes que j'y vis ont le visage large et anguleux, les pommettes hautes et saillantes, le front petit et déprimé, marque d’entètement et d’nn esprit borné. Leurs yeux sont noirs et froids. Beaucoup ont ce que l’ca appelle de mauvais yeux. Leur regard brûle et ne plait pas. Le nez est droit ou aquilin avec le pavillon des narines très large. Les lèvres sont rognées, minces et fréquemment plissées. Le menton est gros, informe et projeté en avant. En somme, c’est la face havaïenne, rude et crue, mais honnête.
Le costume des hommes est celui des Canadiens du peuple. Ils portent des bottes et des boucles d’oreilles pendantes; aux jours de fête seulement, ces [roquois déploient un appareil guerrier dont Aron-yante voulut bien se revêtir pour satisfaire ma curiosité. Sur une chlamyde de peau souple, garnie de franges et de plaques de cuivre poli, ils portent un baudrier en verroteries servant à suspendre au côté gauche une sorte de sabretache qui est une giberne de chasseur et de guerrier, Cet objet est également brodé. Je le crois une imitation ües baudriers que portaient les officiers sous Louis XIII et Louis XIV. Un bandeau hérissé de plumes entoure leur front; des jambières de peau (Kitas) s’arrêtant à mi-cuisses, enferment leurs jambes et tombent en manière de guêtres sur leurs brodequins (dta) qui enserrent le pied comme un gant le fait de la main; c’est souple, léger et élégant.
Dans ces occasions, ces malheureux restes d’une grande tribu, poussent leur cri de guerre auquel rien ne fait plus écho, et brûlent beaucoup de poudre qui ne sert plus qu’à effrayer les moineaux. Le peuple cst le
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même partout, sa joie est bruyante. Il n’y a pas de plaisir pour lui sans tapage ni fracas.
Les Iroquoises ont conservé l’étrangeté de lenr costume primitif, Elles le portent même au sein des villes et dans les centres de civilisation où elles montrent une réserve et une timidité tout indiennes. Telles je les vis en 1862, telles je les retrouvai en 1883. Eiles aiment à brocher les couleurs. Ainsi, sur une jupe rouge, galonnée d’or ou d’argent, elles en porteront une autre en satin vert ou jaune. Leurs mitasses (kares) sont élégamment brodées et retenues au genou par des jarretières,. Des fleurs brodées en soie ou de jolis dessins en dard de porc-épic décorent leurs mocassins. Ce sont les Napolitaines de l'Amérique. Elles adorent aussi les bijoux comme ces Italiennes. Mais toute leur personne se dérobe aux regards des curieux sous les plis lourds d’une couverture de laine striée de vives couleurs.
J'ai rencontré de ces Iroquoises sur les marchés de Montréal, de Toronto et jusqu’à la gare de Chicago. Elles vont y vendre les produits de leur naïve industrie. Les chemins de fer en sont inondés et non pas au meilleur marché. Elles offrent aux étrangers des mocassins, des mitasses, des porte-montre, des blagues à tabac, des pelotes, des paniers en écorce d’érable brodée avec des pailles coloriées. Toute cette bimbeloterie n'est pas plus sauvage que celle que créait l’imagination ingénieuse des galériens. C’est criard, chargé, de mauvais goût; mais c’est foncièrement iroquois. On peut dire que ces pauvres gens jouent au sauvage par industrie et nécessité, parce que c’est le seul et dernier moyen qui leur reste d’attirer les regards, de capter la bienveillance et de gagner leur vie. Ils sont dans leur droit.
Il y a du bohémien, du gipsy dans l’Iroquois et le Huron, sans qu’on s’en doute. Ces descendants des sachems prétendent, en effet, corame leurs analogues d'Europe, avoir la faculté de tirer l'horoscope des per: sonnes crédules et de leur découvrir leur future destinée par le seul examen des lignes de la main. A coup sûr, ce ne sont ni les Français, ni les Anglais qui ont inculqué à ces Indiens ces théories d’une autre contrée, mais peut-être pas d’une autre race.
Je fus touché et ravi à la fois de l’amour des mères iroquoises pour leurs petits enfants (Kien). La planche qui leur servit jadis de berceau dans le désert, reçoit encore leurs membres grèêles, au sein de la civilisation. Trois cents ans de commerce avec les Blancs n’ont apporté d’autre amélioration à ce lit rustique que la peinture dont il est recouvert; mais ils ont permis aux mères de l’orner de tout ce que l’industrie produit de plus riches étoffes, de passementeries dorées et de broderies. L’enfant, relenu sur le ber par un petit rebord, y est lié avec des bandelettes comme une momie. Ces sangles, de couleurs différentes, se rabattent les unes sur les autres en laissant dépasser leurs bordures frangées ou dorées. Un petit baldaquin, garni de rideaux blancs, protège la tête du marmot contre le soleil, la poussière et les cousins. Enfin, ce rideau est lui-même reccuvert d’un voile en tapisserie superbement brodé avec des paillettes métalliques et des perles de couleur.
C'est surchargé, bigarré, voyant, d’un mauvais goût atroce; mais c'est si plein d’amour maternel, de douce et sainte Joie, cela respire un tel orgueil, une telle passion féminine, que cela fait venir les larmes aux yeux. - d’ai ri et pleuré à la fois devant ces doux berceaux ;
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j'aurais voulu y être caché. Oh! la dignité, la sainteté de la mère ; oh! l’orgueil et la gloire de la maternité, qui les comprendra comme ces femmes sauvages ?
Il y a quelques années, je vis, à Montréal, une fort jolie étude sur les berceaux indiens, par je ne sais plus quel artiste, ni dans quelle revue. Elle est tout à fait intéressante. Il conste de ce travail ethnographique et artistique à la fois, que tous les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord se sont acccordés à placer les nouveaux-nés dans un fourreau lacé, disposé sur une planche, que les mères portent sur leur dos. La forme seule du berceau varie de peuple à peuple selon ses goûts et les moyens dont il dispose. J1 en est dont les berceaux ressemblent à un petit cercueil : ce sont ceux des tribus Chahaptin de l’Orégon, telles que les Chouchouapes, les Bella-bella et autres qui appartiennent à la famille Qquiché.
D’autres berceaux ont la forme d’un bouclier, tels sont ceux des Sioux. D’aucuns ressemblent à de petits traîneaux. D’autres, enfin, sont un panier qui repose sur une petite claie., Tout cela doit avoir son symbolisme et tout cela est ravissant.
Jadis les Iroquois du Sault Saint-Louis furent les principaux auxiliaires de la puissante Compagnie de la baie d'Hudson, dont le siège au Canada est justement placé à la Chine. Excellents canotiers, guides braves et intelligents, porteursrobustes et voyageurs infatigables, ils partaient annuellement pour les Pays d'En-haut et se créaient par ce moyen des ressources qui les mettaient à l’aise, eux et leurs familles. Ils suivirent les Franklin, les Richardson, les Back jusqu’à la mer Glaciale. J’en ai connu moi-même plusieurs durant les premières années de mon séjour dans le Nord-Ouest. Puis cette
vogue cessa tout à coup avec la création des voies ferrées, la construction des bateaux à vapeur sur les eaux du lac Winipeg et de la Saskatchewan.
Alors, privés de ce moyen d’existence et incapables de se prêter aux exigences d’une civilisation qui les entrave, un bon nombre d’entre eux s’en allèrent fonder une colonie au pied des Montagnes Rocheuses, près le fort Jasper, vers les sources de la rivière Athabasca. Cet établissement est dans un état tout à fait prospère.
Cette vie aventureuse et volage, souvent dissipée, qu'ont menée les Iroquois de Kahnawaké a déteint sur la foi de la portion masculine de la population, en y engendrant l’âpre et désolant scepticisme, cette plaie hideuse des âmes, dans notre siècle. Oui, il y a de prétendus libres-penseurs jusque chez les Iroquois; ce qui signifie qu'il se trouve parmi eux des gens qui ne pensent plus du tout.
Le caractère de ces Agniés m’a paru morose et taciturne. La jeunesse y est sérieuse et apathique. Au moral, ils sont bons, mais faibles. La religion n’a de ascendant sur eux que tout autant qu’ils demeurent soumis à l'influence de leurs pasteurs. Mais il est à craindre qu’ils se conduisent plus par vanité ou par une sorte de crainte superstitieuse que par amour.
Telle est, d’ailleurs, la généralité des sauvages. Il est beaucoup de croyants parmi eux qui regrettent le temps de leur ignorance, parce qu’ils pouvaient alors se permettre, sans remords ni frayeur, cr que leur foi actuelle les empêche de faire. Hélas! je connais bon nombre de gens, en France, qui n’ont pas une autre manière d'envisager leur religion.
Je fus témoin, à Kahnawaké, d’une petite scène qui me donna une idéc du mal que les idées modernes ont
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fait à ce peuple, jadis si profondément chrétien. Là où le souffle de l’incrédulité pénètre, il dessèche les cœurs. Pendant que je m’entretenais avec le curé des Iroquois du Sault, deux jeunes hommes de vingt-huit à trente ans entrèrent sans frapper ni saluer, — manières indiennes, — Se contentant de prononcer froidement en leur langue:
— Ségon, Rakèh! Ah! je te vois encore, père? Karro kassé, bien le bonjour.
Ce à quoi il fut répondu sur le même ton et sans plus de façon :
— Séjon, Kien/ Ah! te voilà aussi, fils? Karro kassé.
Puis l'on s’assit silencieusement sans se faire prier, et l’on se considéra mutuellement le blanc des yeux pendant cinq minutes. Le curé fumait comme une locomotive. Il ne déposa pas sa pipe; mais les Indiens tirèrent la leur, la bourrèrent et se mirent à lui tenir tête.
Au bout de quelques instants, le plus âgé des deux visiteurs dit au prêtre :
— Rakèh, je désire me marier.
— Avec qui?
— Avec une telle.
— C’est bon. Suis-moi à l’église; je vais t’entendre.
— Inutile. Pas de ça. Je veux me marier sans me confesser.
— Cela ne se peut, mon enfant. Tu es chrétien et catholique. Tu connais ta religion. Le mariage est un sacrement qui doit se recevoir dans la sainteté de notre âme et non avec le péché dans le cœur.
En Canada il n'existe aucune loi civile qui oblige les chrétiens à contracter devant les autorités laïques de leur commune. Tout protestants qu'ils sont, les Anglais, plus tolérants que nous, ont foi et confiance dans les prêtres aussi bien que dans leurs pasteurs. Tout ce
que le gouvernement demande des curés, c’est de tenir exactement à jour le registre des mariages, des naissances et des funérailles, et de prévenir par écrit le Registralor de son district sitôt qu’il a connaissance qu’un mariage va se contracter, Mais, en cas d’éloisnement ou d’empêchement, il n’est pas tenu de faire précéder la bénédiction nuptiale de cette formalité qui n’a pour but que d'empêcher ioute occasion de bigamie ou de divorce: Le prêtre est donc constitué de par la loi fonctionnaire public et magistrat du contrat matrimonial, de même qu’il est ministre du sacrement par son sacerdoce. Sa position en est simplifiée et bien pius facile. |
L'Indien éludu ce double ministère; il se mit à rire sardoniquement en écoutant l’exhortation de son pas teur et répondit :
— Je ne crois à rien de tout cela, père; je veux me marier en ta présence parce que ma future est pieuse et qu’elle ne veut de moi qu’à cette condition. Mais marie moi sans confession, ou bien je me passerai de toi.
— Et à qui iras-tu, malheureux? Tu sais bien que tu ne peux t’adresser à personne autre qu’à moi.
— J'irai trouver un ministre protestant à Moniréal.
— Tu es donc devenu protestant ?
— Non, je demeure ce que j'étais, mais je ne veux pas me confesser et, plutôt que de le faire, j'irai me taire marier par un ministre.
— Je te donne jusqu’à demain. Réfléchis sur cette conduite qui sera pour le village un motif de scandale. Ce soir je ne puis rien te dire. Ta détermination me fait mal,
Le bon curé parla longuement, mais ce fut en vain. L'iroquois demeura impassible et froid comme un
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glaçon. Il braula la tête sans colère, mais il ajouta :
— Tu perds ton temps, père. Je reviendrai demain, parce que tu le veux; mais si tu me renvoies encore, j'irai chez le ministre. J’en ai assez dit.
Là-dessus il sortit avec son compagnon sans ajouter un seul mot. Le lendemain à minuit, mon Iroquois fut marié. Sa femme seule le fit chrétiennement. Lui préféra le sacrilège, et, par pitié pour elle, le pauvre curé eut le crêve-cœur d’administrer un sacrement à qui n’y était point préparé.
Cettescène,— bienindifférentesans doute pour les gens du monde, — produisit sur mon ardeur de vingt-troisans l'effet d’une douche à la glace sur un homme en moiteur.
Je me hâte cependant d’ajouter que le drôle dont je viens de parler était une exception dans le village de Saint-Louis. C'était un homme gâté par de longs voyages. le contact des protestants et l’usage outré des boissons alcooliques. Je dois constater même que, grâce à un conseil de prud'hommes qui est présidé par le grand chef de Kahnawaké, à l'instar du gouvernement des réductions du Paraguay si admiré de nos ennemis mêmes, il ne se produit dans ce village iroquois ni acte d’insubordination ni scandale public. Sitôt qu’un délit est signalé, le coupable est traduit par le village devant le conseil des prud'hommes, qui rappelle les anciens d'Israël, et celui-ci lui impose une punition proportionnelle, sans que le curé se mêle en rien à ce jugement ni que la police canadienne intervienne, à moins qu’il n’y ait crime palent.
Cest au grand chef qu’il appartient de réunir le conseil des prud'hommes, d’en approuver les arrêts ou de les modifier, de proclamer les fêtes, de les ouvrir et de les clore.
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